Prologue

Paralysée par la peur, la jeune femme hésita quelques secondes avant de réagir. Vite, elle referma la porte et tira sur le levier. C’était probablement le seul geste dont elle se souvenait. Onze ans s’étaient écoulés. Onze longues années à espérer revoir un jour les siens. À se repasser en mémoire les quelques images qui lui étaient restées de sa capture.
Elle s’était recroquevillée dans un coin, les yeux rivés à la porte de métal, frottant sa main endolorie. Elle l’avait frappé. S’il la rattrapait, il la tuerait. Elle ne put empêcher un frisson de courir le long de son échine à cette pensée. Son seul espoir était la fuite. Plus vite elle rejoindrait sa famille, plus vite elle serait en sécurité.

Au bout d’une interminable minute dans un silence entrecoupé seulement par sa respiration saccadée, elle se décida à ouvrir la porte. La montée d’adrénaline qu’elle avait ressentie un peu plus tôt avait décuplé ses forces durant quelques dizaines de secondes, mais à présent ses jambes cotonneuses la soutenaient à peine et elle eut du mal à repousser le lourd battant de métal. Sans compter qu’elle n’osait affirmer ses gestes, certaine qu’une main allait bientôt se glisser dans l’ouverture et l’empoigner pour la tirer hors de la Machine et lui donner la punition qu’elle méritait. Enfin, la voie fut libre et elle se décida à quitter la protection relative du volumineux cylindre. D’abord très prudente, elle s’enhardit lorsqu’elle se rendit compte qu’elle était seule. En quelques pas rapides, elle s’écarta de la Machine, avant de s’autoriser à balayer les lieux du regard. Cette immense salle aux murs gris et aux relents d’humidité ne lui rappelait rien. Avant que la panique ne la reprenne, elle se raisonna : onze ans avaient passé. À l’époque, elle n’était qu’une enfant de six ans, terrifiée et à moitié abrutie de faim et de fatigue. Dès qu’elle aurait quitté cet endroit, tout lui reviendrait, c’était certain.

Il le fallait.

D’un pas plus assuré, elle se dirigea vers l’entrée d’un couloir mal éclairé, qu’elle traversa sans tarder, la peau parcourue de frissons. Cette fois-ci, ce n’était plus la peur : l’air était glacial et l’humidité ruisselant sur les murs n’arrangeait rien. Elle frictionna ses avant-bras couverts de chair de poule, sans cesser d’avancer en direction de ce qu’elle pensait être la sortie. La légère pente ne tarda pas à l’essouffler, pourtant elle refusait de s’arrêter, même un instant, pour tenter de retrouver une respiration régulière. Plusieurs fois, elle regarda par-dessus son épaule, pétrie d’angoisse. Pour le moment, elle n’était pas suivie. Cela ne durerait sans doute pas, il lui fallait mettre à profit cette avance pour s’éloigner le plus possible de cet endroit.

Arrivée dans un cul-de-sac, elle sentit la panique l’envahir. Derrière elle, toujours personne. Fébrile, elle chercha des yeux un bouton, un levier, une poignée, quelque chose. Elle était certaine qu’elle se trouvait devant la seule issue, il était impensable que cet endroit ne s’ouvre pas sur l’extérieur. Elle y était bien entrée, onze ans plus tôt ! Le mur qui lui barrait le passage n’en était pas un : il avait le toucher lisse et glacé du métal. Il s’escamotait forcément ! Au palais, il y avait tant de ces passages secrets… Nato et elle en connaissaient quelques-uns et avaient perdu de nombreuses heures à essayer d’en découvrir de nouveaux, sans grand succès.

Sur les murs, des symboles d’un jaune mangé par les moisissures avaient été peints à vingt centimètres du plafond. Même si ceux-ci lui paraissaient familiers, ils avaient été trop endommagés par l’humidité pour qu’elle puisse en tirer quoi que ce soit. De toute manière, pour l’heure, une seule chose lui importait : quitter cet endroit.

Enfin, après quelques minutes qui lui parurent des heures, elle découvrit une poignée dans un renfoncement du mur, à trois mètres du pan de métal. Elle poussa vers le bas, puis vers le haut avant de la tirer vers elle non sans mal. Un grondement retentit et son cœur manqua un battement. Chancelante, elle dut se retenir à la paroi. Elle s’accorda une minute entière pour ralentir sa respiration et se ressaisir, puis reprit son chemin après un dernier regard derrière elle. L’air frais lui fouetta le visage et elle sourit.
Onze ans après son enlèvement, elle était de retour chez elle.

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