Chapitre Premier

14-03-2340, Alia

 

Elle avait l’impression qu’elle marchait depuis des heures. Ses jambes endolories et à moitié engourdies par le froid avaient de plus en plus de peine à la porter. Plusieurs fois déjà, elle avait presque cédé à l’envie de s’asseoir sur le sol boueux et d’attendre. De toute manière, ils la retrouveraient…

Tout son courage, toute sa motivation avaient disparu lorsqu’elle s’était rendu compte que tout serait bien plus compliqué que ce qu’elle avait d’abord imaginé. Une seule chose avait compté : fuir. L’occasion ne se serait plus jamais présentée et elle avait saisi sa chance, sans réfléchir. Elle n’avait pas pensé à la fatigue, à la faim, à la douleur. Elle n’avait pas non plus réalisé qu’une fuite dans la forêt n’était pas compatible avec la naissance toute proche de ses enfants. Deux semaines. C’est ce que le Père avait annoncé. Mais les crampes qu’elle ressentait ne laissaient guère de place au doute… Elle devait s’arrêter, se reposer ne serait-ce qu’une heure, sinon ces quelques contractions irrégulières risquaient de déclencher le début du travail.

S’appuyant contre un tronc, elle scruta les alentours : des arbres, rien que des arbres, aussi loin que se portait son regard. Dans la noirceur de la forêt, elle ne distinguait pas la moindre lueur ni le plus petit signe de civilisation. Elle leva la tête : entre les branches, le coin de ciel qu’elle apercevait s’assombrissait déjà. Après onze ans passés en captivité, loin de la lumière du jour, elle n’aurait su dire combien de temps il lui restait avant que la nuit tombe, mais ce ne serait de toute manière pas suffisant. Aucun bruit de pas, aucun signe de vie autre que les cris des animaux, et pourtant elle était certaine d’être suivie. Le Fils, évidemment. Qui sait ce qu’il lui ferait lorsqu’il l’aurait rattrapée ! Dans l’immédiat, elle préférait ne pas y penser ; sa situation était déjà assez critique.

S’éloigner le plus possible du Passage et de la Machine avait été sa préoccupation principale, il lui fallait toutefois se reprendre et se fixer un but. Elle ne pouvait pas continuer à l’aveugle, elle finirait par tourner en rond. Elle essayait de se concentrer, tentait de dénicher des indices qui lui permettraient de rejoindre le palais ; rien autour d’elle ne faisait remonter ses souvenirs à la surface. Après toutes ces années, comment avait-elle pu imaginer qu’elle retrouverait ses points de repère ? Elle n’avait que six ans… À l’époque, la forêt lui avait paru immense ; elle avait toujours eu la crainte de se perdre, mêlée à l’excitation de l’inconnu. Elle ne s’écartait alors que rarement de sa sœur, qui tenait à suivre les sentiers. Mais des sentiers, elle avait beau chercher, il n’y en avait pas.

Elle tâcha de faire le vide dans son esprit et chercha à percevoir une aura télépathique. La douleur et son souffle encore rauque ne l’aidaient pas beaucoup, monopolisant une grande partie de son attention. Elle n’avait jamais été très douée pour cela, au contraire de son frère et de sa sœur. Peut-être aurait-elle fini, après des années de pratique, par développer son potentiel si sa vie s’était déroulée comme elle l’aurait dû. Elle devait néanmoins faire avec ce qu’elle avait, à savoir pas grand-chose.

Il lui sembla sentir une présence ; elle pria pour que ce ne soit pas celle du Fils. Baissant les yeux sur son bras gauche, elle tritura le bracelet noir à son poignet. Où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse, ils la retrouveraient. Le désespoir l’envahit à nouveau. Découragée, elle jeta un regard dans la direction où son esprit paraissait vouloir la guider. Si elle parvenait à regagner le palais avant qu’ils ne la rattrapent, elle serait en sécurité. Elle sortirait enfin de ce calvaire. Jamais ils n’auraient l’audace de revenir la chercher, et ses parents la protégeraient. Quelles étaient ses chances ? Quelles qu’elles soient, elles diminuent de seconde en seconde… Elle mordit sa lèvre inférieure jusqu’à sentir le goût métallique du sang dans sa bouche. La douleur aiguë l’aida à se ressaisir et elle s’écarta enfin du tronc. Allez, dépêche-toi un peu, prends une décision, ne reste pas plantée là ! Si c’était pour venir t’asseoir au milieu de la forêt et attendre sagement qu’ils viennent te récupérer, ce n’était pas la peine de faire tous ces efforts !

 

Un point vert se dessina sur l’écran et un signal retentit. Curtis, qui lisait tranquillement son journal, sursauta, manquant de renverser la tasse de café brûlant qu’il avait en main. Il se précipita à son poste. À côté de lui, Harry l’imita. Les sourcils froncés, il pianota sur le clavier de l’ordinateur et fit s’étendre sur la totalité des écrans une immense carte de Gonara, la forêt qui recouvrait près d’un quart des Hautes Terres. Un carré lumineux clignotait.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? murmura-t-il, secouant la tête. Hé, viens voir, Harry !

— J’ai la même chose de mon côté. Je me demande s’il ne s’agit pas d’un problème dans les circuits.

— Je ne sais pas. Les coordonnées semblent stables. Ça n’a pas l’air d’une activité parasite. Ce n’est pourtant pas une de nos balises, l’ordinateur ne reconnaît pas cette signature.

— Tu penses qu’il pourrait s’agir d’une intrusion toriane ?

— T’es un peu parano, non ?

— Tu sais qu’on ne plaisante pas avec ce genre de choses.

— Ce sont peut-être simplement des promeneurs.

— Si loin de la ville ?

— Un groupe en randonnée, alors !

— Tu viens de me dire que l’ordinateur ne reconnaissait pas la balise !

— Alors quoi, tu as une idée ?

— Le Centre météorologique vient d’annoncer un brusque changement de temps. Il semblerait qu’une tempête de force dix se prépare, l’informa Harry sans tenir compte de sa question, les yeux rivés sur son écran.

— Force… dix ?

— Je sais, moi aussi je me suis demandé s’ils se payaient notre tête. Mais non. Ils sont absolument certains de leurs mesures.

— Tout de même, force dix, il y aurait eu des signes avant-coureurs, non ? Les habitants ont été prévenus ?

— Je crois qu’ils s’apprêtent à donner l’état d’alerte… Oui, ils viennent de commencer une transmission.

Il alluma le poste de télévision.

« … force dix sur l’échelle de Beaufort. Ne paniquez pas. La tempête est localisée au centre de la forêt de Gonara, à deux cents kilomètres de toute habitation. Nous vous demandons de ne pas quitter vos appartements, d’éviter d’utiliser vos véhicules dans la mesure du possible, et surtout, de rester calmes. Des vents violents souffleront sur Lambda 1, à partir de la fin de l’après-midi. Je répète, les dégâts seront principalement limités à la forêt de Gonara. Suivez l’évolution de la tempête sur la chaîne météo. C’était Linus Johnsson, du Centre météorologique. Merci de votre attention. Tout de suite, nous reprenons notre programme, avec la suite des aventures de Chris et Val, le… »

Harry coupa le son, le front barré d’un pli soucieux.

— Je ne sais pas ce que ce signal signifie, Curtis, mais nous ne pouvons rien faire d’ici. Et impossible d’envoyer une équipe, pas avec cette tempête.

— Bien sûr que non. Qu’est-ce que tu penses de tout ça ?

— Je crois que, pour le moment, le plus important est de se concentrer sur la tempête. Fais un enregistrement de ce signal, on verra bien comment ça évolue. Au pire, les équipes vérifieront lorsque tout danger sera écarté, si cela persiste. Mais tu as raison, j’ai peut-être parlé un peu vite : il est peu probable qu’il s’agisse d’une intrusion toriane, ils n’auraient pas pu apparaître comme ça au beau milieu de la forêt, et ne seraient sans doute pas idiots au point de signaler leur position. Tu sais, les machines sont loin d’être neuves, il peut très bien s’agir d’un artefact lié à la tempête. Tu devrais envoyer un message à ECO II pour obtenir une confirmation de l’anomalie. Ainsi, nous serons fixés.

Curtis hocha la tête et s’exécuta, puis commanda un suivi informatique de la position de ce qui avait tout l’air d’être une balise. Pour l’instant, le signal ne bougeait pas ; il se demanda si l’objet pouvait dater de l’époque de la colonisation : peut-être avait-il été perdu ou enterré. Un animal aurait très bien pu l’activer. Cette hypothèse lui paraissait plus plausible que celle d’une intrusion toriane, et surtout, bien moins anxiogène. Il se remit au travail. Avec cette soudaine tempête, il y aurait sans doute d’immenses dégâts, dont il faudrait s’occuper le plus rapidement possible. Les équipes ECO ne chômeraient pas.

 

La nuit était tombée depuis longtemps, pourtant la jeune femme continuait à marcher. Lentement, certes, mais au moins elle avançait. La pluie s’était déchaînée quelques heures auparavant, puis s’était calmée pour laisser la place à un vent glacial. Le tissu trempé de ses vêtements collait à sa peau et elle claquait des dents. Le sort s’acharnait sur elle, ce n’était pas possible autrement ! Du plus loin qu’elle se souvienne, jamais elle n’avait eu aussi froid. Ses doigts engourdis ne sentaient plus les entailles que lui infligeaient les ronces rencontrées sur son chemin, c’était bien le seul point positif. Même si elle voyait plutôt bien dans l’obscurité, elle avait beaucoup de mal à progresser : entre les feuilles glissantes, les racines à demi dissimulées dans le sol boueux et les branchages qui lui fouettaient parfois le visage, l’avancée était laborieuse. Elle savait qu’elle aurait dû s’arrêter, se mettre à l’abri du vent, pourtant la menace derrière elle était bien trop présente. Ils la suivaient, elle en était sûre : quelques minutes auparavant, elle avait cru entendre une voix percer le vacarme de la tempête. Même si ce n’était sans doute que le vent, cela avait suffi à la convaincre de continuer à marcher. Pour éviter de tourner en rond, elle tentait de percevoir la présence qu’elle avait détectée plus tôt dans la journée. Elle avait tout d’abord cru qu’il s’agissait du Fils, avant de balayer cette hypothèse : il l’aurait déjà rattrapée. Mais la très faible aura télépathique qui effleurait son esprit par intermittence était difficile à déceler, et plus elle se concentrait, plus elle sentait ses forces la quitter. Elle ne pouvait se permettre de perdre conscience au milieu de cette forêt. Pas dans son état. Pas avec le monstre et son fils qui la suivaient.

Les arbres gémissaient, secoués par des rafales rugissantes. Partout autour d’elle, des craquements secs retentissaient. Elle vacillait parfois, manquait de glisser sur l’herbe traîtresse, se rattrapa plusieurs fois de justesse à une branche. Depuis près d’une demi-heure, elle s’était découvert un nouvel ennemi : les buissons épineux. Du mieux qu’elle le pouvait, elle cherchait à s’y frayer un chemin, mais les épines avaient bien entamé ses vêtements et mis sa peau à vif par endroits.

Alors que les buissons semblaient enfin s’espacer et lui offrir un peu de répit, la pluie se remit à tomber. Décidément, les éléments eux-mêmes étaient contre elle. Pourquoi avait-elle fui, pourquoi ?! Qui sait où le Fils avait eu l’intention de l’emmener ; cela n’aurait pas pu être pire que ce qu’elle vivait à présent !

— Arrête ça tout de suite, souffla-t-elle entre ses dents. Tu veux qu’ils te rattrapent, hein ? C’est ça que tu veux ? Tu veux finir comme Nato ? Un peu de courage !

Elle pinça son avant-bras avec autant de force que le lui permettaient ses doigts engourdis puis releva la tête, déterminée. Elle y arriverait. Elle ne se laisserait pas abattre. Ils voulaient s’amuser avec elle ? Eh bien qu’ils le fassent, elle n’allait certainement pas leur faciliter la tâche. Ils ne la rattraperaient pas comme ça !

 

— Curtis, je viens d’avoir une transmission du Centre météorologique. Il confirme l’anomalie.

Curtis rejoignit son collègue et lut le message qu’il venait de recevoir. Il secoua la tête, perplexe.

— Je ne vois vraiment pas ce que ça peut être… En plus, à présent, ça se déplace. Pas possible que ça vienne de la tempête. Si ce signal n’est pas dû à nos appareils, alors je n’ai pas la moindre idée de ce qui peut causer ce phénomène…

— Moi non plus, mais une chose est certaine : les militaires ne vont pas tarder à aller mettre leur nez là-dedans…

— Les militaires ? Pourquoi ?

— Imagine que ce soit une nouvelle arme toriane… Ou un vaisseau ennemi… Ou n’importe quoi de non-alian…

— C’est vrai, je n’avais pas pensé à cette éventualité. Mais tout de même, tu penses vraiment que…

Un bruit étrange leur fit soudain tourner la tête. Dans un coin du bureau, une vieille et poussive imprimante venait de cracher une feuille. Curtis s’approcha de la machine.

— Je ne savais même pas qu’on avait ce truc…

— Protocole de sécurité pour les transmissions militaires, justement.

Harry saisit la feuille que Curtis lui tendait. Le message était écrit en capitales, dans une encre si pâle qu’elle en était difficilement lisible.

 

UNITÉ MILITAIRE 25 À ECO I : ANOMALIE DÉTECTÉE GONARA SECTEUR 317. VEUILLEZ ENVOYER ÉQUIPE ET FAIRE SUIVRE RAPPORT. TERMINÉ.

 

— Pourquoi les militaires nous contactent nous ? demanda Curtis. Ils n’ont pas des gens plus qualifiés sous la main ?

— Nos équipes connaissent l’endroit, ont l’habitude de la forêt. Les militaires savent que nous nous sommes occupés des études de terrain pour AgroVal.

— Du coup, on fait quoi ?

— Rien. On n’envoie pas d’équipe. Aucun hélicoptère ne peut circuler avec cette tempête. Et si nous envoyons des hommes à pied, ils ne seront pas sur place avant une dizaine d’heures au moins, s’ils survivent. Pour l’instant, le vent a atteint la force huit, mais selon le Centre météo, il va encore augmenter.

— Entendu. Après tout, s’ils sont pressés, ils n’ont qu’à envoyer une de leurs équipes.

— Je ne doute pas une seule seconde qu’ils l’aient fait… S’ils veulent mettre leurs hommes en danger, c’est leur problème. Les nôtres restent ici.

Il pianota sur son terminal et accéda au mode de communication ultra-sécurisé qui lui permettrait de répondre aux militaires. Curtis le regardait faire, intrigué et plutôt soulagé de ne pas s’être retrouvé seul dans une situation aussi inhabituelle.

 

Des éclairs transperçaient les ténèbres et les grondements du tonnerre faisaient trembler le sol sous ses pieds. À présent, être suivie ou pas était devenu le cadet de ses soucis. Elle frissonnait sans discontinuer et ne se préoccupait même plus de savoir où elle allait. De toute façon, elle était trop faible pour encore être capable de détecter l’aura télépathique qui aurait dû la mener vers son salut. Ce qui comptait désormais, c’était trouver un abri où elle pourrait se blottir sur elle-même, échapper à la pluie et au froid, se protéger de l’orage. Elle profitait des éclairs pour scruter les alentours. Rien d’autre que des arbres, évidemment. Ses mèches rousses collées à son front lui tombaient parfois dans les yeux ; elle les chassait d’un geste machinal, à demi aveuglée par la pluie battante.

Elle se mit à chantonner doucement la seule comptine qu’elle avait gardée de son enfance ; dans le vacarme de la tempête, personne ne risquait de l’entendre, et cette chanson lui rappelait sa mère. Maigre réconfort dans la situation présente, cependant elle avait besoin de se sentir un peu moins seule. Même si elle tentait de se convaincre du contraire, elle savait qu’elle était perdue. Transie de froid, elle mettait un pied devant l’autre mue par la peur de sombrer dans l’inconscience : elle n’avait pas l’habitude de tant d’efforts physiques et son dernier repas remontait à une bonne dizaine d’heures. Elle n’avait pas pensé un seul instant à prendre des provisions. Où les aurait-elle trouvées, de toute manière ? Peut-être aurait-elle dû fouiller les armoires de la salle de la Machine… Mais tout ce qui avait importé alors, c’était mettre le plus de distance possible entre elle et le Passage. De plus en plus souvent, des étourdissements la forçaient à prendre appui contre un tronc, et elle avait plusieurs fois failli céder à l’impulsion de se laisser tomber sur le sol pour attendre qu’ils viennent la récupérer. Cette pensée revenait par vagues, lancinante.

Jamais elle n’aurait pu imaginer que ce serait si dur ; naïve, elle avait cru qu’elle trouverait tout de suite des gens, qu’ils la protégeraient, la ramèneraient au palais. Mais des gens, il n’y en avait pas. Elle était seule face à l’inconnu, une jeune femme sans défense à deux semaines de son terme. Elle n’aurait jamais dû fuir ! Qu’est-ce qui lui avait pris ? Elle était au chaud, protégée… On la nourrissait plus ou moins régulièrement, elle avait un lit où dormir. Les injections et les traitements étaient parfois douloureux, néanmoins, la plupart du temps, elle ne pouvait se plaindre que d’une chose : on lui avait arraché sa liberté. Durant toutes ces années, elle n’avait eu de cesse d’espérer un jour quitter le Laboratoire et retrouver les siens. Aujourd’hui, l’occasion s’était enfin présentée. Si elle avait laissé passer sa chance, elle ne se le serait jamais pardonné.

Une branche se détacha soudain avec un long craquement. Elle tomba à quelques mètres d’elle, dans un fracas épouvantable qui parvint même à couvrir les rugissements du vent. La montée d’adrénaline lui donna des forces et elle s’éloigna aussi vite qu’elle le pouvait. Les buissons qu’elle avait tant haïs quelques heures plus tôt étaient de retour et elle se retrouva arrêtée par une barrière d’épines qui lui lacérèrent les mains. Elle se figea, ne sachant plus que faire. Avait-elle tourné en rond ? Autour d’elle, les arbres se dressaient, menaçants, leurs troncs tordus dans un rictus hideux, leurs silhouettes décharnées aux longues griffes tranchant dans la lueur blafarde des éclairs… Elle détestait cette forêt, et était bien décidée à ne pas s’y laisser piéger une seconde fois. Avec des gestes lents, elle recula et se dégagea des ronces, les dents serrées. Son dos n’était plus que douleur : son ventre lourd et tendu l’attirait vers le sol et elle devait forcer sur ses muscles pour garder son équilibre alors que les rafales redoublaient de puissance. Elle s’adossa à un arbre pour reprendre son souffle, le visage giflé de gouttes glacées. Les bébés s’agitaient, donnaient des coups de pied, n’appréciant pas le rude traitement qui leur était soudain infligé. Elle ne les comprenait que trop.

— Calmez-vous, mes chéris, c’est bientôt fini…

Elle posa une main sur son ventre. Qu’allait-elle faire d’eux ? Même si elle parvenait à retrouver ses parents, elle était désormais souillée. Jamais ils n’accepteraient qu’elle garde les enfants que le monstre et son fils avaient mis en elle. Ferait-elle le choix de renoncer à sa famille pour rester auprès d’eux ? Elle avait vu ce qu’étaient devenus le Fils et la Fille : le Père avait fait d’eux des monstres. Jamais elle ne supporterait de voir ses enfants leur ressembler, elle préférait encore les tuer de ses propres mains. Mais loin de l’influence néfaste de cet homme cruel, ils seraient sans doute bien différents. Si elle arrivait à rejoindre les siens, si elle élevait les jumeaux avec amour et tendresse… Avant cela, il lui fallait sortir de cette forêt.

Elle savait que le Père n’abandonnerait pas si vite. Pas après toute l’énergie qu’il avait mise dans son projet, non. Pas après toutes ces années de captivité. Elle n’avait probablement aucune importance pour lui, toutefois c’était loin d’être le cas des enfants qu’elle portait en elle. La laisser s’enfuir, emportant avec elle le résultat de mois, d’années de recherches ? C’était insensé. Elle ne lui échapperait pas, à moins d’un miracle. Et le miracle n’avait pas l’air de vouloir se produire. Elle frissonna, rattrapée par le désespoir de sa situation, avant de se remettre à marcher. Les arbres vacillèrent soudain et se jetèrent sur elle avec leurs branches acérées, prêts à la mettre en pièces. Elle hurla et ferma les yeux, les bras devant son visage pour se protéger du choc, qui ne vint pas. Le cœur affolé, elle n’osa pas relever les paupières avant une bonne dizaine de secondes. Puis, elle comprit que la faim et la fatigue la faisaient délirer. Elle n’aurait pas cru que la situation pouvait encore empirer, et pourtant… La peur la gagnait petit à petit, s’infiltrait au plus profond d’elle-même, s’agrippait à chaque fibre de son corps, refusait de la laisser en paix, malgré ses efforts pour se convaincre qu’elle avait encore une chance de s’en sortir. Cette horrible forêt ne finirait-elle donc jamais ?

À plusieurs reprises, elle avait entendu un hurlement strident. Elle avait essayé de se persuader qu’il ne s’agissait que du vent, néanmoins, au fond d’elle-même, elle savait bien qu’une femme sur le point d’accoucher était une proie facile. Les bêtes sauvages suivaient sans doute sa trace depuis des heures, attendant que la fatigue finisse par la terrasser. La seule pensée qui la rassurait était que le Fils l’empêcherait de se faire dévorer, s’il était à ses trousses. Encore que… Il l’avait toujours détestée. Peut-être même l’avait-il volontairement laissée s’échapper.

Elle tâtonnait, s’accrochait aux feuilles, aux branches, cherchant un abri, une petite cavité rocheuse ou un quelconque endroit protégé de la pluie, mais surtout du vent et du froid. Pourquoi était-ce si dur ? Toute sa vie n’avait été que souffrance, depuis ce terrible jour, alors qu’elle n’avait que six ans. Onze longues années… N’avait-elle pas droit à un peu de répit ? Qu’avait-elle donc fait pour mériter ça ?

Une douleur fulgurante lui traversa le bas-ventre… Elle se plia en deux en serrant les dents, étouffant un gémissement. La douleur s’atténua, jusqu’à disparaître enfin. C’était loin d’être la première contraction, et il y avait déjà eu plusieurs fausses alertes. Celle-ci était toutefois la plus douloureuse, et cela n’augurait rien de bon. Elle refusait l’éventualité que l’accouchement puisse se produire plus tôt que prévu, et dans de pareilles conditions. Le Père avait pourtant décrété que les bébés ne naîtraient pas avant quinze jours au moins ! Sa fuite et sa course effrénée dans la forêt n’avaient rien arrangé. Elle ne pouvait plus nier la réalité : le travail avait débuté.

— Il ne manquait plus que ça, marmonna-t-elle. Cela ne suffisait pas d’être perdue dans la tempête au milieu de nulle part sans nourriture, d’être poursuivie, non ! Il fallait que les bébés arrivent maintenant !

Elle craqua, se laissa glisser au sol, les genoux et le menton dans la boue, ses joues livides barbouillées des larmes qu’elle ne pouvait plus contenir.

— Amène-toi, puisque tu n’attends que ça ! J’arrête ! J’abandonne ! Tu es content ? Tu as eu ce que tu voulais ? Viens me chercher, je sais que tu n’es pas loin. Je ne m’enfuirai plus, je te le promets, j’ai compris la leçon, je t’en supplie… J’ai froid, j’ai mal. Ramène-moi à la maison, s’il te plaît ! cria-t-elle pour couvrir le bruit du vent.

Mais personne ne lui répondit. Elle dut se rendre à l’évidence : si le Fils ou le Père étaient là, ils avaient sans doute décidé que sa punition n’était pas terminée et ne l’aideraient pas. Après quelques minutes, elle se redressa et essuya la boue qui maculait son visage. S’aidant d’une branche basse, elle se releva avec peine, puis reprit son avancée, ses pieds mouillés et glacés devenus presque insensibles.

 

Elle avançait sans même regarder où elle allait, sans même essayer de se protéger de l’averse – ou plutôt du déluge. Jamais elle n’avait vu les éléments se déchaîner ainsi. Elle avait abandonné tout espoir et posait un pied devant l’autre, en se disant chaque fois que ce pas-là serait le dernier… Les contractions étaient de plus en plus rapprochées, à présent. Mais elle ne s’arrêtait pas ; son instinct de survie la poussait à continuer, même si elle délirait de fièvre et de faim…

Elle se retrouva soudain devant un talus plutôt raide. Le découragement l’envahit. À nouveau, la tentation d’abandonner et de se coucher sur le sol fut grande. Ne pas y céder devenait plus difficile d’heure en heure. À cause de la pluie, la visibilité était quasi nulle. Elle avait toutefois l’impression qu’il n’y avait aucun moyen de contourner cette pente ; il lui faudrait redoubler de précautions pour la descendre. Elle s’accrocha à une branche et avança avec la plus grande prudence. La terre ne parvenait pas à absorber toute cette eau, et le sol spongieux avalait ses bottes, lui demandant un effort très éprouvant pour mettre un pied devant l’autre. D’un autre côté, elle ne glissait pas, c’était déjà ça.

Elle lâcha la branche et s’accrocha à un tronc. En regardant par-dessus son épaule, elle constata qu’elle avait à peine progressé de quelques mètres. Il lui restait deux bons tiers de la pente à descendre. Elle ferma les yeux un instant, s’efforça de rassembler son courage. Déterminée, elle chercha une nouvelle branche pour l’aider dans son avancée et en découvrit une à un mètre d’elle à peine. Avec lenteur, elle dégagea sa botte et se pencha en avant. Une protubérance dans la boue – sans doute un gros caillou – lui offrit un point d’appui idéal. Elle y mit tout son poids et bascula en avant pour attraper la branche. Elle sourit quand ses doigts se refermèrent sur le bois, mais la pointe se brisa dans un craquement sec et elle fut entraînée par son élan. Elle eut le réflexe de se tourner et ce fut l’os de son bassin puis son épaule qui reçurent le choc, heureusement atténué par la couche de boue. Elle glissa sur quelques mètres, recroquevillée en position fœtale pour protéger les bébés.

La douleur l’empêcha de se relever. Son bras gauche restait inerte et tenter de le bouger la mit au supplice. Elle réussit à glisser l’autre sous sa joue pour dégager son visage de la boue. La pluie continuait de se déverser, plus forte. Si elle n’arrivait pas à se redresser, elle ne tarderait pas à avoir la tête sous l’eau.

Elle eut l’impression d’entendre un craquement derrière elle et ressentit une présence. Le soulagement l’envahit. Ils l’avaient retrouvée, ils allaient la sortir de cet enfer. Elle attendit la main qui empoignerait ses cheveux ou son bras, et ferma les yeux.

— Tu peux le faire…

Son cœur manqua un battement. De l’eavenien… Son peuple… Elle était sauvée. Pourquoi alors était-elle toujours prostrée dans la boue ? Pourquoi ?

— Relève-toi, tu vas y arriver.

Cette voix… Était-ce possible ? Sa sœur était morte des années auparavant, ce ne pouvait être elle ! Et pourtant… Elle se contorsionna malgré la douleur de son bassin et de son épaule pour se tourner sur le dos et essayer d’apercevoir la femme. La pluie l’aveuglait et ses cheveux avaient été plaqués devant ses yeux, elle ne voyait rien. Dans un effort qui lui parut surhumain, elle les repoussa en arrière. Une forme sombre se tenait devant elle. Était-elle en train de délirer ? Nato était morte, c’était impossible !

La femme s’approcha d’elle, le visage masqué par une lourde capuche noire. Elle s’agenouilla à sa gauche et avança une main vers le bras qui refusait de lui obéir et qui la faisait tant souffrir.

— Nato ? C’est bien toi ? Laisse-moi te regarder…

Sans un mot, celle qu’elle croyait être sa sœur empoigna le membre inerte des deux mains et tira dessus d’un coup sec. Elle ne put s’empêcher de hurler, mais la douleur diminua presque aussitôt. À présent, elle pouvait plier ses doigts et remuer son poignet. Quoi que la femme ait fait, cela n’avait pas été dans le but de la blesser, comme elle l’avait craint l’espace d’un instant. Lorsque celle-ci reprit son bras, une douce chaleur l’envahit. Elle eut beaucoup moins mal et se détendit quelque peu. Avec un reste de méfiance, elle tenta de s’appuyer sur sa main gauche. Même si la manœuvre la faisait souffrir, son bras ne fléchissait pas sous son poids et la douleur était tolérable.

Lorsqu’elle reporta son attention sur la femme, celle-ci avait disparu. Avait-elle rêvé ? La douleur et la fièvre lui causaient-elles des hallucinations ? Elle avait vu sa sœur mourir sous ses yeux… Et une personne réelle ne l’aurait pas laissée seule dans la forêt, couchée dans la boue. Elle l’aurait secourue. C’était forcément une hallucination. Et son bras ? Elle tâta son épaule avec précaution. Le choc avait paralysé le membre et la sensation était revenue, il n’y avait pas d’autre explication. Elle l’appela à plusieurs reprises, priant pour la voir réapparaître. Peine perdue, cette femme était bien le fruit de son imagination. Mais si son esprit s’était donné tout ce mal pour l’aider à retrouver un peu d’espoir, elle n’avait pas le droit d’abandonner. Des forces qu’elle ne soupçonnait pas semblaient lui être revenues et elle se releva avec difficulté. Elle était parvenue à passer l’obstacle de la pente, même si ce n’avait pas été de la manière dont elle l’aurait souhaité. Elle pouvait maintenant continuer son chemin.

Les bébés s’agitaient. Leurs coups de pieds étaient pénibles, cependant ils signifiaient que les jumeaux vivaient toujours, et c’était le plus important. Elle posa ses mains sur son ventre pour les calmer et leur murmura des mots doux qui se perdirent dans le vacarme de la tempête. Curieusement, les contractions, très rapprochées avant sa chute, semblaient avoir cessé.

Soudain, un éclair déchira le ciel noir et, l’espace d’un instant, les ténèbres s’illuminèrent. Elle aperçut une cavité dans une paroi rocheuse non loin de là et se précipita dans cette direction avec l’énergie du désespoir. Elle arracha frénétiquement de son bras valide les broussailles et les hautes herbes qui lui barraient le passage, acheva son pull en passant dans un bosquet épineux, faillit glisser dans la boue à plusieurs reprises ; le roulement du tonnerre ne s’était pas encore tu qu’elle ne se trouvait plus qu’à quelques mètres de la paroi. Il s’agissait du pied d’une falaise assez haute. Comment allait-elle bien pouvoir faire pour grimper jusqu’à la petite cavité qu’elle avait remarquée ? D’abord la pente, maintenant la paroi rocheuse… Qu’allait-elle découvrir ensuite ? Épuisée comme elle l’était, si proche de l’accouchement, elle ne pouvait quand même pas songer à escalader les rochers ! Il n’y avait pas d’autre moyen d’accès… Fallait-il qu’elle échoue si lamentablement, aussi près du but ? Elle avait besoin de cet abri, il en allait de sa survie ! Prête à craquer à nouveau, elle cherchait une solution, paniquée, se retournant de tous les côtés, l’abattement la gagnant petit à petit. Un instant, elle avait retrouvé l’espoir de s’en sortir… Il eût pourtant suffi que la cavité soit à peine quelques dizaines de centimètres plus bas, elle aurait alors pu se hisser à l’intérieur ! Elle scrutait la pénombre en espérant découvrir quelque chose d’assez léger et d’assez haut pour qu’elle puisse le tirer jusqu’à la paroi puis y grimper – et avec l’idée un peu folle que la femme ait été bien réelle et réapparaisse –, cependant il n’y avait rien d’autre que des arbres. Des arbres, toujours des arbres. Depuis des heures, il n’y avait plus que cela dans son champ de vision.

— Saletés d’arbres ! Je vous déteste ! Je vous déteste !

Le son de sa voix se perdit dans le grondement du tonnerre. Elle frappa l’écorce de son poing serré pour faire passer la douleur lancinante qui habitait son corps tout entier, pour ne plus penser à ce qui adviendrait d’elle quand le moment serait venu. Échouer si près du but, pour quelques malheureuses dizaines de centimètres, c’était trop injuste !

La foudre tomba sur un arbre à quelques mètres d’elle ; celui-ci s’ouvrit en deux dans un vacarme abominable de craquements et de déchirements, avant que chaque moitié n’accompagne sa chute d’un fracas de branches brisées. La résine prit feu d’un coup et il commença à se consumer lentement malgré la pluie torrentielle, éclairant l’obscurité de flammes vacillantes et de braises rougeoyantes. Elle sentait la chaleur la pénétrer, ranimer chaque muscle glacé et engourdi. Elle s’approcha, les yeux brillants, la lueur orangée du feu faisant luire son visage mouillé et ses courtes boucles rousses. De la chaleur… De la lumière…

Un coup de tonnerre assourdissant la fit sursauter. Elle se retourna, pour voir la foudre abattre un arbre, puis un autre, et encore un autre. La forêt était à présent illuminée par des dizaines d’éclairs qui déchiraient le ciel noir et couvraient les hurlements du vent qui avait repris de plus belle. La jeune femme, à travers la brume cotonneuse dans laquelle elle s’enfonçait peu à peu, vit un arbre tomber avant de s’écraser sur la paroi rocheuse, juste sous la cavité qu’elle désespérait d’atteindre. Le cœur battant à tout rompre d’avoir échappé de si près à la mort, elle sortit de sa torpeur puis grimpa sur l’énorme tronc en essayant de se servir le moins possible de son bras gauche. Elle se rattrapa de justesse à un nœud du bois quand ses pieds glissèrent sur l’écorce trempée et crut tourner de l’œil alors que la douleur explosait dans son épaule. Elle resta immobile presque une minute, puis se reprit. Elle devait se montrer plus forte, elle n’avait quand même pas parcouru tout ce chemin pour rien ! De la main droite, elle s’aida des branches pour monter ; les feuilles mouillées lui restaient parfois entre les doigts et elle dut recommencer plusieurs fois. Enfin, au prix d’un épouvantable effort, elle parvint à s’introduire dans la cavité et s’écroula sur le sol mouillé et glacé, à l’agonie.

Vidée de ses forces, elle resta allongée en tentant de reprendre son souffle, sans trouver le courage de se redresser. Après quelques minutes, elle réussit à ramper jusqu’au fond et eut la surprise de découvrir que ce qu’elle pensait n’être qu’un simple renfoncement – une cavité tout au plus – était en fait une petite grotte. Dans sa panique, une seule chose avait compté : se protéger de la tempête. À présent, elle réalisait que cet abri providentiel aurait pu être habité. Son inconscience la sidéra : dans sa situation déjà critique, elle ne pouvait se permettre de prendre de mauvaises décisions. Elle résolut de se montrer plus réfléchie. Pour l’instant, elle voulait juste se reposer.

Elle s’adossa à la paroi et se pelotonna sur elle-même, cherchant quelques secondes la position où la douleur de son bras serait la moins forte possible. Son corps tremblait de froid et de fièvre, ses dents s’entrechoquaient. Frigorifiée, elle regrettait de n’être pas restée un peu plus longtemps auprès de l’arbre en feu et de n’avoir pas ramené avec elle quelques braises. Mais dans quoi les aurait-elle transportées ? Et comment aurait-elle pu faire brûler quoi que ce soit quand tout avait été détrempé par le déluge ? La fatigue la faisait délirer. D’abord cette étrange apparition, maintenant ces pensées ridicules…

Une contraction lui arracha un gémissement. Le répit avait été de courte durée… Elle se demanda combien de temps il lui restait avant l’accouchement, rongée par l’inquiétude. Elle ne se faisait pas d’illusions : elle savait très bien que dès que les bébés seraient nés – encore fallait-il qu’elle parvienne, dans l’état où elle se trouvait, à les mettre au monde seule – ses heures seraient comptées si elle ne recevait aucun soin. Elle était bien trop faible… Et au milieu d’une forêt, qui donc pourrait l’aider ? Autant dire qu’elle était vouée à la mort !

Anéantie par sa longue fuite dans la forêt, elle sombra dans une demi-somnolence, glanant quelques minutes de repos entre chaque contraction, quand elle n’était pas réveillée en sursaut, la peur au ventre, lorsque la foudre tombait proche d’elle ou qu’une rafale de vent la fouettait d’une pluie glaciale.

 

Harry se frotta les yeux, puis étouffa un bâillement. Il se leva et alla se resservir une tasse de café. Curtis dormait, à demi couché sur son bureau. Il hésita à le réveiller, puis décida de le laisser se reposer encore un peu. La tempête ne se calmerait pas avant plusieurs heures au moins et même l’unité militaire semblait avoir fini par comprendre qu’il était impossible d’envoyer des hommes à Gonara avant que le vent ne soit tombé.

L’anomalie était toujours là et ses coordonnées n’avaient pas changé depuis plus de six heures. Quoi que ce soit, cela ne se déplaçait plus.

La tempête n’avait pas causé d’importants dégâts en ville jusqu’à présent. La plupart des dommages se limitaient à quelques branches tombées sur des véhicules en stationnement et des vitres brisées. Les bâtiments n’avaient pas souffert ; pour l’instant, la vague de panique était retombée. Dans moins d’une heure, le jour se lèverait.

Les ingénieurs du Centre météorologique étaient incapables de faire des prévisions. Pour eux, tout cela n’aurait jamais dû avoir lieu. La pluie, oui. Un tel vent, non. Le plus étonnant était qu’une tempête de cette force puisse se produire si loin des côtes.

Harry s’approcha de la fenêtre et secoua la tête. Dehors, les arbres pliaient et se tordaient, mais ce n’était rien en comparaison de ce qui se passait à Gonara.

Tout cela n’était pas normal.

 

La jeune femme gémissait, recroquevillée sur elle-même, transie. La tempête faisait rage et les sifflements du vent qui perçaient le léger voile de son sommeil délirant la terrifiaient. Elle finit par ouvrir les yeux avant de se redresser à demi. Son bras gauche était encore sensible mais elle pouvait le plier ou s’y appuyer sans hurler.

Les contractions paraissaient s’être espacées à nouveau et la douleur avait diminué depuis qu’elle se tenait tranquille, cependant elle était consciente que l’accouchement ne serait qu’une question d’heures. Elle avait probablement déjà perdu les eaux, même s’il lui était difficile d’en être certaine alors que ses vêtements étaient trempés et qu’elle avait passé des heures sous un véritable déluge.

Le jour se levait, elle commençait à distinguer l’intérieur de la petite grotte. Quelques feuilles détrempées parsemaient le sol ; elle s’en saisit et les regroupa pour créer un coussin de fortune. Même protégée de la tempête comme elle l’était, elle n’échappait pas à la pluie glacée. Le vent était beaucoup trop puissant.

Elle tremblait de tous ses membres. Les frissons parcouraient son échine en longues vagues successives, ses dents claquaient sans qu’elle parvienne à les en empêcher. La fièvre, le froid et la faim s’étaient ligués pour torturer son organisme déjà tant malmené.

Il fallait qu’elle dorme, qu’elle récupère quelques forces, sans quoi elle serait incapable de rejoindre la civilisation.

Elle ferma les yeux et essaya de retrouver le sommeil.

 

— Les unités militaires s’impatientent, fit Curtis en lisant le message qu’il venait de recevoir.

— Eh bien, qu’ils s’impatientent donc, rétorqua Harry d’un air sombre.

— Le vent a baissé. Le Centre météorologique évalue la tempête à une force cinq, à présent.

— Je sais. Tu as planifié les équipes ?

— Oui. Les militaires réclament une vingtaine d’hommes. J’ai prévu quatre équipes.

— Fais voir.

Curtis afficha les noms. Harry fronça les sourcils.

— Trois stagiaires, c’est trop, pour une mission de cette importance.

— Des stagiaires ? Où vois-tu des stagiaires ?

— Warwick, Eisl et Kowalski. Cela fait moins de cinq ans qu’ils sont avec nous. Officiellement, ce sont encore des stagiaires.

— Très bien, je vais les remplacer… Tout ça pour quelques mois ! Ils sont aussi qualifiés que n’importe qui !

— Je le sais bien. Mais crois-moi, si quoi que ce soit se passe mal, ce genre de détail pourra faire toute la différence.

— Nous n’avons pas tellement d’hommes disponibles. Beaucoup sont encore dans les Basses Terres pour l’étude de terrain, et…

— Il y a Johnson. Et Steinbuck. Et…

Il parcourut les listes, soucieux. Curtis avait raison. La plupart des employés étaient encore dans les Basses Terres, à mille cinq cents kilomètres de là.

— … et Perreira.

— Johnson est malade. Il a appelé hier matin. Je vais tenter de contacter les deux autres, mais il manquera une personne.

— Prends un des trois stagiaires, nous ne pouvons pas faire autrement. Je n’aime pas ça, mais les circonstances sont particulières.

— Kowalski ? proposa Curtis. С’est le plus âgé des trois, si ça fait une différence…

— Eisl, plutôt. Elle est plus débrouillarde.

— Ok. Je les ai déjà presque tous prévenus cette nuit, ils seront prêts rapidement.

 

Dans la grotte, la jeune femme délirait de faim et de douleur. Il s’était écoulé bien trop de temps depuis ses premières contractions : elle aurait dû accoucher plusieurs heures auparavant. Un instant, elle avait pensé reprendre sa route ; elle avait cependant vite réalisé que le simple fait de se redresser s’avérait au-dessus de ses forces. La douleur était terrible ; dans son état, elle était incapable de faire quoi que ce soit d’autre qu’attendre, et espérer. Les bébés ne bougeaient plus, pourtant elle savait qu’ils vivaient. Mais pour combien de temps encore ? Elle se fatiguait de plus en plus. Proche de l’inconscience, elle était tout de même encore assez lucide pour comprendre que sans une césarienne, ses enfants et elle ne survivraient pas.

Elle gémissait de douleur, serrait les poings si fort que ses ongles laissaient des marques de sang sur ses paumes. Que faisaient-ils ? Était-il possible qu’ils n’aient pas retrouvé sa trace ? Malgré toute la haine qu’elle ressentait pour eux, elle en venait à souhaiter qu’ils apparaissent auprès d’elle pour l’emmener. Qu’ils mettent fin à ce calvaire. Un peu plus tôt, elle aurait juré qu’elle préférait la mort à un autre jour de captivité au Laboratoire ; à présent sa bravoure l’abandonnait. Elle ne voulait pas mourir ici, dans cette grotte froide, peut-être à deux pas du palais et de sa famille ! Ce serait trop cruel. Peut-être aurait-elle d’autres occasions de fuir ? La prochaine fois, elle n’agirait pas sur un coup de tête, elle se montrerait plus maligne. La prochaine fois, elle réussirait. Si seulement ils pouvaient se dépêcher de venir la récupérer…

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