Chapitre II

12-03-2066, Terre

 

— Espèce d’imbécile !

La gifle partit, trop rapide pour que Lúka puisse l’éviter. Il posa la main sur sa joue cuisante, mais réprima l’envie de riposter. Les quelques rares fois où il s’y était risqué s’étaient très mal terminées.

— Je savais que je n’aurais pas dû te faire confiance, tu n’es qu’un bon à rien, continua son père sur un ton glacial, rempli comme toujours d’une fureur calme, presque plus impressionnante que de grands accès de colère.

— Ce n’était pas ma faute, marmonna-t-il.

Il avait baissé les yeux, déstabilisé. Il aurait encore préféré un coup de poing, bien plus douloureux, toutefois moins humiliant.

— Oh que si, c’était ta faute. Je t’avais demandé une chose, une seule. Une chose simple, qui ne requérait même pas la moindre parcelle d’intelligence de ta part. Et toi, tu as saboté cette mission, pour ton petit plaisir personnel.

— C’est faux, je…

— Ne m’interromps pas ! Tu as toujours détesté cette fille, n’est-ce pas ? Depuis qu’elle est arrivée ici, tu as souhaité sa mort. Je me trompe ?

Lúka releva les yeux, le défiant du regard. Il ne se trompait pas ; cette question était purement rhétorique. Il garda le silence, les lèvres pincées : une réponse de sa part serait récompensée par une nouvelle gifle.

— Et maintenant, qui sait ce qui a pu se passer… Si elle sort de la station pour s’aventurer dans la forêt, je crains le pire. Toutes ces années de recherche gâchées par ton comportement puéril !

— Père, je vous le répète, ce n’était pas de ma faute, souffla-t-il dans un murmure à peine audible. Je ne sais pas comment elle a fait, mais elle s’est libérée et…

— Serais-tu en train de me dire que tu n’as pas pu résister à une jeune femme fluette enceinte de neuf mois ?

— Non, mais je…

— Alors qu’est-ce que tu fais ici, et surtout, qu’est-ce qu’elle fait là-bas, toute seule ?

— Elle m’a pris par surprise ! J’étais en train de refermer le sas quand elle m’a poussé dehors ! Le temps que j’entre le code d’ouverture, elle avait actionné le levier !

Il attendit, à nouveau tête baissée, le verdict paternel. Il ne craignait plus les coups depuis longtemps, néanmoins l’homme trouvait toujours de nouvelles manières de l’humilier. Et s’il pouvait supporter la douleur, il était bien plus sensible à la honte.

— Pourquoi ne l’as-tu pas suivie ?

— À cause du temps de latence ! Et maintenant, le Passage est refermé.

— Ça t’arrange bien, ça, n’est-ce pas ? Tu savais à quel point la marge de manœuvre était étroite, malgré cela tu as attendu la dernière minute pour t’en occuper ! Bien sûr, tu vas me dire que tu avais des choses plus importantes à faire ? Plus importantes, évidemment, que toutes mes années de recherche et de manipulations ?

— Je suis désolé.

— C’est tout ce que tu trouves à me dire ? Je te préviens, Lúka, tu vas te débrouiller pour que tout se déroule comme prévu, sinon tu en paieras les conséquences.

— Je n’ai pas peur de vous, lança-t-il en le regardant droit dans les yeux.

— Parce que tu penses que je m’en prendrais à toi ? Que tu es naïf…

La panique le saisit, il perdit toute contenance. En face de lui, son père lui offrait un sourire cynique.

— Non, pas elle ! Vous n’avez pas le droit de lui faire du mal ! Elle n’a rien fait, tout est de ma faute !

— Ce n’est pas ce que tu prétendais il y a moins d’une minute. Tu es responsable de tes actes. Tu n’avais qu’à réfléchir un peu plus avant de laisser cette fille s’enfuir. Tu n’as plus qu’à espérer que les deux prochains jours se passent au mieux et qu’elle t’ait attendu tranquillement dans la station plutôt que d’aller se perdre au beau milieu de la forêt. Si quoi que ce soit tourne mal, tu le regretteras. Enfin, sans doute moins que Line…

Lúka perdit son calme et repoussa son père avec violence. L’homme se départit à peine de son sourire mais répliqua avec un coup de poing.

— Tu n’arranges pas ton cas, fils. Cela ne change toutefois rien au problème : retrouve-la-moi avant qu’il ne lui arrive quelque chose, ou ta sœur paiera le prix de ta stupidité.

— Vous ne la toucherez pas ! Je ne vous laisserai pas faire !

— C’est ce qu’on verra.

Lúka essuya le sang qui coulait de sa lèvre fendue et tourna les talons. Argumenter plus longtemps ne servirait qu’à énerver son père davantage ; il ne savait que trop bien ce dont celui-ci était capable.

— C’est ça, espèce de petit crétin ! Va chialer comme un bébé auprès ta sœur, ce sera bientôt à toi de la consoler, lui lança l’homme alors qu’il s’éloignait.

Lúka serra les poings tout en se jurant de se venger un jour. Pour l’heure, il devait protéger sa sœur, c’était le plus important. Et il allait devoir attendre que le Passage se rouvre pour aller récupérer cette idiote de gamine rousse. Vivante, si possible.

 

— Arrête, Line, ça pique !

— C’est juste de l’eau, je ne vois pas comment ça pourrait piquer. Tiens-toi tranquille.

Lúka ferma les yeux pendant que sa sœur lui nettoyait doucement le visage avec une serviette mouillée.

— Ça fait mal ?

— Non.

— Menteur.

Il haussa les épaules. Oui, il avait un petit peu mal, mais après toutes ces années, il avait pris l’habitude des coups.

— Qu’est-ce que tu lui as encore fait pour qu’il te frappe ?

Il releva les paupières pour se perdre dans le regard émeraude de sa sœur. Comme toujours, elle était plus bouleversée que lui par le comportement de leur père. Ses yeux brillaient ; les larmes n’étaient plus très loin. Elle ne supportait pas de le voir souffrir.

— C’est à cause de cette saleté de gamine, soupira-t-il. Je devais l’emmener sur Alia, et elle a réussi à m’échapper. Elle m’a poussé hors de la Machine alors que je fermais le sas et elle s’est tirée.

— Ah bon.

Line tamponna sa lèvre, qui s’était remise à saigner. Elle évitait son regard, néanmoins ses gestes s’étaient faits plus saccadés et il savait qu’elle était en colère contre lui.

— Père t’a cru ? reprit-elle après un long silence pesant.

— Je pense que oui. C’est un scénario plutôt plausible. Et les caméras de surveillance pourront le lui confirmer s’il a encore des doutes.

— Cette fille qui doit faire soixante kilos toute mouillée et enceinte de neuf mois t’a poussé et a réussi à t’échapper ?

Lúka soupira. Son père lui avait fait quasiment la même remarque moins d’un quart d’heure plus tôt.

— Je ne m’y attendais pas, je n’ai pas réagi assez vite.

— Elle était attachée, non ?

— J’avais dû mal enclencher le verrouillage : une secousse et elle s’est libérée. Tout s’est passé très vite. J’aurais dû me méfier d’elle.

— Lúka, cela fait onze ans que tu te méfies d’elle. Je n’arrive pas à croire qu’elle ait pu te prendre ainsi par surprise. Tu aurais au moins dû percevoir sa montée d’adrénaline !

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Elle s’est enfuie. Je ne peux pas te donner davantage d’explications. J’irai la récupérer dès que le Passage se sera rouvert, elle n’a pas dû aller bien loin. À mon avis, elle n’est même pas sortie de la station.

— Et si elle essaie de rentrer chez elle ?

— Elle ne saurait pas se servir de la Machine.

— Elle est loin d’être bête et elle sait lire ! Sans compter que c’est un changement qui se fait juste en appuyant sur un bouton, non ?

— C’est un peu plus compliqué que ça. Et c’est vrai qu’elle sait lire, mais elle ne sait pas lire l’alian. Donc non, il n’y a aucune chance pour qu’elle ait pu paramétrer la Machine toute seule.

Lúka se retrouva soudain plaqué au sol, Line couchée sur lui. Elle lui sourit, amusée.

— Je retire ce que j’ai dit, c’est plutôt facile de te prendre par surprise, finalement…

Il referma ses bras autour d’elle. Elle approcha sa bouche de son oreille et lui chuchota :

— Dis-moi la vérité : tu l’as laissée s’enfuir, n’est-ce pas ?

— Évidemment.

— Pourquoi ?

Elle se releva sur un coude pour le dévisager. Il caressa sa joue du bout des doigts et repoussa une mèche blanche qui chatouillait ses lèvres.

— Tu sais très bien pourquoi.

Elle secoua la tête, ses grands yeux remplis d’incompréhension. Il la fit basculer sur le dos et s’allongea à côté d’elle, avant de passer un bras autour de sa taille. Elle prit sa main dans les siennes puis soupira, le regard rivé au plafond.

— J’aurais envie de dire que c’est parce que tu ne veux pas que d’autres subissent le même sort que nous deux, murmura-t-elle. Je sais pourtant que ce n’est pas le fond du problème. Tu voulais te débarrasser d’elle parce que tu la détestes.

Il ne répondit rien. Elle tourna la tête vers lui et le regarda droit dans les yeux. Il réalisait bien à quel point son comportement pouvait sembler puéril, mais si seulement elle essayait de le comprendre ! Il détourna le regard.

— Lúka, c’était il y a onze ans ! C’était une enfant, elle ne se souvient probablement même plus de tout cela.

— Oh si, elle s’en souvient.

— Et alors ? Ce n’est pas si grave !

— Tu ne comprends pas. Elle est mauvaise, je peux le sentir !

— Ce n’est pas étonnant qu’elle te déteste, après ce que tu lui as fait…

— Non, ce n’est pas ça. Je sais bien qu’elle me déteste, et crois-moi, c’est réciproque. C’est autre chose, je ne peux pas vraiment l’expliquer. Une intuition, j’imagine. J’ai la certitude qu’un jour elle cherchera à nous faire du mal.

— Pour l’instant, j’ai surtout l’impression que c’est Père qui va chercher à nous faire du mal, rétorqua sa sœur d’un air sombre.

— Je ne le laisserai pas te toucher.

Elle effleura sa lèvre blessée des doigts. Il frémit et eut un mouvement de recul. Comment pouvait-elle le croire lorsqu’il lui assurait qu’il la protégerait, alors qu’il n’était même pas capable de se protéger lui-même ?

— Lúka, je sais très bien pourquoi tu le laisses te faire ça. Si Père ne se défoulait pas sur toi, c’est sur moi qu’il le ferait, n’est-ce pas ? Je peux me défendre, tu n’es pas obligé de subir cette humiliation à chaque fois.

Il saisit son poignet alors qu’elle voulait le toucher à nouveau et arrêta son geste. Line n’insista pas, surprise par sa réaction.

— Écoute-moi bien : je préférerais cent fois, mille fois le laisser m’humilier plutôt que de le laisser toucher à un seul de tes cheveux. J’ai juré de te protéger, je le ferai.

— Alors je pense que tu vas devoir obéir à Père et l’amener saine et sauve là-bas, conclut-elle sur un ton très calme.

Lúka s’assit sur le sol puis baissa les yeux sur elle. Sa sœur avait raison, comme toujours. Et il était prêt à tout pour que leur père ne lui fasse pas de mal. Même à subir la plus grande des humiliations.

 

***

 

15-03-2340, Alia

 

Ludméa Eisl sauta de l’hélicoptère, et se retourna pour prendre son sac, que lui tendait un collègue. Elle passa les bretelles, son regard balayant déjà la petite clairière pour évaluer les dégâts. Des branches brisées jonchaient le sol, plusieurs arbres étaient tombés. Dans l’ensemble, le secteur était pourtant bien moins touché que ce qu’elle s’était imaginé. On avait même peine à croire qu’une tempête de force dix y avait sévi seulement quelques heures auparavant. L’air était lourd, humide et frais, cependant il n’y avait plus le moindre souffle de vent.

Le responsable d’équipe leur avait donné les dernières instructions dans l’hélicoptère. Les unités militaires leur avaient ordonné de quadriller la région à la recherche de quelque chose d’inhabituel. Les coordonnées qu’ils leur avaient communiquées couvraient plusieurs hectares ; quatre équipes ne seraient pas de trop. Ils en auraient pour la journée, s’ils avaient de la chance. Si au moins ils avaient eu un quelconque indice sur la nature de ce qu’ils devaient trouver ! Quelque chose d’inhabituel… Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.

Un détachement militaire avait pris possession des lieux à l’aube. Leurs hélicoptères étaient plus lourds, plus solides, et ils avaient pu braver la tempête. Cela ne les avait toutefois guère avancés : ils cherchaient depuis trois heures déjà et n’avaient encore rien découvert.

D’après ce que Ludméa avait compris, un signal avait été détecté dans ce secteur de la forêt de Gonara. Son origine était inconnue – l’hypothèse la plus plausible évoquait une balise de secours, peut-être déterrée puis activée par un animal – mais intéressait au plus haut point le département militaire. Les appareils ne parvenaient pas à localiser sa source avec une précision suffisante pour permettre de restreindre la zone de recherche, les soldats en étaient donc réduits à fouiller méticuleusement buissons et fourrés.

La jeune femme, après un dernier regard à ses collègues, prit la direction du secteur qu’elle devait explorer, perdue dans ses pensées. Avant de la laisser monter dans l’hélicoptère, Curtis l’avait retenue dans son bureau. Pendant cinq bonnes minutes, il lui avait enjoint la plus grande prudence et interdit de faire quoi que ce soit de contraire aux règles de sécurité. Ce qui, selon elle, était absurde : en premier lieu, se rendre à Gonara si tôt après la fin de la tempête n’était pas seulement contraire aux règles de sécurité, c’était dangereux. Elle avait failli lui en faire la remarque, puis s’était ravisée. Curtis n’avait pas l’air d’humeur à plaisanter. Alors elle avait acquiescé, avant de filer rejoindre son équipe.

Pourquoi elle ? Certes, elle était la plus jeune, toutefois il n’avait jamais eu à se plaindre de sa manière de travailler. Elle était toujours ponctuelle, avait réussi tous ses tests d’évaluation, ne créait pas de problèmes. Ne lui faisait-il donc pas confiance ?

Les sourcils froncés, les yeux rivés à sa carte électronique, elle arriva bientôt au centre du secteur qui lui avait été attribué, marmonnant encore son indignation. Elle leva la tête, et soupira : sur une bonne partie de la zone qu’elle devait couvrir s’élevait une paroi rocheuse. Le reste n’était qu’arbres arrachés, branches brisées, flaques spongieuses. On aurait dit que tout avait été rasé. Elle n’avait pas reçu le secteur le plus facile… Elle maudit Curtis entre ses dents, puis se mit au travail.

Une heure plus tard, son uniforme vert avait tourné au brun, ses cheveux blonds étaient couverts de cendres. Ses yeux rougis, irrités par la fumée qui s’échappait encore de quelques restes de bois calciné, lui faisaient mal, et les frotter sans cesse du dos de la main n’arrangeait rien. Elle avait égaré ses lunettes de protection quelques jours plus tôt et n’avait pas pensé à les remplacer. À présent, il était un peu tard pour retourner à l’hélicoptère s’en procurer une paire. Pester contre Curtis était devenu une véritable litanie et elle commençait à envisager le meurtre, lorsque quelque chose attira son regard : un petit morceau d’étoffe couvert de boue, à demi caché par les feuilles, était accroché à une branche. Étonnée, elle s’en saisit, et l’observa avec soin. Cela ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait. La matière très souple, légèrement élastique, prenait d’étranges reflets argentés à la lumière. Elle le frotta entre ses doigts et la boue s’en détacha pour dévoiler un tissu noir, sans maillage apparent. Cela s’apparentait un peu à un plastique très fin et déformable. De toute manière, quoi que ce soit, cela n’avait pas sa place dans une forêt, à deux cents kilomètres de toute habitation.

Ludméa décrocha la radio attachée à sa ceinture. Elle s’apprêtait à prévenir son supérieur de sa découverte lorsqu’une sorte de gémissement attira son attention. Elle tendit l’oreille, puis secoua la tête. Ce n’était sans doute que le cri d’un animal. Pourtant, cela semblait tellement humain ! Elle enfouit le morceau d’étoffe dans sa poche et attendit. Bientôt, le gémissement se fit entendre à nouveau. Il venait de la paroi rocheuse, à peine une dizaine de mètres plus loin. Cette fois, elle en fut certaine, il n’avait rien d’animal.

Un tronc s’était abattu contre la petite falaise ; elle s’en servit pour grimper jusqu’à l’anfractuosité qui s’ouvrait entre les rochers. Un instant, elle se rappela les paroles de Curtis : ne rien faire qui soit contraire au règlement. Mais elle balaya cette pensée : le cri était indéniablement humain. Si quelqu’un était blessé, elle devait le secourir.

 

Le front baigné de sueur, les poings crispés, la jeune femme essayait de se redresser, en grimaçant sous l’effort. Elle avait fini par sombrer dans un sommeil agité, avant de se réveiller quelques minutes plus tôt, certaine de ne plus être seule. Au loin, elle entendait des voix… Elle voulait crier, signaler sa présence, cependant, elle avait à peine la force de garder les yeux ouverts. Les larmes coulaient sur ses joues, et le désespoir la submergeait. Si elle ne parvenait pas à attirer leur attention, il n’y avait aucune chance qu’ils la trouvent par hasard. Ces gens, ils ne pouvaient pas la laisser là ! Un faible gémissement s’échappa de sa gorge : malgré ses efforts, elle était incapable de faire mieux.

Soudain, elle aperçut une silhouette féminine à l’entrée de la grotte. Le cœur battant la chamade, elle voulut tendre un bras vers l’inconnue, mais ses forces l’abandonnèrent. La femme lui parlait, à toute vitesse, dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Impuissante, elle la regarda ressortir de la petite grotte et l’entendit s’éloigner.

Elle tenta de rester calme, de se convaincre que cette femme allait revenir, pourtant la panique la gagnait peu à peu.

Son ventre n’était que douleur et sa gorge en feu brûlait chaque fois qu’elle avalait sa salive. Elle mourait de soif et désespérait d’atteindre la petite flaque boueuse à l’entrée de la grotte. Le sang cognait sous ses tempes en lourdes pulsations douloureuses, son champ de vision se rétrécissait et elle sentait le sol tanguer sous son corps. Elle sut qu’elle était sur le point de perdre conscience.

Elle entendit quelques branchages se briser. Bientôt, la femme fut près d’elle à nouveau, accompagnée d’un homme. Celui-ci lui parla, mais elle ne comprit pas ce qu’il voulait. Finalement, il passa ses bras sous son corps, et commença à la déplacer. Elle poussa une longue plainte alors que la douleur explosait dans son ventre. Un voile noir recouvrit peu à peu ses yeux, puis tout s’effaça.

 

— Elle a perdu connaissance ! s’exclama Ludméa, paniquée.

Son collègue Franz continua de tirer la femme à lui, redoublant de précautions.

— Ludméa, je vais avoir besoin d’aide.

Aussitôt, elle se faufila hors de la grotte et, après un dernier regard à l’inconnue inconsciente, se laissa glisser le long du tronc d’arbre. Elle sortit sa radio et essaya en vain d’appeler ses collègues. La fréquence était brouillée. Après quelques secondes perdues à triturer l’appareil, elle abandonna : de toute évidence, il était défectueux. Elle se mit à courir en direction du secteur suivant. Elle faillit trébucher sur quelques branches tombées au sol et glisser dans la boue mais ne ralentit pas : la situation était critique. Elle buta presque contre Tom, son chef d’équipe.

— Ludméa ? Qu’est-ce qui te prend de…

— Il faut que vous veniez tout de suite avec moi.

Il fronça les sourcils et ouvrit la bouche pour lui demander des explications, cependant elle repartait déjà. Il la suivit, perplexe. En moins d’une minute, ils furent à nouveau sur place. Tom évalua la situation. Il aida Franz à descendre la jeune femme sans connaissance, en prenant garde à ne pas faire de gestes brusques, puis l’allongea sur le sol.

— Il nous faut des secours.

Il décrocha sa radio, et rencontra le même problème que Ludméa. Il étouffa un juron puis se tourna vers ses collègues. Tous deux le regardaient d’un air inquisiteur en attendant ses ordres.

— La radio ne marche pas. Il va falloir aller chercher l’hélicoptère et l’emmener nous-mêmes au Centre médical.

— J’y vais, fit Franz, après un coup d’œil à sa collègue.

Cette dernière lui sourit et s’agenouilla auprès de la jeune femme. Elle écarta doucement les mèches de cheveux trempées de sueur qui barraient son front livide.

— Reculez tout de suite ! Je ne veux personne à moins de cinq mètres de cette femme !

Ludméa sursauta, mais obéit sur-le-champ. Elle se retourna : un groupe de soldats venait de les rejoindre. Celui qui avait parlé – leur supérieur, selon toute probabilité – fit quelques pas dans sa direction.

— Vous, vous n’allez nulle part, fit-il en désignant Franz.

Celui-ci se figea. On ne discutait pas les ordres des militaires.

— Cette femme a besoin de soins, commença Ludméa.

L’autre se tourna vers elle et la dévisagea avec mépris. Elle rougit.

— Il faut l’emmener au Centre médical, insista-t-elle. Nos radios ne fonctionnent pas, il faut…

— Qui est le responsable, ici ? coupa-t-il.

— C’est moi. Tom Cordey, chef de l’équipe ECO 4.

— Faites en sorte que cette jeune demoiselle n’ouvre plus la bouche, Cordey. Je ne veux plus l’entendre.

Ludméa sentit la colère l’envahir. Franz, qui l’avait rejointe, posa une main sur son épaule.

— Calme-toi, chuchota-t-il. Cela ne peut qu’aggraver la situation.

Bouillonnant de rage, elle décida tout de même de suivre les conseils de son collègue et reporta son attention sur la jeune femme inconsciente. Elle avait à peine remué depuis qu’ils l’avaient allongée sur le sol. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration irrégulière, mais son visage restait vide d’expression. Elle devait être proche de son terme, et le sang qui maculait son pantalon n’augurait rien de bon.

Les soldats s’étaient rapprochés et parlaient à voix basse en jetant de brefs coups d’œil à l’inconnue. Le responsable de l’unité militaire saisit sa radio. Ludméa soupira : ils perdaient du temps. Cette femme devait être hospitalisée de toute urgence ! Elle leur avait pourtant dit que les radios ne fonctionnaient pas…

Toutefois, sous son regard incrédule, l’homme réussit sans peine à établir un contact. Il débita une série de chiffres et de mots lui paraissant aléatoires, mais qui avaient sans nul doute un sens pour son interlocuteur.

— On l’emmène aux DMRS, annonça-t-il. L’hélicoptère est en chemin.

Les DMRS ?! Ludméa ouvrait déjà la bouche pour protester ; Franz lui donna un coup de coude discret et secoua la tête. Elle soupira, puis haussa les épaules. À son avis, le Centre médical aurait été plus adapté que les Départements militaires pour la recherche scientifique. Cependant, avec la présence de tous ces soldats, elle aurait dû se douter de l’intervention de ces derniers à un moment ou à un autre.

Un long silence s’installa. Tous les regards tombèrent peu à peu sur l’inconnue couchée sur le sol. L’étonnement les gagna. Les sourcils se fronçaient, les yeux s’écarquillaient à mesure qu’ils détaillaient la jeune femme.

Sous la boue, la peau était pâle, presque diaphane. Les mains, bien visibles, étaient brunes de terre et de sang séché, néanmoins tous pouvaient compter six doigts. Le pull gris dont elle était vêtue se tendait sur un ventre démesurément gonflé.

Les soldats se mirent à chuchoter entre eux. Ludméa contenait sa colère à grand-peine. Cette femme avait besoin de soins et ils la laissaient là, allongée dans la boue ? Personne ne vérifiait son pouls, personne ne tentait de voir si elle était blessée. Non. Ils se contentaient de l’observer sans bouger !

Enfin, après ce qui leur sembla une éternité, l’hélicoptère des DMRS arriva. Il ne pouvait se poser dans la clairière à cause des arbres abattus et de la paroi rocheuse, aussi survola-t-il le secteur à basse altitude à la recherche d’un lieu d’atterrissage plus favorable. Sur ordre de leur responsable, deux soldats partirent à sa rencontre. Ils revinrent quelques minutes plus tard, chargés d’un brancard. Ils le tendirent à Franz et Tom, leur ordonnant d’y placer la jeune femme.

Les deux hommes la soulevèrent avec précaution puis l’y allongèrent. Elle remua un peu, et un faible gémissement franchit ses lèvres.

— Maintenant, amenez-la dans l’hélicoptère.

Le responsable de l’unité militaire supervisait l’opération de loin, les bras croisés. Ludméa suivit ses collègues qui se dirigeaient vers l’hélicoptère, et personne ne la rappela à l’ordre. Elle jeta un coup d’œil derrière elle, pour se rendre compte que les soldats ne bougeaient pas. Ils paraissaient n’avoir aucune intention de les escorter. Loin d’elle l’idée de s’en plaindre !

Au lieu de l’armada de médecins à laquelle elle s’était attendue, il n’y avait qu’une seule personne dans l’hélicoptère. L’appareil était en pilotage automatique, ce qui n’était pas inhabituel, toutefois un peu surprenant après la tempête qui venait de faire rage. Son unique occupant était vêtu d’une grosse combinaison jaune et d’un masque couvrant son visage. Ludméa lui lança un regard étonné ; il ne prononça pas un mot. Franz et Tom placèrent le brancard dans l’hélicoptère, et il se pencha sur la jeune inconnue pour vérifier ses constantes. Il plaça un masque à oxygène sur son visage et sa respiration sembla se régulariser. Ludméa sentit le soulagement l’envahir : cette femme était entre de bonnes mains. Il leur fit signe de monter à bord. Ils s’exécutèrent non sans surprise et s’attachèrent. Presque aussitôt, l’appareil décolla. Franz, qui était près du hublot, poussa une exclamation de surprise.

— Regardez ça !

Sur plusieurs centaines de mètres, tous les arbres avaient été arrachés. À mesure que l’appareil prenait de l’altitude, la forme se précisa : un immense disque, dont le centre se confondait presque avec la clairière où ils avaient trouvé la femme.

— Qu’est-ce qui a pu créer un désastre pareil ? s’étonna Tom.

— Une explosion ? proposa Franz.

Tom secoua la tête.

— Non, les arbres n’avaient pas l’air endommagés. Déracinés, brûlés, oui. Mais si une explosion s’était produite, les arbres n’auraient plus été là pour en témoigner… En plus, vu le diamètre de cette… cette chose, il aurait fallu une déflagration de très grande puissance. Ses limites ne seraient pas si nettes.

— Un incendie, alors ?

— Cela n’explique pas tous ces arbres déracinés…

Ludméa ne les écoutait déjà plus. Le bras de la jeune inconnue avait glissé du brancard et pendait dans le vide. Elle prit sa main dans la sienne, un instant déroutée par la présence du sixième doigt.

— Ne t’inquiète pas, tout ira bien. Tu es sauvée.

 

Les soldats regardèrent s’éloigner l’hélicoptère, puis se tournèrent vers leur chef, attendant ses instructions.

Il s’était éloigné de quelques pas et poursuivait une conversation radio très animée. Le signal s’était déplacé en même temps que la mystérieuse jeune femme. Quelle que soit son origine, il était lié à elle. Les militaires des DMRS se chargeraient de tirer tout cela au clair. Les équipes ECO avaient été bien utiles : transmettre le signal sur leurs appareils de mesure avait été une excellente idée. Comme toujours, le général Borovitch avait la situation bien en main. Enfin, le responsable de l’unité rejoignit ses hommes :

— On se replie. Notre mission est terminée.

Il transmit l’ordre à toutes les équipes militaires dispersées dans les environs. Plongé dans ses pensées, il prit la direction des hélicoptères. Dès leur arrivée, un étrange champ électrique avait brouillé leurs détecteurs, rendant la recherche de l’origine du signal bien plus ardue que ce qu’ils avaient prévu. Il avait du mal à comprendre comment la jeune femme qu’ils avaient trouvée pouvait en être responsable. Personne n’avait eu la moindre idée de ce qu’ils allaient découvrir en traçant ce signal, cependant il aurait plutôt penché pour un appareil électrique, alian ou torian, pas pour une femme au bord de l’accouchement. Le champ électrique était toujours actif et il aurait aimé poursuivre les recherches : ils avaient manquer un détail, c’était la seule explication possible. Mais les ordres étaient les ordres, la mission était terminée.

 

À quelques pas de la grotte, cachée au cœur d’un buisson épineux, une sphère d’une dizaine de centimètres de diamètre luisait faiblement, sa surface sombre parcourue de reflets changeants, presque liquides.

Après une dernière pulsation, elle disparut dans un éclair de lumière.

 

Ruan Paso avait tenu à être présent à l’atterrissage de l’hélicoptère et avait dû revêtir une combinaison de protection. La saison chaude était bien avancée ; sous le soleil de midi, l’air devenait étouffant. Il se serait volontiers passé de l’épaisse couche imperméable et, comme ses collègues, attendait le dernier moment pour rabattre le masque sur son visage.

Même s’il savait qu’ils ne risquaient rien, il se devait de montrer l’exemple. Moins de cinquante ans auparavant, trois enfants avaient été trouvés dans la région de Gamma 3. Leur identité était restée un mystère, néanmoins personne ne s’était méfié. Peu de temps après, la plupart des habitants étaient morts, terrassés par un virus d’origine inconnue. Une enquête avait fini par révéler une attaque d’origine toriane. En temps de guerre, on ne prenait jamais assez de précautions. Certes, les attaques directes avaient cessé depuis plusieurs décennies, toutefois la situation restait tendue.

Ruan observa avec discrétion les autres hommes présents : Parker, droit comme un i, les yeux fixés sur l’horizon, impassible. Doyle, apparemment serein, mais la bouche agitée de tics nerveux. Le colonel Lewis, perdu dans ses pensées, un pli soucieux barrant son front. Heinrich, qui passait et repassait ses doigts dans ses courts cheveux blonds, un sourire aux lèvres. Feigl, l’air sombre, comme à l’accoutumée…

Agacé, il détourna les yeux. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il n’aurait emmené que Parker et Doyle, les deux soldats. Lewis était trop intelligent et son grade de colonel lui avait donné la mauvaise habitude de remettre en question ses décisions. Quant aux scientifiques, ils avaient une fâcheuse tendance à éprouver ses nerfs.

Il soupira et glissa deux doigts dans le col de sa combinaison pour laisser entrer un peu d’air, sans beaucoup de succès. Autour de lui, les hommes commençaient eux aussi à s’impatienter. Parker avait reporté son attention sur quelques gravillons, qu’il déplaçait de la pointe de sa botte ; Doyle semblait trouver cela tout à fait fascinant.

— Vous leur faites faire une visite guidée, colonel ? ironisa Ruan, se tournant vers Lewis.

Ce dernier sursauta, puis fronça les sourcils.

— Je vous demande pardon ?

— L’hélicoptère… Cela fait cinq bonnes minutes qu’il devrait être là.

— N’oubliez pas qu’il est en pilotage automatique. Les limitations sont…

— Le voilà ! s’écria Heinrich, un sourire extatique aux lèvres.

Ruan échangea un regard lourd de sens avec Lewis. Le colonel secoua la tête, navré. Lui aussi aurait aimé pouvoir se passer de la présence de ces deux civils.

Ils rabattirent les masques sur leurs visages et s’approchèrent de l’hélicoptère dès que les pales se furent arrêtées. La porte coulissa lentement.

 

Tom Cordey fut le premier à descendre. Il eut un instant d’hésitation en voyant les six hommes en combinaison Hazmat, puis se ressaisit. Il aurait dû s’y attendre, après tout ce qui s’était passé.

Franz le rejoignit, l’étonnement se lisant sur son visage.

— On dirait que les ennuis commencent, murmura-t-il à Tom.

Ce dernier se contenta d’un hochement de tête. Les choses étaient en train de prendre une tournure qu’il n’appréciait guère.

Les hommes en combinaison se rapprochèrent : deux d’entre eux entrèrent dans l’hélicoptère, un troisième leur barra la route.

— Nom et identification.

— Tom Cordey, responsable ECO 4, répondit-il en présentant son brassard d’identité.

— Franz Gardner.

L’homme sembla se désintéresser d’eux, comme ses collègues et le médecin sortaient de l’hélicoptère en portant le brancard sur lequel la jeune inconnue, plus pâle que jamais, était allongée. Ludméa les accompagnait, les yeux rivés sur elle, l’air inquiet.

— Mademoiselle, veuillez vous éloigner, la pressa un des hommes.

Elle se tourna vers lui et parut hésiter. Tom lui jeta un regard appuyé ; elle recula.

— Identification ?

— Ludméa Eisl, répondit-elle en montrant machinalement son brassard, son attention à nouveau focalisée sur la jeune femme.

Quatre des hommes en combinaison étaient en train d’emmener le brancard à l’intérieur du bâtiment.

 

Ruan ne pouvait quitter la jeune employée ECO du regard. Dès l’instant où elle était sortie de l’hélicoptère, ses cheveux blonds en bataille, le visage maculé de boue, il n’avait plus eu d’yeux que pour elle. Il ne la trouvait pas jolie, il n’avait même pas envie de lui parler, mais une impression bizarre l’avait envahi lorsqu’il l’avait vue. Cela le dérangeait beaucoup. Il la dévisageait, tentant de comprendre pourquoi elle le mettait mal à l’aise, pourtant, rien n’y faisait.

Le colonel Lewis se tourna vers lui pour lui faire un signe discret. Il prit une grande inspiration pour se remettre les idées au clair. À présent, il fallait interroger les trois employés ECO. Et décider de leur sort… L’idée de Daniel Borovitch d’impliquer des civils ne lui avait pas plu lorsqu’il l’avait mis devant le fait accompli et ne lui plaisait pas davantage à présent que les civils en question se trouvaient devant lui.

 

— Où est-ce qu’ils nous emmènent ? demanda Ludméa à voix basse, se rapprochant instinctivement de Franz.

— Aucune idée. Ces combinaisons, ça ne me plaît pas…

— Dans le meilleur des cas, ils nous placeront en quarantaine, lâcha Tom d’un air sombre.

— Le meilleur des cas ? Qu’est-ce que tu veux dire ? s’alarma Franz.

— Vous ! fit un des hommes en combinaison en désignant Tom. Suivez-moi.

Tom s’exécuta sans beaucoup d’entrain. Ludméa et Franz échangèrent un regard paniqué.

— Où l’emmenez-vous ? s’écria la jeune femme.

— Il va être interrogé. Vous deux le serez également.

Le deuxième homme partit avec Franz ; Ludméa se retrouva seule avec le dernier. Elle blêmit : dans la plupart des films impliquant des militaires, ceux-ci avaient toujours le mauvais rôle et n’hésitaient pas à sacrifier de pauvres civils innocents.

— Vous n’allez pas nous faire de mal, hein ? Vous allez juste nous poser quelques questions, n’est-ce pas ?

L’homme ne répondit pas. Elle s’efforça de juguler la peur qui l’envahissait : après tout, ce n’étaient que des films, la réalité était sans doute bien différente. Les scénaristes exagéraient toujours, c’était plus spectaculaire. Il ouvrit une porte, et ils entrèrent dans une petite pièce aux murs blancs. Ludméa s’assit sur la chaise qu’il lui désignait, le visage défait.

 

Ruan dévisagea la jeune femme sans vergogne. De toute manière, elle ne pouvait pas vraiment s’en rendre compte. Pour la première fois, il fut heureux de porter le lourd masque de protection.

Elle n’était pas si mal, après tout. Bien sûr, les traces de boue sur ses joues ne l’avantageaient guère, mais elle avait de beaux yeux bleus. Un bleu très vif, un peu comme la couleur du ciel.

Elle s’était crispée et ne cessait de jeter de brefs coups d’œil vers la porte.

— Mademoiselle Eisl, c’est bien ça ?

Elle acquiesça, tendue.

— Racontez-moi ce qui s’est passé. Essayez de vous souvenir de tous les détails.

La jeune femme soupira et baissa les yeux sur la petite table de métal, les sourcils froncés.

— Le Centre ECO I a détecté un signal, cette nuit. Je crois que c’est l’unité militaire qui a demandé une inspection détaillée du secteur concerné. Les hélicoptères nous ont emmenés là-bas, puis nous avons fouillé l’endroit. Les détecteurs ne parvenaient pas à localiser le signal de manière précise et nous nous sommes séparés pour les recherches. J’ai trouvé ça, fit-elle en sortant un morceau de tissu de sa poche.

Ruan s’en empara, et le retourna entre ses doigts. Ses gants ne lui permettaient pas une inspection minutieuse, toutefois il n’avait pas besoin de le toucher pour savoir que sa surface était parfaitement lisse. Il sortit un sachet transparent d’une poche de sa combinaison et l’y glissa.

— Je pensais que c’était un morceau des vêtements de la femme, cependant ils étaient gris, pas noirs.

Il hocha la tête en silence et lui signifia de continuer son récit.

— J’ai entendu une sorte de gémissement, qui venait d’une petite grotte dans la paroi rocheuse. J’ai grimpé, et je l’ai vue…

Elle se tut, les yeux perdus dans le vague. Ruan l’observa avec attention. Elle était encore bouleversée, c’était évident.

— J’ai appelé Franz, mon collègue. Il ne pouvait pas la sortir de la grotte tout seul. J’ai pris ma radio pour demander des renforts, mais elle ne fonctionnait pas. Aucune de nos radios ne fonctionnait, alors que celles des militaires avaient l’air de très bien marcher.

Ruan esquissa un petit sourire. Elle n’était pas aussi naïve qu’elle en avait l’air.

— J’ai été chercher Tom, et ensemble, ils ont pu la dégager. Ils l’ont couchée sur le sol. Presque aussitôt, les militaires sont arrivés… Ils ont appelé votre hélicoptère – qui est arrivé plutôt rapidement, d’ailleurs, si on considère le fait que nous étions à plus de deux cents kilomètres des DMRS, mais passons. Tom et Franz l’ont mise sur le brancard. Voilà, vous savez tout. Je peux m’en aller, maintenant ?

— Vous n’avez rien remarqué d’autre ? Un détail qui vous aurait frappée ? Quelque chose ?

— Vous l’avez vue. Les détails, vous ne risquez pas de les manquer.

Ruan se mit à rire, et elle lui lança un regard peu aimable.

— Vous trouvez ça drôle ? Vos hommes l’ont laissée sur le sol, ils nous ont interdit de nous approcher d’elle !

— Ce ne sont pas mes hommes. Et ils ont fait ça pour votre bien. Vous n’avez pas l’air de réaliser que nous sommes en guerre, Mademoiselle Eisl.

— Nous ne sommes plus en guerre. La guerre s’est terminée il y a plus de vingt ans.

— Nous n’avons pas réussi à prendre Toria. Cela ne veut pas dire que les conflits ont cessé. Tant que nous ne sommes pas en temps de paix, nous sommes en guerre.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Vous n’êtes guère méfiante. Heureusement que vous n’êtes pas à la tête du Département de la défense, se moqua-t-il.

Elle fit la moue, mais ne répondit pas. Un instant, elle avait oublié sa délicate situation ; cela ne risquait plus de se produire. Elle se tiendrait silencieuse.

— Donc, aucun détail dont vous voudriez me faire part ? insista-t-il.

— Rien du tout.

— Très bien. À présent, je vais vous expliquer ce qui vous attend.

En quelques mots, l’homme parvint à la faire passer de l’angoisse à un état proche de la panique. Elle fixa du regard le rebord de la table pour ne pas dévoiler son trouble. La quarantaine… Pour une durée indéterminée, en plus ! Qu’allait-elle faire ?! Et toutes ces histoires de virus… Elle avait touché l’inconnue. Cet homme avait raison, elle n’était pas assez méfiante. Elle comprenait maintenant pourquoi les soldats ne s’étaient pas approchés d’elle, pourquoi ils avaient ordonné à Franz et Tom de la porter jusqu’à l’hélicoptère, pourquoi celui-ci était en pilotage automatique, pourquoi le médecin portait un masque…

Ses collègues et elle avaient été en contact avec cette femme. Ils représentaient tous trois un danger potentiel pour le reste de la population. La combinaison de l’homme qui lui faisait face ne servait pas à le protéger de l’inconnue, mais d’elle !

— Mademoiselle Eisl, il ne s’agit que d’une hypothèse, tenta-t-il de la rassurer. Pour l’instant, nous ne sommes sûrs de rien. Il n’y a sans doute aucun danger.

Elle tortilla une mèche de ses cheveux entre ses doigts : le signal d’origine inconnue, les militaires, toutes ces précautions… Plus elle y pensait, plus la peur s’insinuait en elle. Cela ressemblait vraiment à une ruse toriane.

Elle leva les yeux vers l’homme, le visage livide, les lèvres tremblantes.

— Je ne veux pas mourir !

— Voyons, ressaisissez-vous ! Qui vous parle de mourir ? Cela ne sert à rien de vous inquiéter et de penser à de pareils extrêmes.

— Vous avez raison. Je me comporte comme une enfant, je suis ridicule…

Ruan la regarda : une enfant, elle en était presque encore une. Elle ne devait pas avoir plus de vingt ans. Il avait peut-être été un peu dur avec elle. Elle n’était qu’une civile, précipitée au cœur d’une situation qui lui apparaissait sans doute comme terrifiante. Et les combinaisons Hazmat n’aidaient guère…

— Venez, je vais vous montrer votre chambre. Vous pourrez vous laver et vous changer.

Ludméa acquiesça en silence. Elle lui emboîta le pas hors de la pièce, le suivant docilement dans le long couloir.

— Est-ce que je pourrai la revoir ? demanda-t-elle.

— Revoir qui ?

Elle ! La femme ! Puisque je l’ai touchée, je suis déjà potentiellement contaminée, alors…

Ruan hésita un instant. Ce n’était pas ce qui était prévu. D’un autre côté, la quarantaine ne faisait pas partie des plans non plus.

— On verra, conclut-il.

Pour la première fois depuis qu’il l’avait vue descendre de l’hélicoptère, un sourire se dessina sur ses lèvres, illuminant son visage. Et il comprit enfin d’où venait l’étrange impression qui ne le quittait plus.

 

Le colonel Lewis faisait les cent pas, le visage rouge de colère. Ruan, les bras croisés, s’était adossé au mur et attendait qu’il se calme.

— Vous aviez des ordres ! cracha Lewis. Mais non, vous n’en faites qu’à votre tête, comme d’habitude ! Je ne sais pas ce qui me retient de faire un rapport !

— Je ne sais pas non plus.

Lewis se tourna vers lui.

— Je suis votre supérieur hiérarchique, lui fit remarquer Ruan.

— Vous savez bien que c’est faux. Vous êtes un scientifique, je fais partie de l’unité militaire. Nos fonctions n’ont rien à voir.

— Quel est l’intérêt de faire un rapport, alors ?

— Cette femme… Cette femme devait être interrogée avant d’être renvoyée chez elle avec ses collègues, pas mise en quarantaine !

— Elle peut nous être utile.

— En quoi ? Elle nous a dit tout ce qu’elle savait ! Elle, et ses deux collègues ! Nous n’avons plus besoin d’eux, cela ne sert à rien de les garder ici ! Vous aviez approuvé le plan !

— J’ai changé d’avis. Cette femme reste ici.

— Le général ne sera sans doute pas ravi…

— Le général ? Laissez-moi rire. Daniel se fiche bien de votre avis. Vous croyez sincèrement que de petites rivalités entre collègues l’intéressent ?

— Vous avez désobéi aux ordres.

— J’ai désobéi à vos ordres. C’est très différent.

Lewis ouvrit la bouche pour répliquer, avant de se raviser. Cela ne servirait à rien. Après tout, il devrait expliquer ses agissements à Dortner ; devant elle, il ferait sans doute moins le malin.

— Que voulez-vous faire de cette femme ?

— Je ne sais pas encore. Je vais lui trouver une utilité, ne vous inquiétez pas, ajouta Ruan, un sourire aux lèvres.

Il avait gagné la partie. Lewis ne parlerait pas ; ce n’était pas dans son intérêt.

— Vous me communiquerez le détail des interrogatoires. Surtout celui de… Cordey. Cet homme a l’air d’avoir compris un peu trop de choses.

Il tourna les talons et se dirigea vers la porte. Alors qu’il s’apprêtait à poser la main sur le détecteur, il suspendit son geste.

— Au fait, j’étais venu vous dire que les médecins ont terminé avec l’inconnue. Nous pouvons aller la voir. N’oubliez pas votre combinaison.

Le colonel Lewis jura entre ses dents, puis se décida à le suivre.

 

Lorsque la Machine permit enfin à Lúka de rejoindre Alia, il se rendit compte que réparer ses erreurs serait peut-être plus simple que ce qu’il avait imaginé. Certes, la jeune femme avait quitté la station et il n’eut pas le plaisir de récupérer une gamine traumatisée blottie dans un coin de la pièce, néanmoins une petite vérification sur les fréquences militaires lui apprit qu’elle avait été retrouvée. Vivante. Et elle était désormais à l’endroit précis où il aurait dû l’amener : aux DMRS, les Départements militaires pour la recherche scientifique. Ruan Paso n’était peut-être pas aussi idiot qu’il l’avait cru au premier abord : de toute évidence, ne les voyant pas arriver au rendez-vous prévu, il avait compris que quelque chose s’était mal passé et avait déclenché l’activation du traceur qui se trouvait dans le bracelet de la jeune femme. Repérer la position du signal avait ensuite dû être un jeu d’enfant.

Il s’introduisit dans le système informatique militaire et put suivre toutes les étapes, de la détection du signal à la découverte de la femme. Un peu étonné, il remarqua qu’un temps anormalement long s’était écoulé entre le moment où Ruan Paso avait déclenché le traceur et celui où la femme avait été amenée aux DMRS. Il lut les rapports avec davantage d’attention : une tempête imprévue, puis un champ électrique d’origine inconnue leur avaient rendu la tâche difficile. Ils n’avaient pu parvenir sur les lieux qu’une bonne douzaine d’heures après avoir repéré le signal et avaient ensuite dû quadriller une surface non négligeable à la recherche de la femme, leurs appareils de détection incapables de les guider.

Par chance, tout cela s’était produit à une distance suffisante de la station pour qu’il n’ait pas à craindre de voir des équipes militaires fouiller le secteur. Si la position de celle-ci était découverte, il n’osait pas imaginer ce que son père lui ferait. Ou ferait à sa sœur. Mais tous ces obstacles ne pouvaient être une simple coïncidence. La météorologie n’était certes pas une science exacte, cependant une tempête de force dix était difficile à manquer. Et le champ électrique avait eu l’air d’être localisé très exactement là où la jeune femme avait été retrouvée. D’après les rapports militaires, il s’était dissipé peu de temps après qu’elle avait été emmenée en hélicoptère en direction des DMRS.

Il se demanda s’il devait se rendre sur les lieux : peut-être découvrirait-il quelque chose qui avait échappé aux militaires ? Ce n’était toutefois pas une très bonne idée ; la zone était sans doute surveillée, et même s’il avait le moyen de se montrer discret, il ne pouvait pas prendre le risque d’être repéré. Il décida de ne pas parler à son père des détails de la récupération de la jeune femme : quoi qu’il dise, l’homme trouverait le moyen de le lui reprocher. Tout ce qu’il avait besoin de savoir était que la mission avait été menée à bien. La manière dont les événements s’étaient déroulés importait peu.

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5 commentaires sur le Chapitre II

  1. Bonjour,
    J’ai découvert votre site et votre histoire ce week-end. J’aime beaucoup ce que je lis pour le moment, et c’est avec grande impatience que j’attends la suite.
    Bonne continuation,
    Kahlan.

  2. Merci, ça me touche beaucoup ! J’espère que la suite vous plaira :) Sinon, le roman est actuellement en promotion à 1€99 au format livre électronique, donc n’hésitez pas à en profiter :)

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