Chapitre III

Ruan et le colonel Lewis durent à nouveau revêtir les encombrantes combinaisons Hazmat. Au moins, lorsqu’ils passaient de la zone d’isolement de niveau un à celle de protection maximale, ils n’avaient pas besoin de subir le long et pénible processus de décontamination. Ce ne serait pas le cas à leur retour, lorsqu’ils quitteraient cette partie du bâtiment dédiée aux situations nécessitant des conditions de sécurité biologique très particulières.

Depuis sa construction, celle-ci n’avait pas encore été utilisée. Beaucoup de chercheurs avaient essayé de s’octroyer les quelque six cents mètres carrés, arguant de l’inutilité de ces grandes pièces vides. Malgré les disputes incessantes qui en avaient résulté, les militaires avaient tenu bon : la zone de quarantaine était cruciale. Elle bénéficiait de son propre système de conditionnement de l’air, de deux générateurs de secours et était dépressurisée pour éviter toute contamination accidentelle. Après ce qui s’était passé en Gamma, on ne prenait plus les attaques bactériologiques ou virales à la légère.

Ils croisèrent plusieurs chercheurs et médecins, tous vêtus des combinaisons de protection jaunes, un masque couvrant leur visage. L’un d’entre eux leur fit signe puis s’avança vers eux.

— Colonel Lewis, Docteur Paso.

À travers le masque, sa voix sonnait nasillarde, haut perchée. Ruan réprima un rire moqueur : la sienne ne devait guère être plus virile.

— La femme est encore endormie ; elle ne réveillera pas avant quelques heures. Les bébés étaient presque à terme, ils sont en bonne santé.

Les bébés ? s’étonna Lewis.

— Un garçon et une fille. Nous aurions aimé éviter la césarienne, néanmoins le temps était compté.

— Où en sont les analyses ? demanda Ruan.

— Le sang est revenu : un groupe qui ne correspond pas aux nôtres. Nous avons fait tous les tests : Beth-Vincent, Simonin, Rhésus, Kell, Duffy… Il coagule au contact des groupes A et B. Ce n’est pourtant pas du O. D’ailleurs, il y a quelque chose de très étrange en ce qui concerne la coagulation de son sang…

— Quoi d’autre ? Venez-en aux faits ! coupa Lewis, peu intéressé par les détails biologiques.

— Rien pour l’instant. On a envoyé un morceau de ses vêtements à l’analyse. Je pense que nous n’aurons pas les résultats avant plusieurs heures.

— Très bien, conclut Ruan. Dès que vous aurez des informations supplémentaires, faites-les-nous parvenir.

Ils continuèrent leur chemin en direction de la zone d’isolation maximale, où la chambre de l’étrangère se trouvait. Deux médecins s’affairaient autour d’elle et ne remarquèrent pas tout de suite leur présence. Lorsqu’ils s’écartèrent, Ruan put enfin la détailler à son aise.

Sa peau était claire, sans doute plus encore que celle des habitants de Toria. Des boucles rousses encadraient un visage aux traits fins. Elle était maigre, et dans ce lit aux draps immaculés, elle paraissait d’une surprenante fragilité. La perfusion faisait couler du plasma dans ses veines, mais ses joues n’avaient pas perdu leur pâleur de craie et ses lèvres avaient conservé une teinte bleutée qui ne présageait rien de bon. Autour du lit, les courbes régulières des battements de son cœur s’affichaient sur des écrans, cependant cela ne rassurait guère le scientifique. Cette femme avait perdu beaucoup de sang ; elle était loin d’être sauvée.

— Docteur Paso, je vous attendais plus tôt, commença un des médecins – Heinrich, comme en témoignait la plaquette nominative attachée à sa combinaison. Colonel Lewis, ajouta-t-il quelques instants plus tard avec un petit hochement de tête en direction du militaire.

Lewis ne s’offusqua pas du manque d’enthousiasme de son accueil : les médecins le traitaient avec la même déférence que celle que les militaires montraient envers Paso. Il lui rendit son salut, avant de reporter son regard sur la femme.

Elle n’était pas toriane, cela se voyait au premier coup d’œil. Ses pommettes hautes, son visage allongé, sa peau diaphane… et surtout, les six doigts parfaitement formés à chaque main. Même si les Torians avaient une peau plus claire que les Alians, le doute n’était pas permis.

Les médecins l’avaient sommairement lavée puis revêtue d’une chemise blanche stérile. Les mèches rousses tombaient sur ses épaules, collées par la sueur. Lewis les regarda avec curiosité : plus de cent ans s’étaient écoulés depuis la naissance du dernier enfant roux. Le métissage avait favorisé les cheveux sombres et la peau mate, même si de temps à autre des exceptions apparaissaient : dans quelques régions, certains avaient les yeux bleus ou verts ; cette caractéristique s’accompagnait souvent d’une peau ou d’une chevelure plus claires que la moyenne.

Ce n’était pas tant la couleur des cheveux ou de la peau de la jeune inconnue qui la distinguait des Alians, ou même des Torians ; ses caractéristiques physiques pouvaient s’expliquer et avaient déjà été rencontrées auparavant. Cependant, il était difficile de les admettre toutes chez un seul individu.

— Quel est votre diagnostic, Heinrich ? demanda Ruan.

— D’un point de vue physiologique, elle n’est guère différente d’une Aliane, mais nous n’avons pas encore eu le temps d’approfondir nos observations. Elle était en hypothermie lorsqu’elle a été amenée ici. Nous l’avons réchauffée, cela dit elle semble plutôt mal en point : forte fièvre, épuisement. Elle s’est probablement luxé l’épaule gauche, mais celle-ci a été remise en place. Nous préférons attendre qu’elle se réveille avant d’approfondir nos examens. Elle a perdu beaucoup de sang. La césarienne n’a rien arrangé, même si nous avons fait notre possible pour limiter les pertes sanguines. Pour le moment, elle est très faible. Je ne pense pas qu’elle se réveillera avant quelques heures au moins, avec l’anesthésie…

— L’anesthésie ?

— On ne pouvait quand même pas exécuter une césarienne sur une femme non endormie et il était trop tard pour une péridurale. Nous avons préféré une anesthésie générale à une anesthésie locale. Vous auriez souhaité que nous nous en passions ? demanda Heinrich, la voix teintée d’une pointe d’ironie.

— Non, bien sûr, ce n’est pas cela que je voulais dire. Qu’avez-vous utilisé comme base pour les doses ?

— Nous avons estimé son poids à une soixantaine de kilos, et nous avons appliqué une dose légèrement inférieure à celle que nous aurions utilisée pour une Aliane de sa corpulence.

— Bien. Elle n’est pas revenue à elle, depuis qu’elle est arrivée ici ?

— Non, mais nous avons procédé à l’anesthésie pour la césarienne presque immédiatement.

— Très bien. Si elle fait mine de se réveiller, prévenez-moi.

Il jeta un dernier regard à l’inconnue avant de se diriger vers la porte. Lewis le suivit.

— Vous partez déjà ? s’étonna Heinrich.

— Votre collègue m’a parlé de deux bébés, lâcha Ruan en franchissant le seuil.

 

Ruan, après avoir vu la mère, fut surpris et presque déçu lorsqu’il découvrit les enfants. Les deux nourrissons vagissants, enveloppés dans de chaudes couvertures, venaient d’être lavés. Leur peau était plus claire que celle des bébés alians, même s’ils avaient pour le moment le visage rougi de tous les nouveau-nés. Leurs mains et leurs pieds ne comptaient que cinq minuscules doigts, contrairement à leur mère.

Le seul détail qui sortait de l’ordinaire était la couleur des cheveux de la fille. Ruan la souleva hors du berceau pour l’observer de plus près ; la petite hurla de toute la force de ses poumons. Ce qu’il avait pris pour du blond très clair était en réalité un blanc immaculé. Il rendit le bébé à son collègue, puis réclama le garçon.

Celui-ci était déjà beaucoup plus calme que sa sœur. Ruan put l’observer à son aise : ses yeux étaient foncés et ses cheveux d’un noir de jais ; il aurait été tout à fait à sa place dans une maternité aliane.

— Curieux, lâcha-t-il en reposant le garçon.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Lewis.

— Vous avez vu la mère… Ces enfants ont l’air tout ce qu’il y a de plus normal. Je ne m’attendais pas à ça.

Lewis acquiesça en silence. Les nourrissons pleuraient, mais semblaient se calmer peu à peu. Ils ne tarderaient pas à s’endormir. Paso paraissait prêt à quitter la pièce, et il trouva son comportement singulier : cela ne lui ressemblait pas de prendre les choses avec autant de légèreté. Les autres médecins et chercheurs se montraient euphoriques, voire passionnés. Intéressés, tout du moins. Lui avait l’air de s’ennuyer, de n’attendre que le moment de repartir.

Leur récente altercation lui revint à l’esprit. Pourquoi Paso avait-il refusé d’exécuter les ordres en gardant la jeune employée ECO aux DMRS ? Il avait eu la nette impression que la découverte de cette inconnue en pleine forêt n’était pas une surprise pour lui. Et son manque flagrant d’intérêt pour tout ce qui se passait autour de lui était incompréhensible ; un directeur adjoint ne devrait pas se comporter avec autant de désinvolture ! Tout cela cachait quelque chose, tout comme la récente nomination de cet homme au poste de directeur adjoint.

Brückner avait été pressenti, pourtant, lorsque Dortner avait remplacé van Eisen, c’était Ruan Paso qu’elle avait choisi comme bras droit. Tous connaissaient la réputation du scientifique envers la gent féminine, toutefois Lewis savait que Dortner n’était pas le genre de femme à se laisser séduire par quelques belles paroles. En étant tout à fait objectif, on ne pouvait pas dire que Paso ne convenait pas au poste de directeur adjoint, cependant Brückner avait plus d’expérience, ayant exercé de nombreuses années à la tête du service de biologie moléculaire.

Paso n’était qu’un jeune chercheur. Un chercheur prometteur, bourré de talent, néanmoins il avait à peine plus de la trentaine. Désigné avec trois ans d’avance, sorti de la Faculté lambdienne des sciences parmi les meilleurs, docteur en biologie moléculaire et en génétique à vingt-cinq ans, il était indéniablement qualifié pour le poste. Et sa nomination avait été approuvée par le général Borovitch.

D’un autre côté, son père avait lui-même été directeur des DMRS pendant une dizaine d’années, et comptait parmi les amis du général. Borovitch n’était à cette époque que colonel, mais escaladait les échelons à une vitesse surprenante. Quant à Ruan Paso senior, tout le monde savait qu’il avait été nommé à la tête des DMRS à la suite d’une importante donation et grâce à ses contacts. Tout le monde savait aussi que Borovitch avait pris le jeune Ruan sous son aile à la mort de son père.

Lewis soupira puis le suivit le long des couloirs. Quoi que Paso décide de faire, il ne pourrait intervenir.

 

Ludméa s’était douchée puis avait revêtu le fin ensemble blanc qui lui avait été attribué pour remplacer son uniforme ECO, qu’elle n’avait pas retrouvé en sortant de la salle de bain et qui avait sûrement été incinéré. Assise sur le lit occupant un coin de la pièce où elle avait été enfermée, elle fixait la porte du regard, réduite à une attente impuissante.

Elle n’avait revu ni Tom ni Franz et se demandait si eux aussi avaient été gardés en quarantaine. Sans doute, puisqu’ils avaient également touché l’inconnue. Elle aurait aimé les voir, leur parler, partager ses craintes avec eux. Franz l’aurait rassurée. Franz, l’éternel optimiste…

L’homme qui l’avait interrogée lui avait dit qu’elle pourrait peut-être revoir la jeune femme. Elle se demandait ce qui était advenu d’elle : avait-elle accouché ? Était-elle encore en vie ? Son visage s’assombrit lorsqu’elle repensa à l’existence d’un hypothétique virus. C’était improbable, mais pas impossible, lui avait expliqué l’homme. La mâchoire crispée, elle essaya de chasser les pensées lugubres qui s’insinuaient dans son esprit : après tout, les scientifiques n’étaient encore sûrs de rien. Il était inutile de paniquer pour une simple éventualité, aussi alarmante soit-elle.

Elle avait tenté de dormir ; malgré l’extrême fatigue, elle ne pouvait pas se laisser aller au sommeil. Dès qu’elle posait sa tête sur l’oreiller, des scénarios tous plus angoissants les uns que les autres la prenaient d’assaut. Elle était exténuée, toutefois elle avait l’impression d’avoir davantage besoin de parler à quelqu’un que de se reposer.

Après ce qui lui sembla une éternité, le verrou se débloqua et la porte coulissa pour laisser entrer un homme en combinaison jaune. Un coup d’œil à sa plaquette nominative lui apprit que c’était celui qui l’avait interrogée. Elle se leva.

— Alors ? Est-ce qu’il y a un danger ? Est-ce que je vais bientôt pouvoir sortir d’ici ?

— Nous n’en savons encore rien. Nous n’avons pas reçu les résultats des analyses et il est encore bien trop tôt pour se prononcer.

— Et mes collègues, où sont-ils ?

— Ils sont en isolation eux aussi.

— Est-ce que je peux les voir ?

— Pas pour le moment. Même si vous avez tous trois touché cette femme, les degrés de contagion potentielle peuvent être très différents. Aucun contact ne sera permis avant la fin de la quarantaine.

— Qui, pour l’instant, a une durée indéterminée, soupira Ludméa en rabattant une mèche de cheveux derrière son oreille.

Ruan l’observa à nouveau : l’ensemble blanc mettait en valeur son corps athlétique et contrastait de manière agréable avec la matité de son teint. Les Alians aux yeux bleus et aux cheveux clairs avaient souvent une peau plus pâle que la moyenne, cependant ce n’était pas son cas. Son visage plutôt rond avait encore un côté très enfantin. Il avait consulté le fichier : elle n’avait que vingt ans, comme il l’avait supposé.

Ludméa releva la tête, les sourcils froncés. Cet homme la dévisageait sous le couvert de son masque, elle en était certaine. Elle retourna s’asseoir sur le bord de son lit.

— Je vais devoir rester enfermée dans cette pièce pendant tout ce temps ?

— Non, bien sûr. Vous serez libre d’aller et venir dans la zone de quarantaine.

— Je vais devoir porter une combinaison comme la vôtre ?

— Ici, vous êtes dans une zone d’isolement de niveau un. Vous pouvez vous y promener sans combinaison Hazmat, mais à partir du moment où vous passez le sas pour entrer dans la zone de protection maximale, vous devrez en revêtir une.

Ludméa hocha la tête. Elle ne lui demanda pas pourquoi lui portait une combinaison dans cette pièce, car elle connaissait déjà la réponse : c’était à cause d’elle.

— Vous allez devoir subir des examens. On va analyser votre sang, mesurer votre activité cérébrale…

— Mon activité cérébrale ?! Pourquoi cela ?

— Vous vous êtes trouvée dans un champ électrique très fort, cela peut avoir des répercussions sur votre santé.

— Il ne manquait plus que ça, souffla-t-elle. Vous allez faire passer le test à tout le monde ?

— Oui, bien entendu.

— Cela fait beaucoup de monde.

— C’est vrai, mais la plupart de vos collègues n’ont pas été en contact avec cette femme. Ils pourront donc passer ces tests au Centre médical.

— Je vois. Donc, si je comprends bien, en voulant sauver la vie de cette femme, je me suis mise dans une sacrée galère.

— Vous serez dédommagée pour vos jours de travail manqués, ne vous faites aucun souci.

— À quoi me servira votre dédommagement, si je suis morte ? Je vous parle de ma santé, vous me parlez d’argent !

— Mademoiselle Eisl, voyons… Inutile de penser au pire ! Pour le moment, nous n’avons absolument aucune donnée corroborant une attaque bactériologique ou virale.

Ludméa prit une profonde inspiration. Elle avait été imprudente. Et dans son imprudence, elle avait entraîné deux de ses collègues. Curtis l’avait pourtant prévenue le matin même ! Mais comment aurait-elle pu savoir que porter secours à une inconnue donnerait lieu à des conséquences aussi dramatiques ?

— Je suis désolée. Je suis navrée de tous les soucis que je vous cause.

— Ne dites pas ça. Ce n’était pas de votre faute. Si ça n’avait pas été vous, ç’aurait été un de vos collègues. Vous l’avez sauvée, Ludméa. Vous avez sauvé cette jeune femme.

Ludméa cilla en entendant l’homme prononcer son prénom pour la première fois. Sa voix était nasillarde et ridiculement aiguë à travers le masque, cependant elle pouvait y sentir de la chaleur. De toute évidence, il essayait de la mettre à l’aise, de la rassurer.

— Est-ce que vous pouvez dire à Tom et Franz que je m’excuse de les avoir entraînés là-dedans ? demanda-t-elle, le visage défait.

— Vous n’y êtes pour rien, ils le savent… Mais je le leur dirai, ajouta-t-il alors qu’elle ouvrait la bouche pour insister.

Un long silence s’installa. La jeune femme paraissait si perdue et fragile que Ruan aurait voulu pouvoir la tranquilliser. Lui apprendre la vérité était toutefois hors de question.

— Si vous voulez toujours voir l’inconnue, je pense pouvoir arranger ça, proposa-t-il, sachant que ce n’était qu’une maigre consolation.

Le visage de Ludméa s’éclaira.

— J’aimerais beaucoup la revoir, en effet.

— Elle n’est pas encore réveillée. Je viendrai vous chercher dès qu’elle aura repris conscience. À présent, je vais vous emmener voir mes collègues, qui s’occuperont de vos analyses.

Ils quittèrent la pièce. Elle put vite se rendre compte que la zone d’isolation dans laquelle elle était dispensée de combinaison se réduisait à moins de deux cents mètres carrés, et était constituée en grande partie de longs couloirs séparant des pièces sans doute identiques à sa chambre. L’endroit lui avait semblé bien plus grand lorsqu’elle l’avait traversé la première fois, sûrement à cause du stress. Ils passèrent devant plusieurs portes ; ses deux collègues se trouvaient-ils derrière l’une d’elles ? Elle aurait aimé les voir, savoir s’ils allaient bien.

Ruan Paso s’arrêta face à l’une des portes pour glisser sa carte dans la serrure électronique. La salle n’était pas beaucoup plus grande que la chambre assignée à Ludméa, néanmoins elle était remplie de dizaines d’appareils de mesure, ce qui lui donnait un peu l’aspect d’un débarras. Un homme se leva à leur approche, vêtu lui aussi de la combinaison de protection jaune.

— Docteur Paso, Mademoiselle Eisl, les salua-t-il d’un ton presque ennuyé.

Ruan répondit d’un hochement de tête. Ludméa, quant à elle, se contenta de le dévisager, l’estomac serré.

— Je vous la confie, Feigl. Essayez de me la rendre intacte, plaisanta Ruan avant de tourner les talons.

Quel humour, ce type, songea Ludméa, consternée.

Elle s’installa sur le siège que lui désignait le médecin, et il releva la manche de son pull. Il lui posa un garrot, puis saisit une seringue sur le plateau métallique devant lui. Ludméa détourna les yeux ; elle n’avait pas peur des piqûres, mais détestait la vue du sang. Elle grimaça lorsque Feigl enfonça l’aiguille d’un coup sec. Il desserra le garrot et le sang remplit le tube de verre. Il ôta celui-ci afin de le remplacer par un autre, arrachant un petit cri de douleur à Ludméa.

— Je ne suis pas infirmière, grommela l’homme.

— Ce n’est pas une raison pour charcuter mon bras, répliqua-t-elle, furieuse.

Il changea à nouveau de tube, sans plus de douceur.

— Vous allez en remplir combien ?

— Encore deux.

Ludméa soupira et regarda tout autour d’elle pour s’occuper l’esprit. Elle s’interrogea sur l’utilité de cette pièce, de tous ces appareils. S’agissait-il d’une salle d’examen ou plutôt d’un local de stockage ? Cet endroit ressemblait à une sorte d’hôpital et, les combinaisons mises à part, il n’était guère différent du Centre médical. Elle avait comme tout le monde entendu parler des Départements militaires pour la recherche scientifique, mais ne s’était jamais demandé à quoi l’endroit pouvait bien ressembler. Elle posa à nouveau son regard sur son bras alors que l’homme remplaçait le tube rempli par un autre. Elle serra les dents : elle avait déjà subi des prises de sang ; aucune n’avait été aussi douloureuse.

— Où est parti votre collègue ? Est-ce que vous savez quand est-ce qu’il reviendra ?

— Je pense que monsieur Paso a des choses plus importantes à faire que de vous servir de baby-sitter.

— Dites, ça vous ferait mal d’être un peu plus sympathique ?

— Oui, répondit-il avec froideur, concentré sur sa tâche. C’est le dernier tube.

À nouveau, Ludméa ressentit un vif pincement. Elle détourna les yeux et tritura de la main droite le tissu de son pull, évitant de regarder son sang qui remplissait le tube de verre. Elle avait rarement eu affaire à une personne aussi peu aimable que ce Feigl et se prit à espérer que ses collègues ne seraient pas tous aussi désagréables. L’homme retira l’aiguille, à nouveau sans la moindre délicatesse. Un peu de sang perla. Il lui donna un sparadrap, qu’elle appliqua sur sa peau et qui se teinta immédiatement de rouge. Elle plia son bras en grimaçant, agacée par le manque visible de professionnalisme du médecin.

— Vous pouvez vous lever, c’est terminé.

Elle rabattit la manche de son pull avant de se redresser un rien trop rapidement. Aussitôt, elle vacilla et se laissa retomber dans le fauteuil, le visage de cendre.

— Nous avons d’autres tests à faire, Mademoiselle Eisl. Le temps presse.

Si un regard avait pu tuer, le médecin se serait retrouvé criblé de balles, agonisant dans un coin de la pièce.

— Vous ne voyez pas que je suis sur le point de tomber dans les pommes ?

— Cela vous arrive souvent ?

— Toujours, quand je commence ma journée à cinq heures du matin en n’ayant rien avalé, et que je me retrouve à fouiller des buissons pendant plusieurs heures, avant qu’un barbare me prenne un demi-litre de sang, souffla-t-elle d’une voix lasse où pointait tout de même l’agacement.

Elle se sentait toujours mal, cependant le fait de s’asseoir avait atténué ses vertiges.

— Très bien, je procéderai aux autres analyses demain. Pour celles-ci, vous n’aurez pas besoin d’être à jeun. À présent, vous devez vous nourrir et vous reposer. Je vais vous faire reconduire à votre chambre.

Il se dirigea vers l’interphone. Quelques minutes plus tard, un homme en combinaison vint la chercher pour la raccompagner dans sa chambre. Un repas avait été déposé sur la petite table près de son lit. Affamée, la jeune femme se jeta littéralement sur la nourriture et se sentit très vite un peu mieux. Puis, elle balaya la chambre du regard. À son arrivée, elle avait été trop angoissée pour s’attarder sur les détails. Elle remarqua une horloge numérique au-dessus de la porte, qui indiquait seize heures passées. Depuis combien de temps était-elle ici ? Elle n’avait pas la moindre idée de l’heure à laquelle elle avait été amenée aux DMRS, mais elle avait l’impression qu’il s’était écoulé une éternité depuis la sonnerie de son réveil le matin même. Accablée de fatigue, elle se glissa sous les draps, certaine qu’elle finirait par se tourner et se retourner dans le lit sans parvenir à trouver le sommeil.

Deux minutes plus tard, elle dormait à poings fermés.

 

Feigl appela le colonel Lewis dès que Ludméa eut quitté la pièce. Celui-ci le rejoignit une dizaine de minutes plus tard.

— Est-ce que vous pouvez me dire pourquoi cette femme est encore là ?

Lewis haussa les épaules.

— Paso a décidé de la garder ici.

— Ce type est taré.

— Je n’ai jamais dit le contraire, rétorqua Lewis. Il prétend qu’il a d’autres plans pour elle.

— Il a intérêt d’avoir une sacrée bonne raison de désobéir aux procédures officielles. Vous allez en parler au général ?

— Non, je ne pense pas que cela pourrait améliorer la situation. Borovitch le couvrira, il l’a toujours fait. En revanche, il devra en découdre avec Dortner… En son absence, c’est lui qui dirige les DMRS, pour notre malheur à tous.

— Les civils, oui. Pas les militaires. Et dans une situation comme celle-ci, je ne crois pas me tromper en affirmant que le pouvoir vous revient, Colonel.

— En théorie, vous avez raison. Vous savez que je suis pieds et poings liés dans cette affaire. Vous ne semblez pas vous rendre compte de ce dont Paso est capable.

— Il ne suit pas les procédures. Je ne peux pas rester les bras croisés alors qu’il met en danger cette mission.

— Feigl, je suis navré, il faudra vous en plaindre à Dortner.

— Vous n’allez rien faire ?

— Pas pour l’instant, non. Cependant, dans la mesure du possible, je vais tenter de limiter les dégâts.

— Ainsi vous le protégez, vous aussi ? s’indigna Feigl. Je vous croyais de mon côté.

— Je protège ma carrière, c’est différent. Si j’étais vous, j’essaierais de faire de même.

— Moi, lécher les bottes de ce gamin ? Jamais de la vie !

— Il ne s’agit pas de lui lécher les bottes, mais plutôt d’agir dans vos intérêts personnels et professionnels, c’est tout. Cela dit, souvenez-vous que le général prendra sa retraite dans une dizaine d’années, et que ce ne sera plus si facile pour Paso. La patience est mère de toutes les vertus, Feigl, ne l’oubliez pas…

 

Ruan passa sa carte dans la serrure électronique ; la porte coulissa sans bruit. Ludméa était allongée sur le lit, le visage tourné vers lui. Ses paupières étaient closes. Il s’avança vers elle et prit place sur la chaise. La jeune femme ne bougea pas ; il avait fait mettre un léger sédatif dans son repas.

À présent, il était trop tard pour reculer. L’hélicoptère avait décollé quelques minutes plus tôt, emmenant Cordey et Gardner. Les deux hommes ne s’étaient doutés de rien. Gardner avait demandé pourquoi Ludméa n’était pas avec eux ; l’explication qu’il lui avait donnée avait semblé les satisfaire tous les deux : elle devait passer quelques tests supplémentaires. Ruan savait qu’il avait agi à l’encontre du règlement en la gardant aux DMRS ; Alicha Dortner n’apprécierait pas. Il lui faudrait vite trouver une utilité à la jeune femme.

Il l’observa en silence. Endormie, elle paraissait à peine sortie de l’adolescence. Une mèche blonde tombait sur ses lèvres, se soulevant doucement au rythme de sa respiration. Ruan devait l’admettre : elle était mignonne, mais ce n’était pas une belle femme. Jusqu’au moment où elle souriait… Alors, son visage se transformait et rayonnait, ses yeux bleus en amande pétillaient, une fossette se creusait sur sa joue droite ; elle devenait magnifique.

Au bout de quelques minutes, il se releva et quitta la pièce.

 

— Non, mais regardez ça ! s’écria le scientifique, brandissant un tube de sang.

Au fond de celui-ci gisait une pâte brunâtre, au-dessus de laquelle un liquide jaune surnageait.

— Et ? demanda Ruan. C’est un tube de sang coagulé…

— Justement.

— C’est ça qui vous met dans un état pareil, Doyle ? C’est pour ça que vous m’avez dérangé ?

— Vous savez ce qui se trouve dans ce tube ?

— C’est une interro surprise ?

— De l’héparine ! continua l’homme, ignorant la remarque de Ruan. C’est un anticoagulant, précisa-t-il.

— J’ai un doctorat en biologie moléculaire, je sais ce qu’est l’héparine, répliqua-t-il sèchement. Cette réaction est toutefois intéressante.

Le scientifique ne parvint pas à savoir si le masque de protection qui déformait sa voix était en cause, mais son supérieur n’avait pas l’air le moins du monde intéressé ou étonné. On aurait même dit qu’il souriait.

— Vous avez dit que son sang ne correspondait à aucun groupe connu, fit Ruan.

— C’est exact. Je suis en train de procéder à une analyse plus poussée. Les résultats préliminaires semblent mettre en évidence que le sang de cette femme, en plus de contenir des anticorps inconnus, présente une forme d’hémoglobine très différente de la nôtre. Il va falloir que je fasse une cristallographie à rayons X pour déterminer la structure exacte de cette molécule. Je ne peux pas encore dire si cela a un quelconque rapport avec cette réaction inhabituelle. Je vais doser les facteurs de coagulation, cela nous donnera peut-être une explication.

— Très bien. Et maintenant, qu’allez-vous faire pour elle ?

— J’ignore pour l’instant si cette coagulation se produit aussi dans son organisme, auquel cas elle risquerait une embolie ou une thrombose, ou si elle a lieu uniquement in vitro. Il pourrait s’agir d’une réaction à l’héparine. Il faudra entreprendre des tests supplémentaires.

Ruan approuva d’un hochement de tête.

— Et en ce qui concerne un éventuel virus ?

— Eh bien, la bonne nouvelle, c’est que la composition de son sang est la même que la nôtre, même si les érythrocytes et les anticorps sont différents. J’ai donc pu procéder à un dosage des globules blancs. Les neutrophiles sont normaux. La mauvaise nouvelle, c’est que le taux de lymphocytes est anormalement élevé, signe d’une infection virale. Maintenant, il faudrait que j’identifie le virus. Si nous avons affaire à un virus inconnu, cela pourrait prendre des mois. Surtout que je suis seul… Si j’avais quelqu’un pour m’aider, cela serait déjà plus simple.

— Vous savez qu’il nous est impossible de mettre trop de gens sur l’affaire.

— Ce ne serait qu’une personne de plus. Pour être honnête, je doute de parvenir à grand-chose tout seul. Il y a cette histoire de coagulation à étudier, il y a la structure de la molécule qui ressemble à l’hémoglobine sans en être, il y a ce virus, il y a les anticorps, il y a…

— D’accord, d’accord, j’ai compris ! Vous voulez quelqu’un en particulier ?

— Bien sûr ! Je veux la meilleure, le docteur Schmidt. Elle a un doctorat en microbiologie et en bactériologie, elle a…

— Je sais tout cela, pas la peine de me réciter son curriculum. Je vais y réfléchir. Continuez vos analyses, je veux un rapport détaillé : taux de leucocytes, d’érythrocytes, d’albumine, d’acide urique, de prothrombine, tout.

— Cela va me prendre des heures !

— Raison de plus pour vous y mettre sans plus attendre, rétorqua Ruan en tournant les talons.

 

Une fois seul et de retour dans le bâtiment principal – après un séjour à son avis bien trop long dans les sas de décontamination –, il s’appuya contre le mur du couloir, soucieux. Ylana Schmidt… Elle était, il est vrai, la meilleure dans son domaine. Mais elle était surtout sa compagne depuis plus de deux ans. Et à peine aurait-elle mis un pied dans la zone d’isolement que tous ses collègues se dépêcheraient de l’informer que la jeune employée ECO avait été gardée aux DMRS sur sa demande. Ylana n’apprécierait guère… Cependant, avait-il le droit de transformer cela en affaire personnelle ?

Un signal interrompit le cours de ses pensées : une transmission radio attendait une acceptation de sa part.

— Monsieur Paso ?

Il s’agissait de Marianne, sa secrétaire. Ruan se demanda pourquoi elle le contactait ; en son absence, les tâches administratives étaient gérées par son adjoint, le docteur Warner.

— J’ai ici quelqu’un qui aimerait vous voir, fit-elle. Il s’est présenté sous le nom de Lúka Owen. Dois-je lui dire que vous êtes absent ?

— Non, je vais le recevoir d’ici une demi-heure. Faites-le patienter.

 

Ruan entra dans son bureau. Un homme aux cheveux noirs lui tournait le dos, absorbé par la contemplation de la forêt de Gonara, qui s’étalait à ses pieds.

— Tu as une vue magnifique, d’ici. Pour un peu, je serais jaloux.

— Lúka. Je t’attendais plus tôt.

— Oui, un petit problème logistique de dernière minute. Je t’ai manqué ?

— Énormément, répliqua Ruan d’un ton sec.

— Oh, je vois que tu n’es pas d’humeur à plaisanter…

L’homme se retourna en souriant ; ses yeux verts pétillaient de malice. Il s’assit dans le fauteuil de Ruan. Celui-ci fronça les sourcils, mais ne broncha pas, et prit place en face de lui.

— Tu étais censé l’amener ici. Tu aurais au moins pu me prévenir que les plans avaient changé.

— Je viens de te le dire, c’était un problème de dernière minute. De toute manière, tu l’as récupérée, donc tout va bien.

— Ça, c’est toi qui le dis. Daniel a heureusement pris les choses en main, ça aurait pu devenir une belle pagaille.

Un regard peu amène de Lúka le dissuada de continuer sur ce terrain. De toute évidence, il avait vu juste : quelque chose avait mal tourné. Il avait bien fait d’exiger qu’ils mettent en place un protocole d’urgence.

— La femme est très faible, mais son état semble s’être stabilisé.

— Pour l’instant. Cela ne durera pas.

— Tu avais mentionné un virus…

— Oui, tes employés ont sans doute remarqué que son sang coagulait de manière anormale.

— On m’en a parlé.

— Eh bien le virus, c’est ça. La forme mineure, tout du moins.

— Et c’est contagieux ?

— Très…

Ruan blêmit, songeant à la jeune Ludméa.

— … mais sous sa forme sévère uniquement, continua Lúka après quelques instants, amusé par son trouble. Pour le moment, le virus n’est transmissible que par contact sanguin. D’ici quelques semaines, il se transformera et attaquera les hématocrites. Cette forme-là est contagieuse à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, mortelle à cent pour cent.

— Un virus qui change de forme ? C’est ingénieux.

— N’est-ce pas ? sourit Lúka. Line a fait du très bon travail.

Un silence inconfortable s’installa. Ruan passa la main dans ses cheveux blonds, un peu nerveux. Il n’avait jamais apprécié Lúka, et chaque rencontre ne faisait qu’accentuer la sensation de malaise qu’il éprouvait en sa présence. Et entendre le nom de sa cousine dans la bouche de Lúka le surprenait. Line n’était pas un prénom si courant… Il résolut de lui en parler. Un jour.

— Son sang contient une autre forme d’hémoglobine, commença-t-il pour rompre le silence.

— Oh, vous n’en êtes que là dans vos analyses ? Ce n’est même pas drôle. Je m’attendais à ce que vous ayez déjà déterminé la structure de cette molécule… Enfin, j’imagine que l’on ne doit pas espérer grand-chose dans cette ville…

— Tu n’avais qu’à l’envoyer en Alpha. Tu aurais eu toutes les analyses que tu voulais.

Le sourire de Lúka s’agrandit.

— Non… Cet endroit convient parfaitement.

— Est-ce qu’il y a un vaccin contre le virus ?

Il n’appréciait guère la tournure que prenait la conversation et le sourire carnassier de Lúka le mettait mal à l’aise.

— Bien sûr ! Il existe deux vaccins, en réalité. Un contre la forme mineure, un autre contre la forme majeure. Malheureusement, vous ne les découvrirez pas assez vite. Cette femme va donc mourir d’ici peu de temps. Mais ce n’est pas bien important, n’est-ce pas ? Une seule chose compte : les jumeaux. D’ailleurs, comment se portent-ils ?

— Comme des nouveau-nés. Qu’est-ce qu’ils ont de spécial, ces bébés ? La mère est bien plus intéressante.

— Tu veux parler de ses six doigts et de ses yeux de chat ?

— Des yeux de chat ?!

— Voyons, Ruan. Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ? Tu ne vas pas me dire que tes employés ne l’ont pas examinée… Un sujet d’étude aussi parfait !

— Ils l’ont sans doute fait. J’ai été un peu débordé.

— Débordé au point de ne pas t’intéresser à la découverte la plus importante de ce siècle ?

— Tu viens de dire que la mère n’était pas importante.

Lúka éclata de rire. Il saisit une feuille de papier puis la plia. Ruan le regarda faire, perplexe.

— Les jumeaux sont très importants, assura Lúka. Ta mission est de veiller à ce qu’il ne leur arrive rien. J’espère que je peux compter sur toi.

— Pourquoi moi ?

— Parce que ton père était l’ami du mien. Et que c’est ce qu’il a décidé.

Il pliait toujours sa feuille, laquelle commençait à prendre l’apparence des boulettes de papier qui s’empilaient dans la corbeille.

— Les vaccins, tu as l’intention de me les donner ? s’impatienta Ruan.

— Bien sûr que non. Si tes collègues ne sont pas capables de résoudre un problème aussi simple, il faudra songer à les remplacer par quelques personnes plus compétentes.

— Donc tu vas laisser mourir cette femme.

— Sa mission est terminée, elle ne sert plus à rien.

— Mais imagines-tu le trésor qu’elle représenterait pour la science ?

— Oh, j’imagine, oui.

— Tu vas la laisser mourir quand même ?

— Oui.

— Et si on la sauve ?

Lúka ne répondit pas, les yeux rivés sur son pliage. Ruan détourna le regard en soupirant.

— Si tu es venu me voir pour admirer le panorama et faire des boulettes de papier, je…

— Tu donneras ça à la femme.

Il lui tendit une rose en papier. Ruan ne put s’empêcher d’admirer le pliage : jamais il n’aurait pu imaginer que quelqu’un comme Lúka puisse faire quelque chose d’aussi joli et inutile.

— Très bien. J’attendais un peu plus de ta visite, même si ta boulette de papier est très belle. Tu m’excuseras, j’ai du travail.

Les deux hommes se relevèrent. Ruan dominait Lúka de quelques centimètres, ce qui n’était pas pour lui déplaire.

— Moi aussi, j’attendais un peu plus de cette visite, Ruan. Ce n’est pas grave, je reviendrai. J’espère juste que tu te montreras un peu plus coopératif. N’oublie pas de transmettre mon petit cadeau, ajouta-t-il avec un petit signe de tête en direction de la rose en papier posée sur le bureau.

Une fois seul, Ruan se laissa tomber dans son fauteuil en poussant un profond soupir. Il ne lui restait plus qu’à demander à Ylana de s’atteler à l’étude de ce virus. Et à apprendre la mauvaise nouvelle à Ludméa…

 

***

 

16-03-2066, Terre

 

— Tu as vu Ruan ?

— Oui, Père.

— Comment va-t-il ?

Lúka hésita, dérouté par cette question inattendue. Pourquoi son père s’intéressait-il soudain à Ruan Paso ? Et pourquoi ne lui avait-il pas demandé comment il allait, lui ? L’homme le regardait avec insistance, attendant sa réponse. Il ne voulait pas risquer une nouvelle gifle.

— Bien, je suppose. Toujours aussi arrogant.

— Tout s’est bien passé ?

— Les bébés sont nés. Ils se portent très bien.

Une ombre passa sur le visage de son père. Lúka s’en étonna : il aurait dû jubiler à l’annonce de l’aboutissement de toutes ses années de recherche. Même s’il n’était pas homme à laisser parler ses émotions, son comportement était un peu étrange. L’interroger était évidemment hors de question.

— La mère ?

Lúka haussa les épaules. Son père n’avait pas besoin de savoir qu’il lui avait injecté le virus créé par Line. De toute manière, il n’avait pas désobéi : sa mission était d’emmener la femme et le virus sur Alia. Les modalités de transport de ce dernier n’avaient pas été précisées. Dans quelques jours, elle mourrait ; il pourrait sans difficulté trouver une explication plausible en évoquant le faible niveau technologique alian. Enfin, il serait débarrassé d’elle.

— Je t’ai laissé gérer les détails de cette mission, mais j’ai quand même du mal à comprendre l’intérêt d’emmener la femme sur Alia. Ils voulaient les enfants, pas la mère, avança son père.

— Une histoire de politique, il me semble. C’est Borovitch qui a voulu ça. Je crois que c’est surtout lui qui tire les ficelles, dans cette histoire.

— Ah, Daniel… Il doit avoir ses raisons, je suppose. Bien, Fils, je suis fier de toi, reprit-il après quelques instants. Tu avais très mal commencé, tu as pourtant su gérer la situation et rattraper tes erreurs.

Il avança la main vers lui. Lúka se crispa aussitôt. Son père ne fit que lui ébouriffer les cheveux dans un geste de tendresse paternelle maladroit. Il était exceptionnel qu’il lui manifeste de l’affection ; il se demanda ce que cela cachait. Vingt-sept ans de maltraitance lui avaient appris que Mikhail de l’Orme était un homme imprévisible et que ses rares gestes de bonté précédaient la plupart du temps de terribles punitions.

Il parut soudain mal à l’aise et recula d’un pas, évitant son regard.

— Je te laisse t’occuper de tout cela. Tu me tiendras au courant des prochaines étapes. À présent, mets-toi au travail, tu dois rattraper ton absence d’aujourd’hui.

La porte se referma derrière lui et Lúka soupira. Se mettre au travail… La journée avait été chargée, il doutait de se montrer très productif. Il n’avait qu’une envie : rejoindre Line. À cette heure-ci, elle devait être en train de s’exercer dans la grande salle de danse. Il adorait la voir danser : elle était si belle, si gracieuse ! Cependant, si son père découvrait qu’il avait préféré passer la fin de la journée avec sa sœur plutôt que dans son bureau à taper des lignes de code, il y aurait des répercussions. Et l’homme avait été très clair lors de leur dernière conversation : pour l’atteindre, il n’hésiterait pas à s’en prendre à elle.

Il lui avait menti en ce qui concernait la décision de Daniel Borovitch : en réalité, l’homme se fichait bien que la femme soit amenée sur Alia. Ce qui l’intéressait, c’était les jumeaux ; la mère n’était pas importante. Néanmoins, si elle était restée au Laboratoire, Lúka n’aurait jamais pu en finir avec elle. Il ne lui restait qu’à espérer que son père ne cherche pas à approfondir le sujet en parlant au général, et surtout, que Line n’apprenne pas qu’il avait utilisé le virus qu’elle avait créé à contrecœur pour éliminer la jeune femme. Dans un cas comme dans l’autre, les conséquences seraient désastreuses.

Il se dirigea vers son bureau en traînant les pieds. Son père avait raison : il avait du travail. Se lancer dans ce grand projet informatique avait peut-être été une erreur. Il était toutefois trop tard pour reculer : il avait promis à William Cort qu’il lui fournirait la version de test de son système d’exploitation avant la fin du mois. Il se devait d’honorer son contrat, même si cela signifiait passer vingt heures sur vingt-quatre devant son écran pendant les deux prochaines semaines. Il remplirait cette mission et son père serait fier de lui.

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