Chapitre VIII

14-04-2066, Terre

 

Lúka entendit la porte de sa chambre s’ouvrir. Quelques secondes plus tard, Line se glissa sous les draps et se colla à lui. Il ne bougea pas, mais lorsque sa sœur passa son bras autour de sa taille, il se mordit la lèvre presque jusqu’au sang pour réprimer l’excitation qui l’envahit.

— Je sais que tu ne dors pas…

— Qu’est-ce que tu fais ici, Line ?

— Je n’avais pas envie de dormir toute seule.

La violente dispute qu’ils avaient eue un peu plus tôt dans la journée lui revint aussitôt en mémoire. Sa sœur tentait-elle à nouveau de le convaincre de retourner chercher L.I. ? Son excitation fut remplacée par de la colère. Que croyait-elle ? Qu’elle pouvait se servir de lui selon son bon vouloir ?

— Je pensais que tu me faisais la tête à cause de cette histoire de virus ?

Au lieu de s’écarter de lui comme il l’avait imaginé, elle resserra son étreinte et ses doigts passèrent sous son t-shirt pour caresser sa peau. Il prit une profonde inspiration. Parler lui permettait de garder le contrôle. Jamais longtemps, mais ça ne l’empêchait pas d’essayer à chaque fois.

— Alors tu ne boudes plus ? Tu as enfin décidé de revenir à la raison en ce qui concerne L.I. ? insista-t-il.

— Bien sûr que non. Je t’en veux toujours.

— Que fais-tu ici ?

— Je n’ai plus le droit de dormir avec toi ?

— C’est ce que tu veux ? Dormir ?

— Ça dépend, minauda-t-elle.

Sa main descendit vers son caleçon. Il se crispa et se tourna sur le ventre. Line soupira et s’assit dans le lit.

— Je croyais que tu en avais envie.

— Tu ne peux pas me faire tous ces reproches et venir ensuite te glisser dans mon lit comme si de rien n’était.

— Ce n’est pas parce que je suis furieuse contre toi que ça change les choses entre nous.

— Que ça change les choses ? répéta-t-il sur un ton incrédule. Ce qui change surtout les choses, c’est qu’à chaque fois qu’on le fait, tu passes les semaines qui suivent à déprimer et à m’éviter. Comme si ce n’était pas toi qui venais me chercher.

— C’est dur, Lúka. Tu es mon frère, je ne peux pas m’empêcher d’avoir ce sentiment de culpabilité. C’est mal, ce qu’on fait.

— Tu l’as déjà dit. Et après douze ans à essayer de s’en empêcher et à se torturer l’esprit, tu vois que nous n’avons guère avancé.

— Une dernière fois, alors !

— Ça aussi, tu l’as déjà dit. À plusieurs reprises.

— Tu veux te plaindre ?

— Non, bien sûr. Je t’ai perdue pendant cinq ans, tu sais que je n’ai jamais cessé d’y penser, d’espérer que tu reviennes.

— Ce n’est pas moi qui t’avais remplacé, rétorqua-t-elle sur un ton où on sentait encore poindre la souffrance.

— Tu vas quitter la chambre à moitié en pleurs et me faire la tête pendant deux semaines comme la dernière fois, après ?

Dans la pénombre, il la vit hausser les épaules. Elle s’appuya sur son coude. La lumière du néon de veille projetait une lueur diffuse sur son visage : ses yeux avaient une clarté ensorcelante, ses lèvres entrouvertes étaient un véritable appel aux baisers. Il se tourna sur le côté pour lui faire face.

— Lúka, je ne sais pas ce qui se passera après. Ça ne changera pas mon avis sur ce que tu as fait à Lyen, de cela au moins je suis certaine. Quant au reste… Pour être honnête, je n’en ai aucune idée. Maintenant, je pourrais te dire en toute sincérité que cette fois sera différente, mais je n’ai aucun contrôle sur ce que je ressentirai après.

— Où est Père ?

— Sans doute dans son laboratoire, en train de bosser.

— J’ai toujours la crainte qu’il nous surprenne.

— S’il le voulait, il l’aurait déjà fait depuis longtemps. Et que pourrait-il y changer ? Il nous a déjà punis pour ça.

— Ça ne m’excite pas trop de savoir qu’il risque de débarquer à n’importe quel moment.

Line se rallongea contre lui. Elle passa sa main dans ses cheveux avec tendresse, puis la laissa glisser sur son torse, par-dessus le t-shirt. Il ferma les yeux. Elle descendit plus bas, souleva le vêtement du bout des doigts et remonta en une douce caresse. Il frissonna et une vague de désir l’envahit. Line le caressa à nouveau ; cette fois sa main effleura le fin tissu de son caleçon, comme sans le faire exprès.

— Et ça, ça t’excite ? lui chuchota-t-elle à l’oreille, avant de poser ses lèvres dans son cou.

Il déglutit, le cœur affolé.

— Déjà un peu plus.

— Un peu seulement ?

Ses doigts soulevèrent l’élastique du caleçon et sa caresse n’eut plus rien d’ambigument fraternel. Ses baisers avides dans son cou non plus.

— Line, si tu continues, je vais te sauter dessus dans dix secondes…

— C’était l’idée, non ?

Lúka remonta la chemise de nuit de sa sœur et embrassa sa peau brûlante. Il la désirait tant ! Depuis des semaines, elle ne l’avait pas laissé la toucher, ou si peu : quelques baisers entre deux portes, et la torture de la chaleur de son corps contre le sien certaines nuits lorsqu’elle avait besoin de son réconfort platonique. Il caressa ses seins, y promena sa bouche, effleura ses mamelons durcis des lèvres. Elle gémit et se tendit contre lui, enivrée de désir. Il l’embrassa avec une fougue qui trahissait son impatience puis fit glisser sa petite culotte de coton. Elle tira sur son t-shirt, qu’il ôta d’un geste presque agacé avant de l’envoyer valser à l’autre bout de la chambre. Il aurait voulu patienter encore un peu, repousser l’inévitable, mais déjà, elle essayait de le débarrasser de son caleçon. Il l’aida, et elle chercha à l’attirer plus près d’elle ; il ne put refréner son désir plus longtemps. Elle l’accueillit en elle avec un petit cri de plaisir et il commença à lui faire doucement l’amour, soucieux de prolonger cet acte trop rare le plus longtemps possible. Ce qui était loin d’être aisé : il ressentait les sensations de Line presque aussi bien que les siennes, auxquelles elles venaient s’ajouter. Soudain, sa sœur le força à s’arrêter.

— Il est tout près de nous, je le sens, souffla-t-elle.

— Pas moi. Et puis de toute façon, les murs sont épais, il ne peut pas nous entendre.

Line parut hésiter l’espace d’un instant, mais les baisers de son frère ranimèrent son désir. Elle se força toutefois à un silence quasi-total. Au bout de quelques minutes, la menace du Père fut loin de son esprit et elle s’abandonna tout entière à Lúka, au plaisir délicieux qu’il savait toujours si bien lui offrir. Elle mordit le coin de son oreiller pour étouffer ses gémissements, enfonça ses doigts dans sa peau pour l’attirer toujours plus près d’elle. Enfin, elle se laissa emporter et son frère jouit en même temps qu’elle, comme c’était le cas la plupart du temps. Ils restèrent enlacés sans bouger, leurs respirations se calmant petit à petit. Line était bien, sereine. Lúka bascula sur le côté pour la soulager de son poids et la dévisagea, un peu inquiet.

— Ça va ?

Elle lui sourit en hochant la tête. Pourtant, comme toujours, ce sentiment de culpabilité tant haï s’insinuait déjà en elle pour gâcher son plaisir. Le corps de son frère, qu’elle avait tellement désiré, commençait à lui inspirer presque du dégoût ; elle ne put s’empêcher de s’écarter un peu de lui, de fuir son contact. Il le remarqua, évidemment.

— Non, je vois que tu es mal, soupira-t-il. On n’aurait pas dû faire ça. Je n’aurais pas dû céder.

Line lui en voulut soudain, même si elle savait qu’elle n’avait pas de raison de le faire, qu’elle était celle qui avait tout provoqué. Elle ferma les yeux, se forçant à prendre de profondes inspirations pour clarifier ses pensées. Plus pour se tester que par envie, elle se rapprocha de Lúka, le prit dans ses bras pour l’embrasser avec une sensualité qui, bien que feinte, eut l’effet escompté. Son frère répondit à ses baisers, soulagé. Mais alors que ses caresses devenaient plus poussées, plus intimes, elle le repoussa sans douceur. Il lui jeta un regard blessé à la lueur diffuse du néon, déçu. Elle se détourna.

— C’est toi qui as voulu. Tu vas me laisser comme ça ? J’ai trop envie de toi, c’est cruel !

— Je ne peux pas, Lúka, je suis désolée, murmura-t-elle d’une voix éteinte.

Un silence gêné s’installa. Puis Lúka tenta de la prendre dans ses bras ; sentant qu’il la désirait toujours, Line bondit presque hors du lit. Elle rabattit sa chemise de nuit sur ses jambes et tâta les draps pour chercher sa culotte, qu’elle ne trouva pas. La mine contrariée de son frère la poussa à abandonner. Elle se réfugia dans la salle de bain, ouvrit grand les robinets de la douche. Lúka souffrit de sa hâte à se débarrasser de son odeur, de toute trace de ce qu’ils venaient de faire, comme s’il l’avait souillée. Dans l’esprit de Line, c’était sans doute le cas. Il frappa l’oreiller avec colère puis se leva pour se rhabiller. Après ce qui venait de se passer, il était inutile d’espérer retrouver le sommeil. Il quitta sa chambre, à la fois pour ne plus entendre le bruit de la douche et de Line qui se savonnait sûrement à s’en arracher la peau, et pour se changer les idées. Il allait avancer sur son projet de système d’exploitation, il n’y avait rien de mieux pour ne plus penser à sa sœur.

Quelques minutes après son départ, vêtue d’une chemise de nuit propre qui avait l’avantage de ne pas porter l’odeur de Lúka, Line revint dans la chambre avec la ferme intention de demander pardon à son frère et de lui offrir au moins un peu de tendresse, à défaut de plus, néanmoins le lit était vide. Sa culotte avait été placée bien en vue sur le lit, elle la ramassa d’un air absent, bouleversée. Les larmes aux yeux, elle regagna sa propre chambre. Il lui en voulait et elle l’avait mérité. Pourquoi ne pouvait-elle se défaire de ce sentiment d’avoir commis un acte terrible ? Pourquoi lui revenait-elle toujours, malgré les résolutions qu’elle prenait chaque fois qu’ils s’abandonnaient dans les bras l’un de l’autre ? Son lit était froid et elle s’y coucha, laissant libre cours à ses pleurs. Elle finit par s’endormir sur son oreiller mouillé, vaincue par la fatigue.

 

***

 

16-03-2340, Alia

 

Ylana s’était mise au travail peu après son arrivée et avait passé la nuit dans le laboratoire, à analyser les données que les médecins et les scientifiques avaient récoltées, à émettre des hypothèses sur le fonctionnement du virus. Au petit matin, elle était épuisée, pourtant Ruan avait presque dû l’arracher de force à son microscope. Elle s’inquiétait pour lui et avait peur de ne pas trouver un antiviral à temps.

Cependant, comme elle l’avait craint, le virus se trouvant dans le sang de la femme ne ressemblait pas à ceux qu’elle connaissait. Elle avait fait les tests principaux : aucun ne s’était révélé concluant. Si ce virus était complètement inconnu, la mise au point d’un vaccin ou d’un remède antiviral prendrait des mois, voire des années. Ils n’avaient sans doute pas autant de temps devant eux.

Pour le moment, ils contrôlaient la fluidité du sang de la femme grâce à une très légère dose d’anticoagulants, toutefois, si son état empirait, ils ne pourraient pas l’augmenter de beaucoup. Elle venait d’accoucher, cela risquait de la tuer.

Ruan savait qu’il n’avait pas été contaminé, mais n’avait aucun moyen de le dire à Ylana sans dévoiler l’existence de Lúka et de leurs plans communs. Elle était partie se coucher dans la chambre qui lui avait été assignée hors de la zone d’isolement maximal, au grand soulagement de Ruan, qui n’attendait que le moment de revoir Ludméa. De toute évidence, cette dernière connaissait Lúka. Il devait tirer cette affaire au clair…

Il trouva la jeune femme avec un bébé dans les bras, en train de lui donner le biberon, un sourire aux lèvres. Elle ne l’avait pas entendu arriver, et il fut tenté de l’observer quelques instants ; le médecin en combinaison à quelques pas de là rendait les choses un peu délicates. Finalement, comme il se décidait à signaler sa présence, Ludméa leva la tête et l’aperçut.

— Ruan ! s’exclama-t-elle avec un grand sourire.

Il lui rendit son sourire puis vint s’asseoir à ses côtés.

— J’ai presque fini de nourrir la petite, et son frère s’est déjà rendormi.

— Très bien. Pouvez-vous m’accorder quelques instants ?

— Bien sûr ! J’imagine que votre collègue pourra surveiller les bébés pendant mon absence.

— Il est payé pour ça, rétorqua Ruan. Barnes ! appela-t-il.

Le médecin vint les rejoindre.

— Finissez de nourrir ce bébé.

— Mais… J’en avais pour cinq minutes à peine !

— Je vais m’en occuper, Mademoiselle Eisl. Ne vous faites pas de souci, la rassura Barnes.

Réticente, elle lui confia la fillette, puis se tourna vers Ruan.

— Venez avec moi, Ludméa.

Elle le suivit, étonnée et un peu appréhensive. Qu’avait-il de si important à lui dire au point que cela ne pouvait même pas attendre la fin des biberons ?

Il l’emmena dans une pièce remplie de machines plutôt bruyantes, puis ferma la porte derrière lui. Elle s’assit sur une chaise, nerveuse. Il prit place à côté d’elle.

— Pourquoi tant de précipitation ?

Ruan n’ouvrit pas la bouche, mais désigna les deux demi-sphères noires dans le plafond. Ludméa avait déjà remarqué les mêmes dans sa chambre. Elle s’était demandé à quoi elles servaient, avait décidé de lui poser la question, puis cela lui était sorti de la tête : trop d’événements étranges s’étaient produits pour qu’elle retienne un détail aussi insignifiant. Elle sentit la colère l’envahir en comprenant enfin de quoi il s’agissait : des caméras. Ainsi, ils les surveillaient ?

— Ce qu’il y a au plafond de ma chambre, c’est ce que je crois ?

— En effet.

— Vous voulez dire qu’il y a des gens qui me regardent m’habiller et prendre ma douche ?

— Euh… Oui, c’est exact. Cependant le but n’est pas de vous épier. Nous sommes dans une zone de quarantaine, Ludméa. Vous devez comprendre que de nombreuses mesures de sécurité doivent être prises ! Imaginez que vous fassiez un malaise dans votre salle de bain, qu’il vous arrive quoi que ce soit ! Comment pourrions-nous le savoir, sans ces caméras ?

Ludméa n’était pas convaincue : elle pouvait faire un malaise n’importe où, y compris dans son propre appartement. Ce n’était pas un argument qu’elle estimait recevable.

— Il y en a dans ma chambre aussi, ajouta-t-il pour achever de la convaincre.

Elle fit la moue.

— Ça ne me plaît pas… Enfin, j’imagine que je n’ai pas grand-chose à dire. Vous n’aviez pas besoin de m’emmener jusqu’ici pour me dire cela, vous savez.

Ruan se pencha vers elle ; l’espace d’un instant, elle crut qu’il allait l’embrasser et se crispa, mais il approcha sa bouche de son oreille.

— Ce n’est pas pour cela que je voulais vous parler en privé. Si nous n’élevons pas la voix, ils ne peuvent pas nous entendre.

Ludméa fronça les sourcils. Parce qu’en plus il y avait des micros ?! Et qu’est-ce que Ruan Paso voulait lui dire que ses collègues ne devaient pas savoir ?

— Est-ce que vous connaissez un homme du nom de Lúka Owen ?

Elle secoua la tête.

— Il est un peu plus petit que moi, il a des cheveux noirs, bouclés. Des yeux verts. Un peu plus d’une vingtaine d’années…

— Non, murmura-t-elle. Ça ne me dit rien.

— Vous en êtes certaine ?

Elle réfléchit quelques secondes, tentant de se rappeler si une personne de son entourage correspondait à cette description, toutefois ce n’était pas le cas.

— J’en suis certaine.

Il se recula, étonné. Il n’avait pas l’impression que Ludméa lui mentait, pourtant Lúka avait mentionné son nom… Cela n’avait aucun sens.

— Ruan, que se passe-t-il ? chuchota-t-elle, un peu inquiète. Qui est cet homme dont vous me parlez ? Pourquoi pensiez-vous que je le connaissais ?

— Cela n’a pas tellement d’importance. Venez, je vais vous raccompagner, proposa-t-il en se relevant.

Elle ne bougea pas de sa chaise, les yeux fixés sur le sol verdâtre.

— Ludméa ?

— Vous me cachez des choses, cela m’inquiète.

— Je suis directeur adjoint des DMRS, il est normal que je vous cache des choses. Mais je vous assure qu’il n’y a pas lieu de vous angoisser.

— Comme la fois où vous m’avez dit que mes collègues allaient bien et que je pourrais bientôt les revoir ?

Il soutint son regard furieux, essayant de se composer un masque de culpabilité crédible. Ludméa, gênée, se détourna et remit une mèche blonde derrière son oreille. Il finit par lui sourire pour détendre l’atmosphère.

— J’aimerais revoir Eli, demanda-t-elle après un long silence entrecoupé par le bip régulier des machines.

— Il n’y a aucun problème, j’allais justement vous proposer de lui rendre une visite.

 

Lyen avait fermé les yeux, mais elle ne dormait pas. Avant même d’entendre la porte s’ouvrir, elle avait su qu’ils venaient, et en effet, les deux hommes en combinaison qui se trouvaient dans la pièce se levèrent pour accueillir l’homme et la femme qui entraient, avant de quitter les lieux. Elle ne les voyait pas, cependant elle aurait pu décrire leurs moindres gestes. L’homme était préoccupé, elle le sentait. Les émotions de la femme blonde n’étaient pas aussi nettes, et elle comprenait pourquoi : l’homme avait le Don. En se concentrant suffisamment, elle se rendit compte qu’il pensait au Fils. Quelque chose à propos du Fils le mettait mal à l’aise. Cela n’avait rien d’étonnant : rien que le fait de songer à cet horrible individu suffisait à la faire frissonner.

— Eli ! appela la jeune femme.

Lyen se décida à ouvrir les yeux, pour découvrir le visage amical de Ludméa. Elle lui rendit son sourire, et se redressa un peu en grimaçant de douleur. L’homme se tenait en retrait ; son regard était braqué sur elle, pourtant ses pensées étaient ailleurs. Elle se demanda s’il était capable de percevoir son Don comme elle percevait le sien, puis décida qu’elle préférait ne pas le savoir : quelle pourrait être sa réaction s’il comprenait qu’elle connaissait ses intentions ?

Ludméa s’était tournée vers son compagnon et lui parlait. Comme lors de leur première visite, le sens de ses mots lui restait inconnu. Elle sentait toutefois un peu d’inquiétude dans sa voix. L’homme secoua la tête et se rapprocha d’elles. Lyen retint un mouvement instinctif de recul et tenta de garder un visage aussi inexpressif que possible ; elle ne voulait pas qu’il se rende compte qu’elle le craignait.

 

— Ruan, elle a l’air de souffrir ! avança Ludméa.

— On lui donne pourtant des antidouleurs.

— Ce n’est peut-être pas suffisant.

— Écoutez, il ne faut pas que vous vous imaginiez qu’un accouchement est une partie de plaisir ! Il est tout à fait normal d’avoir un peu mal dans les heures et les jours qui suivent, surtout après une césarienne ! expliqua-t-il, exaspéré. Je pense que pour ce qui est des soins que nous apportons à cette femme, vous devriez nous faire confiance.

Ludméa détourna les yeux. Ruan n’avait pas l’air de très bonne humeur, elle ferait sans doute mieux de ne pas trop insister. Elle reporta son attention sur Eli. L’état de la femme semblait s’être amélioré : ses joues avaient repris des couleurs, ses lèvres avaient perdu leur aspect bleuté.

— Ludméa, souffla-t-elle.

La jeune femme approcha son visage du sien. Lyen lui murmura quelques mots dans une langue qu’elle ne comprenait pas mais dont le sens était évident. Elle se tourna vers Ruan, un peu timidement.

— Elle voudrait voir ses enfants…

— Pas pour le moment.

La jeune femme sentit la colère l’envahir et le cacha du mieux qu’elle le put. Comment Ruan pouvait-il refuser à cette femme de voir ses enfants ? Quels droits avait-il sur eux ?

Lyen eut à peu de choses près les mêmes pensées que Ludméa, sa manière de les exprimer fut néanmoins plus radicale. Oubliée, la douleur dans son ventre… Elle se jeta sur Ruan et ses mains se serrèrent autour de sa gorge.

— Espèce de sale petite ordure ! hurla-t-elle dans sa langue. Je sais que tu es avec lui, que tu es avec Lúka !

Ruan tenta de se libérer, cependant, si l’accouchement avait affaibli la femme, elle n’en restait pas moins une mère à qui l’on avait enlevé ses enfants. Ludméa se précipita pour l’aider et parvint à desserrer les doigts de Lyen. Les deux médecins en combinaison firent irruption dans la pièce et maîtrisèrent la femme, puis l’un d’eux lui injecta un tranquillisant. Presque aussitôt, elle tomba sur le sol, inerte.

— Merci, vous êtes arrivés juste à temps, souffla Ruan d’une voix rauque.

Ludméa fixait le corps inanimé de Lyen, incrédule. Elle avait voulu tuer Ruan… Pas seulement lui faire peur, non. Elle avait voulu le tuer. Et la haine qui se lisait dans ses yeux lorsqu’elle avait bondi sur lui était comme sa réaction : démesurée.

— Docteur Paso, vous allez bien ? s’enquit un des médecins.

— Ça va, marmonna-t-il. J’imagine que j’aurai mal au cou pendant quelques jours. On aurait dû se méfier d’elle. Vous lui remettrez les sangles.

Ludméa n’intervint pas. Elle ne pouvait plus défendre l’étrangère. Pas après la scène qui venait de se dérouler sous ses yeux.

— Elle peut toujours attendre pour revoir ses enfants, décréta Ruan d’un air dur.

Il quitta la pièce sans se retourner. Ludméa fit face aux deux médecins, désemparée.

— Et moi ? Je fais quoi, maintenant ?

L’un d’eux haussa les épaules.

— Vous n’avez qu’à faire ce que vous faisiez avant de venir la voir, répondit l’autre.

— Laissez, je vais m’occuper d’elle, proposa un homme en combinaison qui venait d’entrer dans la pièce. Je suis le colonel Lewis.

Un peu étonnée, elle le suivit.

 

— Vous avez passé beaucoup de temps avec Ruan Paso, commença-t-il comme ils marchaient côte à côte dans les couloirs blancs.

— Beaucoup de temps, je ne sais pas, mais disons qu’il s’est chargé de me montrer un peu l’endroit, et qu’il m’a accompagnée d’une pièce à l’autre.

— Vous devriez vous méfier de lui, Mademoiselle Eisl.

— Pardon ?

— Vous m’avez très bien compris. Paso est un jeune prétentieux écervelé. Ne le laissez pas vous entraîner dans ses magouilles.

— Qui êtes-vous pour prétendre des choses pareilles ?

— Le colonel Lewis, je vous l’ai dit il y a moins de cinq minutes. Je suis le directeur adjoint pour la partie militaire des DMRS.

— Vous savez quoi ? Je ne pourrais pas dire qui de vous ou de Ruan Paso est le plus louche des deux, mais ce qui est sûr, c’est que je n’ai confiance en aucun de vous.

— Évitez d’exprimer ce genre d’opinion radicale à voix haute. Vous pourriez avoir des problèmes.

— Vous me menacez ? s’écria Ludméa, les commissures des lèvres blanches de colère.

— Je ne me permettrais pas.

— J’en doute, rétorqua-t-elle entre ses dents.

— Mademoiselle Eisl, Paso a tenu à ce que vous restiez aux DMRS pour une raison qui m’échappe, et croyez-moi, cela ne me plaît pas plus qu’à vous. Cependant, maintenant que vous êtes là, tâchez de ne pas trop vous faire remarquer. Barnes m’a dit que vous vous occupiez des bébés. Si cette information est exacte, alors vous êtes arrivée. N’oubliez pas qu’on vous a à l’œil, Mademoiselle.

— J’ai cru comprendre.

Elle lui lança un regard meurtrier, et il ouvrit la porte de la nursery. Elle entra sans se retourner, presque heureuse de retrouver le silencieux Barnes et les deux nourrissons. Il fallait qu’elle fasse le point sur tout ce qui venait de se passer, en particulier sur ce que lui avait dit le colonel Lewis.

 

Ruan s’était isolé dans la chambre qui lui avait été assignée. Les autres scientifiques et les militaires travaillant sur le projet étaient logés hors de la zone d’isolement, mais étant donné qu’il était considéré comme contaminé, il partageait le sort de Ludméa. D’ailleurs, leurs cellules se faisaient face ; cela n’avait rien d’un hasard.

Allongé sur le lit, il fixait le plafond, une main massant son cou. La femme avait serré fort ; il garderait sans doute des ecchymoses pendant les prochains jours. Il savait qu’elle ne l’aurait pas tué – il l’en aurait empêchée sans difficulté –, sa réaction était toutefois vraiment étrange. Et lorsqu’elle s’était jetée sur lui, il l’avait clairement entendue prononcer le nom de Lúka. Comment avait-elle fait le rapprochement entre eux ?

Lúka avait eu l’air troublé lorsqu’il lui avait parlé de son bracelet, un bracelet en tous points identique à celui d’Eli. L’homme avait perdu son habituel cynisme, Ruan avait même pu lire de la tristesse dans ses yeux. L’espace d’un instant, il avait presque ressenti de la compassion pour lui. Cependant, celui-ci lui cachait bien des choses, il n’aimait pas cela. D’abord Eli, puis Ludméa… Cette dernière, pourtant, ne semblait pas le connaître. Certes, elle avait pu lui mentir, mais il avait l’impression qu’elle était sincère.

Il avait été dur avec elle. Il était si préoccupé qu’il lui avait parlé plutôt sèchement, et il espérait qu’elle ne lui en voulait pas trop. Cette jeune femme lui plaisait de plus en plus. Une partie de lui ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce qui se serait passé s’il n’avait pas été sur le point de s’unir à Ylana, et surtout, s’ils s’étaient rencontrés dans des circonstances moins inhabituelles.

Il la connaissait depuis à peine plus de vingt-quatre heures, pourtant il devait avouer qu’elle l’attirait beaucoup. Il y avait quelque chose dans son sourire qui faisait battre son cœur un peu plus vite. Ludméa le troublait : lui qui était d’ordinaire si sûr de lui avait l’impression d’être redevenu un adolescent terrifié à l’idée d’être rejeté. Ses remarques le faisaient rougir et il surveillait ses paroles, craignant qu’un mot mal interprété ne l’éloigne de lui. À l’inverse de la plupart des femmes qu’il avait courtisées, elle ne paraissait pas être impressionnée par sa position hiérarchique, ni faire une fixation sur sa richesse. Il doutait même qu’elle sache que sa famille comptait parmi les plus puissantes de la planète.

Ce qui lui plaisait le plus chez Ludméa, c’était sa simplicité. Plusieurs fois, il s’était demandé ce qu’il ressentirait en l’attirant à lui, en posant ses lèvres sur les siennes. Cette pensée faisait naître en lui une bouffée de désir, qu’il s’empressait de balayer. Dans un peu moins de trois mois, il serait uni à Ylana.

 

Les yeux dans le vague, le visage triste, Ludméa pensait à tout ce qui s’était passé. Jamais elle n’aurait cru qu’Eli puisse représenter un quelconque danger pour eux. Elle était si frêle, si jeune ! Pourtant, elle venait de tenter d’étrangler quelqu’un…

Depuis le début, elle avait senti une sorte de tension entre Ruan et la femme. Elle avait l’impression que le chercheur en savait bien plus que tous les autres sur Eli et sur ses enfants, mais il le cachait sous ses airs d’indifférence. Il l’effrayait un peu, parfois, même si elle ne l’aurait jamais avoué. Il avait d’étranges réactions et se comportait de manière bien singulière pour un directeur adjoint. D’ailleurs, cette position hiérarchique si élevée suffisait à éveiller les soupçons. Il avait quoi, trente ans ? Ludméa n’était pas idiote : elle n’ignorait pas que pour être médecin ou chercheur, il fallait au minimum seize années d’études après la Désignation. Sans oublier que nul ne serait assez fou pour nommer directeur adjoint un homme qui n’avait que deux ou trois ans d’expérience derrière lui.

Pourtant, tous les scientifiques et les militaires suivaient ses ordres, même si Ludméa avait la curieuse impression qu’ils le faisaient avec beaucoup de mauvaise volonté et à contrecœur. Ils lui obéissaient, certes, néanmoins ils ne le respectaient pas.

Le colonel Lewis lui avait dit de se méfier de Ruan. C’était sans doute un conseil avisé, cependant elle se rendait bien compte qu’elle n’en serait pas capable ; Lewis avait aussi dit autre chose : c’était Ruan qui avait tenu à ce qu’elle reste aux DMRS. C’était grâce à lui qu’elle ne s’était pas trouvée dans l’hélicoptère avec Tom et Franz. Le jeune chercheur lui avait sauvé la vie.

 

Assis sur une chaise, Ruan regardait le colonel Lewis s’agiter autour de lui. Sa gorge lui faisait un peu mal, mais il avait déjà fini le verre d’eau qu’il s’était versé et n’avait pas envie de se lever pour se resservir.

— Vous avez prévenu Alpha 1 ?

— Bien entendu, soupira Ruan.

— Vous savez que vous avez besoin de mon accord ? Comment avez-vous pu envoyer l’alerte sans mon code ?

— J’ai demandé au major Bradman. Je vous avais cherché partout, et l’avis d’alerte devait être envoyé au plus vite. Interrogez-le, il confirmera.

— Cela m’étonnerait. Il s’agit d’une alerte de niveau cinq. Seul un colonel ou un officier de plus haut rang peut coder le message. Le code du major n’a pas pu être accepté.

— Très bien, puisque vous insistez ! Le général Borovitch a codé l’alerte.

— Tiens donc, le général…

— Vous n’aurez qu’à lui poser la question la prochaine fois que vous le verrez, si vous ne me croyez pas.

— Oh, mais je vous crois, Paso, je vous crois ! J’aurais dû me douter que vous feriez quelque chose de ce genre.

— Je vous ai envoyé une copie du message, fit Ruan, ignorant le ton acerbe du colonel.

— Est-ce que vous vous rendez compte que vous allez perdre votre poste, lorsque Dortner sera de retour ?

— Non, pourquoi cela ? Vous avez demandé votre mutation à la tête du département médical ?

— Cessez de faire le malin. Vous êtes dans un sacré pétrin, c’est moi qui vous le dis ! Vous avez transgressé le règlement, et ce à plusieurs reprises. Les hommes se sont plaints de vos simagrées. Vous croyez que ça les amuse de devoir supporter vos sautes d’humeur ? Il ne faut pas vous imaginer que tout ce qui se passe en l’absence de Dortner sera oublié à son retour…

Ruan haussa les épaules. Le verre d’eau était de plus en plus tentant, toutefois le spectacle qu’offrait le colonel Lewis en train de gigoter dans sa combinaison valait bien une gorge un peu douloureuse. Le pauvre devait mourir de chaud sous le tissu imperméable. Se faire sermonner par quelqu’un qui ressemblait à un énorme canard en plastique jaune, et qui de plus en avait la voix, avait un charme unique.

— Borovitch ne pourra pas toujours vous couvrir.

— Mon très cher Colonel, vous ne devriez pas vous faire autant de souci pour moi, vous savez ! Je suis sûr que vous souhaitez le meilleur pour ma carrière, je vous en suis d’ailleurs très reconnaissant, néanmoins, jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu besoin de vous pour diriger ce service, et je souhaite que cela reste ainsi. Si vous voulez m’excuser, j’ai du travail qui m’attend : je ne peux pas me permettre de perdre mon temps à papoter, bien que vous soyez un interlocuteur particulièrement passionnant, surtout dans cette tenue.

— Vous allez retrouver votre copine ? ironisa Lewis.

— Ylana se débrouille très bien sans moi.

— Je ne parlais pas du docteur Schmidt. D’un côté, vous me fascinez, Paso. Je connais peu d’hommes qui seraient assez fous pour ficher en l’air leur carrière pour une fille. Surtout une vulgaire niveau quatre. Si au moins elle était belle…

— Lewis ! Comment osez-vous insinuer une chose pareille !

— Ne me prenez pas pour un imbécile. Je vois bien comment vous lui tournez autour, comment vous vous comportez dès que vous êtes près d’elle : un vrai paon qui fait la roue. Tout le monde l’a remarqué ! Je ne vous comprends pas : quand on a une fiancée comme le docteur Schmidt, on ne va pas voir ailleurs. Vous ne la méritez pas…

— Vous êtes jaloux ? C’est pour ça que vous me faites tout ce cirque depuis tout à l’heure ? Je vais vous dire une chose, Lewis : ma vie privée ne regarde que moi. Si vous osez faire courir de pareilles rumeurs, vous risquez de le regretter.

— Voyons, je n’ai pas besoin de les faire courir ! Tout le monde parle de vous et de cette petite. Cette jeune femme vous suit partout, et la vidéo de ce qui s’est passé dans la salle de radio fait déjà jaser. Pour le moment, la plupart des chercheurs sont trop occupés avec ce virus et leurs analyses, mais attendez quelques jours… Vos subordonnés adorent vos frasques sentimentales. Ils savent tous que vous avez tenu à la présence de cette jeune employée ECO dans la zone de quarantaine. Ils se feront un plaisir d’en informer votre fiancée…

— Vous savez quoi, Lewis ? Je vous croyais au-dessus de ça. De toute évidence, je me suis trompé, et c’est fort dommage pour vous.

— Vos menaces ne me font pas peur. Cette fois, vous êtes allé trop loin. Si vous avez un tant soit peu de bon sens, je suis certain que vous vous en êtes déjà rendu compte. C’est fini, Paso. Vous mettez en danger le service, et je suis désolé de vous apprendre que vous avez été démis de vos fonctions pour une période indéterminée.

— Vous ne pouvez pas faire ça.

— Oh que si. Car il y a une chose que vous n’avez pas prise en compte : dans une situation d’alerte maximale – comme c’est le cas en ce moment, puisque vous avez si intelligemment déclenché un code cinq – la partie militaire prend le dessus sur la partie médicale. Article cent vingt-sept point quatre, alinéa six.

— Le général ne vous laissera pas faire !

— Il n’a pas eu son mot à dire, figurez-vous ! Dans votre cas, le général Borovitch n’a pas le droit d’intervenir. Il y aurait conflit d’intérêt… Les scientifiques ont signé, les militaires ont signé, j’ai signé, vous êtes officiellement démis de vos fonctions de directeur adjoint jusqu’à nouvel ordre.

— Vous n’avez pas le droit ! souffla Ruan, les yeux agrandis de stupeur.

— Vous savez, Paso, il y a un détail que vous semblez avoir oublié : j’ai vingt ans d’expérience de plus que vous.

 

— Je t’en prie, calme-toi ! Ce n’est que temporaire ! avança Ylana.

— Il n’avait pas le droit de faire une chose pareille ! s’écria Ruan en donnant un coup de poing contre la paroi.

Il frotta sa main avec une grimace de douleur. Ylana avait raison, il devait se calmer. Il s’assit près d’elle.

— Il a le droit, tu le sais. Je t’avais pourtant prévenu : Lewis n’est pas le genre d’homme qu’on se met à dos.

— Tu as signé l’ordre ?

— Bien sûr que non ! Il ne me l’a même pas demandé, d’ailleurs. Il savait que je ne signerais jamais ça ! Voyons, Ruan, nous serons unis dans trois mois, tu ne penses pas qu’il y aurait eu… conflit d’intérêt ?

— Ne prononce pas ces mots-là ! Je ne veux plus entendre ça. Conflit d’intérêt, conflit d’intérêt… Quand Daniel apprendra ce que Lewis a fait, il sera furieux. Si notre cher colonel nourrit encore des espoirs d’avancement, il va être déçu !

Ylana posa une main gantée sur l’épaule de son fiancé. Elle aurait aimé pouvoir faire quelque chose pour l’aider. Comment avait-il pu être aussi bête ? Pourquoi ne connaissait-il pas mieux le règlement ? Pourquoi avait-il nargué Lewis d’une façon aussi puérile ? Elle secoua la tête, navrée.

— Ruan, tu es beaucoup trop agressif. Tu cries sur tout le monde, tu te moques de tes employés, tu affrontes Lewis alors que vous devriez collaborer, trouver des solutions ensemble… Mince, tu crois que s’il a été décidé que les DMRS auraient deux directeurs indépendants, c’était pour qu’ils passent leur temps à se disputer et à se faire des coups bas ?

— C’est lui qui a commencé, marmonna Ruan, conscient que sa réponse n’avait rien de très mature.

— Peut-être, mais toi, tu continues ! Lewis n’est pas un homme mauvais. Il est droit, il est juste, il est peut-être un peu trop axé sur le règlement parfois, cependant ce n’est pas lui qui te fera des magouilles dans le dos.

— Alors que moi oui, c’est ça que tu veux dire ?

— Je t’en prie, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas même pensé. Ruan, franchement… tu imaginais qu’ils te laisseraient continuer ? Tu enlèves ton masque de protection, tu te promènes sans ta combinaison, tu agis de manière curieuse… N’importe qui serait en droit de se poser des questions. Tu veux savoir ce que Lewis leur a dit ?

Ruan ne répondit pas, se contentant de fixer le mur d’un air renfrogné. Sa main lui faisait mal, toutefois il ne pouvait s’en prendre qu’à lui.

— Lewis a dit à tous les médecins qu’il pensait que tu avais été contaminé, et que ce virus pouvait avoir altéré ton jugement. Par conséquent, il se devait de protéger le service en te démettant de tes fonctions de directeur. Mais honnêtement, s’il leur a donné ce prétexte, c’était pour préserver ta dignité.

— Ma dignité ? Laisse-moi rire ! Lewis n’en a rien à foutre de ma dignité. Il me déteste !

— Non, c’est faux. Vous avez des personnalités très différentes, vous êtes souvent en conflit, mais je suis sûre qu’il te respecte beaucoup.

Ruan émit quelque chose qui pouvait s’apparenter à un grognement dubitatif. Si Lewis le respectait, il avait une drôle de façon de le montrer.

— Lewis aurait pu leur faire signer l’ordre sans même leur donner cette excuse. Ils auraient tous accepté. Tu as tout le monde contre toi. Ils n’attendaient que ce moment pour t’écraser. Tu ne t’imagines même pas à quelle vitesse Lewis a obtenu les signatures dont il avait besoin. Et je vais te dire une chose, mon chéri : si je ne t’aimais pas autant, et si nous n’étions pas sur le point de nous unir, j’aurais signé aussi, ajouta Ylana.

Son fiancé se tourna vers elle, estomaqué.

— Tu as changé, Ruan. Les décisions que tu prends m’inquiètent. Tu as bien fait de m’appeler pour me parler de tout ça, je sais que ça doit être dur pour toi. Mais ce n’est que temporaire. Si je peux te donner un conseil : tiens-toi à carreau si tu veux que cela le reste. Je t’aime, et tu sais que si je te dis tout ça, c’est pour ton bien. Il faut vraiment que tu prennes du recul.

 

Ludméa avait encore le bras endolori, et frottait l’endroit où Feigl avait piqué. Elle n’osait même pas relever sa manche. On aurait dit que le médecin prenait plaisir à rater la veine à chaque fois. Lorsqu’il avait enfin fini par enfoncer l’aiguille, elle était au bord des larmes. Feigl l’avait raccompagnée jusqu’à sa cellule, néanmoins elle se serait volontiers passée de son escorte. Une tache de sang s’était formée sur son pull au pli du coude, malgré le pansement.

Elle consulta l’horloge murale : il était un peu plus de dix-neuf heures. Elle n’avait pas encore touché au plateau-repas qui avait été apporté dans sa cellule. À midi, elle avait à peine mangé, et elle savait qu’elle finirait par avoir de nouveau des vertiges si elle ne se nourrissait pas davantage. Comment pourrait-elle avoir faim après tout ce qui s’était passé ? L’annonce de la mort de Tom et Franz, Ruan qui avait été odieux avec elle, Eli qui avait essayé de le tuer, sa rencontre avec le colonel Lewis, la prise de sang désastreuse… Tous ces événements ne contribuaient pas à calmer son anxiété. À ce moment précis, elle aurait donné beaucoup pour être de retour dans son petit appartement, à regarder des séries stupides à la télévision.

Elle entendit frapper à sa porte, et s’étonna. Qui pouvait bien lui rendre visite ? Ruan Paso, sans doute. Pourquoi frappait-il ? Les fois précédentes, il s’était contenté d’entrer sans prévenir.

— Oui, entrez ! s’écria-t-elle, remettant de l’ordre dans ses cheveux blonds qu’elle attacha rapidement en queue-de-cheval.

Elle ne s’était pas trompée, il s’agissait bien de Ruan.

— Je ne vous dérange pas ?

Il entra et vint s’asseoir en face d’elle sans attendre sa réponse. Il n’avait pas l’air en forme ; Ludméa se demanda ce qui lui était arrivé.

— Vous n’avez pas mangé ?

Ce n’était pas vraiment une question – le plateau-repas intact n’était pas équivoque – et Ruan n’attendait sûrement pas de réponse, mais elle secoua la tête.

— Moi non plus. Nous pourrions manger ensemble, qu’en dites-vous ?

— J’ai déjà eu mieux comme invitation à dîner.

Même si sa remarque parvint à lui arracher un sourire, il se rembrunit aussitôt.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Ruan ?

— Oh, des problèmes administratifs…

— Je vois. Et vous voulez que j’insiste pour que nous en parlions ?

— Pardon ?

— Vous venez me voir avec une tête d’enterrement. Il est évident que vous vous attendiez à ce que je pose la question. Je pense également que vous avez envie de parler de vos problèmes, sinon vous seriez resté dans votre coin, et vous m’auriez laissée dans le mien.

— Je venais vous faire des excuses concernant mon comportement de cet après-midi…

— Oh.

Ludméa se sentit soudain très bête. Ses joues s’empourprèrent.

— … et vous annoncer que je ne suis plus directeur adjoint des DMRS.

— Quoi ? Mais… comment est-ce possible ? Vous avez une sorte de mandat, ou quelque chose du genre, et le vôtre s’est terminé, ou est-ce que c’est plus tragique que ça ?

— C’est plus tragique que ça, comme vous dites. Le colonel Lewis a entamé une procédure pour me démettre temporairement de mes fonctions.

— Je me disais bien que cet homme n’était pas net…

— Il a sans doute raison, je suis incapable de diriger ce service.

— Je ne dirais pas ça.

— Mais vous le pensez.

— Écoutez, moi, je n’y connais rien, je ne peux pas juger. Cela dit, je trouve que tout ceci prend des proportions démesurées. Votre préoccupation à tous devrait être Eli et ses enfants, pas des disputes pour l’autorité.

Ruan ne dit rien. Il n’y avait rien à répondre à cela, Ludméa avait raison. Cette jeune femme était loin d’être idiote ; plus il parlait avec elle, plus il s’en rendait compte. Et plus il la regardait, plus il avait envie de l’embrasser…

— Ruan, le colonel Lewis m’a dit que c’est vous qui aviez demandé à ce que je reste aux DMRS…

— C’est vrai. J’espère que vous ne m’en voulez pas trop. J’ai pensé que vous pourriez être utile, ici.

— Vous m’avez sauvé la vie ! Je ne sais pas comment vous exprimer ma reconnaissance.

— Je me contenterai d’une bise sur la joue, plaisanta-t-il.

Ludméa sourit, puis croisa le regard brûlant de Ruan, qui la dévorait des yeux. Elle se détourna en comprenant quelles étaient ses intentions.

— Ludméa, vous êtes si belle… murmura-t-il. Vous me plaisez tant…

Il l’attira contre lui ; elle le repoussa avec douceur, puis plus fermement alors qu’il insistait.

— Ruan, arrêtez !

— Je croyais que c’était ce que vous vouliez. Je sais que je vous plais aussi, ne dites pas le

contraire.

— Que c’était ce que… Non, mais vous me prenez pour qui ? Et surtout, vous vous prenez pour qui ? Si votre petit jeu d’autorité fonctionne avec vos employés, je vous préviens qu’il n’en sera pas de même avec moi ! rétorqua-t-elle, furieuse de son arrogance.

Vexé, humilié, il se leva d’un bond, et quitta la pièce sans un mot. Ludméa, les joues rouges, enfouit son visage entre ses mains en soupirant. Elle avait conscience que sa réaction avait été un brin exagérée : après tout, il n’avait pas tort en affirmant qu’il lui plaisait. Ce qui l’avait mise hors d’elle, c’était la manière dont il avait retourné la situation pour la rendre fautive. Tout de même, l’espace d’un instant, elle avait dû résister à l’envie de lui céder. À présent, elle s’accrochait à sa fierté pour ne pas courir le rejoindre et essayer d’arranger les choses.

 

Dans le couloir, Ruan s’était adossé à la paroi et serrait les dents, énervé. Jamais une femme ne lui avait résisté comme ça. Certes, Ylana avait pris son temps avant de céder à ses avances, avait même eu le culot de ne plus lui donner de nouvelles après la première nuit qu’ils avaient passée ensemble et de le traiter avec dédain lorsqu’ils s’étaient croisés aux DMRS quelques jours plus tard, mais Ludméa était différente. Pour sa fiancée, ce petit jeu de « fuis-moi, je te suis, suis-moi, je te fuis » avait été une manière de lui faire comprendre qu’elle avait du caractère et qu’elle n’entendait pas être traitée comme n’importe laquelle de ses nombreuses conquêtes. Cette stratégie avait d’ailleurs porté ses fruits, même s’il avait du mal à admettre qu’il s’était laissé manipuler si facilement. Cependant, si Ludméa l’avait repoussé, ce n’était pas dans cette intention, il le savait. Il lui plaisait, ses signaux corporels étaient clairs.

Un instant, il hésita à retourner dans la pièce et se servir de son Don pour l’influencer, puis rejeta cette idée, furieux contre lui-même d’avoir envisagé cette possibilité. Sans compter que la pousser à ôter le masque de sa combinaison et la faire céder à ses avances n’avaient pas grand-chose à voir : dans le premier cas, il s’agissait d’une action ponctuelle, irréfléchie. Dans le second, la manipulation de son esprit devait être bien plus subtile, plus profonde. Et jusqu’à maintenant, il n’avait guère eu de succès avec ce genre de pression mentale.

En quelques secondes, il prit sa décision : Ludméa lui plaisait trop pour qu’il la laisse lui échapper. Il allait lui présenter ses excuses, faire ce qu’il fallait pour régler cet incident, même si cela blessait son ego. D’un air décidé, il ouvrit la porte et retourna dans la chambre. La jeune femme, toujours assise sur le lit, leva les yeux vers lui. La colère semblait l’avoir abandonnée.

— Ludméa, je vous dois des excuses. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je suis désolé…

Elle se contenta de le dévisager en silence. Décontenancé, Ruan ne sut quoi ajouter. Il s’approcha d’elle et lui tendit une main amicale. Elle y glissa la sienne avec un sourire. À nouveau, il la trouva irrésistible.

— Ce n’est pas que vous ne me plaisez pas, fit-elle enfin. Je ne suis simplement pas dans le bon état d’esprit pour songer à ce genre de choses. Je viens d’apprendre la mort de deux de mes collègues, que je connaissais depuis des années et qui étaient pour moi de véritables amis, nous sommes enfermés dans cet endroit étrange, je ne sais même pas quand je pourrai revoir ma famille, et… J’aurais l’impression d’agir sur un coup de tête, et de profiter de la situation.

— Comment cela ?

— Vous venez d’être démis de vos fonctions, vous avez visiblement pris des décisions controversées au sujet du virus et de la sécurité, ne me dites pas que cela ne vous atteint pas.

— Et vous auriez peur de profiter de ma naïveté et de ma détresse psychologique ? se moqua Ruan. Ludméa, voyons…

Elle se leva pour lui faire face. Pour la première fois, il remarqua à quel point elle était grande : elle dépassait Ylana d’une bonne dizaine de centimètres. Cela lui plut. Il la détailla avec davantage d’attention : les grands yeux d’un bleu azur, les pommettes hautes, les lèvres pleines qui étaient un véritable appel aux baisers… Gênée par son regard trop direct, elle se détourna, mais ne chercha pas à retirer sa main, qu’il tenait toujours dans la sienne.

— Même si vous êtes une femme magnifique, vraiment irrésistible, j’ai eu tort de me comporter ainsi.

— Vous me faites rougir, souffla-t-elle, les yeux rivés au sol.

En effet, ses joues s’étaient empourprées. Il la trouva adorable et attendrissante, une vraie bouffée d’air frais en comparaison des stratagèmes et des mimiques toujours étudiées d’Ylana. De sa main libre, il effleura une mèche blonde échappée de sa queue-de-cheval.

— Ruan, je… Arrêtez, je vous en prie.

— Je ne peux pas. Vous me plaisez trop.

À présent, il caressait sa joue du bout des doigts. Elle aurait pu reculer, le repousser, elle n’en faisait rien. Pourtant, elle s’obstinait à éviter son regard. Avec douceur, il la força à relever la tête. Elle plongea un instant ses yeux dans les siens, avant de les baisser à nouveau. Elle murmura quelque chose qu’il ne comprit pas et il lui demanda de répéter.

— Les caméras. Vous avez dit qu’il y avait des caméras…

Il se figea. Hypnotisé par son charme naïf, il en avait oublié l’essentiel : toutes leurs actions étaient enregistrées. Rien de ce qu’ils feraient ne serait sans conséquence. Ylana n’avait pas accès aux archives des caméras de surveillance, mais elle était pleine de ressources et trouverait sans mal le moyen de visionner les bandes si elle avait le moindre doute sur sa relation avec Ludméa. Pour le moment, elle n’avait pas l’air de le soupçonner, et il fallait que cela reste ainsi. Il balaya la chambre du regard : un lit, une table de chevet, une table et une chaise, et une armoire métallique contre la paroi. Au vu de la position de la caméra, ils disposaient d’un petit angle mort, entre celle-ci et le coin de la pièce.

Il l’y entraîna et elle ne lui opposa pas de résistance. Mais alors qu’il s’apprêtait à l’embrasser enfin, elle tourna la tête. Il n’accepta pas son refus et insista. Elle se crispa un peu : les yeux fermés, elle sentait le souffle chaud de Ruan contre sa joue. Si elle voulait le repousser, c’était le moment d’agir ; après, il serait trop tard pour reculer. Tiraillée par son indécision, elle ne fit pas un geste, et lorsque ses lèvres effleurèrent les siennes, elle ne put s’empêcher de répondre au baiser. Il l’attira plus près de lui, les mains posées au creux de ses reins, appréciant la finesse de sa taille. Elle glissa ses doigts dans ses cheveux, puis sur sa nuque et il frissonna. Ce baiser était si différent de ceux qu’il avait connus jusqu’alors ! Embrasser Ludméa faisait naître en lui des sensations qu’il n’avait jamais ressenties avec les autres. Les papillons dans son estomac, les battements fous de son cœur, les frissons dès qu’elle caressait sa peau… Se pouvait-il qu’il soit à nouveau amoureux, après toutes ces années ? Mais il la connaissait à peine !

Ludméa était la proie d’un flot de sentiments contradictoires. Ruan lui plaisait, et elle n’aurait pas pu dire qu’elle n’avait pas souhaité ce baiser, toutefois elle ne savait presque rien de lui. Jamais elle n’avait été aussi attirée par un homme, cela l’inquiétait tout de même un peu. Il était séduisant, bien sûr, cependant c’était plus que cela. C’était ce qui faisait qu’elle le trouvait odieux, mais qu’elle avait tout de même de la peine à résister à l’envie de le toucher, d’être près de lui. Peut-être étaient-ce les circonstances ? Même si elle n’appréciait pas la manière autoritaire qu’il avait eue d’arriver à ses fins, elle ne pouvait dire qu’elle lui en voulait. Après tout, il n’avait pas tort : il lui plaisait, cela ne servait à rien d’agir comme si ce n’était pas le cas.

Elle était très consciente des lèvres de Ruan sur les siennes, de ses mains sur sa taille, du désir qu’il éprouvait pour elle, de son propre désir qui grandissait, de la chaleur au creux de son ventre… Il l’embrassait avec passion, impatience, même. Déjà, il remontait son pull pour effleurer sa peau du bout des doigts. Tout cela était bien trop rapide ! Elle le repoussa et s’écarta de lui, un sourire crispé sur ses lèvres.

— Non, on ne peut pas. Pas ici…

Il hocha la tête sans conviction. La déception se lisait sans peine sur son visage et il fit un pas en arrière, laissant retomber les mains qui entouraient sa taille. Elle hésita un instant, puis l’attira à elle et l’embrassa à nouveau. Cette fois, leur baiser fut plus doux, bien moins enflammé. Ruan trouva que cela n’avait rien de désagréable. Non, embrasser Ludméa n’avait vraiment rien de désagréable, et il savait qu’il recommencerait. Ylana n’aurait pas besoin de le savoir…

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