Chapitre VII

09-08-2055, Terre

 

La petite fille s’était réfugiée dans un coin de la pièce, le visage noyé de larmes, ses cheveux roux collés à ses joues mouillées. Lúka lui jeta un regard agacé.

— J’aime pas cette gosse.

Au son de sa voix, l’enfant tressaillit et se recroquevilla sur elle-même. Il hocha la tête, satisfait, puis reporta son attention sur l’adolescente assise sur la chaise devant lui, qu’il tenait fermement par l’épaule. Elle aussi pleurait.

— Celle-là non plus, je l’aime pas. Mais je la préfère encore à la petite.

La jeune femme à qui il s’adressait ne lui répondit pas, fixant le vide d’un air morne, appuyée contre le mur. Ses longs cheveux blancs cachaient à demi son visage et quelques mèches se soulevaient légèrement au rythme de sa respiration. Son bras gauche pendait le long de son corps, sans le toucher, et sa main tremblait un peu. Lúka savait que c’était nerveux. Elle avait encore du mal à accepter le bracelet. Devant leur père, elle s’était montrée brave, résignée, cependant il n’avait pas été dupe. Ce bracelet, elle en souffrait autant que lui. Peut-être même plus.

Il reporta ses yeux sur la jeune fille. Elle avait de beaux cheveux roux, plutôt longs. Pas autant que ceux de Line, néanmoins ils lui arrivaient bien au milieu du dos. Les deux tresses étaient plus longues. Fines et régulières, elles encadraient son visage, se perdant dans son épaisse chevelure.

Lúka ne savait pas combien de temps les filles avaient passé dans leur cage depuis leur capture, mais elles sentaient mauvais ; il faudrait leur donner un bain. Line s’occuperait de ça.

Les cheveux de cette fille étaient emmêlés, les perles de sa coiffure s’étaient mélangées à la terre et aux aiguilles de pin. Il prit les ciseaux sur la table, sans lâcher la jeune captive. Cette dernière se raidit et voulut se débattre, le suppliant dans la langue de son peuple. Il tira d’un geste brusque sur la masse de cheveux qu’il avait empoignée, et elle se calma.

Les tresses avaient attisé sa curiosité, ce fut donc par elles qu’il commença. Avec une lenteur tout étudiée, il glissa la lame des ciseaux sous la première tresse, près de la base des cheveux. La fille pleurait, ses épaules brunes de boue séchée secouées de sanglots. Un instant, il hésita. Pourquoi faisait-il tout cela, après tout ? Ses yeux se posèrent sur son poignet, sur le bracelet. Son père l’avait renié… Sa mâchoire se crispa et il sentit la colère l’envahir. Il lui ferait payer. Un jour, il lui ferait payer.

Il referma les ciseaux d’un coup sec ; la tresse tomba sur le sol comme un long serpent ensanglanté. La petite fille quitta le coin de la pièce et se précipita vers lui en hurlant. Avant qu’il ait pu réaliser ce qui se passait, elle avait planté ses dents dans sa main. Il l’envoya valser d’un geste brusque.

— Saleté ! Elle m’a mordu !

Il inspecta sa peau et fronça les sourcils à la vue de la double rangée d’entailles régulières. Il frotta sa paume contre son pantalon puis posa les yeux sur la jeune fille en pleurs. La deuxième tresse ne tarda pas à subir le sort de sa jumelle. Les ciseaux continuèrent de tailler, et bientôt, le sol fut recouvert d’un tapis roux. Quand Lúka eut terminé, elle se laissa tomber à terre et enfouit son visage dans sa chevelure éparse, bouleversée. Elle ramassa les deux tresses avec déférence, les pressa contre son front et releva la tête, plongeant ses grands yeux bleu gris dans ceux de l’homme.

— Pourquoi ?

Elle avait parlé en eavenien, la langue de son peuple. Lúka haussa les épaules, puis détourna le regard.

— Ça repoussera.

La petite fille s’était relevée et s’approchait de sa sœur, les yeux remplis d’horreur. Elle s’agenouilla à ses côtés pour caresser ce qu’il restait de sa flamboyante chevelure rousse. Lúka n’avait rien d’un coiffeur : quelques mèches plus longues que les autres se dressaient sur son crâne.

L’homme empoigna l’enfant sans ménagement pour l’asseoir de force sur la chaise. Il approcha les ciseaux de ses cheveux, s’attendant à ce qu’elle se débatte, mais elle semblait complètement anesthésiée. Sa chevelure était plus courte que celle de sa sœur, moins épaisse, aussi. Chez elle, les deux tresses avaient été enroulées sur elles-mêmes puis fixées à l’aide de barrettes de perles. Lúka les retira et les tresses tombèrent jusqu’au bas de son dos. Avec un petit sourire, il les coupa, petit à petit, pour qu’il n’en reste rien. Puis, il taillada à l’aveugle dans le reste de sa chevelure, faisant pleuvoir les cheveux roux au rythme impitoyable de ses ciseaux.

— Et si je lui faisais une crête ?

— Lúka… soupira sa sœur en s’approchant de lui.

— Quoi ? Elle m’a mordu, cette sale gosse !

— C’est une gosse, justement. Ne sois pas cruel.

Elle lui prit les ciseaux des mains et les reposa sur la table. La petite fille se précipita dans les bras de sa sœur ; deux paires d’yeux clairs fixèrent Lúka avec haine.

— Tu devrais aller te reposer, suggéra-t-elle. Je viendrai te rejoindre plus tard. Je dois m’occuper d’elles.

Il acquiesça en silence, mais ne fit pas mine de quitter la pièce. Avec lenteur, il s’accroupit pour être à la hauteur des deux rouquines. D’un geste rapide, il s’empara des tresses que l’aînée serrait toujours entre ses doigts. Celle-ci frissonna. Il sourit et fixa la plus jeune. Elle cacha son visage entre ses mains, terrorisée.

— Lúka, je t’en prie…

— C’est bon, je m’en vais.

Il se releva et tourna les talons, les deux tresses balayant le sol derrière lui. La jeune femme soupira et secoua la tête, désolée.

— Il ne faut pas lui en vouloir, il n’est pas comme ça, d’habitude, expliqua-t-elle aux deux filles qui la regardaient avec fascination.

Elles ne pouvaient pas la comprendre, cependant sa voix était douce et calme.

— Il a eu une semaine difficile, et… Il est encore jeune. Après tout, il n’a que dix-sept ans…

Line s’arrêta de parler, consciente que toutes ces explications n’avaient pour but que de la convaincre, elle. Les deux filles, assises par terre, échangèrent un regard lourd de sens ; la plus âgée murmura quelque chose à sa sœur. La petite hocha la tête en silence. Dans un mouvement machinal, elle caressait les cheveux roux épars sur le sol ; ses doigts disparaissaient presque sous l’épais tapis rouge orangé. Elle renifla et essuya son nez du revers de la main, faisant voler les mèches rousses qui retombèrent tout autour d’elle.

Les deux filles étaient sales, très sales, même. La boue qui recouvrait leur visage laissait apparaître la peau là où les larmes avaient tracé leurs sillons. Leurs yeux en amande, fendus d’une pupille oblongue, avaient la couleur d’une mer agitée et fixaient la jeune femme sans ciller. Maintenant que Line les détaillait avec attention, elle se rendait compte qu’elle les avait pensées plus âgées qu’elles ne l’étaient. La petite ne pouvait pas avoir plus de six ou sept ans, quant à sa sœur, à en juger par sa poitrine naissante, elle venait d’entamer sa puberté.

Leurs habits étaient déchirés, tachés de terre et de sang, on voyait toutefois au premier coup d’œil que le tissu avait été travaillé avec soin. Des broderies à demi arrachées ondulaient le long de leurs robes, parsemées de perles et de fils d’or. L’une d’elles, encore intacte, représentait un étrange symbole. Line se pencha pour l’observer de plus près, mais la fille s’écarta, les sourcils froncés. Sa sœur attrapa sa main, et elle se figea dans l’attente d’une morsure. Au lieu de quoi, la petite inspecta les cinq doigts avec curiosité. Elle les tordit, les plia, les tourna, puis finit par coller sa main à la sienne. Son sixième doigt ne trouvait pas de réciproque, cela semblait beaucoup la chagriner.

Elle lui posa une question de sa petite voix chantante. Line secoua la tête : elle ne comprenait pas. Lúka aurait compris. Lúka était plus intelligent, plus doué.

— Cinq, fit-elle en tendant les doigts. Cinq.

Elle désigna ceux de la petite fille.

— Six.

Elle replia le sixième doigt contre la paume.

— Cinq, s’exclama la fillette.

Les yeux de Line s’agrandirent de surprise. La petite sourit ; ses dents blanches contrastaient de manière saisissante avec son visage si sale. La jeune femme sentit qu’on tirait le bas de sa robe et elle croisa les yeux de l’aînée. Elle montrait quatre doigts, et la regardait avec curiosité.

— Quatre, dit Line. Trois, deux, un, poursuivit-elle comme la jeune fille repliait les doigts successivement.

Elle s’assit sur le sol pour être à la hauteur des deux sœurs et leur sourit. Les filles s’étaient détendues ; même si elle lisait encore de la méfiance sur le visage de l’aînée, elle savait qu’elle avait gagné la partie.

— Line, déclara-t-elle, l’index posé sur sa poitrine.

Elle pointa son doigt sur l’aînée.

— Nato, répondit celle-ci. Lyen, ajouta-t-elle en montrant sa sœur.

Line s’étonna. Le prénom de la plus jeune ressemblait tant au sien qu’on aurait pu les confondre. La prononciation était un peu différente, mais il s’agissait bien d’une variation sur le même prénom.

Lyen se leva pour aller ramasser les ciseaux sur la table. Elle les montra à Line, puis ses cheveux, puis la porte. La jeune femme comprit qu’elle voulait connaître le prénom de Lúka et le lui dit.

— Lúka, répéta Lyen.

Sa voix était remplie de colère et de haine. Elle serra ses petits poings, le visage dur.

Nato désigna sa sœur, avant de pointer son doigt sur elle-même.

— Nato, Lyen, siya. Line, Lúka siya ?

Line hocha la tête. Oui, Lúka et elle étaient frère et sœur. Comment Nato avait-elle pu le deviner ? Ses cheveux étaient aussi blancs que ceux de son jumeau étaient noirs. Même si leurs traits se ressemblaient, il était difficile d’imaginer entre eux un lien de parenté au premier abord.

— Nato, Lyen, Yolan, Cali, siya. Quatre.

— Nato, Lyen, Line, filles, expliqua Line. Lúka, garçon.

— Fille, garçon, murmura Nato. Yolan, garçon, Cali, fille.

La jeune femme était étonnée de la vivacité des deux filles. Lyen observait sa sœur avec fierté et admiration.

— Yolan, eltas. Cali, yongas. Cali, bebe, reprit Nato.

Les mots étaient si proches de l’anglais que Line n’eut aucun mal à comprendre la jeune fille. Yolan, son frère, était le plus âgé. Sa sœur Cali n’était encore qu’un bébé.

Nato lui lança un regard interrogateur.

— Lúka, Line ? Lúka, eltas ?

Line secoua la tête.

— Line, eltas ? proposa Nato, l’air étonné.

La jeune femme montra son ventre, puis leva deux doigts. Nato sourit. Elle comprenait.

— Lúka, Line, toyn.

— Jumeaux.

— Jumeaux, répéta Nato.

Lyen marmonna quelque chose qui n’avait rien de très amical. Sa sœur lui donna un coup de coude, la petite lui jeta un regard noir. Line se rendit compte que leur leçon avait assez duré : il était plus que temps qu’elle s’occupe d’elles. Son père devait l’attendre ; si elle ne se dépêchait pas, sa colère serait terrible. Elle baissa les yeux sur le bracelet entourant son poignet gauche et son cœur se serra. Les punitions infligées par leur père n’avaient jamais été douces, toutefois celle-ci était la pire. Et elle était méritée.

Elle prit une profonde inspiration et chassa ses sombres pensées, puis se releva. Les deux filles l’imitèrent. Nato était à peine plus petite qu’elle, mais très élancée. Elle se tenait bien droite, le menton légèrement levé. Une posture très élégante qui n’avait rien de celle d’un enfant. Line se sentit soudain très gauche.

— Je vous emmène prendre un bain, vous en avez bien besoin.

Elle tendit ses deux mains, que les filles prirent entre les leurs. La sensation était étrange, pour Line comme pour les deux sœurs. La jeune femme sourit pour cacher son trouble, avant de les entraîner hors de la pièce. Lyen se retourna, jetant un dernier regard aux cheveux répandus sur le sol. Dans sa main droite, serrée entre ses doigts, une barrette de perles était tout ce qui restait de sa vie d’antan.

 

— Lyen, arrête de gigoter ou tu vas avoir du savon dans les yeux, et je peux t’assurer que la sensation est loin d’être agréable ! s’exclama Line.

Elle frottait la petite frimousse de Lyen avec un gant de toilette, mais la fillette ne cessait de bouger, jouant avec la mousse du bain. Nato attendait son tour, très calme, assise sur le rebord de la baignoire. Line avait mouillé sa robe, qui s’était plaquée sur son corps frêle. Elle avait réuni ses longs cheveux blancs en un volumineux chignon ; quelques mèches tombaient sur son visage. Elle les écarta d’un geste machinal, qui laissa une traînée de mousse sur sa joue.

Elle savait ce qui attendait les deux filles, et n’avait pas hâte de les emmener à son père. Cependant, elle n’avait guère le choix. De plus loin qu’elle se souvienne, jamais ils n’en avaient amené d’aussi jeunes. Line, la plupart du temps, ne se chargeait pas seule des nouvelles arrivantes. Cette fois-ci, son père avait tenu à ce que ce soit le cas.

Pensive, elle savonnait le corps de la petite fille. Celle-ci s’amusait dans la baignoire comme n’importe quelle fillette de son âge, riant aux éclats. Bientôt, elle ne rirait plus…

Lyen protesta lorsque Line la fit sortir de la baignoire. La jeune femme l’enroula dans une épaisse serviette et la sécha sommairement. Elle se tourna ensuite vers son aînée.

— À nous deux, maintenant.

— Deux, répéta-t-elle en montrant deux doigts.

Line hocha la tête, un sourire aux lèvres. Nato commença à se déshabiller avec lenteur, l’exubérance enfantine ayant déjà laissé place à la pudeur des jeunes adolescents. La jeune femme se détourna pour la mettre à l’aise, reportant son attention sur Lyen. Enfin, la rouquine se plongea dans le bain. La mousse semblait l’attirer elle aussi, elle se contenta toutefois de passer deux ou trois fois la main au travers ; les grandes filles ne jouent pas.

Line hésita : Nato était déjà une adolescente, elle était capable de se laver seule. Elle prit la main de la jeune fille pour y verser du savon. Celle-ci lui sourit, reconnaissante, et entama une toilette hésitante. Line se tourna vers Lyen, consciente que son regard gênait Nato.

Elle saisit un pull et un pantalon gris et entreprit d’aider la petite fille à s’habiller. De toute évidence, son aide n’était pas superflue : Lyen n’avait pas l’air de savoir comment enfiler les vêtements. Enfin, après quelques minutes, elle se tourna à nouveau vers Nato. La jeune fille avait fini sa toilette et lui souriait. Cependant Line ne lui rendit pas son sourire, se contentant de la fixer, ses yeux verts agrandis par la surprise. Nato se crispa et baissa la tête. Elle la força à redresser le menton.

Ainsi, c’était donc ça ! Les deux tresses, les habits richement brodés, le port altier qu’elle lui enviait…

Sur le front de Nato, la marque était à peine visible ; dans quelques heures, elle aurait totalement disparu. La croix inversée, l’arc de cercle qui la traversait, les deux traits horizontaux qui terminaient celui-ci… Le symbole de la famille régnante. Deux points surmontaient l’arc de cercle. Nato était une princesse, la deuxième héritière du royaume.

Lyen était sa sœur, pourtant elle n’avait pas la marque. Peut-être était-elle trop jeune encore ? Ou peut-être la marque n’était-elle pas aussi forte, chez elle ? Elle était déjà presque effacée chez Nato.

Line imaginait le désespoir de leurs parents lorsqu’ils verraient deux points disparaître sur la marque de leur fille Cali. Même elle savait ce que cela signifiait…

Nato toucha son front avec un pauvre sourire. Elle comprenait très bien ce qui était en train de se produire. Elle leva deux doigts, qu’elle posa sur la marque en un geste exercé. Puis, elle écarta sa main et replia les doigts. Bientôt, il ne resterait plus rien du symbole royal.

Lyen s’était approchée, le visage grave. Elle demanda quelque chose à sa sœur, et celle-ci secoua la tête. Lyen insista. Nato se mit à pleurer. Line baissa les yeux, et son regard se posa sur la robe de la jeune fille. Le symbole qu’elle avait voulu observer plus en détail un peu plus tôt était le même que celui que l’on distinguait encore un peu sur le front de Nato. Les gens qui avaient capturé les deux filles devaient le savoir. Comment son père avait-il pu laisser faire cela ?!

— Line ! appela Nato.

Elle releva les yeux, croisa les siens. Ils étaient emplis de désespoir, noyés de larmes. Son menton tremblait légèrement.

— Line, aide-nous.

 

Line faisait les cent pas dans la pièce, les cheveux en désordre, les joues rouges. Lúka l’observait, les bras croisés.

— Tu ne veux pas t’asseoir deux minutes ? Tu me donnes le tournis.

— Je ne comprends pas comment Père a pu faire une chose pareille ! Ces deux filles sont les héritières du trône d’Eaven, les descendantes de Mayi et de…

— Line, je t’en prie, calme-toi ! Ce n’est pas la peine de te mettre dans un état pareil !

— Mais tu ne comprends pas ?

— Elles ne sont peut-être pas des descendantes directes.

— Bien sûr que si ! C’étaient des points, pas des traits ! Je t’assure que ce sont des princesses eaveniennes ! Leurs habits, leurs tresses, le Don…

— Même si c’est le cas, qu’est-ce que ça peut nous faire ?

— Tu avais dit que…

— Ce que j’ai dit n’a pas d’importance.

— Et si ça créait une faille ?

Il haussa les épaules.

— Lúka !

— Qu’est-ce que tu y connais à la physique, de toute façon ? Et puis le mal est fait. Maintenant, il n’y a plus de retour en arrière possible.

— On pourrait les ramener !

— Tu es tombée sur la tête ? Tu as vu ce qu’il nous a fait ?!

Il releva sa manche et brandit son poignet gauche, le cercle noir bien visible sur sa peau pâle. Line baissa les yeux.

— Que crois-tu qu’il nous ferait, si on les ramenait ? Hein ? Tu penses que c’était une erreur ? Que la capture de ces deux filles est un hasard ? Il en faut, du hasard, pour s’introduire dans un palais gardé et enlever les héritières du trône ! C’est vrai qu’il n’y a pas assez de femmes dans les rues d’Eaven, ses hommes ont dû se dire qu’ils pouvaient tout aussi bien aller chercher les princesses ! Line, réfléchis un peu !

Elle releva la tête pour plonger ses yeux dans les siens. Il avait raison. Il avait toujours raison, bien sûr. Son frère l’entoura de ses bras et posa ses lèvres sur sa joue avec beaucoup de douceur.

— Il n’arrivera rien, je te le promets.

 

Les deux filles s’accrochaient à Line, paniquées. La jeune femme se tenait bien droite, les lèvres pincées, prête à affronter son père. La détermination se lisait dans ses grands yeux d’émeraude.

— Père, ce sont les princesses héritières d’Eaven. Vous ne pouvez pas faire ça.

L’homme éclata de rire.

— Que tu es drôle, Fille. J’aurais dû savoir que tes instincts de mère se réveilleraient. Tu te rappelles le jour où Lúka t’avait ramené ce chaton à moitié mort de faim ?

Elle ne répondit pas, se contentant de le fixer d’un regard dur. Lyen leva les yeux vers elle, effrayée.

— Ce ne sont que des enfants ! Quelle utilité peuvent-elles avoir pour vous, pour vos projets ?

— Les enfants grandissent.

— Mais vous risquez de créer une faille !

— Qui est-ce qui t’a dit ça ? Ton crétin de frère ?

— Non, il n’a rien dit de tel.

— C’est mieux pour lui, car je ne tolérerai pas un affront de plus.

— Père, je vous en prie ! Ces deux filles ont besoin de leur mère !

— Tu commences à me taper sur les nerfs. Je pense qu’il serait temps que tu retournes dans ta chambre et que tu y restes. Sans ton frère, cela va de soi.

Line rougit et ses poings se serrèrent.

— Dois-je te rappeler que je t’ai laissé la liberté, mais que je peux te la reprendre ? menaça-t-il en désignant le bracelet qu’elle portait. Tu veux que je t’enferme à nouveau ?

— Pourquoi faites-vous cela ? Vous n’avez pas toujours été comme ça ! Père, vous nous aimiez, j’en suis certaine !

— N’aggrave pas les choses, veux-tu ?

Il avança la main vers Lyen. La petite fille enfouit son visage dans les plis de la robe de la jeune femme. Il la tira à lui sans ménagement. Elle hurla et se débattit.

— Père ! Je vous en prie !

Il lâcha la petite puis se tourna vers sa fille. Sans qu’elle ait le temps de se protéger, son poing s’écrasa sur sa mâchoire. Elle porta les doigts à ses lèvres couvertes de sang, puis s’essuya la bouche de la manche de sa robe. Lyen s’était réfugiée sous une table, tremblante.

L’homme referma sa poigne de fer sur l’épaule de Nato et la força à lâcher Line.

— Line ! Line, aide-moi !

— Oh, je vois que tu leur as déjà appris le plus utile…

— Je ne leur ai rien appris. Elles ont le Don !

— Non, sans blague ! Tu me fais honte.

— Line ! Line !!! cria Nato.

— Toi, ferme-la !

Il agrippa son menton et serra. Elle se mit à pleurer. Son regard croisa celui de Line.

— Je suis désolée, murmura celle-ci.

Son père entraîna Nato, puis plaça son bras gauche dans l’appareil qu’elle avait appris à redouter. Elle ferma les yeux et plaqua ses mains sur ses oreilles pour ne pas entendre les cris de la jeune fille.

— Matricule L.H., annonça son père en repoussant du pied le corps inerte de Nato une fois que tout fut terminé.

Il attrapa Lyen et l’empêcha de se débattre.

— Line, mets-lui le bras dans le sérieur.

— Non.

— C’est un ordre ! gronda-t-il.

— Je refuse !

— Ma pauvre fille, tu n’as pas le choix ! À moins que tu ne préfères que je te mette dans une cellule ?

Elle ne fit pas un pas vers lui.

— Ou alors, c’est Lúka que je mettrai dans une cellule. Et je l’y laisserai longtemps. Très longtemps. Oui, cela me paraît une bien meilleure idée…

— Vous ne pouvez pas faire ça ! Il ne vous a rien fait ! s’écria-t-elle, paniquée.

— Je me demande s’il te protégerait comme tu le fais. En attendant, ça ne change rien aux données du problème : cette gamine a besoin d’un bracelet.

Line s’approchait à pas lents. Il lui envoya un coup de poing dans les côtes lorsqu’elle passa près de lui ; elle se plia en deux de douleur avec un cri étouffé.

— Ça t’apprendra à répondre !

— Line ! souffla Lyen. Line…

Line détourna les yeux et plaça son bras gauche dans l’appareil. La petite hurla quelque chose qu’elle ne comprit pas, mais que son père s’empressa de traduire.

— Elle dit qu’elle te déteste. Elle dit que tu es comme Lúka.

Une larme coula sur sa joue, et elle appuya sur le bouton. Lyen cria de toute la force de ses poumons, et son petit corps s’affaissa sur le sol comme une poupée de chiffon. Dans une demi-torpeur, Line entendit la voix de son père.

— Matricule L.I.

 

— Tu ne pouvais rien faire d’autre, chuchota Lúka en essuyant avec douceur le sang séché sur le menton de sa sœur. Tu sais que tu n’avais pas le choix.

Line se recula, les yeux remplis de reproches.

— Tu parles comme lui !

— Line, je t’en prie… Cesse de vouloir porter le monde sur tes épaules ! Que voulais-tu faire ? Il t’aurait enfermée, il nous aurait séparés, et de toute façon, cela n’aurait rien changé pour ces deux gamines !

— Elles m’ont suppliée de les aider ! Et moi, je n’ai rien fait !

— Il t’a bien amochée, soupira Lúka. Je crois qu’il ne t’avait encore jamais frappée aussi fort.

— Il t’a déjà frappé bien plus fort.

— Tu as toujours été sa préférée… Line, je sais que tu as mal.

— Non, ce n’est qu’une petite coupure, ça pique un peu, mais c’est presque passé.

— Nous savons tous les deux que je ne parlais pas de ta blessure à la lèvre, dit-il tout bas.

Il mouilla le mouchoir, puis lui tamponna les lèvres. La coupure était presque refermée, cependant sa bouche était encore enflée.

— Tu vas avoir un beau bleu, demain.

Line haussa les épaules. Il passa une main dans ses longs cheveux blancs, caressant sa tempe. Elle ferma les yeux, le visage triste.

— Tu agis comme si rien ne s’était passé ! lui reprocha-t-elle en un murmure.

Elle rouvrit les yeux, chercha les siens. Il détourna le regard.

— Il va trop loin, Lúka ! Un jour, il tuera l’un de nous deux.

— Non, il a trop besoin de nous, tu le sais.

— Oui, mais jusqu’à quand ?

— Je ne le laisserai plus te frapper, je te le promets.

— Que pourras-tu faire ? Il s’acharnera sur toi ! Tu sais qu’il le fera, insista-t-elle comme il ne réagissait pas.

— Je suis plus fort que lui, répliqua-t-il, la colère flamboyant dans ses yeux d’émeraude.

— C’est notre père, Lúka ! C’est notre père !

— Ce n’est pas notre père ! Plus maintenant !

Ses yeux se posèrent sur le bracelet qui entourait son poignet. Line caressa sa joue et le força à relever la tête.

— Ne te laisse pas envahir par la haine…

— Tu ne le hais pas, toi ?

Line détourna les yeux.

— Je ne sais pas, souffla-t-elle. Je ne sais plus… Il a changé.

Il l’attira contre lui. Elle se laissa aller, la tête au creux de son épaule, les yeux levés vers le plafond grisâtre.

— J’aimerais tant savoir comment c’est, dehors… Tu m’as montré des images, mais ce n’est pas la même chose. Je me demande quelle sensation ça fait de ne plus avoir de plafond au-dessus de soi, de ne plus avoir de murs tout autour…

— Je t’y emmènerai, promit Lúka. Un jour, tu verras le ciel.

— Il ne me laissera jamais sortir.

— Il n’aura pas besoin de le savoir.

— Ce n’est pas comme si on pouvait le lui cacher, à présent.

Line posa la main sur son poignet gauche et sentit sous ses doigts l’alliage tiède. Elle frissonna. Lúka la serra contre lui.

— Je trouverai un moyen.

— J’admire ton optimisme, répliqua la jeune femme, cynique.

Lúka ne s’offusqua pas. Il savait qu’elle lui faisait confiance. Il glissa ses doigts dans les siens et se pencha pour embrasser son front. Elle frémit, les yeux fermés, et se redressa à demi pour lui faire face.

— Comment va ta lèvre ?

— Mieux. Même si ça brûle encore un peu, je n’ai plus mal.

Elle eut un sourire ; un peu crispé, un peu forcé, mais un sourire quand même. Et puis, il fallait l’excuser, ce n’était pas si facile de sourire avec une entaille à la lèvre et un père qui l’avait battue. Lúka caressa sa joue, laissant glisser ses doigts sur sa peau douce. Line était si belle…

— Lúka, ne me regarde pas comme ça, je t’en prie, murmura-t-elle.

Lentement, il approcha son visage du sien. Elle pouvait sentir son souffle sur sa peau, et ferma les yeux, troublée. Ses lèvres s’entrouvrirent au contact des siennes, presque malgré elle. Le baiser était doux – malgré la douleur qui se réveilla aussitôt – et c’était loin d’être le premier.

— Tu sais qu’il ne faut pas, insista-t-elle sans beaucoup de conviction. Père nous tuera s’il découvre que nous continuons…

Lúka plongea ses yeux dans les siens.

— Père se fiche bien de ce que nous faisons. Il y a longtemps qu’il le sait. Tout ce qu’il voulait, c’était une excuse. Ce qu’il a fait, il avait prévu de le faire depuis des années, crois-moi. Il cherche à nous blesser, à nous ôter l’amour que nous avons l’un pour l’autre, pour pouvoir mieux nous contrôler.

— Pourtant il a raison, c’est mal ce que nous faisons ! Nous sommes frère et sœur !

Lúka soupira et détourna le regard.

— Que pouvait-il se passer d’autre, hein ? En nous enfermant ici avec lui, il savait que cela se produirait ! Il l’a encouragé ! Pourquoi crois-tu qu’il nous ait donné des chambres communicantes ? Il n’a jamais fait quoi que ce soit pour l’empêcher ! Il nous comparait à Adam et Ève, il nous disait que nous étions complémentaires, comme le Yin et le Yang…

— Je ne sais pas… Je ne sais pas, répéta Line, la voix légèrement tremblante.

— Moi je le sais.

Il releva le menton qu’elle avait baissé, la forçant à le regarder. Elle cligna plusieurs fois des paupières pour chasser les larmes qui menaçaient de couler.

— Je t’aime, Tia…

Une larme s’échappa et roula sur sa joue. Elle l’essuya, les yeux baissés.

— Arrête, Lúka. Ne m’appelle pas comme ça… Maintenant, je suis Line. Il en a voulu ainsi. Tia est morte il y a longtemps.

— Pas pour moi. Tu seras toujours ma petite Tia.

Sa sœur enfouit son visage dans son cou, des larmes coulant sur ses joues, les épaules secouées de sanglots.

— Je t’en prie, ma chérie. Ne le laisse pas gagner.

 

Line se réveilla, la gorge sèche. Elle essaya d’ignorer la soif, mais le sommeil l’avait quittée ; elle savait qu’elle ne pourrait pas se rendormir. Lúka dormait à poings fermés, le visage calme et détendu. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne l’avait pas vu si serein. Elle sourit et ébouriffa ses boucles noires avec tendresse. La culpabilité tenta de s’immiscer dans son esprit, cependant elle la combattit férocement. Elle aimait Lúka. Cela ne servait à rien de se voiler la face. Et il l’aimait aussi. Alors où était le mal ? Parce que la société avait décidé qu’une telle relation était taboue, ils devraient souffrir en silence ?

Je me fiche de ce que pensent les autres. Ils ne nous connaissent pas. Ils ne connaissent rien de nous. Ils n’ont pas vécu ce que nous avons vécu. Nous n’avons de comptes à rendre à personne, pensa-t-elle.

C’était ce que Lúka lui répétait depuis des mois. Il le croyait. Il n’avait aucun doute là-dessus. Pourquoi ne pouvait-elle pas être comme lui ? Être forte ?

La jeune femme repoussa le bras de son frère en veillant à ne pas l’éveiller. Puis elle se redressa sans bruit et se laissa glisser hors du lit. La salle de bain n’était pas loin, elle parcourut les quelques mètres sur la pointe des pieds, ses longs cheveux blancs cascadant le long de son dos. Elle referma la porte derrière elle et poussa un soupir à la vue de son reflet dans le miroir. Ses doigts effleurèrent le bleu, et elle grimaça. Ses lèvres n’avaient guère meilleure mine que quelques heures auparavant.

Elle s’empara de la brosse puis démêla ses cheveux avec colère, arrachant les nœuds. Il l’avait frappée… Elle ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Ne le laisse pas gagner…

Elle reposa enfin la brosse et ramassa la serviette de bain qui gisait sur le sol. Si son père savait qu’elle avait emmené les deux petites filles dans sa salle de bain privée plutôt que dans la salle réservée aux captives, sa punition serait terrible. Et Lúka serait furieux.

Line s’assit sur le rebord de la baignoire, le visage dans ses mains, la serviette de bain sur les genoux. Lyen et Nato avaient été séparées, son père lui avait interdit de les voir. Le connaissant, elle conservait l’espoir que sa décision ne serait pas définitive, toutefois ce n’était pas le moment de tenter de l’amadouer. Lúka ne comprenait pas pourquoi elle prenait autant à cœur le sort des deux petites rouquines. Elle devait avouer qu’elle-même ne le savait pas vraiment non plus. C’était peut-être à cause du bracelet. C’était peut-être pour défier son père. C’était peut-être parce que jamais encore elle n’avait vu d’enfants dans le Laboratoire…

Elle soupira. Cela ne servait à rien de ressasser tout ça. Mais la voix de Nato résonnait encore dans son esprit. Line, aide-moi ! Et elle n’avait rien fait…

Elle releva la tête et se redressa. Elle ne devait pas se laisser abattre. Elle trouverait un moyen de combattre son père. Tout cela avait assez duré.

Forte de ses nouvelles résolutions, elle se releva et défroissa la serviette de bain. Quelque chose en tomba. Elle se baissa : c’était la barrette de perles de Lyen. La fillette l’avait oubliée là, ou peut-être l’avait-elle laissée délibérément, imaginant avec lucidité que sa vie d’avant ne lui serait jamais rendue, qu’il ne servirait à rien de s’accrocher au passé. Line glissa contre le carrelage du mur jusqu’au sol et se mit à pleurer, la barrette au creux de sa main.

 

***

 

16-03-2340, Alia

 

Ruan avait quitté la pièce et Lúka attendait son signal, assis sur le rebord du lit, les yeux fixés sur son bracelet. L’homme lui avait posé de nombreuses questions, et cela avait réveillé de mauvais souvenirs. D’un geste qu’il avait répété des centaines, des milliers de fois, il passa un doigt sur le cercle noir et sentit les fines entailles creusées dans la surface mate. Il ne savait que trop ce qu’elles signifiaient : leur identité, leur numéro. Cela lui avait toujours évoqué les plaques qu’on accrochait au cou des chiens au cas où ils se perdraient. Ce qui ne risquait pas d’arriver à Line ou à lui : ils étaient surveillés constamment.

Il se souvenait très bien du jour où leur père leur avait mis les bracelets, du jour où il les avait humiliés. Sa sœur n’avait plus été la même, depuis.

Il était temps de prendre une décision. Il lui avait fait une promesse, des années auparavant. Le moment était venu de la tenir.

Partagez !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>