Chapitre VI

— Bonjour Ludméa ! Vous avez bien dormi ?

La jeune femme bondit sur ses pieds pour se jeter sur Ruan Paso, qui venait d’entrer dans la pièce. Ses yeux étaient rougis et gonflés.

— Menteur ! Salaud ! Ils sont morts ! Ils sont morts, et vous ne m’avez rien dit !

Il eut un mouvement de recul et buta contre la porte qui s’était refermée derrière lui. Ludméa se planta devant lui. Déconcerté, il perdit toute contenance.

— Qu’est-ce que…

— Tom et Franz ! L’hélicoptère s’est écrasé ! Vous pensiez que je ne le saurais pas, c’est ça ? Qu’est-ce que vous imaginiez ?! Vous m’avez menti !

Ruan tenta de la prendre par les épaules pour la réconforter, mais elle le repoussa. Il réalisa que son geste n’avait pas été très approprié dans ces circonstances.

— Je vous faisais confiance ! Vous m’aviez dit qu’ils allaient bien, je vous ai cru !

Sa voix se brisa, elle se mit à pleurer. Ruan l’attira contre lui. Cette fois, elle n’opposa pas de résistance. Elle enfouit son visage au creux de son épaule, et il sentit ses larmes couler dans son cou. Il caressa les fins cheveux blonds ; ce geste fit naître en lui un flot de souvenirs, pas tous très agréables. Il les remisa au plus profond de son esprit.

— Ludméa, je suis désolé, j’aurais dû vous le dire. Je ne savais pas comment vous l’annoncer et…

— Vous n’aviez qu’à me dire la vérité ! L’hélicoptère s’est écrasé, ils sont morts… Qu’est-ce que vous comptiez inventer, hein ?

— Rien, bien sûr ! Mais je voulais d’abord que vous vous reposiez, que vous puissiez profiter d’une pleine nuit de sommeil…

— C’est évident ! Bien entendu, cela n’a rien à voir avec le fait que vous n’aviez pas le courage de me l’apprendre, n’est-ce pas ?

Ruan ne répondit rien. Elle avait raison, c’était par lâcheté qu’il ne lui avait rien dit. Et aussi… aussi parce qu’il voulait profiter encore un peu de son sourire.

— Ma sœur m’a dit ce qui s’était passé. Elle croyait que j’étais morte !

Elle le regarda droit dans les yeux, les lèvres tremblantes, les joues mouillées de larmes.

— Je suis navré, j’aurais dû vous le dire plus tôt. Je pensais bien faire, je…

Il se mordit la lèvre, désolé. C’était fini, elle ne lui ferait plus jamais confiance. Il se maudit de n’avoir pas su mieux gérer les choses. La ligne téléphonique de sa chambre était surveillée, il aurait dû se renseigner : elle lui avait dit qu’elle voulait appeler sa sœur, il existait une grande probabilité pour que celle-ci ait appris la mort des employés ECO. Après tout, les médias s’en étaient déjà mêlés. S’il avait su que les nouvelles circuleraient si vite, il aurait pris Ludméa à part pour préparer le terrain et la ménager. Après quelques secondes à peser le pour et le contre, il choisit de se taire : le silence valait mieux que des excuses creuses qui ne changeraient rien à la situation. Elle étouffa un hoquet et il l’attira à nouveau contre lui. Ses pleurs se calmèrent petit à petit. Après le déni et la colère, elle commençait à accepter la mort de ses collègues.

— Ce n’est pas votre faute, de toute manière, reconnut-elle en se dégageant de son étreinte. Je n’aurais pas dû vous insulter comme je l’ai fait, même si vous n’auriez jamais dû me mentir. Vous n’aviez pas le droit de me cacher la vérité ainsi. J’imagine que vous avez cru bien faire en évitant d’ajouter cette nouvelle au stress de l’annonce du virus et de la quarantaine. Vos mensonges partaient sûrement d’une bonne intention. J’espère que vous ne m’en voulez pas de m’être emportée contre vous et de vous avoir insulté.

— Non, bien sûr que non. Est-ce que vous souhaitez que je vous laisse un moment seule ? Je peux revenir vous prendre plus tard. À moins que vous ne préfériez rester là…

— Non, c’est bon. Mais je n’ai pas encore mangé, fit-elle avec un geste en direction du plateau-repas qui gisait sur la table de chevet, toujours intact. Je n’avais pas trop la tête à ça.

— Très bien, je repasserai dans une heure.

— Oh, je n’ai pas besoin d’aussi longtemps. Vous pouvez rester, si vous voulez.

— Je ne veux pas vous déranger.

— Monsieur Paso… Ruan, je vous en prie. Je crois que j’ai besoin d’un peu de compagnie pour me changer les idées. Si je reste seule, je sais que je vais broyer du noir…

Elle lui adressa un pauvre sourire et une larme coula sur sa joue.

— Je reste avec plaisir.

— J’ai mouillé votre chemise, je suis désolée.

Il passa la main sur son col humide, puis fronça les sourcils.

— Oui, c’est dramatique. Je vous en veux beaucoup, maintenant je risque d’attraper froid…

Elle étouffa un petit rire ; il replaça une mèche blonde derrière son oreille. Ses doigts effleurèrent sa peau. Elle se crispa un peu, il laissa retomber sa main. Ludméa s’assit sur le bord du matelas en fuyant son regard. Une demi-douzaine de mouchoirs usagés traînaient sur le lit défait. Elle en tira un neuf de la boîte posée sur la table de chevet, avant de se moucher bruyamment. Ruan, un peu honteux de s’être laissé aller à tant de familiarité, tira la chaise pour lui faire face. La gêne qui s’était installée entre eux était évidente.

Le petit déjeuner n’avait rien d’appétissant, cependant la jeune femme savait qu’elle ne pouvait se permettre de manquer un repas. Elle repoussa pourtant le plateau après la première bouchée. Une boule douloureuse s’était nichée dans sa gorge ; elle n’avait vraiment pas le cœur à avaler quoi que ce soit.

— C’est trop mauvais ? Je peux vous faire apporter quelque chose d’autre, si vous voulez.

— Non, c’est juste que je n’ai pas très faim…

— Il faut manger, Ludméa. Les médecins vont devoir vous faire des prises de sang chaque jour, cela va vous affaiblir. Ce petit déjeuner n’a rien d’excellent, mais il a été conçu pour vous permettre de régénérer votre sang le plus vite possible et pour éviter les carences. Vous devez reprendre des forces.

— Je sais, soupira-t-elle avec un regard morne pour son plateau.

Elle recommença à manger, se forçant à tout finir. La nourriture lui restait sur l’estomac, et elle avait la désagréable impression qu’elle ne tarderait pas à avoir des nausées. Le regard de Ruan sur elle n’arrangeait rien ; elle se sentait ridicule. Elle regretta de lui avoir proposé de rester.

— Vous êtes très pâle. Vous allez bien ?

— Pas tellement…

Ludméa se leva d’un bond pour se précipiter dans la salle de bains en claquant la porte derrière elle. Elle revint quelques minutes plus tard, la mine défaite.

— Ça va mieux ?

Elle haussa les épaules.

— Disons qu’il y a eu des jours meilleurs, lâcha-t-elle, les yeux baissés.

— Vous voulez vous reposer ? Quelqu’un d’autre peut s’occuper des enfants, vous savez.

— Non, c’est bon, je vous accompagne.

— Si vous vous sentez mal, n’hésitez pas à le dire, on vous raccompagnera à votre chambre.

Ludméa acquiesça avec un sourire. Elle n’était pas au mieux de sa forme, mais la dernière chose dont elle avait besoin était de rester seule toute la journée dans cette chambre stérile.

— Ne vous inquiétez pas, Ruan. Je suis une grande fille, je saurai me débrouiller.

 

En pleine lumière, Ludméa put se rendre compte que les deux nourrissons n’étaient pas aussi banals que ce qu’elle avait décrété la veille. C’était leur peau, surtout, qui les marginalisait. Comme Ruan Paso l’avait dit, les cheveux de la fillette étaient blancs ; en effet, maintenant qu’elle les voyait à la lumière des néons, Ludméa doutait qu’ils deviennent un jour de la même couleur que les siens. Certains enfants naissaient parfois avec une peau pâle et des cheveux très clairs, voire blancs. Ils souffraient de problèmes de vue et de peau, ne supportaient pas l’exposition au soleil. Ludméa espérait que ce ne serait pas le cas de cette petite fille. Les yeux du garçon étaient déjà très foncés, à tel point que l’on avait du mal à différencier la pupille de l’iris. Le plus étonnant restait que ces deux bébés n’avaient en commun que la pâleur de leur peau. Ils se ressemblaient peu ; si quelqu’un avait dit à Ludméa qu’ils venaient de deux mères différentes, elle l’aurait cru sans se poser la moindre question.

Lorsque Ruan l’avait accompagnée jusqu’à la pièce transformée en nursery, elle avait dû supporter à nouveau une dispute assez semblable à celle qu’il avait eue la veille avec Carlson. Cette fois-ci, elle n’avait rien dit. Après l’annonce de la mort de Tom et Franz, ces petits incidents lui paraissaient futiles, dépourvus du moindre intérêt. Elle avait simplement fermé son esprit à leurs voix en attendant que Ruan ait fini d’humilier son collègue, et que ce dernier ait quitté la pièce.

Il lui avait alors donné les instructions pour qu’elle puisse s’occuper des deux bébés, avant de la laisser seule pour vaquer à ses immanquables tâches administratives.

Ludméa s’était demandé comment il allait faire, étant donné qu’il était à présent considéré comme contaminé et n’avait pas le droit de sortir de la zone d’isolement.

Le médecin en charge des nourrissons qui était revenu peu après le départ de Ruan ne l’avait pas quittée des yeux depuis. Il surveillait ses moindres mouvements, sans doute à l’affût d’un geste maladroit qui lui permettrait de la renvoyer. Mais Ludméa avait l’habitude de s’occuper de bébés. Elle avait effectué plusieurs stages en crèche avant sa Désignation : elle savait très bien ce qu’elle avait à faire. Toutes les heures de baby-sitting pour ses petits cousins lui avaient donné une grande expérience des enfants en bas âge, elle ne craignait pas son regard.

Ces deux bébés étaient singulièrement calmes. Ils avaient bu le biberon qu’elle avait préparé pour eux, puis s’étaient rendormis. À vrai dire, Ludméa se sentait un peu inutile : elle aurait préféré qu’ils pleurent, qu’ils refusent de s’endormir, cela lui aurait donné une raison de ne plus penser à Tom et Franz. Au lieu de quoi elle ressassait sans cesse les mots de sa sœur : « Ils ont dit qu’il y avait eu un problème technique, que l’hélicoptère avait dû être endommagé par la tempête… » Sauf que la tempête s’était déjà calmée lorsque l’hélicoptère avait décollé des DMRS… Svetlana avait dit que l’accident s’était produit au-dessus de la forêt. Les instruments de pilotage avaient peut-être été brouillés par ce fort champ électrique d’origine inconnue ? Pourquoi ses collègues avaient-ils été renvoyés chez eux ? Eux aussi avaient touché la femme ! Et surtout, qui était la troisième personne dans l’hélicoptère ?

Plus elle pensait à ce qui s’était passé, plus elle trouvait cela incohérent. Trop de questions restaient sans réponse. Quelque chose de très suspect se tramait aux DMRS.

 

— Il va falloir que l’on parle sérieusement, Lúka, commença Ruan en fermant la porte derrière lui.

Lúka s’assit sur le lit et commença à ôter son masque de protection. Il arrêta son geste :

— Tu as fait le nécessaire pour les caméras de surveillance ?

— Tu me prends pour un imbécile ? Bien sûr que j’ai fait le nécessaire.

Lúka posa le masque sur le lit puis remit de l’ordre dans ses boucles noires. Il lui adressa un sourire carnassier.

— Tu me plais, Ruan. Je savais que tu ne me décevrais pas. Ton père, déjà, nous avait donné entière satisfaction.

— Mon père était un lâche.

— Il avait quelques faiblesses, il est vrai. Dont une particulièrement jolie, avec de beaux cheveux blonds et des yeux, ah, des yeux aussi bleus qu’un ciel d’été !

— Je ne suis pas sûr d’apprécier que tu parles de ma mère en des termes si élogieux, répliqua Ruan, les sourcils froncés, le visage dur.

— Cette Ève Paso, quelle femme ! Dommage qu’elle n’ait eu que si peu de vertu…

Ruan ne répondit rien, cependant sa mâchoire se crispa de colère.

— Bref, nous ne sommes pas là pour parler de ta mère et de ses nombreux amants, même si le sujet est vaste. Je vois que tu ne portes plus ta combinaison. Je ne sais pas ce que cela signifie, mais ce n’est pas plus mal. Comment va notre cher petit spécimen ?

— Les anticoagulants font leur effet. Hier, elle était paniquée, aujourd’hui, elle passe son temps à dormir et pleurer. Elle réclame ses enfants.

— Évidemment. Tu lui as transmis mon petit cadeau ?

— Oui, elle n’a pas semblé l’apprécier beaucoup. Je crois qu’il en reste quelques morceaux sur sa table de chevet.

— Excellent.

Il lui adressa son plus beau sourire, celui qui selon Ruan le faisait ressembler à un psychopathe.

— Il faut qu’on parle des enfants, lui rappela le scientifique.

— Sans blague… Ils vont bien ?

— Oui. Ludméa s’occupe d’eux, elle fait ça bien.

Le prénom s’était glissé presque malgré lui dans la conversation ; il se sentit un peu stupide. Lúka se fichait pas mal d’elle, il ne savait même pas qui elle était.

— Ludméa Eisl ? demanda pourtant l’homme. Une grande blonde, très souriante ?

Ruan regarda Lúka d’un air bête. Comment connaissait-il la jeune femme ? Il résista à l’envie de le questionner.

— Souriante, je ne dirais pas, marmonna-t-il, peu désireux de lui dévoiler son trouble.

— Tu dois mal t’y prendre… Vous avez déjà remarqué le vingt-quatrième chromosome ?

— Pardon ?

— Ruan… Ruan… soupira-t-il en secouant la tête. Suis un peu, je n’ai pas toute la journée ! C’est incroyable à quel point tu peux être distrait ! Tu ne fais pas honneur à ta famille. Quand je pense que ton grand-père a quitté Toria et tous ses privilèges pour venir s’installer dans ce trou à rats, ça me dépasse !

— Pourrais-tu s’il te plaît essayer de suivre le fil de la conversation et ne pas changer de sujet toutes les deux phrases ?

— Certes. Le vingt-quatrième chromosome ?

— Nous n’avons pas encore eu le temps de faire un caryotype.

— Pff… J’imagine que vous en êtes encore aux méthodes archaïques : colchicine, ciseaux, colle…

— On fera un caryotype, coupa Ruan. Avec nos méthodes archaïques.

— Ce n’est pas la peine de te vexer ! Le groupe sanguin est différent, aussi. J’espère que tu as au moins remarqué ça.

Ruan ne se donna même pas la peine de répondre.

— La fillette, c’est de l’albinisme ?

— Non, c’est une lubie de mon père. Il a toujours aimé les contrastes. Fille et garçon, blanc et noir, Yin et Yang…

— Yin et quoi ?

— Un truc chinois. Epsilonien, si ça te parle plus. C’est sans importance. Les tatouages, tu les as vus ? Si ce n’est pas le cas, tu es pardonné, ajouta-t-il avant que Ruan ait le temps d’ouvrir la bouche. Ils sont assez difficiles à remarquer. Il faut dire que la marque n’est pas encore très foncée, à leur âge. Et sous les cheveux, qui penserait à regarder ?

— Un… tatouage ? s’exclama Ruan, très surpris.

Seuls les prisonniers et le bétail étaient tatoués.

— Disons qu’il s’agit plutôt d’un numéro de série, précisa Lúka.

— Et le tien, c’est quel numéro ?

Lúka lui jeta un regard mauvais ; l’espace d’un instant, Ruan pensa qu’il allait lui sauter à la gorge. Il éluda cependant la question avec un petit geste impatient de la main.

— Ne nous écartons pas du sujet, je te prie. Tu verras que ces enfants ne sont pas comme les autres.

— Comment ça, pas comme les autres ?

— Dis-moi, tu penses vraiment que je vais te mâcher le travail comme ça ? Ce n’est plus drôle, après ! Pas de suspens, pas de surprise… Non, si je te dis tout, ça n’aura plus aucun intérêt.

— Non mais tu joues à quoi, là ?! Tu n’as pas un peu l’impression de me faire perdre mon temps ?

— Pas du tout. Je trouve que nous avons des conversations très intéressantes.

— Ah oui ? Eh bien tu dois sacrément t’ennuyer, avec ton père.

— Ne joue pas à ce petit jeu-là avec moi, répliqua Lúka, sans perdre son air jovial. Tu pourrais t’en mordre les doigts plus tard.

— La femme, on en fait quoi ?

Il s’était calmé, et même la menace de Lúka ne l’impressionnait pas. Il ne le craignait pas. L’homme avait besoin de lui ; lui causer du tort ou même l’éliminer ne risquaient pas d’arranger beaucoup ses plans. Ruan savait qu’il ne lui ferait rien, quoi qu’il dise.

— Vous pouvez la garder, pour ce que cela m’importe. Elle mourra dans quelques jours. Une petite semaine tout au plus, si vous dépassez mes espérances en matière d’efficacité.

— Et si on la sauve ?

— Nous avons déjà eu cette discussion. Amusez-vous avec elle, faites ce que vous voulez. Elle ne survivra pas, heureusement pour elle.

— Comment cela ?

— Tu crois que c’est marrant d’être le jouet de scientifiques en mal d’expériences ? De passer sa vie dans une cellule pas plus grande que cette pièce ? De devoir subir toutes sortes d’analyses, chaque jour ? Je peux te dire une chose : quand ta vie ressemble à ça, tu n’as pas envie qu’elle dure trop longtemps.

Ruan fut étonné par la rancœur et la détresse qu’il lut sur le visage de Lúka. Il se rendit compte qu’il ne connaissait pas grand-chose de l’homme qui lui faisait face.

— Tu n’as pas peur qu’elle parle ? Qu’elle nous dise des choses que tu ne voudrais pas qu’on sache ? insinua-t-il.

— Elle ? Elle parle le français et l’eavenien, la langue de son peuple. Oh, elle connaît aussi quelques mots de russe, mais rien qui puisse t’être d’une quelconque utilité.

Les langues dont Lúka faisait mention lui étaient inconnues, néanmoins cela n’avait pas d’importance. La finalité était claire : ils ne pourraient pas communiquer avec Eli. Et elle ne pourrait pas apprendre leur langue. Pas en quelques jours.

— Hier, tu m’as parlé du virus et de sa forme sévère, rappela Ruan.

— C’était seulement hier ? Je suppose que oui, si tu le dis… Le virus ? Tu t’intéresses au virus, maintenant ?

— Bien sûr que non. C’est d’ailleurs pour ça que je t’ai demandé de me l’amener, rétorqua-t-il avec sarcasme.

— C’est Daniel qui l’a réclamé, pas toi.

— Peu importe. Oui, je m’intéresse à ce virus. Nous sommes en temps de guerre.

— Foutaises ! Vous l’avez perdue, la guerre !

— Justement, appuya Ruan. Justement…

— Tu sais quoi ? commença Lúka. Tu me fais de plus en plus penser à ton père. Je trouve cela plutôt inquiétant, ajouta-t-il après quelques secondes.

Il s’allongea sur le lit et s’étira en étouffant un bâillement.

— Je m’ennuie, Ruan. Tu n’es pas une personne très intéressante, en fin de compte.

Ses lèvres s’étirèrent en un sourire railleur et il lui fit un clin d’œil. Mais Ruan avait cessé de prêter attention à son petit manège dès l’instant où il l‘avait vu. Pendant une seconde à peine, la manche de sa chemise s’était relevée, et avait laissé entrevoir son bracelet. Noir, épais, circulaire.

Le même que celui d’Eli.

 

Ludméa s’ennuyait. Elle avait nourri puis langé les bébés – sous la supervision des médecins en combinaison qui se relayaient auprès des enfants et qui s’étaient résignés à lui adresser la parole –, elle avait mangé la moitié du plateau-repas qu’on lui avait apporté, elle avait fait plusieurs fois le tour de la pièce, pour finalement se rasseoir sur la chaise près des deux petits lits et observer les bébés endormis, et elle s’ennuyait. Elle trouvait les deux nourrissons presque trop calmes, toutefois, après un accouchement, les bébés étaient souvent épuisés.

Les yeux perdus dans le vague, elle pensait à Ruan Paso. Au fond, il n’était pas si désagréable, cet homme. Oh, bien sûr, il semblait mettre un point d’honneur à se disputer avec ses collègues dès qu’elle se trouvait à portée de voix, mais les hommes avaient souvent ce genre de comportement. Montrer qui est le plus fort, écraser les adversaires potentiels, mettre en avant tous leurs atouts, prouver qu’ils sont les meilleurs, les plus beaux, les plus intéressants… Au bout d’un moment, cela devenait pénible. Pour Ludméa, le moment en question était passé depuis longtemps.

Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de le trouver séduisant, tout comme elle ne pouvait empêcher son cœur de battre un peu plus vite lorsqu’il la touchait, l’effleurait. Malheureusement, si elle avait un jour eu une quelconque chance de l’intéresser, celle-ci avait été balayée lorsqu’elle l’avait invité à rester pour le petit déjeuner, et qu’elle avait été rendre son repas dans la pièce voisine. De toute manière, elle le connaissait à peine, et ne comprenait pas pourquoi elle avait nourri de telles pensées envers lui. Car, bien entendu, Ruan Paso ne l’intéressait pas. Il était sûrement niveau un. Un niveau un ne regardait même pas les filles dans son genre. À son âge, il était sans doute déjà uni. Un bel homme comme lui avec une position hiérarchique aussi importante ne restait jamais célibataire.

Elle ferma les yeux, se rappela la façon dont il avait remis une mèche de cheveux derrière son oreille, le matin même. Son visage, son sourire…

Elle se reprocha d’avoir de pareilles pensées ; qui plus est, si tôt après la mort de Tom et Franz. Toutefois c’était la seule façon qu’elle avait trouvée d’occuper son esprit suffisamment pour ne plus revoir les visages souriants de ses deux collègues.

Franz avait deux enfants : Lydia, huit ans, et Jonas, qui venait tout juste d’en avoir quatre. Il lui avait montré les photos de l’anniversaire, à peine une semaine plus tôt…

Ludméa n’avait que douze ans lorsqu’on avait diagnostiqué chez son père une tumeur au cerveau inopérable. Les médecins avaient dit qu’ils ne pouvaient plus rien, et lui avaient proposé un traitement qui rallongerait sa vie de quelques mois. Il avait refusé, puis s’était éteint trois mois après la Désignation de Ludméa. Il avait préféré passer le temps qu’il lui restait avec sa famille plutôt que dans une chambre stérile du Centre médical. Peu avant de mourir, il lui avait dit qu’il ne partait pas malheureux : il avait assisté à sa Désignation, et l’avait vue, toute frêle dans son habit de Désignée, la tête haute, le visage empreint de détermination. Pour un homme, lui avait-il confié, la Désignation de ses enfants était un jour presque aussi important que celui de leur union. Il avait assisté à l’union de Svetlana et à la Désignation de Ludméa, il pouvait mourir sans regret.

Franz ne verrait jamais celles de Lydia et Jonas. La jeune femme ne parvenait même pas à imaginer toute la détresse et le désespoir qui avaient dû emplir le cœur de Sue-Ann lorsque les militaires étaient venus lui annoncer la mort de son mari. Elle avait su que son père allait mourir, elle s’y était préparée. On ne se prépare pas à un accident tragique.

Elle était moins proche de Tom, mais savait qu’il avait une fille. Un jour, il lui avait dit qu’elle avait presque son âge, qu’elle lui faisait penser à elle, parfois. Elle aussi pleurait la mort de son père, à présent…

Ludméa essuya discrètement les larmes qui avaient coulé sur ses joues. Le destin avait voulu qu’elle ne soit pas dans l’hélicoptère avec eux. Elle ne savait pas qui avait pris la décision de la faire rester aux DMRS, cependant elle lui devait la vie.

 

***

 

14-04-2066, Terre

 

Assis sur le sol, Lúka s’était adossé contre le montant du lit. Il passait et repassait ses doigts dans les longs poils du tapis turquoise que Line avait insisté pour placer là et qui choquait un peu dans cette pièce sombre. Sa sœur abandonna son magazine pour venir s’installer près de lui. Elle attrapa sa main, la serra dans la sienne.

— Parle-moi un peu d’Alia.

— Pourquoi ? Père ne te laissera jamais y aller.

— Même. J’ai envie de savoir. J’en ai assez de rester ici toute la journée, sans jamais rien voir d’autre que ces affreuses pièces si glauques. C’est très différent d’ici ?

— Pas tellement. Leur soleil est un peu plus lumineux que le nôtre, mais rien de très gênant. Après, c’est comme sur la Terre : plusieurs continents, des climats très variés. Lambda est un endroit plutôt tempéré, Alpha ressemble davantage à la France.

— Ces noms… Tu crois qu’ils ont fait un brainstorming pour trouver ça ?

— Et encore, tu ne sais pas tout : les villes ont le nom du pays, suivi d’un numéro attribué selon la date de création. Remarque, l’avantage, c’est que les gamins ont moins à apprendre pendant les cours de géographie.

— Tout de même, c’est dommage, ils auraient pu avoir un peu plus d’imagination. Je ne sais pas, des noms de personnages historiques ?

— Ils ont voulu éviter le plus possible toute référence à la Terre, ça aurait pu créer des frictions.

— Parce que l’alphabet grec, ça n’a pas causé de friction ? J’espère que ceux qui ont décidé de ces noms ont été ensuite euthanasiés à coups de cuillère à soupe.

Ils échangèrent un regard, puis éclatèrent de rire. Lúka attira Line contre lui et déposa un baiser tendre sur son front.

— Je crois que le scientifique qui a découvert Alia était grec, les noms ont sans doute été choisis en son honneur.

— Tu ne voudrais pas ramener des photos ?

— Tu sais bien que je ne peux pas…

Elle soupira, déçue. Il pressa ses doigts dans les siens et lui adressa un regard triste. Lui aussi aurait aimé qu’elle puisse l’accompagner et voir Alia de ses propres yeux.

— Il y a trois lunes, reprit-il. Hypnos, Nyx et Morpheus. Toutes plus petites que la nôtre. En revanche elles sont beaucoup plus près, donc on les voit bien. Elles sont rarement visibles les trois en même temps, mais cela arrive parfois.

— Ça doit être magnifique…

— Sans doute, je n’ai pas encore eu l’occasion de voir ça. Par contre, je te laisse imaginer le bordel que c’est pour prédire les marées…

— Et les gens ?

— Ce sont les descendants des terriens, ils ressemblent donc… à des terriens.

— Oui, ça je le sais, mais comment ils vivent ? Est-ce qu’ils ont des coutumes particulières ?

— Il y a un système de classes, ils appellent ça les « niveaux ». En gros, il y a cinq niveaux, qui donnent droit à différents avantages.

— Et à quel niveau appartient Ruan ?

Lúka ôta sa main de celle de sa sœur. Il commençait à en avoir plus qu’assez d’entendre parler de cet homme. D’abord son père, et maintenant Line !

— Il est niveau un, évidemment.

— Pourquoi évidemment ?

— Il est directeur adjoint d’un organisme gouvernemental.

— Et les enfants ? Ils ont quel niveau ? Puisque ça dépend du poste que les gens occupent, comment font-ils ?

— Je ne suis pas sûr. Il me semble que les enfants n’appartiennent à aucun niveau avant leur Désignation. La Désignation, c’est une sorte de cérémonie où l’avenir d’un enfant est décidé, ajouta-t-il très vite alors que sa sœur ouvrait la bouche pour demander des précisions. Un genre de Conseil suit avec attention la scolarité des enfants, détermine leurs aptitudes, leurs passions, et leur propose une formation en adéquation avec tout cela.

— Et ils ont le droit de refuser ?

— Oui, bien entendu. Enfin, je crois. Tu sais, Line, tout cela, c’est un peu loin pour moi. Père m’en avait parlé vite fait il y a déjà un bon moment, et je dois t’avouer que ça ne m’intéressait pas du tout donc je n’y ai pas vraiment prêté attention.

Line reprit sa main dans la sienne. Elle l’ennuyait avec ses questions, mais il pouvait la comprendre : le Laboratoire était son seul univers, et lui était sa seule source d’informations sur le reste du monde.

— C’est aujourd’hui que tu y retournes ?

Il hocha la tête et se mit à tripoter le bas de son jean de sa main libre.

— Tu es nerveux.

— Non, pourquoi ? Tout se passera selon les plans, je n’ai aucune raison de stresser.

Elle tira doucement sur son bras ; il tourna son visage vers elle mais eut du mal à soutenir son regard. Il ne pouvait jamais rien lui cacher, elle le connaissait si bien !

— Je n’aime pas ce Ruan Paso, avoua-t-il après un silence qui s’éternisait. Il est arrogant, trop sûr de lui.

— Tu es comme ça toi aussi.

Lúka retira à nouveau sa main de celle de sa sœur avant de s’écarter un peu d’elle. Line soupira, voulut reprendre ses doigts, cependant il se releva d’un bond pour aller s’asseoir sur la chaise qui leur faisait face. Le petit bureau dans l’angle de la pièce était jonché de livres et de magazines. Il en saisit un, commença à le feuilleter. Sa sœur croisa ses bras sur sa poitrine, les sourcils froncés.

— Ne réagis pas comme un gosse. Faire la tête dans ton coin ne changera pas les choses et ne te rendra certainement pas plus mature à mes yeux.

— Je ne suis pas arrogant.

— Un peu, parfois. C’est toujours toi le plus fort, le plus intelligent, le meilleur…

— Ne dis pas de sottises, tu sais très bien que tu es la plus intelligente de nous deux. Je suis bon dans mon domaine, je ne vois pas pourquoi je devrais faire preuve de fausse modestie en prétendant le contraire.

— Oui, c’est bien ce que je dis. Et tu ne l’aimes pas parce qu’il est comme ça lui aussi.

Lúka ne lui avait pas parlé de l’intérêt subit de leur père pour Ruan Paso, des questions qu’il lui avait posées à son sujet. Dès qu’il avait remarqué que l’homme semblait se préoccuper davantage du scientifique alian que de lui, il avait pris ce dernier en grippe. Il était néanmoins conscient que sa réaction était indigne d’un adulte de vingt-sept ans et ne tenait pas à ce que Line lui en fasse la réflexion. Il garda le silence, à nouveau plongé dans son magazine.

— Je ne savais pas que tu t’intéressais tant à la mode féminine, railla sa sœur.

Il prit enfin conscience qu’il avait entre les mains un périodique sur les dernières tendances vestimentaires du printemps 2013 et balança celui-ci sur le bureau.

— Qu’est-ce que tu fais avec ces vieilleries, de toute façon ? critiqua-t-il.

— Ça traînait dans un coin à la bibliothèque. J’en ai ramené tout un stock.

Elle vint le rejoindre. Toujours un peu vexé par sa remarque, il fit pivoter la chaise et lui tourna le dos. Elle posa les mains sur le dossier pour le forcer à la regarder.

— Arrête de bouder, c’est stupide.

Il haussa les épaules. Line s’installa sur ses genoux puis passa les bras autour de son cou.

— Tu m’écrases !

— Tu parles…

Elle posa sa tête sur son épaule, la joue collée à la sienne. Il l’enlaça, la serrant contre lui. Ils restèrent de longues minutes ainsi, les yeux fermés, silencieux. Finalement, Line rompit le charme.

— Tu crois que Lyen va bien ? Et les bébés ?

Lúka poussa un soupir d’exaspération avant de relâcher son étreinte. Sa sœur, surprise, faillit glisser de ses genoux. Elle se rattrapa à son cou, puis remit les pieds à terre. Elle n’était clairement plus la bienvenue auprès de lui et alla prendre place sur le rebord du matelas.

— Je n’ai pas envie de parler d’elle, tu le sais.

— C’était une simple question.

— L.I. a été récupérée par Ruan Paso, les bébés sont vivants, c’est tout ce qui importe.

— Quand est-ce que tu iras la chercher ? Puisqu’elle a accouché, tu pourrais la ramener, non ?

— Je pourrais.

— Lúka… Qu’est-ce que tu me caches ?

— Rien du tout. Pour l’instant, ils veulent la garder là-bas encore quelque temps. Je n’ai pas de raison de leur refuser ça.

Line plissa les paupières et le dévisagea d’un regard suspicieux. Lúka dut résister à l’envie de baisser les yeux : au moindre indice de culpabilité de sa part, sa sœur saurait qu’il mentait. Il fit du mieux qu’il put pour conserver un air neutre.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— De quoi tu parles ?

— Ne me prends pas pour une idiote. Toute cette histoire avec Lyen ne tient pas debout. Déjà, il n’était pas nécessaire de l’emmener sur Alia, je ne sais pas comment Père a pu te donner son accord. Elle est importante pour ses projets, cela m’étonnerait qu’il se réjouisse qu’elle soit examinée et étudiée par toute une armée de scientifiques, qui pourraient la blesser. De plus, tu as fait exprès de la laisser s’enfuir. Je suis sûre que tu espérais qu’ils ne la retrouveraient pas. Qu’elle mourrait. Qu’est-ce que tu manigances ?

— Rien du tout, tu es paranoïaque.

— Dis-moi la vérité. Tu sais que je l’apprendrai tôt ou tard de toute manière. Autant que ce soit par toi. Je suis certaine que tu t’es encore mis dans le pétrin.

— Absolument pas.

— Viens près de moi.

C’était davantage un ordre qu’une demande. Lúka se crispa : il savait que Line était capable de lui soutirer la vérité et se doutait que sa réaction ne serait pas très bonne si elle apprenait qu’il avait inoculé à Lyen le virus qu’elle avait créé.

— Je suis très bien, ici.

— Viens là, je te dis.

Elle tapota le couvre-lit. Il ne fit pas un geste. Elle se leva, le rejoignit en quelques pas, prit ses mains dans les siennes. Il resta résolument assis sur sa chaise, qui roula sur la moquette brune lorsqu’elle le tira à lui. Les roues de métal buttèrent contre le tapis turquoise. Line eut beau redoubler d’efforts, elle ne parvint pas à leur faire passer cette barrière. Lúka n’avait pas bougé et résistait à la traction qu’elle exerçait sur ses bras sans difficulté.

— Viens, s’il te plaît…

Elle tira un coup sec, il céda. Emportée par son élan, elle partit en arrière et tomba à la renverse sur le lit. Lúka manqua de s’écraser sur elle et réussit à rouler sur le côté. Line se mit à rire. Au bout de quelques secondes, il l’imita. Elle tenait toujours une de ses mains dans la sienne. S’appuyant sur son bras libre, il la regarda avec un sourire.

— Que tu es bête, des fois…

— Et toi, tu es têtu comme une mule. Maintenant, raconte-moi tout.

— Pourquoi je ferais ça ?

— Tu sais très bien pourquoi.

Elle plongea ses yeux dans les siens et ses lèvres fines s’étirèrent en un ravissant sourire. Lúka se laissa retomber sur le matelas, le visage enfoui dans l’épais tissu du couvre-lit. Par-delà l’inévitable odeur de poussière, il perçut celle de sa sœur, qu’il connaissait si bien qu’il ne la remarquait pas la plupart du temps. Il lâcha sa main puis bascula sur le dos, les yeux au plafond.

— Tu es cruelle, Line. Tu n’as pas le droit de te servir de ça. Pas comme ça.

— Et qui en a décidé ainsi ?

Elle posa sa main sur son torse. Il pouvait sentir sa chaleur à travers son t-shirt et prit une profonde inspiration. Non, il ne céderait pas.

— Où est Père, de toute façon ?

Line retira sa main et s’écarta de lui. Mi-déçu mi-soulagé, Lúka s’assit sur le rebord du lit. Elle ne tarda pas à se coller contre son dos, ses bras autour de ses épaules.

— Qu’est-ce que tu lui as fait, Lúka ? murmura-t-elle.

Il se releva brusquement pour lui faire face, furieux contre elle. Il savait toutefois qu’elle ne lui laisserait pas de répit, pas tant qu’il ne lui aurait pas dit la vérité. À bout de nerfs, il éclata. Il se jeta sur elle, la plaquant contre le matelas.

— Je lui ai injecté ton virus, c’est ça que tu voulais que je te dise ? Tu es contente, maintenant ? Et je ne vais pas aller la chercher, je vais la laisser mourir là-bas, lui chuchota-t-il à l’oreille.

Elle le repoussa avec force et le dévisagea, les yeux remplis d’horreur.

— Tu n’as pas fait ça ! Comment as-tu… J’ai toujours su que tu la détestais, de là à…

— Moins fort. Il risque de nous entendre.

— Je m’en contrefous ! Qu’il nous entende ! Et c’est moi que tu traites de paranoïaque ? Il n’y a jamais eu de micros ici, Lúka !

— Tu n’en sais rien.

— Ce que tu as fait est tellement… C’est abominable. Si Père l’apprend, je ne veux pas imaginer ce qu’il te fera.

— Tu vas le lui dire ?

— Je… Je ne sais pas. Il faut que j’y réfléchisse.

— Ainsi, tu la préfères à moi ?

— Ne sois pas ridicule. Mais nous sommes en train de parler de meurtre avec préméditation ! Tu as encore le temps de réparer cette erreur, je te donnerai le sérum, et…

— Non. C’est hors de question.

— Père le saura.

— Eh bien il me punira, j’en assumerai les conséquences.

— C’est ce que tu crois ? Tu n’es pas tout seul ! Tu sais comment il est : c’est moi qui paierai pour toi. Et je ne vais certainement pas te couvrir, pas pour un acte aussi atroce.

— Tu es ma sœur !

— Et cette gamine ne t’a rien fait. Je ne resterai pas là les bras croisés à te regarder la tuer ! Sans compter que tu t’es servi de moi pour ça. Je suis sûre que c’est ce que tu avais derrière la tête depuis le début quand tu as convaincu Père de me faire créer ce virus.

— C’était son idée.

— À d’autres. Comment oses-tu ? Je refuse d’être ta complice.

— Et tu vas faire quoi ? Je sais que tu ne diras rien à Père.

Line ne répondit pas. Les lèvres pincées, le visage rougi par la colère, elle se contenta de le fixer du regard, à la fois enragée et envahie par le désespoir de son impuissance.

— Tu es devenu comme lui, souffla-t-elle.

Lúka cilla : Line avait frappé là où cela faisait mal. Il secoua la tête, convaincu du bien-fondé de sa décision. Elle ne comprenait pas. Il aurait beau lui expliquer encore et encore, elle ne comprendrait jamais que cette fille était mauvaise, qu’il devait se débarrasser d’elle pendant qu’il en était encore temps.

 

16-03-2340, Alia

 

La jeune femme pleurait, le visage caché dans ses mains. Elle avait pleuré une partie de la nuit et avait fini par s’endormir, épuisée. Puis, elle s’était réveillée et avait pleuré à nouveau. Bientôt, elle n’aurait plus de larmes.

L’homme et la femme qui lui avaient parlé la veille n’étaient pas revenus. C’était mieux ainsi : elle avait l’air plutôt gentille, mais lui travaillait pour le Fils, elle en était certaine. Elle souhaitait de tout son cœur ne plus jamais le revoir, cependant il n’allait sans doute pas lui donner le choix.

Après leur départ, les individus en combinaison ne l’avaient pas rattachée ; elle leur en était reconnaissante. On lui avait apporté un repas, qu’elle n’avait pas touché. Cela ne ressemblait pas à ce qu’elle mangeait dans sa cellule, de plus, elle n’avait pas la moindre confiance en ces gens. De temps à autre, elle jetait un coup d’œil effrayé en direction de la porte, s’attendant à voir entrer le Fils et son horrible sourire.

Il l’avait toujours détestée. Depuis le premier jour, ce fameux jour où le Père l’avait humilié devant elle, il l’avait détestée. À l’époque, elle n’était encore qu’une petite fille, tremblant dans un coin de sa cage, pelotonnée contre sa grande sœur, ses doigts serrés dans les siens. On venait de les livrer, le Père n’avait pas eu le temps de les mettre dans leurs cellules respectives. Ou peut-être tenait-il à ce qu’elles voient ce qu’il allait faire à son fils. Peut-être voulait-il lui apprendre l’humilité.

Nato l’avait prise dans ses bras, ses longs cheveux roux se mêlant aux siens. Je te protégerai, Lyen, lui avait-elle murmuré au creux de l’oreille, je te le promets.

La fillette qu’elle était alors l’avait crue. Nato était plus âgée, plus grande, plus forte. Elle les sortirait de là.

 

La pièce était encombrée d’objets qu’elle ne connaissait pas, qui lui étaient si étrangers qu’elle en venait même à se demander si tout cela n’était pas qu’un horrible cauchemar. Les mains de Nato dans les siennes et l’écorchure douloureuse sur son genou lui prouvaient que ce n’était malheureusement pas le cas ; cette réalité était pire que le pire des cauchemars.

Deux hommes se trouvaient dans la pièce avec elles. Ils criaient. Le plus jeune avait peur du plus vieux ; cette peur tenait de la panique, même elle était capable de le sentir. Nato comprenait sans doute ce qui se passait ; elle était plus âgée, son Don était plus développé. Elle se tourna à demi vers elle, les yeux remplis de questions. Nato se contenta de la serrer plus fort contre elle, le visage livide.

Lyen avait baissé la tête, mais sous le rideau roux de ses cheveux, elle observait les deux hommes, mi-effrayée, mi-fascinée. Ils n’étaient pas comme elle. Ils n’étaient pas comme son peuple. Leurs yeux avaient quelque chose d’étrange qu’elle ne parvenait pas à définir ; ils étaient trop loin. Leurs mains n’avaient que cinq doigts. Elle les fixa avec curiosité puis baissa les yeux sur les siennes, encore tachées de sang séché. Un des hommes cria plus fort ; elle sursauta, son cœur manquant un battement. Sa sœur caressa son esprit d’une pensée rassurante.

Le plus jeune des hommes s’était mis à pleurer et s’était laissé tomber à genoux devant l’autre. Il le suppliait. Lyen, ses grands yeux bleu gris écarquillés, la bouche entrouverte, ne pouvait détacher son regard de la scène qui se déroulait à quelques mètres d’elles. Elle sentit Nato se crisper ; une jeune fille se tenait à présent dans un coin de la pièce. Ses longs cheveux blancs tombaient sur son visage. Lyen n’avait jamais vu une femme aussi belle et avait envie de la toucher pour s’assurer qu’elle était réelle.

À présent, les deux hommes aussi l’avaient vue. Le plus jeune se releva et courut vers elle en criant des paroles qu’elle ne comprenait pas, mais dont le sens était presque palpable. Il ne voulait pas qu’elle reste. Il avait peur pour elle. Il lui demandait de fuir, l’implorait, même. L’autre homme riait. La jeune fille le repoussa puis s’avança vers le plus âgé.

Son père… Leur père à tous les deux.

Cette pensée venait de Nato ; Lyen serra les doigts de sa sœur dans les siens. Qu’allait-il se passer ?

L’homme, le père, parlait à sa fille. Il ne criait plus. La jeune fille hocha la tête lentement, avec résignation. Son frère intervint, se plaça entre eux. Elle hurla, tapa du pied, fit de grands gestes, et il s’écarta, le visage rempli d’horreur, secouant la tête avec force.

Le père prit sa fille par l’épaule pour l’emmener vers l’un des appareils. Elle tendit son bras gauche, crispée. Lyen ne pouvait pas voir son visage, cependant elle savait qu’elle avait fermé les yeux, et qu’elle pleurait. Son frère aussi. Il s’était laissé tomber sur le sol, la tête appuyée contre le mur, son corps secoué de sanglots.

Le bras de la jeune fille était pris dans une énorme machine. Son père prononça quelques mots, et elle acquiesça en silence. Sa main libre tremblait. Soudain, son corps se tendit. Elle hurla, avant de s’écrouler sur le sol, inconsciente. Un cercle noir entourait maintenant son poignet gauche.

Son frère se précipita vers elle et prit son corps inerte dans ses bras. Il se tourna vers son père en murmurant quelques mots. L’homme le gifla, mais il resta stoïque. Lyen ne comprenait pas pourquoi il ne se rebellait pas, pourquoi il se laissait faire ainsi, comme un lâche. Il était plus fort, plus jeune que l’autre. Pourtant, il l’avait laissé le frapper. Il l’avait laissé faire du mal à sa sœur.

Lentement, il se tourna vers Lyen, ses yeux verts brillant de colère. Elle se dégagea des bras de Nato et bondit au fond de sa cage, le visage caché au creux de ses mains, tremblante. C’était trop tard : il l’avait vue. Il l’avait vue, avait lu le mépris dans ses yeux.

 

Lyen sentit un frisson parcourir son échine. Le Fils n’était pas loin. Il rôdait dans les environs, avec son horrible sourire. Et avec son bracelet. Le même que le sien. Le bracelet que son père lui avait mis ce jour-là. Le bracelet qu’il avait tant supplié pour ne pas avoir. Il avait crié, pleuré, s’était débattu, pourtant il avait fini par céder. Et lorsqu’il était tombé à terre à son tour, elle avait vu le cercle noir à son poignet. Le symbole de la servitude. Le symbole des Enfants de l’Ô.

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