Chapitre V

Ludméa observa Ruan du coin de l’œil : il était séduisant, elle devait l’avouer. Un nez bien droit, de grands yeux noisette, une bouche aux lèvres fines, un menton volontaire… Ses cheveux étaient à peine plus foncés que les siens et cascadaient sur son front en boucles souples. Il faisait partie des rares Alians à la peau claire, ce qui le rendait encore plus attirant à ses yeux. Mais ce qu’il pouvait être odieux ! Un vrai gamin capricieux. Son visage lui semblait familier, et elle était certaine d’avoir déjà entendu son nom quelque part. Un des militaires l’avait-il mentionné avant qu’ils ne quittent la forêt de Gonara ? Cela lui reviendrait sans doute.

Ruan sentait le regard de la jeune femme sur lui, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Il se tourna vers elle pour lui adresser le sourire le plus charmeur dont il était capable. Elle parut étonnée.

— Je suis désolé, dit-il.

— Pardon ?

— J’ai été odieux. Un vrai gamin capricieux.

Les yeux de Ludméa s’agrandirent sous la surprise. Entendre ses propres mots dans la bouche de cet homme la mettait mal à l’aise. Elle rougit, certaine qu’il avait lu ses pensées sur son visage et ne réalisant pas que, jusqu’alors, il ne la regardait pas.

— Je n’ai pas été très chaleureuse non plus…

Il plongea ses yeux dans les siens et perçut très bien son trouble. Lorsqu’elle baissa la tête pour se soustraire à son regard trop insistant, une mèche de cheveux blonds balaya sa joue. Il la trouva irrésistible.

— Vous voulez voir les enfants ?

— J’aimerais beaucoup. Mais le virus ?

— Ne vous inquiétez pas. Je ne vous proposerais pas de les voir s’il y avait le moindre danger.

— Non, je veux dire… Nous ne portons plus de masque, et… qu’importe. Vous savez ce que vous faites, après tout !

Ruan lui sourit à nouveau. Elle détourna les yeux, déstabilisée. Plus elle le regardait, plus elle le trouvait séduisant.

Il posa sa main sur son épaule avant de l’entraîner avec lui le long des couloirs. Ludméa considérait ce contact comme totalement inapproprié, bien que pas désagréable, et s’en accommoda. Tout en marchant, elle se mit à penser à la jeune inconnue. Eli… Allait-elle mourir ? Elle n’avait pas l’air si malade ! Pâle, exténuée, mais pas aux portes de la mort. Cela la rassura. Sans qu’elle comprenne pourquoi, elle se sentait liée à elle, et l’idée de la perdre l’attristait beaucoup. En revanche, l’attitude de Ruan Paso à son égard l’intriguait : il n’agissait pas comme ses collègues et paraissait presque indifférent à tout ce qui touchait à cette femme. Il était autoritaire envers les autres médecins ; elle se demandait quelle pouvait bien être sa position au sein des DMRS. Il n’était pas militaire, contrairement à ce qu’elle avait pensé en le voyant la première fois, et faisait partie du personnel scientifique.

— Dites-moi, puisque ce virus est inoffensif, j’imagine que je pourrai bientôt revoir mes collègues ?

Ruan sembla hésiter l’espace d’un instant, puis se reprit :

— Il faut attendre encore un peu. Comme je vous l’ai dit, les analyses ne sont pas encore terminées.

— Mais si je mets une combinaison et un masque ?

— Je regrette, pour le moment ce n’est pas possible.

— Ils vont bien, au moins ?

— Bien sûr ! J’imagine qu’ils se reposent.

— Ils sont ensemble ?

— Non, ils ont été placés chacun dans une chambre d’isolement, comme vous.

Ludméa fronça les sourcils, un peu méfiante. Ruan savait que la partie était loin d’être gagnée, néanmoins avouer la vérité à la jeune femme était hors de question. Il devrait donc faire son possible pour la garder occupée, de façon à ce qu’elle ne pense plus à ses deux collègues.

Ils s’arrêtèrent devant une porte identique à toutes celles qu’ils venaient de dépasser et il glissa sa carte dans la serrure électronique. La pièce était assez obscure. Ludméa hésita, mais finit par le suivre. Un homme vêtu d’une combinaison de protection se jeta presque sur eux.

— Monsieur Paso ? Qu’est-ce que…

— Plus tard, Carlson.

— Vous n’avez pas le droit d’entrer dans cette pièce sans masque ! C’est contraire au règlement, et…

— Carlson ? Faites-moi plaisir : allez prendre un café.

— Docteur Paso, avec tout le respect que je vous dois, je me permets de vous rappeler que nous sommes en alerte niveau cinq, et que par conséquent…

— Par conséquent, vous devriez écouter les ordres de vos supérieurs hiérarchiques.

— Cette jeune femme a été en contact avec le virus.

Ruan soupira et leva les yeux au ciel d’un air exaspéré. Ludméa, qui s’était rapprochée de l’embrasure de la porte, observait la scène, plutôt gênée et un peu agacée.

— Écoutez, Carlson. Ces enfants ont été en contact avec leur mère, n’est-ce pas ? Et existe-t-il un contact plus direct que celui d’un enfant dans le ventre de sa mère ? Alors où est le problème ?

— Le problème, c’est que nous avons des ordres, et que vous transgressez des points de sécurité cruciaux. On m’a dit que vous aviez enlevé votre masque en présence de l’inconnue. Rien que cela me fait douter de votre santé mentale.

Ruan éclata de rire, se tournant vers Ludméa pour la prendre à témoin. Cette dernière lui adressa un regard peu aimable ; cette petite dispute ne lui plaisait pas du tout.

— Je sais ce que je fais. Je n’ai pas à répondre de mes décisions vis-à-vis de mes subordonnés.

— Vous ne vous rendez pas compte de la gravité de la situation !

— Ce dont je me rends compte, c’est que vous me tapez sur les nerfs.

Le ton monta. Ludméa soupira, exaspérée. Ruan et Carlson l’ignoraient, trop occupés par leur argumentation stérile. Finalement, un des bébés se mit à pleurer.

— Vous avez pas bientôt fini de jouer à qui fait pipi le plus loin ? cingla-t-elle avant de les bousculer pour se diriger vers les deux petits lits situés dans un coin de la pièce.

Les deux hommes, coupés dans leur élan, se tournèrent vers elle, estomaqués par son insolence. Elle prit le bébé dans ses bras et se mit à le bercer avec douceur en les fusillant du regard. En moins d’une minute, les pleurs du nourrisson s’étaient calmés. Ruan et Carlson s’approchèrent d’elle, un peu gênés.

— Fille ou garçon ? demanda Ludméa en détaillant le bébé, un sourire aux lèvres.

— C’est la fille, répondit Carlson. L’autre bébé est un garçon.

— Elle est magnifique…

La petite s’était rendormie, le visage mouillé de larmes. Ludméa observa les minuscules poings serrés : elle fut surprise de constater qu’ils ne comptaient pas six doigts, comme leur mère, mais bien cinq. Des cheveux très clairs couvraient sa nuque en mèches souples ; elle sourit en repensant aux photographies qui la montraient au même âge, petite fille aux grands yeux bleus, aux cheveux presque blancs. En Lambda, les cheveux clairs n’étaient pas courants et représentaient un atout physique considérable. La peau de la fillette paraissait assez pâle, cependant Ludméa ne pouvait être sûre de rien dans cette demi-pénombre. Ce qui était certain, c’est que ce bébé ressemblait à n’importe quel autre bébé. Elle avait peine à croire que cette fillette était l’enfant de l’étrange femme qu’ils venaient de quitter.

Elle la recoucha avec beaucoup de douceur dans le berceau. La petite remua à peine.

— Je peux prendre le garçon ?

— Bien sûr, répondit Ruan.

Carlson poussa un soupir qui s’entendit même à travers le masque avant de s’éloigner d’un pas lourd. Il commençait à en avoir assez de ce jeune prétentieux et de ses caprices. Quand Dortner serait de retour, les choses changeraient.

Le garçon, bien réveillé, ouvrait de grands yeux sombres. Au contraire de sa sœur, il avait des cheveux foncés – Ludméa n’aurait su dire s’ils étaient bruns ou noirs – qui bouclaient déjà en mèches soyeuses. Lui aussi avait l’air d’un nourrisson alian et ne présentait aucune des caractéristiques physiques inhabituelles de sa mère. Elle en fit la remarque à Ruan.

— Ils ne sont pas si normaux qu’ils en ont l’air, contesta-t-il. Leur groupe sanguin ne correspond pas aux nôtres.

— Et ?

— Et quoi ?

— Le groupe sanguin, c’est la seule différence ?

— Non, il y en a sûrement d’autres, néanmoins c’est la plus évidente. On n’a pas encore terminé les tests. En tout cas, leur peau est très pâle, comme celle de leur mère.

— Il y a des Alians à la peau claire. Vous, par exemple.

Ruan ne répondit rien et se mura pour quelques instants dans le silence.

— La fille a les cheveux blancs, déclara-t-il enfin pour changer le tour que prenait la conversation.

Peu de gens le savaient, mais la famille de Ruan était d’origine toriane. Son grand-père avait fui sa planète et était parvenu à se faire accepter sur Alia, l’ennemie séculaire de Toria. Il s’était alors installé à Lambda 1. Même s’il avait renié sa patrie, il n’en était pas moins resté un espion potentiel qui avait suscité la méfiance des Lambdiens. Deux générations plus tard, tout ce qui différenciait encore Ruan des Alians était sa peau plus claire que la normale. Il n’aimait pas qu’on le lui fasse remarquer et essayait d’éviter tout sujet de conversation qui allait dans ce sens.

— Blancs ? répéta Ludméa, qui n’avait pas constaté son trouble, son attention focalisée sur les enfants. J’avais les cheveux presque blancs, à ma naissance. Ils vont peut-être devenir comme les miens quand elle grandira.

— J’en doute.

Ludméa reposa le bébé dans son petit lit, un sourire radieux illuminant son visage.

— Vous avez l’air d’aimer les bébés.

— Oui, je les adore. Je me suis beaucoup occupée de mes petits cousins quand j’étais plus jeune.

— Est-ce que cela vous intéresserait de vous occuper de ceux-ci ? Je veux dire, les nourrir, les langer, les bercer, tout ça, quoi… Les trucs qu’on fait avec les bébés…

— Dites, vous êtes un expert ! se moqua Ludméa. Cela dit, j’accepte avec plaisir. Ce sera sans conteste plus intéressant que rester toute la journée à tourner en rond dans ma cellule – pardon, je voulais dire ma chambre – ou vous entendre vous disputer avec vos collègues.

— Vous avez le sens de la répartie. Carlson aura du mal à s’en remettre.

— Oh, mais ce n’était pas adressé qu’à lui, cela valait pour vous aussi !

La mine déconcertée de Ruan aurait fait beaucoup rire la jeune femme ; heureusement pour lui, la pénombre de la pièce lui permit de garder sa dignité. Il passa la main dans ses boucles blondes et les aplatit avec soin, comme il le faisait si souvent lorsqu’il se sentait gêné.

— Non, sérieusement, vous avez quoi comme poste, ici ? Parce que dès que vous ouvrez la bouche pour parler à un de vos collègues, vous finissez par lui dire de quitter la pièce…

— Je suis le directeur adjoint pour la partie civile des DMRS.

S’il s’attendait à une quelconque réaction de la part de la jeune femme, il fut déçu. Elle ne cilla pas, ne parut même pas étonnée.

— C’est donc pour cela que vous vous énervez sur tout le monde.

— On peut le voir comme ça, lui accorda-t-il, les sourcils froncés.

Pour qui se prenait-elle ? Comment pouvait-elle se permettre de lui parler ainsi ? Elle commençait à prendre trop de libertés. Sa franchise teintée d’innocence et son effronterie l’avaient amusé au début, à présent il trouvait ces traits de caractère plutôt agaçants.

— Qui est le directeur ?

— Alicha Dortner.

— Elle ne trouve pas Eli assez intéressante pour venir faire un tour ici ?

— Elle est à Alpha 1 pour une série de conférences. Elle ne reviendra pas avant deux semaines.

— Donc, en son absence, c’est vous qui donnez les ordres ?

— Exactement.

— Vous ne voudriez pas donner l’ordre qu’on me laisse voir mes collègues ?

Ruan parut hésiter l’espace d’un instant et elle crut qu’elle était parvenue à le faire fléchir.

— Non, je ne peux pas, répondit-il enfin. Il y a un protocole à suivre, je ne peux pas me permettre de faire pareille entorse au règlement.

Ludméa faillit répondre que des entorses au règlement, il en faisait sans cesse, mais se ravisa et garda le silence. Elle sentait que quelque chose d’anormal se passait. L’impression étrange qui ne l’avait plus quittée depuis qu’elle était arrivée aux DMRS ne faisait que croître. Un sentiment d’insécurité l’envahissait ; elle aurait donné beaucoup pour être chez elle, loin de Ruan Paso, des DMRS, d’Eli, de tous ces mystères et de tous ces mensonges.

— Si cela ne vous ennuie pas, j’aimerais bien que vous me raccompagniez jusqu’à ma chambre, je commence à sentir la fatigue.

Ruan hocha la tête, un peu surpris ; la jeune femme n’avait pas l’air fatiguée et son ton était glacial. Pourquoi lui mentait-elle ? Il essaya de se convaincre que sa froideur lui était indifférente, néanmoins il se sentait mal à l’aise.

— Nous ne pouvons pas retourner dans la zone d’isolation de niveau un, lui apprit-il après quelques instants. Nous devons rester ici. De nouvelles chambres vont nous être attribuées. En revanche, nous allons nous débarrasser de nos combinaisons. Elles ne servent plus à rien et elles doivent être décontaminées.

La station de décontamination était déserte, ce qui ne fut pas pour déplaire à Ruan ; la dernière chose dont il avait besoin était de devoir à nouveau se justifier face à ses employés. Il prit cependant note de renvoyer les deux responsables du sas, qui avaient quitté leur poste sans la moindre notification.

Ludméa commença un combat perdu d’avance pour retirer le vêtement. Les gants n’arrangeaient rien et ses gestes étaient entravés par l’épaisse couche protectrice. La chaleur dégagée par son corps ne pouvait franchir le tissu plastifié et, le stress aidant, elle avait du mal à respirer. Ruan jeta sa combinaison dans une trappe, puis se tourna vers elle pour l’aider. Il l’attira contre lui et ses mains ouvrirent la sienne avec une habileté trahissant l’habitude. Alors qu’il la faisait glisser, ses doigts effleurèrent ses reins. Elle se crispa et il recula, gêné, avant de lui tourner le dos et de s’intéresser aux informations de sécurité placardées sur une des parois du sas. Ludméa, le rouge aux joues, termina de se débarrasser du vêtement. Les mains de Ruan Paso sur ses épaules, dans son dos, l’avaient troublée. Il ne l’avait pas touchée de manière délibérée, il n’avait fait que l’aider à ôter cette satanée combinaison. Alors pourquoi réagissait-elle ainsi ? Oh, elle ne pouvait pas dire qu’il lui déplaisait : il était plutôt bel homme. Toutefois il était également plutôt agressif, plutôt capricieux, et plutôt odieux. Ces traits de personnalité n’étaient pas ceux qu’elle considérait comme les plus attirants chez un individu, quel qu’il soit.

Ruan, l’air de rien, fixait la liste des mesures d’urgence d’un regard vide. Il était concentré sur les pensées de la jeune femme, tentant de suivre le fil de celles-ci. Ainsi, elle le trouvait plutôt séduisant ? Le sourire de satisfaction qui se dessinait sur ses lèvres disparut bien vite. Son visage s’assombrit. Agressif ? Capricieux ? Odieux ?! C’était la deuxième fois qu’elle employait ce qualificatif. Il sentit la déception l’envahir, et chassa aussitôt ce sentiment de son esprit. Pourquoi serait-il déçu ? En toute honnêteté, il ne pouvait pas dire que cette femme lui plaisait vraiment. Dans moins de trois mois, il serait uni à Ylana Schmidt. Ludméa Eisl n’était rien qu’une petite niveau quatre sans aucun intérêt, bien moins jolie que sa fiancée.

Pourtant il avait passé la journée à penser à elle, à trouver des excuses pour être près d’elle…

— Monsieur Paso ?

Ruan lui fit face, le visage fermé, le regard dur.

— Allons-y.

Ils rejoignirent la zone de protection maximale. Ruan la laissa quelques instants seule, et elle s’appuya contre le mur, lasse. Quelle heure pouvait-il bien être à présent ? Elle étouffa un bâillement. Malgré ses quelques heures de sommeil glanées un peu plus tôt, elle se sentait encore épuisée. L’homme revint et l’entraîna dans les couloirs à la recherche des chambres qui venaient de leur être assignées. Cet endroit était bien plus petit que la zone d’isolement de niveau un où elle s’était trouvée un peu plus tôt. Ruan ouvrit une des portes et ils entrèrent. La pièce était identique à celle où Ludméa avait d’abord été placée, elle ne fut guère dépaysée : les mêmes murs blancs stériles, le même lit de métal peu confortable contre le mur du fond, la même armoire contre celui de droite. Comme dans sa chambre précédente, elle disposait de sa propre salle de bain. Cette dernière était rudimentaire, mais elle n’allait pas s’en plaindre : au moins, elle n’aurait pas à se rendre dans des douches communes.

— Les repas vous seront apportés ici à huit heures, midi et dix-huit heures. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n’avez qu’à vous servir de l’interphone, expliqua-t-il en désignant l’appareil posé sur la table de chevet. Dans ce placard, vous trouverez des pulls et des pantalons propres à votre taille. Vous n’avez qu’à jeter vos vêtements sales par cette trappe. Dans la salle de bains, il y a tout ce dont vous aurez besoin. Si vous manquez de quelque chose, faites-le savoir, et nous vous le procurerons.

— Merci, j’ai déjà eu l’occasion de fouiller un peu dans l’autre chambre, et celle-ci n’a pas l’air bien différente. Je crois que j’ai tout ce qu’il me faut pour l’instant. Est-ce que je pourrais téléphoner ? Je veux dire, ma sœur risque de s’inquiéter pour moi, après cette tempête… J’aimerais la prévenir.

— Bien entendu. Servez-vous de l’interphone, et faites le zéro avant de composer votre numéro. Reposez-vous bien.

Il tourna les talons et s’apprêtait à sortir de la pièce lorsque Ludméa le rappela.

— Pour les bébés, comment est-ce que je dois faire ? Si vous voulez que je m’occupe d’eux, il faudra qu’on m’explique quelles seront mes tâches.

— Je passerai vous chercher demain matin.

— Très bien. Eh bien, bonne nuit, Monsieur Paso.

— Ruan. Vous pouvez m’appeler Ruan.

— Bonne nuit, Ruan.

— Bonne nuit, Ludméa.

Une fois dans le couloir, le cœur battant la chamade, il se sentit très bête. Il s’adossa à la porte et ferma les yeux un instant. Pourquoi Ludméa le troublait-elle ainsi ? Pourquoi ne la détestait-il pas, comme il aurait détesté n’importe quelle personne se permettant des réflexions aussi désobligeantes à son encontre ? Pourquoi prenait-il autant à cœur le fait qu’elle le batte froid ? Jamais encore il ne s’était senti aussi… aussi impuissant face à une femme. Lui d’habitude si confiant, si sûr de lui, s’inquiétait de ce qu’elle pourrait penser de lui, rougissait dès qu’elle lui lançait un regard un peu appuyé…

Il prit une profonde inspiration et rouvrit les yeux. Ce n’était guère le moment de faire le point sur sa vie sentimentale – ou plutôt son absence de vie sentimentale. Comme il l’avait dit à Ludméa, en l’absence d’Alicha Dortner, il était responsable des DMRS. Un directeur ne passait pas son temps à rêvasser. Un directeur ne passait pas outre le protocole pour impressionner une jeune femme.

Fort de ses nouvelles résolutions – qu’il prenait pour la troisième fois de la journée au moins –, il s’apprêtait à rejoindre la chambre de l’étrangère lorsqu’il tomba nez à masque avec la personne qu’il avait le moins envie de voir : Ylana Schmidt, sa fiancée…

 

Ludméa se glissa sous les draps sans même prendre le temps de se changer et poussa un profond soupir, les yeux rivés au plafond. Sa situation actuelle ne lui plaisait pas le moins du monde. Qui sait quand ils la laisseraient sortir d’ici ? Pourquoi ne lui permettaient-ils pas de voir Tom et Franz ? Et cette histoire de virus, cela ne tenait pas debout ! Ils commençaient par lui dire qu’elle risquait de mourir, qu’ils devaient prendre toutes les mesures de protection possibles, puis le directeur se baladait sans masque dans la zone de quarantaine…

Cet homme était bizarre. Déjà, il était bien trop jeune pour être directeur, même directeur adjoint. Il avait tout juste la trentaine ! Même pour un docteur en sciences, c’était jeune. Tout le monde semblait le craindre, en revanche il n’était pas respecté. Et la manière dont il enfreignait les règles ! Ludméa n’avait jamais vu quelqu’un agir de façon aussi dangereuse et irresponsable. Elle se demanda ce qui se passerait lorsque la directrice reviendrait de son voyage à Alpha 1.

Son mal de crâne avait refait surface ; elle grimaça de douleur lorsqu’elle se leva enfin pour éteindre les lumières. Elle hésita à demander un comprimé contre la migraine, puis se dit qu’elle n’avait aucune envie de parler à qui que ce soit. Elle se recoucha et ferma les yeux, essayant de faire le vide dans son esprit, cependant le sommeil tardait à venir.

Pourquoi avait-elle retiré son masque de protection lorsqu’ils avaient été voir Eli ? Jamais elle n’aurait pu agir ainsi d’elle-même ! Elle connaissait le danger, elle n’était pas stupide. Elle avait le sentiment étrange d’avoir été manipulée, mais comment ? Peut-être lui avaient-ils injecté une sorte de drogue, quelque chose qui la ferait agir de manière incohérente ? Elle avait eu la nette sensation d’étouffer. Sa bouteille d’oxygène était pourtant pleine. Quelqu’un avait-il pu couper son arrivée d’air ?

Elle soupira. Elle devenait paranoïaque, cela n’allait rien arranger. Un problème technique s’était sans doute produit avec l’alimentation en oxygène de son masque, inutile de chercher plus loin.

Ruan Paso avait sans conteste eu une conduite étrange : après l’avoir sermonnée sur l’irresponsabilité de ses actes, il avait ôté son propre masque, l’air de rien. Vu la réaction des autres médecins, cela constituait une entorse majeure au protocole. L’un d’eux avait parlé d’une contamination. S’il avait été en contact avec le virus, il est vrai que la combinaison de protection n’avait plus grande utilité. Toutefois, tant qu’on n’en savait pas davantage sur ce virus, s’y exposer en toute connaissance de cause était inconcevable.

Lorsqu’ils s’étaient rendus dans la chambre d’Eli, il avait presque ignoré la jeune femme, préférant chercher des photographies dont n’importe qui aurait pu lui fournir des doubles au lieu de s’occuper d’elle. Il semblait blasé, ennuyé par la situation, même. Ludméa trouvait un tel comportement surprenant.

De toute façon, cet homme n’était pas net. Séduisant, oui, mais vraiment louche.

 

— Ylana, je t’en prie, laisse-moi t’expliquer !

— Tu es complètement fou, Ruan ! Je savais que tu aimais prendre des risques, mais là, tu dépasses les bornes !

Sa voix était nasillarde à travers le masque de protection et sa combinaison lui donnait un air plutôt ridicule, cependant Ruan n’avait pas la moindre envie de se moquer de sa compagne. Elle était hors d’elle…

Le colonel Lewis, adossé à la paroi, observait la scène avec un sourire satisfait, dissimulé par son masque. La tête que faisait Paso valait bien les soucis que ce dernier lui causait. Jamais encore il n’avait vu l’arrogant jeune homme se faire humilier de pareille manière et, par Newton, ce que cela pouvait lui plaire ! Paso avait le visage écarlate, et la culpabilité se lisait sur ses traits. Lewis se demanda si Ylana finirait par l’empoigner par le col de sa chemise. Elle avait l’air assez furieuse pour cela et était connue pour son mauvais caractère.

— J’avais été contaminé, ma combinaison ne servait plus à rien, et…

— Et quoi ? Toi, avec tes ridicules connaissances en matière de virologie, tu as décidé que puisque tu avais été en contact bref et indirect avec le virus, ce n’était plus la peine de suivre le protocole ?

— Les tests sur les animaux n’ont révélé aucune contamination.

— Ah oui ? Et ça t’est déjà arrivé de penser que les virus des humains ne se transmettaient pas aux animaux et vice-versa ? Tu es un scientifique ! Tu as fait les mêmes études que moi, non ? Comment as-tu pu commettre une erreur aussi grossière ? En plus, il est bien trop tôt pour déterminer quoi que ce soit, et tu le sais très bien.

Ruan se mordit la lèvre puis soupira : de toute façon, il pourrait bien lui parler pendant des heures, elle ne se calmerait que quand elle l’aurait décidé.

— Tu l’as touchée ? Tu as touché cette femme ? demanda Ylana.

— Je… je ne sais plus… peut-être…

— Oh, Ruan, mais qu’est-ce qu’on va faire ? Pourquoi tu as fait ça, hein ? Imagine que ce virus t’ait contaminé ? Imagine que je ne trouve pas d’antiviral !

Sa colère était retombée. À présent, elle semblait sincèrement inquiète. Elle saisit ses mains dans les siennes.

— Je suis désolé, Lana, fit Ruan en tentant un sourire timide.

Ylana l’enlaça avec maladresse et il la serra contre lui, un peu déconcerté par la combinaison Hazmat.

Lewis, déçu de la tournure actuelle de cette discussion qu’il avait espérée plus animée, s’éloigna d’un pas rapide. De toute manière, le plus intéressant était à venir : Paso devrait expliquer ses agissements à Dortner.

— Tu aurais dû me faire venir ici bien plus tôt ! Je t’aurais empêché de faire toutes ces choses stupides, lui reprocha-t-elle.

— Il faudra qu’on appelle Renucci pour s’excuser.

— C’est déjà fait. Il était assez mécontent, surtout quand je lui ai dit que je ne prenais plus la robe.

— Tu devrais le rappeler.

— Pour quoi faire ? Non, je prendrai rendez-vous avec Epherson. Tu avais raison, la robe est presque pareille, et elle est plus abordable.

— Rappelle Renucci, dis-lui que tu prends la robe.

Ylana releva la tête et le regarda, surprise.

— Tu es sérieux ?

— Tu seras si belle dans cette robe, ma chérie…

— J’imagine que tu essaies de te faire pardonner.

— Un peu, c’est vrai. Mais j’y ai réfléchi depuis notre discussion au téléphone. J’avais déjà presque pris ma décision.

Ylana hocha la tête, sceptique. Elle rêvait de cette robe depuis que Ruan et elle avaient décidé de s’unir. Le moteur de ce soudain revirement de sa part était loin d’être romantique, pourtant elle serait stupide de refuser. Les hommes étaient tous les mêmes : ils vous couvraient de cadeaux dès qu’ils se sentaient coupables. Même si elle savait que c’était une sorte de chantage – accepter la robe signifiait qu’elle pardonnait son inconscience – elle n’avait pas la moindre envie de dire non.

— Il n’y aura peut-être pas d’union, fit-elle d’une voix triste. Si ce virus est transmissible à l’homme, et si je ne trouve pas de remède, il n’y aura pas d’union…

— Tu es la meilleure, Ylana. Je sais que tu vas trouver.

 

Ludméa ouvrit les yeux et consulta l’horloge murale. Il était un peu plus de sept heures. Les muscles courbaturés, elle se redressa avec lenteur puis remit de l’ordre dans ses cheveux. Son petit déjeuner ne lui serait pas apporté avant près d’une heure, ce qui lui laissait le temps de prendre une douche. Elle ouvrit le placard et saisit un ensemble propre. Il y avait un avantage certain à n’avoir que des vêtements de même forme et de même couleur : elle n’avait pas besoin de se creuser la tête pour décider de ce qu’elle allait porter.

La salle de bains, plutôt petite, avait un côté très froid et impersonnel. La jeune femme observa son visage dans le miroir au-dessus du lavabo et fit la moue. Un pli du drap avait laissé une marque rougeâtre sur sa joue. Ses yeux étaient cernés et irrités, sa peau avait pris un teint de cendre, ses cheveux pendaient en mèches lamentables sur ses épaules ; elle regretta presque de ne plus avoir à porter le masque de protection.

L’inquiétude l’envahit soudain : et si sa mauvaise mine était un signe de sa contamination par le virus ? Elle tenta de se raisonner : son état de fatigue général était plus probablement dû à la matinée passée à fouiller les fourrés dans la forêt de Gonara et à la prise de sang de la veille.

Après un shampoing et un brushing rapide, ses cheveux blonds avaient retrouvé leur vigueur et elle se sentit un peu mieux. Le pull blanc était un peu trop moulant à son goût, cependant ce n’était pas comme si elle avait l’embarras du choix en matière de vêtements.

Sept heures trente, sa sœur était sûrement réveillée. Elle saisit l’interphone puis composa son numéro, précédé du zéro, selon les instructions de Ruan Paso.

— Romavitch Svetlana, annonça une voix fatiguée.

— Svet ! C’est moi.

— Ludméa ! C’est bien toi ? Où es-tu ? J’étais morte d’inquiétude !

Le soulagement de Svetlana était palpable. Ludméa trouva sa réaction un peu démesurée : après tout, même si les alertes à la population avaient été un peu effrayantes, la tempête n’avait touché que la forêt de Gonara. Sa sœur avait sans doute essayé plusieurs fois de la joindre depuis, mais de là à s’inquiéter…

— Quand nous avons su ce qui s’était passé, nous avons appelé le Centre ECO. Ils nous ont dit que tu étais partie aux DMRS… Oh, Ludméa, ma chérie, j’ai eu si peur !

Svetlana éclata en sanglots.

— Enfin, Svet, qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi pleures-tu comme ça ? C’est vrai que la situation est un peu tendue, avec ce virus et la quarantaine, mais ce n’est pas comme si j’allais mourir.

Svetlana était bouleversée, et même si Ludméa avait du mal à comprendre son attitude, elle se sentit coupable de ne pas l’avoir contactée plus tôt. L’angoisse de sa sœur lui fit à nouveau prendre conscience de sa situation délicate ; la peur s’immisça en elle. Pour se rassurer elle se remémora les paroles de Ruan Paso : il lui avait dit qu’il n’y avait aucun danger. Elle le croyait, elle devait le croire. Et il avait enlevé son masque en présence d’Eli, existait-il une meilleure preuve de son honnêteté ? Elle se détendit quelque peu. Sa sœur pleurait toujours, elle tenta à nouveau de la réconforter, sans grand succès.

— Nous croyions que tu étais dans l’hélicoptère, lui expliqua enfin Svetlana en reniflant.

— Oui, j’étais dans l’hélicoptère avec Franz et Tom, celui qui m’a amenée aux DMRS. Je ne vois pas…

— Non, l’autre, celui qui est parti des DMRS ! Celui qui ramenait tes collègues.

— Svetlana, calme-toi, je ne comprends rien.

— Il s’est écrasé ! Tes collègues sont morts.

— Tu te trompes, ils sont là, aux DMRS, avec moi !

— Écoute, j’ai appelé le Centre ECO, c’est passé aux nouvelles. Ils ont dit qu’il y avait eu un problème technique, que l’hélicoptère avait dû être endommagé par la tempête. Ils se sont écrasés alors qu’ils survolaient la forêt. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de virus ? Pourquoi tu me parles de quarantaine ?

Ludméa ignora ses questions. Elle secoua la tête, incrédule.

— Ce n’est pas possible ! On m’a dit qu’ils avaient été placés en isolement, comme moi. On m’a dit que je pourrais bientôt les revoir.

— Je ne sais pas. Il s’agit peut-être d’une erreur… L’hélicoptère a pris feu, il y a eu une explosion. Ils n’ont pas encore pu identifier les corps, mais les DMRS ont fait une déclaration à la presse. Ils ont dit qu’il s’agissait de trois personnes du service ECO… Nous pensions que tu étais morte !

La voix de Svetlana s’étrangla en une nouvelle vague de sanglots. Le sang quitta le visage de Ludméa et elle fixa le mur qui lui faisait face sans le voir, les yeux vitreux.

— Ça doit être une erreur, murmura-t-elle. C’est forcément une erreur… Il m’a dit qu’ils allaient bien. Que je pourrais bientôt les voir, répéta-t-elle. Tom et Franz vont bien, c’est forcément une erreur…

— Je suis désolée, Ludméa.

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