Chapitre IX

21-04-2066, Terre

Lúka avait humecté le bout de son index et s’amusait à ramasser les quelques grains de sucre qui s’étaient échappés du sachet qu’il avait déchiré avec trop d’enthousiasme. Le bruit de la porte qui s’ouvrait le tira de sa rêverie, mais ce n’était qu’un client de plus. William était en retard, cela ne lui ressemblait pas. D’ordinaire, son ami se plaignait toujours de devoir l’attendre. Pour une fois, les rôles étaient inversés, et il commençait à perdre patience. Le matin même, avant de partir, il avait cherché Line partout dans le Laboratoire, sans succès : sa sœur déployait des trésors d’ingéniosité lorsqu’il s’agissait de le fuir. Depuis une semaine, elle l’évitait. Il aurait voulu lui parler – après tout, c’était elle qui s’était glissée dans son lit ! – cependant elle paraissait décidée à remettre cette discussion à plus tard. Son attitude l’exaspérait, et le retard de Will n’arrangeait rien. Il consulta à nouveau sa montre, puis fit signe à la serveuse de lui apporter un autre café. Son ami avait tenu à ce qu’ils se rencontrent avant qu’il ne propose pour la troisième fois son projet à John Cort, qui semblait bien difficile à convaincre. S’il tardait encore, cela ne servirait plus à grand-chose : être en retard pour un rendez-vous avec William ne le dérangeait pas, ne pas se présenter à l’heure devant le PDG de la compagnie à laquelle il voulait vendre son projet était plus ennuyeux.

Enfin, Will passa la porte du café. Lúka s’apprêtait à l’accabler de reproches d’autant plus nourris qu’il ruminait depuis une semaine la frustration de n’avoir pas pu s’expliquer avec Line, toutefois son ami n’était pas seul : une jolie brune l’accompagnait. Coupé dans son élan, il se contenta de les regarder fixement tous les deux.

— Lúka ! Désolé, je suis un peu en retard : nous avions rendez-vous avec le directeur de l’école de John.

— Will, tu ne nous présentes pas ? lui souffla sa compagne.

— Ah oui, c’est vrai que vous ne vous êtes jamais rencontrés. Lúka, voici Amelia, ma femme.

— Enchanté, répondit-il avec un sourire charmeur.

Il se leva et ils se serrèrent la main, avant d’échanger des banalités. Après quelques minutes à peine, Amelia quitta le café, prétextant des rendez-vous importants.

— Elle est très occupée, avec la fondation de son père, expliqua William. J’ai insisté pour qu’elle m’accompagne jusqu’ici, je voulais que tu la rencontres.

— Pourquoi ?

William parut surpris de cette question. Il le dévisagea pendant quelques secondes : de toute évidence, il s’était attendu à ce que Lúka soit content de rencontrer sa femme, dont il lui avait parlé de nombreuses fois.

— Parce que tu es mon ami. Et j’ai pensé que ce serait bien que tu voies que ma famille ne se limitait pas à mon père.

— Oui, eh bien si on en venait à ton père, justement. Tu voulais qu’on se rencontre avant que je le revoie, le temps passe.

Lúka avait conscience de se montrer odieux, néanmoins il avait du mal à supporter l’image de bonheur parfait que William lui mettait parfois sous les yeux. Rencontrer Amelia n’avait fait que lui rappeler la froideur de Line, leur situation malsaine et compliquée. Il aurait préféré que son ami ne cherche pas à approfondir leurs relations et se contente d’un simple rapport de travail. Bien sûr, il lui avait déjà parlé de son épouse et de leurs deux enfants, cependant Lúka n’avait pas imaginé les voir un jour ailleurs qu’en photo. Ce n’était pas tant le fait que William lui ait présenté Amelia qui l’ennuyait que la possibilité qu’il en vienne bientôt à lui poser des questions trop personnelles sur sa vie privée et tout ce qu’il voulait à tout prix garder secret. Il ne lui avait rien dit de sa famille, tout ce que son ami savait de lui était que son père possédait une entreprise spécialisée dans les prothèses, couverture hautement glamour que Mikhail de l’Orme avait trouvée pour dissimuler ses agissements tout sauf éthiques.

— Mon père est un homme borné et qui a très mal vécu la période sombre de la compagnie. Myriad a failli couler la Cort, il veut éviter qu’une telle chose se reproduise. Il ne veut pas non plus subir le même sort qu’eux. Il n’acceptera jamais.

— Alors tu peux me dire pour quelle raison je bosse comme un malade sur ce truc depuis des années ?

Lúka avait élevé la voix ; quelques personnes se tournèrent dans leur direction. Il prit une profonde inspiration pour se calmer avant d’avaler une gorgée de son café.

— Je te signale que tu n’es pas tout seul à travailler sur ce projet, je me suis énormément investi moi aussi. Ton système a un potentiel énorme, qui pourrait révolutionner le monde de l’informatique et d’internet. J’y ai cru dès le départ, je ne vais pas lâcher l’affaire maintenant.

— Et tu veux faire quoi ? Tu n’es que « le fils de », tu n’as aucun pouvoir exécutif ou décisionnel dans cette compagnie. Donc à moins d’aller créer notre compagnie concurrente, je…

— Non, j’y ai déjà pensé, c’est une idée stupide. Nous avons besoin de la puissance financière de la Cort, de son réseau existant. Cela dit, si le conseil d’administration décide d’approuver notre projet et que mon père est le seul à s’y opposer…

— Tu veux le faire virer du conseil ?

— Cela n’ira sans doute pas jusque-là.

— Mais tu le ferais ?

William passa un doigt sous le col de sa chemise et desserra un peu sa cravate. Il avait espéré éluder la question, néanmoins Lúka ne l’entendait pas ainsi. Après quelques secondes à essayer de soutenir son regard déterminé, il soupira et haussa les épaules :

— Si c’est la seule solution. Je sais ce que tu penses : que je suis un monstre de vouloir virer mon père de sa propre compagnie.

— Premièrement, c’est la compagnie de ton grand-père, ton père n’a pas fait grand-chose d’autre que la faire survivre au cours des vingt dernières années, il n’a apporté aucune innovation, je crois d’ailleurs savoir que la Cort n’a pas amassé les bénéfices ces derniers temps. Deuxièmement, non, je ne pense pas que tu sois un monstre. En fait, je t’admire de pouvoir lui tenir tête ainsi.

— C’est pour une bonne cause.

— Même. Tu as du courage de t’opposer à lui comme ça.

— Lúka, je ne suis plus un gamin, j’ai bientôt trente ans. M’opposer à mon père ne me fait pas peur, ce n’est pas comme s’il allait me punir ou me priver de mon argent de poche.

Lúka baissa les yeux sur le bois verni de la table ; il restait encore quelques grains de sucre, qu’il attrapa de l’index et laissa fondre sur sa langue. Son ami avait bien de la chance : quoi qu’il fasse, il serait seul à en subir les conséquences. Lui aussi aurait volontiers affronté son père, cependant il connaissait bien les règles : la moindre incartade de sa part, et celui-ci s’en prendrait à Line. Sa sœur aimait prétendre qu’elle était capable de se défendre, qu’elle n’avait pas besoin de lui ; il avait vu trop souvent les ecchymoses sur son visage pour pouvoir en supporter davantage. Il savait que sous ses grands airs d’indifférence, elle restait une petite fille fragile et terrifiée. Son rôle était de la protéger, et il n’avait pas fait du très bon travail jusqu’à présent. Elle méritait mieux. Mais elle n’avait que lui : un frère de vingt-sept ans tout aussi torturé qu’elle, complètement sous l’emprise de leur bourreau de père, incapable de les sortir tous les deux de cet enfer psychologique.

— Ton père me déteste déjà, ça ne va pas arranger les choses, soupira-t-il.

— Bah, tant que tu ne prévois pas de lui demander la main de sa fille, c’est sans importance.

— Je ne savais pas que tu avais une sœur.

— Oui, elle s’appelle Melissa. Tu veux voir une photo ?

Lúka acquiesça par politesse. À nouveau, ils s’approchaient un peu trop du sujet qu’il voulait éviter : la famille. William tira son terminal portable de sa poche pour le placer entre eux. Il effleura quelques icônes et une photographie apparut : une charmante jeune femme aux courts cheveux auburn tenait la main d’un garçonnet d’environ quatre ans. L’enfant était le portrait craché de William, Lúka en déduisit qu’il devait s’agir de son fils John. Il reconnut la demeure des Cort à Redmond, qu’il avait déjà vue dans un cadre sur le bureau de son ami.

— Elle est très jolie. Ton fils te ressemble beaucoup.

— N’est-ce pas ? fit-il avec un sourire rempli de fierté. Et toi, tu as des frères et sœurs ?

Lúka porta sa tasse à ses lèvres. Le café était tiède, et après le goût du sucre sur sa langue, il lui parut trop amer. William ne le quittait pas des yeux, attendant de toute évidence une réponse de sa part. Il hésita à lui parler de Line, puis réalisa que c’était impossible : il voudrait sûrement la rencontrer, l’inviter à une soirée ou l’autre.

— Non, je suis fils unique. Si on en revenait à Z’arkán, histoire que je ne me sois pas tapé ces trois heures de transatlantique pour rien ?

— Oh, plains-toi, la compagnie te paie des sièges en première classe.

— Peut-être, mais l’aéroport n’est pas juste à côté de chez moi.

— La prochaine fois, on se verra à Genève, tu seras peut-être moins sur les nerfs.

— Ce n’est pas à côté de chez moi non plus.

— Et c’est ma faute si tu habites dans un trou perdu ?

— Si le projet est accepté, il faudra trouver une meilleure solution. Je ne vais pas me farcir les trajets tous les jours.

— Rien ne t’empêche de venir habiter ici.

— À Seattle ? La si bien nommée Rainy City ? Hors de question.

— Tu ne penses quand même pas que je vais déplacer la moitié des employés à l’autre bout du monde pour satisfaire tes caprices, si ?

— Au moins, le climat y est meilleur. Et puis la France, ce n’est pas l’autre bout du monde.

— On parlera de ça une autre fois. Comme tu l’as si bien dit, on va en revenir à notre projet, pour rentabiliser un peu ton si pénible trajet.

Lúka se détendit : au moins, il avait réussi à empêcher Will de s’attarder sur le sujet de sa vie privée. Toutefois, ce ne serait peut-être pas toujours le cas. Lorsqu’il avait rencontré le riche héritier cinq ans auparavant, il n’avait pas imaginé que leur relation professionnelle se changerait en véritable amitié. Il appréciait sincèrement William et devait se rendre à l’évidence : c’était son seul ami. S’il voulait le garder, il lui faudrait trouver le moyen de se dévoiler davantage sans compromettre ses projets et ceux de son père.

 

***

 

19-03-2340, Alia

 

Ludméa jeta un bref coup d’œil au couloir : personne en vue. Cela n’apaisa toutefois pas la tension qu’elle ressentait. Elle avait la désagréable impression de sortir de la légalité, même s’il n’y avait pas grand-chose d’illégal à pénétrer dans la pièce où était stocké le matériel médical. Elle suivit Ruan à l’intérieur et la porte se referma derrière eux. Elle ne put s’empêcher d’aussitôt balayer les lieux d’un regard attentif : des étagères en métal sur lesquelles reposaient des dizaines de boîtes en carton, un appareil qu’elle identifia comme un défibrillateur et une chaise dans un coin, divers équipements électroniques dont elle ignorait l’usage… Les médicaments et substances chimiques étaient sans doute dans un endroit mieux protégé. La pièce ne devait pas faire plus de huit ou neuf mètres carrés et en paraissait moins tant elle était encombrée. Les murs avaient été peints du même blanc stérile que le reste de la zone d’isolation, pourtant l’éclairage leur donnait un aspect grisâtre. En levant les yeux, Ludméa remarqua qu’un des néons ne fonctionnait pas. Au centre du plafond se trouvait la demi-sphère noire, comme dans toutes les autres pièces. Une caméra, à nouveau…

— Tu avais dit que…

— Détends-toi, lui murmura Ruan, qui avait suivi son regard. Oui, cette pièce est également sous surveillance, mais as-tu vu la taille et l’emplacement de ces étagères ? Les gens qui les ont mises là n’ont pas réfléchi aux angles morts qu’elles créeraient.

— Les micros ?

— Oui, ça, par contre, je ne peux rien y faire. Si nous parlons tout bas, personne ne nous entendra. Cela dit, je dois t’avouer que je ne t’ai pas emmenée ici pour parler.

Ludméa sentit ses joues s’empourprer à ces mots. Ruan pressa gentiment sa main dans la sienne avant de l’entraîner dans un des coins de la pièce. La situation n’était pas idéale et sa tension ne s’était guère dissipée : se cacher ainsi renforçait l’impression qu’elle avait de faire quelque chose de mal. Néanmoins, elle devait admettre que depuis leur baiser trois jours auparavant, ils n’avaient eu que peu d’occasions de se rapprocher. S’embrasser entre l’armoire et le coin de sa chambre en sachant que les techniciens chargés de la surveillance se doutaient de ce qui se passait n’avait rien de bien excitant. Dans la zone d’isolation, il n’y avait rien à faire, et depuis que le colonel Lewis lui avait interdit de s’occuper des jumeaux, ses journées consistaient à se planter devant la télévision ou jouer aux cartes avec Ruan – qui la battait toujours à plate couture. Elle commençait à le soupçonner de tricher pour ne pas perdre face à elle. Le côtoyer pendant des heures sans le toucher, sans céder à l’impulsion de se serrer contre lui, était de plus en plus difficile. Elle se rendait compte au fur et à mesure que les jours passaient que l’attirance qu’elle avait pour lui ne cessait de croître, et se forçait à prendre du recul, ce qui n’avait rien d’évident étant donné qu’ils étaient ensemble en permanence. Trop souvent elle avait été déçue par les hommes ; elle refusait de se laisser piéger à nouveau.

Ruan l’entoura de ses bras, l’embrassa avec une fougue qui trahissait son impatience. Son cœur s’accéléra et elle répondit à ses baisers avides. Vingt-quatre heures sans sentir ses lèvres sur les siennes, c’était trop. Il plongea son visage au creux de son cou et mordilla le lobe de son oreille. Elle gloussa comme une gamine.

— Arrête, tu me chatouilles ! Ruan !

Elle glissa ses mains sous sa chemise et caressa sa peau lisse et chaude. Il la serra plus fort contre lui avec un petit soupir de contentement.

— Tu sais quoi ? Ça va te paraître étrange, mais il y a longtemps que je n’avais pas été aussi heureux, lui chuchota-t-il.

Elle ne sut quoi répondre : cet aveu soudain l’effrayait un peu. Soit il lui mentait et espérait que ses belles paroles le mèneraient à davantage que des baisers, soit il éprouvait de sincères sentiments pour elle. Dans les deux cas, cela ne lui plaisait pas. Il la sentit se crisper contre lui et plongea ses yeux dans les siens.

— Je t’ai mise mal à l’aise, je suis navré. Ce n’était pas mon intention. Ne va surtout pas croire que j’essaie d’obtenir plus que ce que tu es prête à me donner. Je ne suis pas non plus en train de te parler de sentiments. C’est juste que… je suis bien avec toi. Vraiment bien.

Elle baissa la tête. Il lisait en elle comme dans un livre, c’était perturbant. Bien sûr, sa réaction avait été plutôt claire, cependant ce n’était pas la première fois que ce genre de coïncidences se produisait. Avaient-ils une façon de penser si semblable ?

— Je suis bien avec toi, moi aussi, avoua-t-elle. Ça m’a manqué de ne pas pouvoir te toucher…

— Il ne faut pas que les gens sachent pour nous deux.

— Franchement, Ruan, si tes petits copains du centre de surveillance te voient entrer dans ma chambre puis m’entraîner derrière le placard, tu ne penses pas qu’ils risquent de se douter de quelque chose ?

— Tant qu’ils n’ont que des doutes et rien de tangible, cela me convient. J’ai été démis de mes fonctions, c’est vrai, mais ces gens n’en restent pas moins mes employés, je n’aimerais pas qu’ils aient ce genre d’image de moi.

— Pourquoi, je ne suis pas assez bien pour toi ?

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je suis censé être plus sérieux, moins dissipé… Focalisé sur la situation actuelle. Au lieu de quoi je ne fais que penser à toi…

Il l’embrassa à nouveau. Ludméa eut un mouvement de recul et il la regarda d’un air étonné.

— Tu es sûr que c’est l’unique raison ?

— Évidemment. Pourquoi veux-tu qu’il y en ait d’autres ? Non, j’aimerais juste que nous nous montrions discrets. C’est mon lieu de travail, Ludméa ! Comment pourrais-je être respecté à nouveau par les scientifiques et les militaires qui travaillent avec moi s’ils savaient ce que je fais avec toi ? Ici, dans… dans la pièce de stockage du matériel ?

Ludméa avait été refroidie par ces mots, pourtant Ruan ne capitula pas. Il reprit ses lèvres, insista un peu, et bientôt l’incident fut oublié. Elle s’abandonna à lui, choisit de ne plus penser qu’au moment présent, à ses baisers, au désir qu’ils faisaient naître en elle… Il passa les mains sous son pull et, cette fois, elle ne l’arrêta pas. Subjuguée par ses caresses expertes, par son arrogante assurance, elle le laissa aller bien plus loin que les limites qu’elle s’était fixées. Il tira sur le tissu et fit passer le pull par-dessus sa tête. Le souffle court, elle l’attira contre elle pour l’embrasser sans la moindre retenue. Les mains dans son dos, il dégrafa l’attache de son soutien-gorge d’un geste exercé. Elle eut un instant d’hésitation, mais il la plaqua contre le mur avec autorité. Elle poussa un petit cri de douleur. Aussitôt, il s’écarta d’elle.

— Je t’ai fait mal ?

— Pas toi.

Elle descendit un peu l’élastique de son pantalon : une fine estafilade avait marqué sa hanche, là où le coin du défibrillateur avait rencontré sa peau. Elle grimaça.

— Excuse-moi, c’est de ma faute… Attends, je vais aller chercher de quoi soigner ça.

— Ruan, c’est une simple égratignure, rien de grave. Ça brûle un peu mais ça ne saigne presque pas.

— Ça pourrait s’infecter.

— Laisse tomber.

Elle passa les mains dans son dos pour rattacher son soutien-gorge, puis chercha des yeux le pull dont Ruan s’était débarrassé avant tant d’empressement. Elle l’enfila et remit un peu d’ordre dans ses cheveux.

— Je suis désolé, je ne voulais pas me montrer aussi brutal.

— On va dire que c’était l’euphorie du moment, sourit-elle. Ne t’inquiète pas pour ça.

La culpabilité se lisait sur son visage ; elle l’attira contre elle et posa un léger baiser sur ses lèvres.

— Ludméa, excuse-moi…

— Je t’ai dit que ce n’était pas grave. Si tu voyais les ecchymoses et les éraflures que je me suis déjà faites au travail…

— Non, je ne pensais pas à ça. Enfin, si, aussi. Mais j’ai été trop entreprenant, j’aurais dû mieux me contrôler. Je sais que tu n’étais pas prête pour ça.

— Tu vois bien que si. Si j’avais voulu te repousser je l’aurais fait. Je ne suis plus une ado influençable et naïve, même si j’avoue que pour le côté ado, ces cachotteries me ramènent à mes quinze ans.

Elle rit et ébouriffa ses boucles blondes. Il semblait encore soucieux, elle le serra dans ses bras.

— Arrête de t’inquiéter, tout va bien. Par contre, nous devrions retourner à la civilisation, quelqu’un va finir par se demander où nous sommes passés.

Il hocha la tête sans grande conviction. Son impatience avait tout gâché…

 

— Ruan ! Je t’ai cherché partout ! Regarde comment tu es coiffé… Et ta chemise est froissée. Tu as dormi tout habillé, ou quoi ?

Ylana passa sa main gantée dans les boucles blondes de son fiancé. Il lui sourit.

— J’ai peut-être trouvé quelque chose contre le virus, commença-t-elle. Cela a l’air de fonctionner in vitro, maintenant je dois faire les tests in vivo.

— Bravo, ma chérie ! Je savais que tu y arriverais ! la félicita-t-il avec chaleur.

— Ne te réjouis pas trop vite, on ne sait pas encore comment cette femme réagira. Son sang est très différent du nôtre. En tout cas, j’ai de bonnes nouvelles : je n’ai découvert aucune trace du virus dans ton sang. On dirait que tu as eu de la chance, en fin de compte.

— Je ne me faisais pas de souci, de toute manière. Et puis j’avais confiance en toi.

— Tu es gentil, mais quand même un peu inconscient. Je vais aller commencer les tests sur la femme. Tu m’accompagnes ?

— Je ne sais pas. La dernière fois, elle a essayé de m’étrangler…

— Et elle te fait peur ? Tu sais qu’elle est attachée, et qu’ils lui donnent des tranquillisants… Elle a été très agitée ces derniers jours.

— Je n’ai pas dit que j’avais peur d’elle. Ma présence semble la mettre mal à l’aise, il ne servirait à rien de la paniquer davantage.

— On dirait que tu cherches une excuse pour ne pas aller la voir.

— Non, je t’assure. Je viens avec toi, puisque tu sembles y tenir, soupira-t-il.

 

Lyen rêvait. Ses paupières fines frémissaient, elle gémissait dans son sommeil, les mains agrippées aux barreaux du lit. Depuis qu’ils l’avaient amenée aux DMRS, elle avait refusé toute nourriture. La perfusion était la seule chose qui la maintenait en vie, et cela ne durerait pas éternellement. Après la manière dont elle avait attaqué Ruan, trois jours plus tôt, ils avaient été forcés de la mettre sous sédatif : elle se débattait sans cesse, malgré les sangles, et s’affaiblissait. Le colonel Lewis avait pris la direction des opérations et avait interdit toute visite, à moins que celle-ci n’ait un but strictement médical. Elle était surveillée en permanence par deux médecins depuis l’autre côté de la vitre, des caméras enregistraient ses moindres mouvements.

La veille, tous les médecins s’occupant de son cas s’étaient réunis pour un bilan, pour en arriver à la conclusion qu’à moins d’un miracle, elle ne passerait pas la semaine. Ruan s’était remémoré les paroles de Lúka et avait senti la colère l’envahir ; il ne la laisserait pas mourir ! Certes, elle avait essayé de le tuer, mais avec le recul, il avait cessé de lui en vouloir. Après tout, cette pauvre femme était séquestrée dans un endroit qu’elle ne connaissait pas, entourée de gens qu’elle ne comprenait pas, et on lui avait enlevé la seule chose qui comptait pour elle : ses enfants. Cependant, c’était Lewis qui prenait les décisions, à présent…

Ruan aurait voulu emmener Ludméa à son chevet. Sans trop savoir pourquoi, il était certain que sa présence pourrait changer les choses. La femme semblait l’apprécier ; peut-être son amie parviendrait-elle à la faire manger. Lewis avait néanmoins été catégorique sur ce point : la jeune employée ECO ne faisait pas partie du personnel médical, elle n’avait par conséquent aucune raison valable de se trouver dans la chambre de l’étrangère. Il lui avait interdit de continuer à s’occuper des deux nourrissons. Ludméa passait donc ses journées avec Ruan ou devant la télévision qu’ils avaient installée dans la salle commune.

Le colonel était également réticent à la présence de Ruan dans la zone d’isolement maximal, toutefois il n’avait pas le choix : depuis que le jeune chercheur avait ôté son masque à proximité immédiate de la femme, il était considéré comme contaminé et ne pouvait regagner la zone d’isolement de niveau un. Tant qu’il n’interférait pas avec ses ordres, Lewis n’avait pas d’excuse valable pour le cantonner à sa chambre. Il pouvait donc aller et venir à sa guise, à condition de ne pas gêner les autres médecins. Lorsque Ruan avait entendu cela, il était entré dans une colère noire. Lewis devrait payer pour tout ça…

 

Ylana injecta à Lyen le remède antiviral qu’elle venait de mettre au point. Celle-ci remua à peine. Ses constantes étaient stables, mais il serait nécessaire d’effectuer une surveillance accrue pour déterminer comment son corps réagissait au remède. La dernière prise de sang datait de quelques heures ; Ylana n’estima pas utile d’en refaire une, Lyen étant déjà très faible. Elle se tourna vers Ruan, qui était resté à quelques pas et qui l’observait, le front barré d’un pli soucieux.

— Il faut attendre un certain temps avant que l’antiviral n’agisse. J’ai demandé à Lewis de donner l’ordre de ne plus lui injecter de sédatifs, ils risqueraient de créer des interférences. J’espère que cette femme va s’en sortir : elle a une valeur inestimable pour la science.

Ruan hocha la tête d’un air sombre. Ludméa n’aimerait pas que l’on parle d’elle comme d’un simple objet…

— Tu sais quoi ? Je crois que je vais aller me reposer un peu. Je suis crevé.

— Tu te fiches de moi ? Depuis deux jours, tu as passé ton temps à traîner devant la télévision et à faire des allées et venues dans les couloirs !

— Justement. Je m’ennuie, et quand je m’ennuie, je suis fatigué.

— Pourquoi tu ne ferais pas quelque chose, hein ? Lewis ne t’a pas interdit de prendre un microscope ou de faire des tests sur le sang de cette femme, à ce que je sache ! Ruan, il y a peu, tu étais encore à la tête du département de génétique !

Il haussa les épaules.

— Tout le monde se débrouille très bien sans moi. Ils pensent tous que je suis un incapable, de toute manière. Toi aussi, d’ailleurs…

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ce n’est ni le lieu ni le moment pour parler de ça.

— Tu es encore vexé à propos de ce que je t’ai dit il y a trois jours ?

— J’ai toujours été très susceptible. Écoute, Ylana. Je suis fatigué, je n’ai pas envie de parler de tout ça. J’ai très mal dormi la nuit dernière, et avec toutes ces prises de sang, je ne me sens pas au mieux de ma forme. J’aimerais juste pouvoir me reposer un peu. J’avais une fonction, ici, on me l’a ôtée. Je ne vais pas m’amuser à faire un travail qui n’est plus le mien, surtout dans l’état actuel des choses. Et Lewis n’apprécierait sans doute pas de me voir faire quoi que ce soit en rapport avec le projet. Donc, non, je ne vais pas m’installer derrière un microscope et étudier son caryotype et la configuration de sa molécule transporteuse d’oxygène, et je ne vais pas non plus me mettre à analyser les données qui ont déjà été recueillies.

— Bon, je suppose que je n’ai pas grand-chose à dire. Va donc te reposer. Et quand tu auras fini de te morfondre, rends-toi utile.

Ruan distinguait mal son visage sous le masque, mais il savait qu’elle était furieuse. En temps normal, il se serait efforcé de la calmer, cependant il se contenta de lui sourire, avant de tourner les talons. Ludméa était sûrement dans la salle commune…

 

Lyen n’avait pas revu sa sœur depuis des années. Les seuls contacts qu’elle avait avec le monde qui entourait sa cellule étaient cet homme odieux qu’elle avait surnommé le Père et le taré qui lui servait de fils. La Fille n’était jamais venue lui rendre visite, et ce n’était pas plus mal. Elle n’aurait pas supporté sa voix mielleuse et sa douceur hypocrite. Elle avait depuis longtemps perdu le fil des jours, des mois, toutefois le Fils lui avait un jour annoncé que cela faisait quatre ans qu’elle et sa sœur avaient été amenées au Laboratoire. Quatre ans exactement. Il lui avait préparé un gâteau sur lequel se dressaient quelques bougies, mais Lyen n’avait pas compris. Tout ce qu’elle savait, c’est que les cadeaux de Lúka ne pouvaient pas être honnêtes, et elle n’y avait pas touché. Il n’avait pas eu l’air ravi, ce qui l’avait comblée de bonheur.

La fillette percevait toujours l’aura de sa sœur et savait qu’elle était en vie, pourtant le lien qui les unissait s’était affaibli de manière considérable depuis que le Père leur avait mis ces horribles bracelets noirs. Son Don n’était pas aussi fort que celui de Nato. Il ne le serait sans doute jamais. Cependant, elle sentait que quelque chose allait arriver. Le Fils était venu la voir un peu plus tôt, elle l’avait trouvé différent. De mauvaise humeur de toute manière, mais c’était plus que ça. Il n’avait pas son éternel sourire et ses yeux étaient durs. Elle craignait le pire.

Assise sur son lit, elle fixait la porte d’un regard morne. Après quatre ans, les heures qu’elle avait passées à fixer la porte se chiffraient sans doute en semaines, voire en mois. Elle n’avait pas beaucoup de distractions, dans sa cellule. Line lui faisait passer des livres par l’intermédiaire de son frère – qui s’exécutait de toute évidence à contrecœur –, néanmoins elle les lisait bien trop vite à son goût et finissait par tous les connaître par cœur. Un jour, elle avait découvert qu’elle pouvait laisser des marques dans le mur avec sa cuillère, si elle appuyait assez fort. Elle avait eu le temps d’écrire son nom avant que le Fils ne lui confisque l’objet. À présent, même si ses cuillères étaient en plastique, les marques dans le mur n’avaient pas disparu. Parfois, Lyen passait la main sur la paroi et souriait en sentant les légères entailles sous ses doigts. Son nom était tout ce qui restait de sa vie passée, de sa mère.

Souvent, elle pensait à elle. Au fil des années, pourtant, les traits de son visage étaient devenus flous. La seule chose qui n’avait pas été effacée par le temps était sa magnifique chevelure châtain, aux larges boucles souples. Les deux tresses interminables qui encadraient son visage touchaient le sol. Lyen avait espéré que les siennes seraient un jour aussi longues que celles de sa mère.

D’un geste machinal, elle porta la main à ses cheveux courts, qui se dressaient en épis inégaux. Les talents de coiffeur du Fils ne s’étaient pas améliorés au cours des années… Un jour, elle avait commencé à tresser ses mèches rousses, sans y penser. Cela faisait quelques mois que Lúka n’avait pas coupé ses cheveux ; même si ceux-ci étaient encore bien trop courts pour que les tresses ressemblent vraiment à quelque chose, Lyen était parvenue à un résultat presque acceptable. La colère du Fils avait été terrible. Il l’avait empoignée par le bras, lui arrachant un cri de douleur, avant de la gifler. Puis, il avait sorti un petit appareil de sa poche et avait rasé ses cheveux. Elle avait pleuré quand elle avait passé la main sur son crâne nu, alors qu’elle s’était promis de ne plus jamais laisser couler ses larmes devant lui.

— Tu dois oublier Lyen ! avait-il crié. Tu n’as plus de passé ! Tu es L.I. Lyen est morte !

Lorsqu’elle avait levé les yeux vers lui, elle avait vu que les siens brillaient.

— Il faut que tu comprennes que tu ne pourras jamais retrouver les tiens. Ta vie est ici, à présent. Et ne me regarde pas comme ça ou je t’en fous une, c’est compris ? avait-il ajouté comme elle le dévisageait avec étonnement.

C’était la première et la dernière fois qu’il avait rasé ses cheveux. C’était la première et la dernière fois qu’elle avait vu de la tristesse et de la compassion sur son visage.

La fillette poussa un soupir : la porte restait résolument close. Elle s’allongea sur son lit, les yeux levés vers le plafond. Une tache rouge s’y étalait. Si elle se concentrait assez, elle parvenait à la faire changer de forme, à la faire bouger. Ce n’était qu’une hallucination, mais c’était une distraction comme une autre. Elle imaginait toutes sortes d’histoires. La Tache Rouge part en balade avec sa sœur dans la forêt, la Tache Rouge et les méchants hommes aux cinq doigts, la Tache Rouge et le Fils, et la toute dernière en date, la Tache Rouge dans la boîte blanche. Sa préférée était en cours d’invention : la Tache Rouge et sa sœur tuent le Fils et s’échappent de la boîte blanche. Aujourd’hui, elle n’avait guère d’inspiration : la tache rouge demeurait immobile.

La porte s’ouvrit, Lyen se redressa d’un bond. C’était le Fils, à nouveau. Elle baissa les yeux ; il n’aimait pas qu’elle le regarde.

— L.I., amène-toi, soupira-t-il.

Elle releva la tête, la surprise se lisant sur son visage. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais il avait franchi les quelques pas qui le séparaient d’elle et l’empoigna sans ménagement par l’épaule.

— J’ai pas toute la journée.

Elle se dégagea avec colère et lui jeta un regard rempli de haine, qu’il ignora superbement. Elle le suivit dans le dédale des couloirs. Il l’emmenait sans doute voir le Père… Lyen sentit la peur la gagner, et son cœur s’accéléra. La dernière fois, il lui avait fait si mal ! Elle passa une main derrière son dos, frotta l’endroit où il avait enfoncé son aiguille.

Lorsqu’ils tournèrent à droite au lieu de continuer tout droit, elle s’étonna. S’ils n’allaient pas voir le Père, où allaient-ils ? Connaissant le Fils, ce n’était sans doute pas un endroit sympathique.

Il ouvrit une porte et entra. Lyen se tint un peu en retrait, craintive. Qu’y avait-il dans cette pièce ? Les jambes tremblantes, elle fit quelques pas hésitants…

La pièce était plus grande que sa cellule, beaucoup plus fournie. Une table se dressait dans un coin, accompagnée d’une chaise. Sur le sol, un tapis beige s’étendait ; Lyen se demanda quelle sensation elle éprouverait en y posant ses pieds nus. Cela faisait bien longtemps qu’elle avait perdu l’habitude d’autre chose que du linoléum froid qui recouvrait le sol de sa cellule.

— Tu attends quoi ? la pressa Lúka.

Elle serra les dents. Un jour, elle serait grande. Un jour, elle serait forte… Elle savait déjà où elle frapperait en premier et s’était rejoué la scène un bon millier de fois en pensées : son poing s’écrasait sur les lèvres fines, effaçait l’horrible sourire qui la poursuivait dans ses cauchemars.

Elle baissa la tête puis pénétra dans la pièce. Il la poussa brutalement, elle manqua de perdre l’équilibre.

— C’est pas demain la veille que tu me frapperas, petite peste.

Elle était sur le point de se retourner pour lui cracher au visage, peu importe les conséquences, lorsqu’elle croisa un regard qu’elle n’espérait plus revoir, un regard semblable au sien. Celui de Nato. Aussitôt, toute la haine qu’elle éprouvait pour le Fils fut balayée, et elle écarquilla les yeux, interloquée.

— Nato ?

— Lyen ! répondit sa sœur d’une voix brisée.

La fillette s’avança, un peu déboussolée ; elle ne reconnaissait pas cette grande jeune femme au visage triste. Ses cheveux roux étaient coupés au carré, un peu au-dessus de ses épaules. Sur son front, il ne restait rien de la marque qui avait autrefois clamé son statut de seconde héritière. Seuls ses yeux n’avaient pas changé : ils avaient gardé la même teinte de mer agitée.

Nato lui ouvrit ses bras ; elle finit par s’y précipiter, fourrant son visage au creux de son cou.

— Tu ressembles à maman, lui murmura-t-elle.

La jeune femme se crispa et Lyen mit quelques secondes à comprendre. Puis, la réalité la frappa comme un coup de poing : elle avait parlé la langue du Fils…

— Tu as grandi.

Nato caressa les cheveux ébouriffés, les frêles épaules. Lyen releva la tête. Ses yeux brillaient de larmes.

— Tu m’as tellement manqué !

Cette fois-ci, elle avait pris soin d’utiliser la langue de son peuple. Nato sourit et essuya du pouce les larmes qui coulaient sur le visage de sa sœur.

— Tant de temps a passé… Je croyais que je ne te reverrais plus jamais. Est-ce qu’ils te traitent bien ? Ils ne te font pas de mal, au moins ?

Lyen voulait lui raconter les coups, les humiliations, les douloureux tests chaque semaine, cependant elle croisa son regard et comprit que sa sœur avait subi bien pire. Nato n’avait pas besoin de cette souffrance supplémentaire. Alors elle secoua la tête.

— Non, ils ne me font rien, mais je m’ennuie beaucoup de toi.

Nato soupira de soulagement et Lyen sut qu’elle avait fait le bon choix. Raconter la vérité à sa sœur n’améliorerait pas les choses, cela ne ferait que les empirer.

Elles s’assirent sur le sol. La fillette prit les mains de sa sœur dans les siennes. Du coin de l’œil, elle pouvait voir que le Fils s’était installé à la table et qu’il s’amusait avec une feuille de papier. Elle n’aimait pas le savoir si près d’elle, néanmoins si c’était le prix à payer pour voir Nato, elle était prête à le payer cent fois, mille fois, même.

— Il t’a laissé tes cheveux, remarqua-t-elle en regardant avec envie la chevelure rousse de la jeune femme.

Nato haussa les épaules.

— Ça ne l’amusait plus de me les couper, j’imagine. Tu ne devrais pas lui tenir tête, Lyen. Je sais que tu le fais, reprit-elle comme sa sœur ouvrait la bouche pour protester. Je te connais. Cesse de lui résister, il te laissera en paix.

— Je ne cesserai jamais de lui résister, marmonna la fillette. Un jour, je le tuerai.

— J’ai entendu ça, répliqua une voix masculine.

Les deux sœurs se tournèrent vers Lúka, qui ne leva pas le regard de la feuille de papier qu’il pliait avec application. Nato dévisagea sa sœur avec insistance, ses grands yeux bleu gris remplis de tristesse.

— Je t’en prie, Lyen, reprit-elle tout bas. Parfois, il faut savoir accepter sa défaite et cesser de se battre. Cela n’en vaut pas la peine. En agissant comme tu le fais, tu entres dans son jeu. Cela lui plaît, et il continuera à te provoquer tant que tu lui donneras ce qu’il veut : ta colère.

Lyen ouvrit de grands yeux incrédules. Sa sœur parlait comme une lâche. Elle faisait honte à son rang.

— Tu as changé, lui reprocha-t-elle.

— J’ai grandi. Je ne suis plus une petite fille. J’ai appris qu’il fallait parfois baisser la tête.

— Tu es une princesse, tu n’as pas le droit de baisser la tête !

— Je ne suis plus une princesse. Cette vie n’est plus la mienne. Je suis L.H., et je ne reverrai jamais Eaven.

Lyen secoua la tête, les mâchoires crispées. Sa sœur ne pouvait pas réagir comme ça !

— Tu avais promis que tu nous ferais sortir d’ici ! Tu avais promis !

— Je suis désolée, Lyen. Je ne vais pas pouvoir tenir ma promesse…

Elle voulut la prendre dans ses bras ; la fillette se dégagea, le visage dur. Sous l’effet de la colère, elle s’exprima à nouveau en français.

— Regarde-toi ! Tu te laisses aller ! Tes cheveux sont longs, mais tu ne les tresses même pas ! Tu rampes devant eux, tu leur donnes raison, et… Et en plus, tu es grosse ! Tu n’es plus ma sœur ! Je te déteste !

— Lyen, je t’en prie ! Tu n’as pas le droit de me juger comme ça !

Nato se mit à pleurer. Lyen la toisa sans bouger, même si elle mourait d’envie de se jeter dans ses bras et de lui demander pardon.

— J’ai voulu tresser mes cheveux, on m’a battue. J’ai recommencé, on m’a battue plus fort. Ils m’ont dit qu’ils s’en prendraient à toi si je leur résistais ! J’ai dû faire des choses que tu ne peux même pas imaginer ! Et oui, je suis grosse. Je suis enceinte, Lyen. Je vais avoir un bébé.

— Quoi ? fit la fillette d’une toute petite voix. Tu ne peux pas avoir un bébé ! Tu n’es pas mariée !

Sa sœur sourit à travers ses larmes. Elle essuya ses joues du revers de sa manche.

— Je vais avoir un bébé, Lyen. Je ne te mens pas.

Elle prit la main de sa sœur dans la sienne pour la placer contre son ventre rebondi. Lyen se recula brusquement, les sourcils froncés. Nato se mit à rire.

— Oui, il donne des coups de pied.

— Il te fait mal ? s’inquiéta Lyen.

— Non, pas vraiment. C’est plutôt étrange, comme sensation. Ça me rappelle quand maman était enceinte de toi. Je mettais ma main sur son ventre, et je te sentais bouger.

— C’est vrai ?

— Oui ! Et toi aussi, tu l’as fait, lorsque maman attendait Cali !

— Je ne m’en souviens pas…

— Tu n’avais que quatre ans, c’est normal.

— Ton bébé, tu vas le garder avec toi, dans ta chambre ?

Le visage de Nato s’assombrit et elle posa ses mains sur son ventre.

— Non, je ne pourrai pas le garder. Ils vont le prendre quand il sera né.

— Mais pourquoi ? Puisque c’est ton bébé !

— C’est leur bébé. C’est pour cela qu’ils m’ont amenée ici.

— Tu veux dire que… Et moi, ils vont aussi me mettre un bébé dans le ventre ?

Sa sœur baissa les yeux, incapable de soutenir son regard.

— Je ne veux pas de bébé, cria Lyen. Je ne veux pas qu’ils me mettent un bébé dans le ventre si je ne peux pas le garder après !

— Ce n’est pas comme si on avait l’intention de te donner le choix, cingla Lúka, les yeux fixés sur le morceau de papier qu’il pliait entre ses doigts.

— Je ne me laisserai pas faire !

— On va encore te donner quelques années pour y réfléchir, décréta-t-il.

Elle regarda Nato avec désespoir ; sa sœur détourna les yeux.

— Tu es contente d’avoir ce bébé ! fit Lyen, horrifiée.

— Lyen, s’il te plaît, essaie de comprendre…

— Non ! Je ne veux pas ! Je ne suis pas comme toi ! Je ne suis pas une faible ! cracha-t-elle.

— Que voudrais-tu que je fasse ? Que je déteste cet enfant ? Qu’est-ce que cela changerait ? Ce n’est pas de sa faute à lui si on nous a enlevées ! Il n’a rien fait, lui !

Lyen la fixa sans répondre, le visage déterminé, une moue boudeuse aux lèvres.

— Cali était encore un bébé quand nous avons été enlevées, mais je suis contente de savoir que c’est elle qui sera reine après Livia. Tu ne méritais pas d’être reine, déclara la fillette après quelques secondes d’un silence pesant.

— Tu ne sais pas ce que tu dis.

— Oh, si, je le sais ! Une reine ne rampe pas devant ses ennemis, elle ne porte pas de bébé sans être mariée.

— Parce que tu crois que j’avais le choix ? murmura Nato. Oui, j’ai fait le choix de ne pas détester ce bébé, et je prie de tout mon cœur pour que tu fasses ce choix toi aussi, lorsque le moment sera venu.

— Écoute bien ta grande sœur, L.I., conseilla Lúka. Ses paroles ne sont pas dénuées de bon sens.

Lyen fit la sourde oreille. S’ils mettaient un bébé dans son ventre, elle le détesterait comme elle les détestait.

— J’espère que ton bébé mourra.

— Tu ne penses pas une chose pareille ! s’écria Nato, le visage blême. Je ne te reconnais plus !

— Et c’est toi qui me dis ça ? Toi qui abandonnes tes promesses si facilement ! Qu’est-ce que Papa aurait pensé de toi ?

Nato ouvrit la bouche pour répondre, mais choisit le silence. Les larmes coulaient sur ses joues. Elle baissa les yeux sur son ventre rebondi.

— Ton bébé, il aura les cheveux roux ? demanda Lyen, sa voix tremblant de culpabilité et de détresse.

S’il avait les cheveux roux, elle le détesterait moins. Et puis, il ressemblerait peut-être à Yolan… Son frère lui manquait. Elle ne pensait presque jamais à Cali – sa sœur n’avait que deux ans lorsqu’elles avaient été enlevées – cependant elle avait toujours été très proche de son grand frère, auquel elle vouait une admiration sans limites. Le bébé aurait peut-être quelque chose de Yolan…

— Oh, j’en doute, répliqua Lúka.

Il la regarda avec cet horrible sourire sur ses lèvres, ce sourire qu’il semblait lui réserver. Elle sentit un frisson remonter le long de son échine.

— Il aura sûrement les cheveux noirs et les yeux verts.

Nato avait caché son visage dans ses mains. Lyen se tourna vers elle, ses yeux remplis d’horreur.

— Toi… et lui ?

— Non ! se défendit la jeune femme. Non, c’est faux ! Lyen, je te jure…

— Tu mens !

— Bon, ça suffit, tu me casses les pieds, L.I., intervint Lúka. Je ne m’amuse plus du tout, là.

Il repoussa sa chaise et s’avança vers eux. Il tendit une main à Nato, qui y glissa la sienne, puis l’aida à se relever. Elle baissa les yeux lorsqu’il lui offrit un sourire tendre.

— C’est l’heure, les filles. Faites vos adieux.

Lyen bouillonnait de rage ; même le regard implorant de sa sœur ne parvint pas à la faire fléchir. Elle se contenta de la fixer, les commissures des lèvres blanchies par la colère.

— Lyen, ne me juge pas, je t’en prie. Tu es tout ce qu’il me reste !

— Tu as ton bébé, rétorqua-t-elle d’une voix dure.

— C’est tout ce que tu veux dire à ta sœur, L.I. ? Tu ne la reverras peut-être pas, prévint Lúka.

La fillette ne répondit rien et se détourna. Les sanglots de Nato lui brisaient le cœur, pourtant sa colère était plus forte encore que sa culpabilité. Son aînée l’avait trahie. Elle avait trahi son rang, sa famille, et portait le bébé du Fils ! Comment pourrait-elle lui pardonner un jour ?

— Très bien. Attends-moi ici, je vais raccompagner ta sœur à sa cellule. Et ne t’avise pas de te balader dans les couloirs, je ne me sens pas d’humeur clémente, aujourd’hui.

Nato supplia Lyen des yeux à nouveau, mais cette dernière tourna la tête. Lúka la pressa, et elle le suivit, les épaules secouées de sanglots. Il lança un regard meurtrier à la fillette avant de passer la porte.

Lorsqu’elle vit sa sœur disparaître dans le long couloir blanc, Lyen craqua. Elle se mit à pleurer en silence. Elle n’avait pas voulu dire toutes ces choses horribles ! Elle lui avait crié qu’elle la détestait, alors que c’était faux ! Elle aimait Nato plus que tout au monde.

Elle courut jusqu’à la porte. Elle se jetterait dans ses bras, elle lui dirait qu’elle l’aimait, elle lui demanderait pardon, il était encore temps !

Son cri s’étrangla dans sa gorge, et elle se figea. Nato était dans les bras du Fils, elle l’embrassait. Les yeux agrandis d’horreur, elle se tint dans l’embrasure de la porte.

— Tu sais qu’elle ne pensait pas tout ce qu’elle a dit, murmura-t-il.

— Elle le pensait, Lúka !

— Elle n’a que dix ans, elle ne comprend pas. Sèche tes larmes, ma princesse. Tu es si belle quand tu souris… Tiens, j’ai quelque chose pour toi.

Il lui tendit une rose en papier.

— C’est très beau, fit Nato en effleurant la rose du bout des doigts. Je t’en prie, laisse-moi rester un peu plus longtemps avec ma sœur, tu sais que je ferai n’importe quoi…

— Oh, je le sais bien ! Mais cela ne servirait à rien. Laisse-lui du temps.

Il la serra contre lui et l’embrassa avec tendresse. Lyen se détourna puis se précipita à l’intérieur de la pièce pour ne plus les voir. Elle allait vomir… Comment sa sœur pouvait-elle aimer le Fils ? Comment pouvait-elle supporter qu’il la touche ? Si elle avait été à sa place, la seule raison pour laquelle elle aurait accepté de se trouver si proche de lui aurait été pour lui planter un couteau dans le ventre. Cependant, Nato aimait embrasser le Fils, elle le sentait.

Les poings serrés, elle se dirigea à nouveau vers la porte. Sa sœur était toujours dans les bras de Lúka, qui caressait sa joue avec douceur en lui murmurant des mots trop bas pour qu’elle puisse les comprendre. Nato souriait, et cela la rendit folle de rage. Comment avait-elle pu la trahir ainsi ? Si elle savait comment le Fils la traitait, elle le verrait sans doute sous un jour nouveau et regretterait d’avoir souillé son rang avec lui.

Elle se jeta sur eux et frappa de toutes ses forces.

 

***

 

20-03-2340, Alia

 

Lyen se réveilla en sueur, les joues noyées de larmes. Nato… Elle n’avait compris que bien des années plus tard, après la mort de sa sœur. Comme elle aurait voulu effacer ses terribles paroles ! Elle était jeune, têtue, et stupide, oh, si stupide ! Nato avait tout sacrifié, jusqu’à sa dignité, pour ces quelques instants avec elle, et elle n’avait fait que la juger et la mépriser… Mais le Fils avait profité de sa grande sœur ; cela, elle n’avait jamais pu l’oublier.

La porte s’ouvrit. Elle fit un effort pour se redresser : si c’étaient encore ces médecins et leurs aiguilles, elle ne se laisserait pas faire…

La jeune femme blonde entra dans la pièce, un peu hésitante. Lyen se détendit. Ludméa était la seule personne en qui elle avait confiance. Elle était différente des autres, elle ne lui voulait aucun mal. Elle s’approcha d’elle et s’assit sur la chaise à côté du lit.

— Eli !

Elle saisit sa main dans la sienne et sourit.

— Ludméa !

Cette dernière s’empara du plateau-repas qui avait été déposé sur la table de chevet.

— Il faut manger.

La femme secoua la tête. Elle ne toucherait pas cette nourriture.

— S’il te plaît ! Tu vas mourir si tu ne manges pas ! insista Ludméa, même si elle savait qu’elle ne pouvait pas la comprendre.

Elle prit une cuillerée de purée blanche et l’approcha du visage de Lyen. Celle-ci ferma les yeux en se crispant.

— Très bien. Tu as peur, c’est ça ? Regarde, je vais en manger aussi.

Lyen rouvrit les yeux et observa Ludméa, qui portait la cuillère à sa bouche.

— C’est pas terrible, mais c’est sûrement très nourrissant, commenta-t-elle, avant de plonger à nouveau la cuillère dans la purée blanche.

Cette fois-ci, Lyen ouvrit la bouche puis avala. Elle était affamée. Même si le goût était étrange, il n’était pas désagréable. Ludméa lui sourit et remplit à nouveau la cuillère. Elle arrêta de la nourrir une fois le bol à moitié vide : il ne fallait pas qu’elle mange trop, cela risquait de la rendre malade. Elle avait cessé de s’alimenter pendant trop longtemps, son estomac ne le supporterait pas Ce n’était peut-être qu’une impression, toutefois elle trouva que la jeune étrangère avait repris quelques couleurs.

Ruan, caché derrière le miroir sans tain, se permit un sourire. Les deux médecins n’en croyaient pas leurs yeux.

— Je vous avais dit qu’elle pourrait nous être utile. Vous voyez qu’il n’y avait pas lieu d’alerter le colonel Lewis.

— C’est vrai, vous aviez raison, lui accorda un des médecins. Je ne sais pas pourquoi, on dirait que notre rouquine fait confiance à cette jeune femme.

— J’imagine que vous ne voyez pas d’inconvénient à ce qu’elle reste avec elle.

— Non, bien sûr, je suppose qu’elle peut rester…

 

Ruan caressa la joue de Ludméa et elle ferma les yeux, un sourire aux lèvres. Il l’embrassa avec tendresse.

— Tu as été merveilleuse…

— Pas du tout, je n’ai fait que lui montrer qu’elle n’avait rien à craindre de nous.

— Tu vois, eux, tous autant qu’ils sont, ils n’y ont pas pensé, et moi non plus.

— Ruan, je t’en prie, laisse-lui voir les bébés… Ce n’est pas humain de séparer une mère et ses enfants.

— Tu sais que je n’ai plus aucun pouvoir de décision, ici. Mais je vais voir ce que je peux faire, ajouta-t-il, récompensé par un sourire rayonnant.

Ludméa passa ses bras autour de sa taille puis l’attira contre elle. Il posa ses lèvres sur les siennes, le cœur fou comme à chaque fois qu’il la touchait… Cela faisait quatre jours qu’il dormait à peine, qu’il ne mangeait rien, qu’il ne faisait que penser à elle… Dès qu’il était séparé de Ludméa, une seule chose comptait : la revoir au plus vite.

Il n’avait ressenti cela qu’une seule fois dans sa vie : pour une jeune femme qui suivait les cours de sciences avec lui, Katrin. À l’époque, il n’était encore qu’un adolescent, et elle ne manquait pas d’admirateurs. Pourtant, elle l’avait choisi, lui. Pendant cinq ans, ils avaient vécu une idylle ambiguë et avaient dû supporter les quolibets des autres étudiants. Katrin ne l’aimait pas, Katrin n’était avec lui que pour son argent, Katrin le laisserait tomber dès qu’elle aurait terminé ses études… Il ne les écoutait pas.

Elle était partie à Alpha 1 dès l’obtention de son diplôme, malgré ses promesses. Et Ruan s’était jeté à corps perdu dans la recherche, pour l’oublier.

Cela ne durerait peut-être pas, mais il avait l’impression d’être amoureux pour la première fois depuis plus de douze ans. Dans trois mois, il s’unirait à Ylana ; il ne savait pas comment se dépêtrer de cette situation.

 

Lewis entra dans la pièce. Son visage se crispa de fureur : la femme était détachée, et elle tenait les deux bébés dans ses bras. Paso… S’il voulait la guerre, il l’aurait.

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