Chapitre X

La femme serrait ses enfants contre elle, les larmes ruisselant le long de ses joues. Ils étaient parfaits, tout simplement parfaits ! Et surtout, ils étaient vivants.

L’homme blond, Ruan, lui avait amené les jumeaux quelques heures auparavant, et elle ne se lassait pas de les regarder. Ils étaient si beaux ! Elle savait que le garçon ressemblerait au Fils, mais ses yeux n’étaient pas verts, et il n’aurait sans doute jamais l’horrible sourire de l’homme qu’elle haïssait tant. La petite fille serait aussi belle que Line, cependant Lyen n’aurait su dire de quelle couleur seraient ses yeux. Peut-être verts, comme ceux de la Fille, peut-être bleus, comme les siens…

Les bébés étaient très calmes. Un des hommes en combinaison lui avait mis un biberon dans les mains, et elle les avait nourris, un peu plus tôt. À présent, ils dormaient à poings fermés, serrés contre son sein, deux petits êtres innocents qui ne le resteraient sûrement pas longtemps.

Malgré tout ce qu’on lui avait fait subir pour en arriver à cette grossesse, elle ne pouvait détester ses enfants. Elle les avait portés en elle, elle avait fui pour eux, elle aurait même tué pour eux. Elle savait que Lúka l’avait rattrapée – elle ne lui avait sans doute jamais échappé – et que ses heures étaient comptées. Son corps faiblissait ; bien qu’elle se sente un peu mieux, elle était trop intelligente pour nourrir de vains espoirs. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était mourir avant de le revoir.

Lorsqu’elle n’était encore qu’une petite fille, elle s’imaginait pouvoir le tuer, un jour. Elle se voyait lui enfoncer un couteau dans le ventre, elle voyait l’expression de surprise, puis de panique, sur son visage alors qu’il s’écroulait dans son sang… À la mort de Nato, elle avait compris que dans le combat qu’elle menait contre lui, elle serait l’éternelle vaincue. Sa sœur avait raison, il ne servait à rien de se battre. Pourquoi perdre ses forces alors que l’issue était sans équivoque ? Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu.

Non, Lyen, tu sais que tu peux encore gagner…

Elle essuya ses larmes du dos de la main et sourit aux jumeaux.

Tu ne dois pas t’attacher à eux, tu sais que tu n’as pas le droit de t’attacher à ces enfants !

Il y avait une chose qu’elle pouvait faire, qu’elle devait faire. Une chose terrible. Un acte qu’elle ne se sentait pas prête à commettre, qui la ferait pourtant triompher. Elle avait beau savoir que c’était ce qu’il y avait de mieux pour tout le monde, elle était incapable de s’y résoudre. Depuis des heures, elle contemplait les visages endormis des nourrissons et sa volonté faiblissait.

S’ils mettent un bébé dans mon ventre, je le détesterai comme je les déteste, eux. Elle était si naïve, si fragile ! Elle n’avait pas idée de la force de l’amour d’une mère pour ses enfants ! Quand les premiers étaient morts, elle avait pleuré pendant des semaines. Elle ne mangeait plus, et ils avaient dû la forcer à se nourrir.

Cette fois, ce serait différent : dans une semaine, peut-être moins, elle serait morte. C’était l’avis de l’homme blond, en tout cas. Personne ne la surveillait, il n’y aurait probablement plus d’autre occasion…

Avec une lenteur teintée d’hésitation, elle approcha sa main du cou de son fils et ferma les yeux. Il deviendrait comme le Fils, il deviendrait comme lui… Il enfermerait une petite fille dans une cage et l’y laisserait durant onze ans. Le Père l’appellerait son fils, jusqu’au jour où il lui mettrait un bracelet et où il le rejetterait. Et la folie le gagnerait… Elle ne pouvait pas laisser cela arriver. Elle devait le tuer pendant qu’il en était encore temps.

Le bébé s’éveilla et se mit à pleurer. Aussitôt, elle laissa retomber sa main. Non, elle était incapable de faire cela, de vivre les quelques jours qui lui restaient avec le poids de ce crime sur le cœur.

Elle éclata en sanglots et serra l’enfant contre elle, embrassant les courtes boucles noires.

— Oh, pardon, je te demande pardon… Je ne voulais pas faire ça ! Je ne l’aurais pas fait, non, jamais !

C’était vrai : jamais elle n’aurait pu tuer ses propres enfants. Comment avait-elle pu imaginer un seul instant qu’elle en serait capable ?

Elle caressa d’un doigt la joue du nourrisson.

— Ne deviens pas comme lui, je t’en supplie, ne deviens pas comme Lúka.

 

Ludméa entra dans la pièce, le sourire aux lèvres. Ruan était parvenu à la faire accepter au chevet de Lyen, malgré les ordres de Lewis. Quand celui-ci avait compris qu’elle avait gagné la confiance de l’étrangère, il avait fini par céder, et la jeune femme pouvait maintenant évoluer librement dans la zone d’isolement maximal au lieu d’être confinée à sa chambre et à la salle commune.

Lyen était éveillée et l’accueillit d’un grand sourire. Les bébés dormaient dans un petit lit près du sien, leurs visages pâles tournés l’un vers l’autre. Ludméa l’avait aidée à les nourrir, un peu plus tôt dans la journée, et la femme lui jeta un regard interrogateur : que faisait-elle là puisque ce n’était pas l’heure du biberon des jumeaux ?

Ludméa s’assit sur le bord du lit et prit la main de Lyen dans la sienne.

— Eli, aujourd’hui, je t’emmène te promener.

La femme ne comprenait pas ce qu’elle disait, néanmoins elle aimait beaucoup le son de sa voix. Un médecin en combinaison vint les rejoindre et détacha la perfusion de son poignet. Elle ouvrit de grands yeux étonnés. Que se passait-il ? Qu’allait-il faire d’elle ? Elle sentit la crainte l’envahir ; Ludméa serra ses doigts entre les siens.

— Ne t’inquiète pas, tout va bien…

— Mademoiselle, faites bien attention. Si elle montre des signes de faiblesse ou de fatigue, vous la ramenez de suite. Je ne comprends toujours pas comment vous avez pu obtenir de Lewis qu’il la laisse quitter la pièce, mais je compte sur vous pour veiller sur elle, c’est entendu ?

— Bien sûr ! Ne vous faites pas de souci.

Il l’observa quelques instants ; Paso était un vrai petit veinard… Lui aussi aurait eu du mal à choisir entre Ylana et elle. Le docteur Schmidt ne manquait pas de charme, toutefois elle avait une beauté un peu froide, très classique. La jeune Ludméa était très différente : tout en elle respirait la bonne humeur et la joie de vivre. Et elle était vraiment mignonne, surtout lorsqu’elle souriait.

Paso était parvenu à ce que les deux femmes ne se rencontrent pas, et dans une zone de quarantaine de six cents mètres carrés, cela tenait du miracle. Bien sûr, tout le monde savait ce qui se passait, pourtant personne ne faisait la moindre allusion à la relation clandestine entre Paso et la jeune employée ECO, sans doute par peur de futures représailles – l’homme ne serait pas toujours privé de ses fonctions. Lorsqu’Ylana ferait la connaissance de cette ravissante blonde, son fiancé aurait intérêt à ne pas se trouver à proximité…

Ludméa aida Lyen à sortir du lit et la soutint pendant qu’elle se mettait debout. La femme la dépassait d’une demi-tête. Elle était sûrement presque aussi grande que Ruan, qui devait bien atteindre le mètre quatre-vingt-cinq. Mais Ludméa était prête à parier que Lyen pesait moins qu’elle : elle semblait si frêle !

— Viens. D’abord, je t’emmène à la douche, je suis sûre que tu en rêves !

Des médecins s’étaient occupés de sa toilette depuis son arrivée, cependant Ludméa était certaine que Lyen apprécierait un peu d’intimité.

Elle l’emmena dans la salle de bain qui jouxtait la pièce, et régla les boutons jusqu’à ce que l’eau soit à la bonne température. Le visage de la femme s’éclaira lorsqu’elle comprit ce que Ludméa voulait. Elle ôta sa chemise de nuit blanche avec des gestes un peu maladroits et la laissa tomber sur le sol. La jeune femme fronça les sourcils en voyant sa maigreur : ses os saillaient sous la peau et ses côtes se dessinaient, très nettes, à la lumière des néons. Ses jambes portaient encore les marques de sa fuite dans la forêt, et une grosse ecchymose sur sa hanche avait viré au jaune violacé. Autour du pansement qui protégeait l’incision pratiquée pour la césarienne, la peau était un peu rouge.

Une fois le premier choc passé, Ludméa se rendit compte que, malgré sa maigreur, la jeune étrangère était superbe. Elle avait quelque chose de félin, et ce n’était pas seulement la forme de ses pupilles. La plupart des femmes de sa taille avaient l’air un peu gauche ou paraissaient disproportionnées. Lyen était élancée et sa stature ne paraissait pas l’embarrasser, au contraire : elle se tenait bien droite, avait beaucoup d’allure – et Ludméa connaissait peu de femmes capables d’avoir beaucoup d’allure en petite culotte, dans une salle d’eau baignée d’une lumière crue, et avec une tignasse aussi sale que la sienne… Elle commencerait par s’occuper de ses cheveux. Les médecins lui avaient assuré que le pansement était imperméable, elle n’aurait donc pas à s’en inquiéter.

Elle la fit asseoir sur le petit tabouret en plastique, et mouilla la chevelure rousse. Elle la frotta énergiquement avec du shampoing ; quelques brindilles, vestiges de sa nuit passée dans la forêt, crissèrent sous ses doigts. Lorsqu’elle rinça ses cheveux, l’eau prit une couleur brune. Ludméa grimaça : les médecins auraient tout de même pu s’occuper un peu mieux d’elle ! Elle se décida pour une seconde dose de shampoing, avant d’enduire sa chevelure de démêlant. Armée de patience, elle vint à bout de tous les nœuds. Lyen ne risquait pas de prendre froid, la salle de bain était surchauffée. Elle versa du savon dans sa main et commença à laver son dos, sentant les vertèbres sous ses doigts. Même avec cinq ou six kilos de plus, elle serait encore maigre…

Ludméa rinça ses cheveux et dut se faire à l’idée qu’elle devrait sans doute changer de vêtements ; elle était au moins aussi mouillée que la femme… Elle rabattit une mèche blonde derrière son oreille en souriant.

Lyen cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer. Aussitôt, Ludméa arrêta l’eau et lui fit face, inquiète.

— Eli, qu’est-ce qui ne va pas ?

Celle-ci leva les yeux vers elle. Elle comprenait le sens de sa question, mais comment lui expliquer que ce moment lui rappelait Nato ? Comment lui expliquer qu’elle se souvenait de Line, du premier jour qu’elles avaient passé au Laboratoire ? Line avait lavé ses cheveux comme Ludméa l’avait fait. Elles avaient eu confiance en elle, et elle les avait trahies.

Elle sourit à la jeune femme. Ludméa n’était pas comme Line… Elle lui fit signe de lui donner du savon, et termina sa toilette. Le visage levé vers le plafond, elle laissa l’eau ruisseler le long de son front, les lèvres étirées en un sourire de pur bonheur. Puis, elle se tourna vers Ludméa pour se jeter dans ses bras, et la serra contre elle.

— Cette fois, c’est sûr : il faudra que je me change, marmonna celle-ci.

Elle était heureuse que la femme ait retrouvé le sourire, et l’étreinte inattendue lui avait fait chaud au cœur. Elle lui tendit une serviette, et s’empara de l’ensemble blanc qu’on avait préparé pour elle. De toute évidence, les médecins avaient l’œil plus exercé que le sien, car les vêtements étaient à sa taille. Quel dommage qu’ils n’aient pas pensé à en préparer pour elle… Le tissu collait à sa peau, cette sensation n’était pas des plus agréables.

Elle aida l’étrangère à s’habiller et la fit se placer sous le sécheur. En quelques instants, ses cheveux furent secs. Ludméa y passa quelques coups de brosse, puis se recula un peu pour juger du résultat. Elle sourit : Lyen était magnifique, tout simplement magnifique… Sa chevelure flamboyante qui tombait en grosses boucles souples sur ses épaules avait gardé un aspect un peu sauvage qu’elle trouvait du plus bel effet. Elle soupira. Elle aurait voulu avoir des cheveux aussi beaux que ceux de Lyen. Elle savait que beaucoup de femmes lui enviaient sa chevelure blonde, cependant ses cheveux n’étaient pas seulement blonds, ils étaient surtout indomptables.

Elle se tourna vers le miroir et retint une exclamation épouvantée. Lyen éclata de rire. Ludméa se rendit compte que c’était la première fois qu’elle manifestait aussi ouvertement sa joie. Elle lui sourit et tenta de redonner à sa propre chevelure un aspect moins ébouriffé. Le pire restait tout de même son ensemble blanc… Ludméa osait à peine quitter la salle de bain. Le tissu mouillé s’était collé à sa peau et ne cachait rien de ses formes. Elle se serait promenée nue dans les couloirs que cela n’aurait pas été bien différent.

Elle haussa les épaules : après tout, ces gens étaient des médecins, ils avaient tous eu l’occasion de voir une femme nue au moins une fois dans leur vie. La chemise de nuit de Lyen gisait sur le sol, trempée. Ludméa la ramassa en faisant la moue, puis se fit une raison. De toute manière, elle n’aurait pas eu l’air beaucoup plus décente vêtue de celle-ci.

Les deux femmes sortirent de la salle de bain, pour tomber nez à nez avec Ruan. L’espace d’un instant, Ludméa se dit que le hasard suivait un cours bien étrange aux DMRS, puis la gêne envahit son esprit et elle devint écarlate. Le jeune chercheur laissa courir son regard sur ses vêtements trempés, les yeux écarquillés. Comme il s’attardait un peu trop sur ses courbes et se mettait à sourire, elle croisa les bras sur ses seins.

— Ruan, ferme la bouche, tu baves.

Il détourna les yeux, néanmoins son sourire ne quitta pas ses lèvres. Il tenta de reporter son attention sur Lyen, même si les trois quarts de ses facultés intellectuelles avaient été mises hors service par la vue des formes voluptueuses de Ludméa.

La jeune étrangère était superbe. Rien à voir avec la femme à demi morte qu’ils avaient ramenée de la forêt de Gonara quelques jours plus tôt. Ses cheveux avaient retrouvé leur éclat rouge et encadraient un visage aux traits doux. Ruan se dit soudain qu’elle était sans doute bien plus jeune que ce qu’ils avaient cru. Elle devait avoir l’âge de Ludméa, peut-être même moins. Elle était un peu plus petite que lui, de cinq ou six centimètres.

— Est-ce que tu pourrais t’occuper d’Eli quelques minutes ? Il faut que je me change, comme tu n’as pas manqué de le remarquer.

— Bien sûr ! J’espère juste qu’elle ne va pas essayer de m’égorger pendant ton absence.

— Elle ne te fera rien. Après tout, tu es celui qui lui a rendu ses enfants…

Elle se retourna. Ruan la suivit des yeux alors qu’elle passait la porte : seul l’avant de son ensemble était mouillé, mais l’arrière n’avait rien de laid non plus… Il se mit à sourire. Un médecin en combinaison entra dans la pièce ; il se jeta sur lui.

— Gould ! Que je suis content de vous voir ! Je viens de me rappeler que j’ai quelque chose de très important à faire, et… J’ai promis à Ylana, on doit parler de notre union, ça m’est sorti de la tête… Si vous vouliez bien vous occuper d’Eli en attendant que Ludméa revienne, ça serait génial…

Sans attendre la réponse de Gould, Ruan quitta la pièce d’un pas très enthousiaste. Le médecin secoua la tête ; il avait croisé la jeune Ludméa dans le couloir, et n’était pas dupe. La petite était rouge pivoine, trempée, et surtout, terriblement désirable. S’il avait besoin de Paso, il saurait où le trouver…

 

— Ludméa ! Attends-moi ! s’écria Ruan.

La jeune femme se retourna et le vit qui courait vers elle. Elle fronça les sourcils.

— Tu as laissé Eli toute seule ?

— Non, bien sûr ! Un des médecins la surveille.

Elle acquiesça lentement, et un sourire se dessina sur ses lèvres. Ruan avait une idée derrière la tête… qui avait de toute évidence un rapport avec la façon dont le haut de son ensemble blanc collait à sa peau sans rien laisser à l’imagination.

À peine étaient-ils arrivés dans la chambre de la jeune femme qu’il l’entraînait derrière l’armoire, ses lèvres sur les siennes, ses mains sur ses reins. Ludméa s’y était attendue et l’avait même espéré. Elle adorait l’embrasser. Elle avait longuement réfléchi à ses sentiments après ce qui s’était passé la veille dans la pièce de stockage et elle ne pensait pas être amoureuse de lui. Trop de questions restaient sans réponse, trop de mystères planaient autour de cet homme. Elle essayait de ne pas penser que, selon toute probabilité, la mort de Tom et Franz n’avait rien d’accidentel ; connaissant la position de Ruan au sein des DMRS, il ne faisait aucun doute qu’il en était très conscient.

Il remonta une main sous son pull et, comme la veille, elle ne l’arrêta pas. Il lui sourit ; elle sentit son cœur s’accélérer.

— Ludméa… Tu es si belle ! lui chuchota-t-il à l’oreille. J’ai hâte que nous quittions cette zone de quarantaine pour que je puisse t’inviter à dîner…

Elle se mit à rire.

— C’est le dîner qui t’intéresse, ou ce qui risque de se passer après ?

— Ne dis pas de bêtises, rétorqua-t-il, avant de s’emparer de ses lèvres et de l’embrasser avec fougue ; il se recula, les yeux pétillant de malice. Tu sais bien que nous avons déjà dîné ensemble.

— Goujat ! murmura-t-elle avec un sourire.

Elle l’attira contre elle et leva son visage vers le sien, dans l’attente d’un baiser qui ne tarda pas. La main de Ruan sur son sein était chaude, et le contact avec sa peau froide et mouillée un peu étrange, toutefois pas désagréable. Ludméa glissa ses doigts sous sa chemise. Il pressa ses lèvres un peu plus fort sur les siennes. Du pouce, il effleura la pointe de son sein, et il la sentit réagir, son corps se tendant un peu plus contre le sien. Contre toute attente, elle le repoussa gentiment.

— Ruan, on va trop loin…

— J’ai tellement envie de toi !

— S’il te plaît ! Je ne veux pas faire ça contre un mur, derrière une armoire !

Il s’écarta un peu d’elle, coupable.

— Non, bien sûr ! Je n’en avais pas l’intention. Je me suis laissé un peu emporter, excuse-moi. Mais c’est un supplice que de t’embrasser et de devoir m’arrêter là.

— Je n’ai pas dit que je n’en avais pas envie. C’est juste que le moment est mal choisi, et que l’endroit n’est pas très engageant. Et avec des caméras partout, non merci. Déjà que tous les médecins me regardent avec un air bizarre…

— Tu n’en sais rien, avec leurs masques de protection…

— Oh, mais je peux très bien le sentir. Et j’imagine que le fait de m’être promenée dans les couloirs avec ce pull trempé ne va pas faire baisser ma cote de popularité.

Ruan sourit et déposa un tendre baiser sur son front.

— Je resterai sage, promis. Plus de propositions indécentes derrière les armoires ou dans les salles de stockage du matériel.

— Je t’aime beaucoup, tu sais ! lui avoua-t-elle en baissant les yeux.

— Et moi, je crois bien que je suis amoureux de toi.

À nouveau, l’évocation de ses sentiments la mit mal à l’aise. Pourtant, elle ne pouvait lui en vouloir : cette fois, c’était elle qui avait pris l’initiative.

— Tu ne peux pas être amoureux, voyons ! Tu ne connais presque rien de moi !

— Il faut croire que ce que je connais déjà me plaît bien assez.

Elle caressa sa joue et posa un baiser chaste sur ses lèvres. Il la serra dans ses bras.

— Tu devrais enlever ces vêtements mouillés, avança-t-il après quelques secondes. Tu es trempée, tu risques de prendre froid. La chambre d’Eli est surchauffée pour ne pas qu’elle s’affaiblisse, néanmoins le reste de la zone d’isolation est plutôt frais.

Elle hocha la tête. Il avait raison.

— Est-ce que tu sais à qui je dois m’adresser pour obtenir des soutiens-gorge ?

— Ils ne t’en ont pas donné ? Tu en avais un hier… malheureusement.

— Tu crois que je me baladerais comme ça s’ils l’avaient fait ? se moqua-t-elle, ne relevant pas son insinuation tout sauf subtile. J’en avais reçu un le premier jour. J’ai essayé de le laver dans le lavabo de la salle de bain, mais il n’était pas sec ce matin. Manque d’aération, je suppose. Tes collègues de cette zone-ci n’ont pas dû penser que les femmes pouvaient avoir besoin de ce genre de choses…

— C’était peut-être volontaire, plaisanta Ruan.

Elle éclata de rire.

— Que tu es bête… Remarque, ils ont sans doute tout sur vidéo, maintenant. Sérieusement, tu crois que mon anatomie intéresse quelqu’un ?

— Oui, bien sûr ! Il y a au moins une personne ici que ça intéresse beaucoup, répondit-il avec un grand sourire. Bon, vu que tu es déjà trempée, je pense que tu devrais aller prendre une douche pour te réchauffer. Pendant ce temps, je vais voir ce que je peux trouver pour toi.

Ludméa s’enferma dans la salle de bain, et Ruan se laissa aller contre le mur en soupirant. Qu’allait-il bien pouvoir faire ? Il avait vaguement mentionné la présence de la jeune femme à Ylana, sans préciser qu’elle était grande, blonde, mince et très mignonne. Sa fiancée n’était pas stupide : dès qu’elle verrait Ludméa, elle comprendrait qu’il y avait anguille sous roche, baleine sous gravillon, même. Ses absences répétées, sa soudaine froideur envers elle, son irritabilité…

Déjà, il lui fallait faire disparaître les preuves pendant qu’il en était encore temps. Il connaissait ses employés : ils ne diraient rien à Ylana, du moins pas tant qu’ils n’en tireraient pas un quelconque avantage ou que la femme ne viendrait pas leur poser directement la question. Il se méfiait toutefois du colonel Lewis. Celui-ci, bien qu’uni depuis plus de vingt ans à une femme qu’il prétendait aimer, paraissait avoir toujours des vues sur elle et ne cachait pas sa déception de la voir avec un homme qu’il méprisait. Il n’hésiterait sans doute pas à ruiner leur union.

 

Lorsque Ruan entra dans la pièce, les deux hommes ne se retournèrent même pas. Une cinquantaine d’écrans s’étalaient devant eux, montrant l’ensemble de la zone de quarantaine des DMRS. De temps à autre, un des hommes effleurait une commande, et l’image changeait sur l’un des moniteurs. La chambre d’Eli s’étendait sur quatre d’entre eux ; Ruan vit Ludméa rejoindre la jeune femme et lui parler. Un des hommes se mit à rire.

— Tiens, elle s’est changée, je suis sûr que tu es déçu, John.

L’intéressé émit un grognement ambigu, avant de se tourner vers Ruan.

— Docteur Paso, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— J’aimerais les vidéos de la cellule C9.

L’autre homme lui fit face et passa une main sur sa barbe naissante, les sourcils froncés. Puis, il gratta son front et adressa une question muette à son collègue.

— C’est que, en théorie, on n’a pas le droit de vous les donner, vous savez.

Ruan soupira. Il mourait de chaud dans sa combinaison Hazmat ; l’idée de devoir entamer un débat dans cette tenue sur qui avait le droit de faire quoi ne lui était pas très agréable.

— Oui, mais ça, Sheldon, je m’en contrefous. Donnez-moi ces vidéos.

— Je comprends très bien que vous vouliez récupérer ces enregistrements, mais on n’a pas le droit de vous les donner ! Nous pourrions avoir des problèmes.

— Je suis votre supérieur.

— Non, en ce moment, ce n’est plus le cas, rétorqua John.

— D’accord, soupira-t-il. Vous voulez jouer à ça ? Très bien. Vous savez que ce n’est qu’une mesure temporaire. Dès la fin de cette quarantaine ridicule, une fois que les choses auront repris leur cours normal, que se passera-t-il, hein ? Est-ce que vous avez vraiment envie de le savoir ?

— Vous êtes en train de nous faire du chantage ! s’indigna Sheldon.

— Exact. Et je vais vous dire une chose : cela ne me dérange pas le moins du monde. Alors donnez-moi ces vidéos.

Il se concentra sur l’employé du service de surveillance. L’homme devait lui donner ces enregistrements, sinon il perdrait son poste. Il devait les lui donner sur-le-champ. De toute manière, il ne s’agissait pas de vidéos cruciales… Ce n’était tout de même pas comme s’il lui demandait les enregistrements de la chambre de l’étrangère… Il allait les lui donner… TOUT DE SUITE !

Sheldon sursauta, puis essuya de sa manche la sueur qui commençait à couler sur son front. Son collègue lui jeta un regard inquiet.

— Steven, est-ce que ça va ?

— Je me suis senti un peu bizarre pendant un instant. Ça doit être le fait de regarder ces écrans toute la journée… Je pense que j’ai besoin d’une pause. Je vais donner ces enregistrements au docteur Paso, et j’irai me chercher un bon café. Tu veux que je t’en ramène un ?

— Tu es tombé sur la tête ? Tu sais que ces vidéos sont confidentielles !

— Ce n’est pas comme si je ne savais pas ce qu’il y a dessus, fit Ruan. D’ailleurs, je crois bien que tout le monde ici sait ce qu’il y a dessus. Des enregistrements confidentiels, vous dites ? Si votre but est la confidentialité, il faudrait peut-être revoir votre manière de procéder. Je sais que vous n’avez pas manqué de confirmer les rumeurs naissantes.

John allait ouvrir la bouche pour nier ces accusations ; Steven Sheldon posa la main sur son épaule et lui lança un regard insistant.

— Je vais vous donner ces vidéos, céda-t-il. Vous voulez quelles dates ?

— Les quatre derniers jours. Et celle d’aujourd’hui aussi.

— Je ne peux pas vous donner celle-là. Pas avant qu’on l’ait archivée. Les autres sont déjà stockées, mais pour celle d’aujourd’hui, il faudra attendre demain matin.

Sheldon s’approcha d’une immense armoire et ouvrit un tiroir. Ruan l’entendit fouiller de manière presque frénétique puis jurer entre ses dents.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne sais pas… J’imagine que Truman les a déplacées.

— Vous voulez dire que les vidéos ne sont plus là ?

— John, tu sais si Peter a fait du rangement, cette nuit ?

L’homme secoua la tête. Il s’était déjà remis au travail, les yeux fixés sur les écrans, la main droite sur les commandes. Steven faisait ce qu’il voulait, il ne voulait pas y être associé de quelque manière que ce soit.

— Je vais chercher dans l’autre tiroir.

Il s’exécuta, sous le regard un peu inquiet de Ruan. Au bout d’un peu plus d’une minute, il se tourna vers lui en secouant la tête.

— Elles ne sont plus là. Je vais appeler mon collègue, c’est lui qui s’occupe des surveillances de nuit. Il les a sans doute déplacées, et…

— Je me fous de ce qu’il a sans doute fait, appelez-le et demandez-lui ce qu’il a vraiment fait !

Steven Sheldon acquiesça sans un mot et passa sa main sur son front. À présent, il suait à grosses gouttes. Le sang battait sous ses tempes, il avait l’impression que son crâne allait exploser. Il devait trouver ces enregistrements ! Il composa le numéro de Peter Truman sur l’interphone ; une voix ensommeillée lui répondit.

— Désolé de te réveiller, mais des enregistrements ont disparu. Je me demandais si tu avais fait du rangement, ou…

— Lesquels ? coupa Truman.

— Cellule C9, les quatre derniers jours.

— Lewis est passé hier soir, il les voulait.

Le sang de Ruan ne fit qu’un tour. Il bouscula Sheldon un peu brutalement.

— Est-ce que vous savez ce qu’il en a fait ? le pressa-t-il.

— Qui êtes-vous ?

— Ruan Paso !

— Steven, tu peux me confirmer ça ? Je ne reconnais pas sa voix.

— Je confirme, c’est bien lui.

— Lewis m’a demandé de les détruire.

— Vous l’avez fait ?

— Oui, je ne vois pas pourquoi j’aurais agi autrement. Il ne s’agissait pas d’enregistrements importants, et de plus, je suis soumis à ses ordres. Tout a été détruit, il n’en reste rien.

— Très bien. Je vous remercie.

— Peter, désolé pour le dérangement, s’excusa Sheldon, avant de couper la communication.

Ruan resta comme figé pendant quelques secondes. Lewis avait détruit les enregistrements ?! Mais pourquoi ? Quel était l’intérêt pour lui de faire disparaître une preuve aussi compromettante ? S’il voulait Ylana, pourquoi ne lui avait-il pas montré les vidéos ?

— Je… J’imagine qu’il est inutile que je repasse prendre l’enregistrement d’aujourd’hui, avança-t-il. Je vais vous laisser travailler.

Il tourna les talons et sortit, perdu dans ses pensées. Lewis était un homme étrange. Il agissait de façon pour le moins curieuse, il n’aimait pas ça. Il devrait se méfier de lui…

Une fois que Ruan eut quitté la pièce, Steven Sheldon soupira de soulagement. Sans pouvoir dire pourquoi, il avait senti la panique l’envahir.

— Tu es très pâle, remarqua son collègue. Tu devrais aller prendre l’air quelques minutes, ça te ferait du bien.

— Tu as raison. Je te ramène un café ?

— Non, je pense que je suis déjà assez énervé comme ça, je te remercie.

— Que voulais-tu que je fasse ? Je n’avais pas le choix ! Et de toute manière, les enregistrements en question ont été détruits, alors où est le problème ?

— Le problème, c’est que ces enregistrements ne doivent pas quitter cette pièce.

— Oh, je t’en prie, John, tu sais bien pourquoi il voulait récupérer ces vidéos !

— Je me moque bien de ses problèmes sentimentaux. Imagine que nous ayons donné ces enregistrements à Paso et que Lewis l’ait appris ? On aurait eu l’air de quoi, hein ?

— Je pense que nous aurions intérêt à nous ranger de son côté, décréta Sheldon en faisant un petit signe de tête en direction du couloir où Ruan avait disparu. Tu sais que…

— Je sais que quoi ? répéta son collègue comme il ne terminait pas sa phrase.

— Je… Je me sens vraiment…

Il vacilla, et se serait écroulé sur le sol si John ne l’avait pas rattrapé de justesse.

— Steven ? Steven !

Il le secoua, mais l’homme ne réagit pas. John l’allongea sur le sol avant de se précipiter sur l’interphone.

 

Ludméa tentait d’inculquer quelques notions d’alian à la jeune étrangère. Elle avait commencé par les mots simples : enfants, garçon, fille, biberon, qu’elle avait semblé assimiler très vite. Cependant, elle se trouvait à présent dans une impasse. Comment pouvait-elle lui faire comprendre des notions abstraites comme l’amitié, la confiance ?

Elle décida de faire une pause. De toute façon, c’était l’heure de nourrir les jumeaux. Elle prépara les biberons. Elles s’assirent toutes les deux sur le rebord du lit, chacune un bébé dans les bras. Leurs épaules se touchaient presque ; leurs regards se croisèrent et elles se sourirent. La jeune femme dit quelque chose que Ludméa ne comprit pas. Celle-ci secoua la tête, mais elle insista. Elle se pointa du doigt :

— Lyen.

Ludméa s’étonna. Que voulait-elle lui faire comprendre ? Que signifiait ce mot qu’elle répétait ?

— Eli ?

— Lyen ! Ludméa, fit-elle en posant une main sur le bras de celle-ci. Lyen, répéta-t-elle en se désignant.

Ludméa fronça les sourcils. La jeune femme ne s’appelait-elle pas Eli ? C’était pourtant le nom qu’elle leur avait donné lorsqu’ils le lui avaient demandé.

— Lyen, acquiesça-t-elle avec hésitation. Eli ?

Elle leva son bras gauche et Ludméa put voir le bracelet noir qui entourait son poignet.

— L.I. !

Ludméa n’était pas certaine de comprendre, néanmoins Eli paraissait vouloir lui expliquer que son véritable nom était Lyen. Pourquoi ne l’avait-elle pas fait plus tôt ? Elle acquiesça, troublée, et reporta son attention sur le bébé qu’elle nourrissait. La jeune femme ne semblait toutefois pas avoir fini : elle fit quelques pas, sa fille dans ses bras, et se posta face au miroir sans tain. Elle désigna son reflet.

— Nato.

Ludméa s’approcha d’elle. La femme se désigna, et indiqua la hauteur de sa taille.

— Lyen.

Elle éleva sa main d’une vingtaine de centimètres.

— Nato.

Le visage de Ludméa s’éclaira.

— Nato, c’est ta sœur !

— Sœur, approuva-t-elle. Nato, sœur Lyen. Svetlana, sœur Ludméa.

Le sang quitta le visage de cette dernière. Comment savait-elle qu’elle avait une sœur ? Et surtout, comment connaissait-elle son prénom ? Elle ne se rappelait pas avoir mentionné Svetlana lors de leurs échanges maladroits. Lyen posa la main sur son épaule en la regardant droit dans les yeux :

— Ludméa, sœur Lyen. Enfants, Ludméa.

Elle lui confia la fillette. Les yeux de Ludméa s’agrandirent.

— Ce sont tes enfants, Lyen ! À toi ! Les enfants de Lyen !

Elle secoua la tête.

— Enfants, Ludméa.

Une larme coula sur sa joue et elle lui fit un pâle sourire. Ludméa sentit un frisson remonter le long de son dos. Elle baissa les yeux sur les jumeaux qui s’endormaient dans ses bras. Elle se tourna vers le miroir sans tain et fixa son image, les yeux remplis de larmes. Lyen venait de lui donner ses enfants.

 

— Une rupture d’anévrisme, décréta le médecin. Cela peut arriver n’importe quand, à n’importe qui. Je suis navré.

Il remonta le drap sur le corps sans vie de Steven Sheldon, sans toutefois recouvrir son visage. John se tenait dans un coin de la pièce, le visage défait. Il s’avança, bouleversé. Cela faisait plus de deux ans qu’il connaissait Steven. Ils travaillaient souvent ensemble, s’appréciaient beaucoup. L’homme était très bavard – parfois un peu trop, à son goût – et ils avaient passé de bons moments lors de leurs longues et ennuyeuses heures de service.

— Il était très pâle… Je lui ai dit d’aller faire un tour, d’aller prendre l’air…

Le médecin hocha la tête.

— Cela s’est passé très vite. Il n’a pas souffert, lui assura-t-il. Vous n’auriez rien pu faire ! Personne n’aurait rien pu faire !

— Je sais, souffla John. Il avait à peine trente ans…

— Je vais prévenir sa famille.

John ne répondit rien. Il regarda Steven une dernière fois. Ses traits étaient sereins. Le médecin disait sans doute vrai : il n’avait pas souffert. Mais il était si jeune ! Si plein de vie !

— Adieu, Steven.

Il rabattit le drap sur son visage, le cœur serré.

 

***

 

25-06-2066, Terre

 

Line était assise sur le canapé du salon, enveloppée dans une chaude couverture. La télévision était allumée, cependant son regard restait résolument braqué sur le tissu bordeaux, qu’elle triturait du bout des doigts. Lúka s’installa à ses côtés, elle lui jeta à peine un coup d’œil. Lorsqu’il voulut prendre une de ses mains dans les siennes, elle eut un mouvement de recul.

— Line, je t’en prie, ça fait des semaines… Parle-moi !

À nouveau, il essaya de la toucher ; cette fois, elle repoussa la couverture d’un geste brusque et se leva.

— Non, ne t’en va pas. Si tu ne veux pas me voir, c’est moi qui partirai. J’ai du travail, de toute façon. Tu veux que je te laisse tranquille ?

Elle haussa les épaules. Lúka remarqua enfin ses yeux rouges et enflés : elle avait pleuré. Aussitôt, il la pressa pour savoir ce que leur père lui avait encore fait. Elle garda le silence, se contentant d’éviter son regard.

— Il n’a rien fait, murmura-t-elle enfin lorsqu’elle comprit que son frère ne la laisserait pas en paix tant qu’il n’aurait pas eu sa réponse. Je ne me sens pas très bien, c’est tout.

— À cause… de nous ? De ce qui s’est passé ? Line, c’est toi qui es venue me retrouver, tu ne peux pas me reprocher de n’avoir pas pu te résister.

— Je sais que c’est de ma faute, pas la peine de me le rappeler, rétorqua-t-elle sur un ton agressif. Tout est toujours de ma faute, de toute manière.

— Tu veux jouer la victime ? Nous sommes fautifs tous les deux. Si, bien sûr, il est raisonnable de parler de faute. Je pense que tu devrais arrêter de culpabiliser, après tout nous ne faisons rien de mal.

— J’aimerais juste avoir… une vie normale, souffla-t-elle, les yeux baissés.

— Et c’est quoi, une vie normale ?

— Écoute, Lúka : je suis enfermée ici, je n’ai jamais vu le ciel ailleurs que sur des photographies, à la télévision ou dans tes pensées, les seuls contacts humains que j’ai eus dans ma vie sont les captives, Père et toi. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que tout serait différent si nous n’étions pas coincés ici, toi et moi. Je n’ai pas envie que tu restes avec moi par pitié.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Tu pourrais partir. Tu n’es pas obligé de supporter cette relation malsaine si elle ne te convient pas.

— C’est à toi qu’elle ne convient pas.

— J’ai peur que tu m’abandonnes. Qu’un jour tu me laisses ici dans ce bunker pour disparaître. Peut-être même avec une autre femme.

Lúka attrapa ses mains et la tira vers lui. Il se leva, l’entoura de ses bras. Elle enfouit sa tête dans son cou.

— Pourquoi partirais-je ? Si je quitte le Laboratoire un jour, ce sera avec toi. Je n’imagine pas vivre sans toi, tu ne sais pas à quel point c’est dur quand tu te fermes comme ça, quand tu refuses de me parler.

— Chaque fois que tu pars pour une mission de Père ou pour voir William, je compte les heures jusqu’à ton retour, je ne peux rien manger tant j’ai l’estomac noué. J’ai toujours en moi l’angoisse de ne pas te voir revenir.

— Et t’abandonner ici ? Vivre sans toi ? Jamais.

Il la serra plus fort contre lui, respirant l’odeur de ses cheveux. Quelques semaines auparavant, il lui avait ramené du shampoing parfumé au jasmin, pour changer des éternels shampoings et savons inodores du Laboratoire. Elle en avait pleuré. Pourquoi fallait-il que leur père l’empêche de l’accompagner, les rares fois où il mettait un pied à l’extérieur ? Il avait souvent du mal à comprendre sa cruauté.

Elle leva son visage vers le sien et il dut résister à l’envie de lui voler un baiser. Mais il ne savait que trop ce qui se passerait s’il cédait. Depuis des semaines, elle le fuyait. L’instant de plaisir qu’ils avaient partagé valait-il la tristesse qu’il lisait dans ses yeux ? Elle avait raison, il aurait pu partir. Plusieurs fois, il avait failli répondre aux avances de femmes magnifiques, pourtant il ne pouvait se résoudre à trahir Line. Il l’aimait, envers et contre tout ; elle ne méritait pas de souffrir comme elle l’avait déjà fait quelques années plus tôt lors de son histoire étrange avec Nato.

— Je vais parler à Père. Je lui demanderai de te laisser m’accompagner la prochaine fois que j’irai à Seattle. William ne sera que trop heureux d’en savoir plus sur ma vie privée, depuis le temps qu’il essaie de me soutirer des informations…

— Tu lui as dit que j’étais ta sœur ?

Lúka hésita, puis choisit de ne pas lui cacher la vérité. De toute manière, s’il mentait, elle le saurait. Elle le savait toujours.

— Je ne lui ai pas parlé de toi.

Elle se crispa entre ses bras et ses yeux se remplirent de larmes.

— Line, que voulais-tu que je lui dise ? Comment aurais-je dû définir notre relation ?

— Tu as honte.

— Ce n’est pas de la honte. Quand tu le verras, je te présenterai comme ma petite amie.

— Ta petite amie ? répéta-t-elle d’un air incrédule. Ton ami n’est pas stupide, en un coup d’œil il remarquera à quel point nous nous ressemblons. Il saura que je suis ta sœur.

— Pas forcément. À mon avis, il n’y pensera pas, cela ne fait pas partie des hypothèses qu’il pourrait émettre à ton sujet. Tu verras, c’est un homme bien.

— Père n’acceptera jamais.

— C’est ce que nous verrons, conclut-il avec assurance.

Cette fois, il effleura ses lèvres des siennes avec douceur. Line répondit à son baiser, puis le repoussa presque avec brutalité. Après un regard désolé, elle courut hors de la pièce. Lúka se laissa retomber sur le canapé avec un profond soupir. Si seulement la situation était plus simple…

 

Line s’était jetée sur son lit et avait plongé son visage dans son oreiller. Elle mordit sa main pour étouffer ses sanglots, pour ne pas les laisser la submerger. Si son frère savait… Toutes ses belles paroles, les tiendrait-il encore ou la rejetterait-il ? Plus que jamais, elle rêva d’une mère à qui elle aurait pu se confier. Elle ne pouvait pas parler à Lúka, encore moins à leur père. Et si ce dernier découvrait la vérité… S’en prendrait-il à son frère ou à elle ? Aux deux, peut-être ? Il devait se douter qu’ils n’avaient jamais cessé de s’aimer, malgré son interdiction, malgré ses punitions toujours plus dures, malgré le bracelet. Avait-il fini par se résigner ? Par accepter que rien de ce qu’il ferait ou dirait ne changerait la situation ? Même si c’était le cas, il y avait des limites à ce qu’il était capable d’admettre.

Une présence soudaine la tira de sa torpeur. Elle se tourna vers la porte. Sa chambre était plongée dans la pénombre et le contre-jour créé par la lumière crue des néons du couloir ne lui permettait de voir qu’une silhouette. Elle espéra que c’était Lúka, même si elle savait bien que son frère était toujours assis dans le salon, sans doute plongé dans un feuilleton stupide.

— Line, viens avec moi.

C’était bien la voix de son père. Elle frissonna et ne put retenir un sanglot, qui s’étrangla dans sa gorge. Elle se redressa dans le lit, s’appuyant sur sa main désormais douloureuse et marquée de ses incisives.

— Pourquoi ?

— Parce que je te l’ai demandé.

Pétrie d’angoisse, elle s’avança vers lui. Il l’empoigna par le bras sans ménagement dès qu’elle fut à sa portée et l’entraîna dans le couloir. Elle retint un petit cri de douleur et se força à rester stoïque, à ne pas manifester sa peur. Elle jeta un regard en direction du salon, dans l’espoir que son frère les rejoindrait, et en même temps avec la crainte que leur père lui fasse du mal s’il essayait de la protéger.

— Lúka ne viendra pas, annonça l’homme d’une voix glaciale. C’est juste toi et moi. Ça te dérange tant que ça ?

Elle ne répondit pas, se contentant de regarder droit devant elle. Il n’insista pas – ce qui ne lui ressemblait pas – puis pressa le bouton d’appel de l’ascenseur. Les portes métalliques s’ouvrirent ; il la poussa à l’intérieur. Elle faillit trébucher et se rattrapa à la paroi. Il l’emmenait dans son laboratoire… La peur qui ne l’avait pas quittée décupla. Elle se souvenait trop bien de tous les tests qu’il leur avait fait passer lorsqu’ils étaient enfants, des examens souvent douloureux, des prises de sang hebdomadaires. Et, plus récemment, du virus qu’il l’avait obligée à créer et dont son frère s’était servi pour inoculer Lyen. Qu’avait-il en tête, cette fois-ci ?

— Regarde-moi.

Elle leva les yeux sur lui. Il ressemblait tant à son frère que le dévisager ainsi la mettait mal à l’aise. Là où le regard de Lúka était aimant, le sien n’était que mépris et moqueries. Un jumeau maléfique, voilà ce qu’il était.

— Je ne vais pas te faire de mal, reprit-il sur un ton plus doux. Tu as maigri et tu te nourris très mal. Enfin, plus mal que d’habitude. À voir ton teint pâle et les cernes sous tes yeux, je dirais que tu es anémique. Je veux vérifier ton taux de fer et te donner des comprimés, si besoin.

Étonnée, Line ne sut quoi ajouter. Elle acquiesça, docile ; qu’il dise la vérité ou non, elle n’avait aucun moyen de le savoir et, de toute manière, aucune possibilité de lui échapper.

— Je veux aussi faire d’autres tests, je pense que tu imagines lesquels.

Elle eut du mal à soutenir le regard pénétrant de son père. Elle ne pouvait pourtant s’en détacher : même s’il utilisait rarement son Don sur eux, il le maîtrisait à la perfection et était capable d’obtenir d’elle tout ce qu’il souhaitait. Il savait qu’elle était mal à l’aise, qu’elle n’avait qu’une envie : fuir. La forcer à l’affronter était sans doute un des petits plaisirs qu’il s’accordait de temps à autre.

— Père, je vous en prie… ne dites rien à Lúka.

Avant qu’il ne rompe enfin le contact visuel, elle crut lire de la tristesse dans ses yeux. Elle se trompait forcément : son inconscient lui jouait des tours pour l’aider à supporter l’absence d’amour paternel, la cruauté permanente.

— On verra, lâcha-t-il enfin après quelques secondes. Si tu es une bonne fille, si tu es gentille, je passerai peut-être ce… détail sous silence. Tout dépend de toi.

À nouveau, Line sentit un long frisson remonter le long de son échine. Elle riva son regard au sol. Les portes de l’ascenseur étaient ouvertes depuis quelques secondes, elle les franchit, la mort dans l’âme, son père sur les talons.

 

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