Chapitre XI

Lyen attendait, les yeux rivés sur la porte. Ses joues étaient mouillées de larmes, qu’elle n’essuyait même plus. Sa sœur souffrait, elle le sentait dans toutes les fibres de son corps. Et si elle le sentait comme ça, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : que la douleur avait atteint un seuil tel que Nato n’était plus capable de fermer son esprit.

Au début, la jeune fille avait tambouriné contre la porte, elle avait hurlé, réclamé qu’on la laisse voir sa sœur ; cela n’avait eu d’autre résultat que de l’épuiser. Alors elle s’était tue et avait commencé sa longue attente. Quelque part au fond d’elle-même, elle savait que le Fils ne tarderait pas à venir la chercher.

Cela faisait un peu plus de deux heures qu’elle n’avait pas bougé, et ses jambes s’engourdissaient. La mâchoire crispée, les poings serrés, elle se concentrait de toutes ses forces, cependant elle ne parvenait pas à contacter Nato. Elle n’était pas aussi douée qu’elle pour cela, et ne l’avait jamais autant regretté qu’en cet instant. Si seulement elle pouvait lui dire qu’elle l’aimait, qu’elle lui demandait pardon, qu’elle aurait voulu être auprès d’elle !

La porte s’ouvrit enfin, laissant apparaître le Fils. À la vue de son visage, Lyen comprit que le moindre mot de travers lui vaudrait la correction du siècle. Elle se leva avec maladresse et chancela un peu sur ses jambes cotonneuses. Lúka l’agrippa par la manche de sa chemise pour la tirer hors de la pièce, impatient.

— Je t’emmène voir ta sœur. Je te préviens tout de suite : si tu fais une scène comme la dernière fois, je te tue.

Elle leva vers lui ses grands yeux bleu gris. Il ne la regardait pas. Ses lèvres étaient pincées, son visage semblait moulé dans un masque, vide d’expression. Elle le connaissait assez pour savoir ce que cela signifiait : il était dans une rage terrible et se contenait à grand-peine. Elle sentit la peur l’envahir. La tête baissée, elle le suivit à travers les longs couloirs. Il marchait si rapidement qu’elle peinait à maintenir l’allure. Parfois, elle devait courir pour le rattraper. Elle savait que si elle n’allait pas assez vite, il la frapperait. Enfin, ils arrivèrent devant une grande porte, que Lúka se dépêcha d’ouvrir. Lyen se glissa à l’intérieur de la pièce, les jambes tremblantes. Elle entendait les gémissements de douleur de sa sœur et sentait sa détresse. Soudain, elle la vit, perdue au fond d’un grand lit blanc. Elle se précipita auprès d’elle.

— Nato ! Nato, qu’est-ce qui t’arrive ?

Sa sœur souleva ses paupières sur un regard vitreux et ses lèvres remuèrent. Son visage se crispa de douleur alors qu’elle gémissait.

— Elle est en train de mourir, voilà ce qui lui arrive, répondit le Père d’un ton dur.

Lyen releva les yeux et croisa les siens. Sa peau se couvrit de chair de poule. Elle se dépêcha de détourner son regard : autant elle détestait le Fils, autant elle craignait le Père. Une main se posa sur son bras. Une main douce, qui ne pouvait être celle de Lúka.

— Lyen, je suis désolée…

Elle se dégagea et fit face à Line. La jeune femme avait très peu changé, malgré les années : ses cheveux étaient plus longs, son visage avait pris de la maturité. En revanche, elle lui semblait bien moins imposante que par le passé. La première et dernière fois que Lyen l’avait vue, elle avait six ans. Huit ans avaient passé, et elle avait pris plusieurs dizaines de centimètres. À présent, elle faisait la même taille que Line ; la femme ne lui paraissait plus ni si belle, ni si irréelle.

— Qu’est-ce que vous lui avez fait ? cracha-t-elle.

— L’accouchement s’est mal passé, et…

Line ne termina pas sa phrase, mais elle jeta un regard lourd de sens à son père. Ce dernier lui dit quelque chose dans une langue que Lyen ne pouvait pas comprendre, et elle se détourna.

— Le bébé, il est où ?

Les bébés. Ils sont là, répondit le Fils en désignant ce qui ressemblait à un sac de tissu blanc, sur une table à quelques mètres d’eux.

Lyen fronça les sourcils.

— Ils sont morts. Je ne pense pas que tu aies envie de les voir.

Elle ne daigna même pas répondre. La main de sa sœur reposait sur le drap ; elle la prit dans la sienne. Nato ouvrit les yeux à nouveau.

— Tu as grandi, souffla-t-elle. Tu es une femme, à présent.

Lyen se mit à pleurer en silence. Elle ne voulait pas être une femme. Elle voulait rester une petite fille.

— Tu es très belle…

— Je veux pas être belle. Je veux juste que tu ailles mieux ! Nato, je te demande pardon pour toutes ces choses horribles que je t’ai dites !

— C’était il y a si longtemps ! Tu n’étais qu’une petite fille, tu ne pouvais pas comprendre.

— Ça veut dire que tu ne m’en veux pas ?

— Voyons, je ne t’en ai jamais voulu !

Elle grimaça de douleur. Lúka s’assit près d’elle puis prit sa main libre dans la sienne. Elle se détendit et lui offrit même un sourire, sous le regard noir de Lyen.

— Lúka, sors d’ici, ordonna son père.

— Non. Je reste.

— Line, dis à ton frère de sortir.

La jeune femme le regarda droit dans les yeux, le visage dur.

— Allez vous faire foutre.

Lúka leva de grands yeux étonnés vers sa sœur. Elle posa sa main sur son épaule et il lui sourit avec gratitude.

— Tu te crois maligne, ma petite ? On va voir qui est le plus malin, menaça son père avant de tourner les talons.

Lyen fixa la main du Fils dans celle de Nato d’un regard haineux. Avec une lenteur tout étudiée, elle releva son visage pour plonger ses yeux dans les siens.

— Lâche la main de ma sœur !

— Non.

— Lâche-la !

— Pas question.

— Lúka, je t’en prie, intervint Line.

Elle murmura quelque chose à son oreille et, à contrecœur, il libéra les doigts de Nato, sans quitter Lyen des yeux. Line l’entraîna dans un coin de la pièce ; il la suivit avec beaucoup de réticence. La jeune fille se détendit.

— Un jour, je le tuerai, déclara-t-elle.

— Lyen, ne réagis pas comme ça ! Il voulait juste m’aider.

— Il peut t’aider sans te prendre par la main.

Nato ferma les yeux et étouffa un gémissement. Lyen caressa sa joue moite ; elle contenait ses larmes à grand-peine.

— Si tu savais comme je m’en suis voulu de t’avoir dit toutes ces horreurs ! Quand je t’ai vue avec lui, c’était plus fort que moi, je t’ai détestée ! J’ai souhaité que tu meures, j’ai voulu que ton bébé meure aussi. Je te demande pardon ! Tout est de ma faute.

— Non, rien n’est de ta faute ! Je t’interdis de penser que ce qui m’arrive a un quelconque rapport avec toi.

Elle ferma les yeux un instant, sa respiration se faisant saccadée. Lyen lança un regard paniqué à Lúka, qui paraissait trop occupé à se disputer avec sa sœur. Nato respira un peu mieux, et le soulagement l’envahit.

— Les bébés sont morts. Ceux-là, je les ai presque portés à terme…

— Ceux-là ? répéta Lyen, étonnée.

— Ce sont les troisièmes.

Les larmes coulaient sur ses joues, elle n’avait plus la force de les essuyer. Elle cligna plusieurs fois des paupières pour les chasser. Lyen se mit à pleurer.

— Je ne veux pas que tu meures, j’ai besoin de toi !

— Je sais, Lyen. Mais tu es grande, maintenant. Tu es forte, bien plus forte que moi.

— Non, je suis pas grande ! Tu ne peux pas me laisser comme ça !

Elle s’allongea sur le lit à côté de sa sœur et colla sa joue à la sienne. Nato referma ses bras autour d’elle. Lyen sentit alors à quel point ses forces faiblissaient. Les épaules secouées de sanglots, elle enfouit son visage dans les boucles rousses mouillées de sueur.

— Tu y arriveras ! lui assura Nato d’une voix qui n’était plus qu’un murmure. N’oublie pas qui tu es : tu es une princesse. Et une sacrée tête de mule, aussi !

Elle laissa échapper un rire qui ressemblait davantage à un sanglot.

— Tu trouveras le moyen de partir, tu as toujours été la plus forte d’entre nous. Je suis désolée de ne pas avoir tenu ma promesse…

— Mais je m’en fous, de cette promesse ! pleura Lyen. Je ne partirai pas sans toi. Je les tuerai tous, et je t’emmènerai ! Je te soignerai, puisqu’ils ne veulent pas le faire.

— C’est trop tard, tu le sais bien. Regarde-moi… Regarde-moi, Lyen.

La jeune fille se redressa sur un coude et releva la tête. Sa sœur lui fit un pauvre sourire. Ses joues étaient creuses, ses yeux avaient perdu tout éclat.

— Je vais mourir. Pas dans dix jours, pas demain : aujourd’hui. Il ne me reste peut-être que quelques heures, et encore.

— Pourquoi ils ne font rien pour te soigner, hein ? Pourquoi ils ne te guérissent pas ?!

— Je ne leur sers à rien. Je n’arrive pas à porter leurs bébés, je ne leur suis plus utile…

— Et Lúka, ton cher Lúka ! Je l’ai vu t’embrasser. Il a l’air de tenir à toi, pourquoi ne fait-il rien ?

— Il fait ce qu’il peut…

— Je le déteste ! sanglota-t-elle. Je le hais ! C’est un faible. Il ne fait rien parce qu’il a peur de son père.

— Que ferais-tu, à sa place ? Que sais-tu de lui ? De son enfance ? Il ne peut pas désobéir à son père : il doit protéger sa sœur. Il sait très bien qu’il s’en prendrait à elle, si…

Elle fut prise d’une quinte de toux, et un peu de sang coula de ses lèvres. Lyen blêmit. Elle se laissa glisser au bas du lit.

— Nato, je ne vais pas te laisser mourir !

— Je t’en prie, tu ne peux pas te battre contre tout le monde. Parfois, il faut apprendre à lâcher prise quand le combat n’en vaut plus la peine.

— Comment peux-tu dire que ça n’en vaut pas la peine ? C’est de ta vie, qu’il s’agit. De ta vie !

Nato sourit, puis secoua la tête, résignée. Lyen se calma et essuya ses larmes en reniflant.

— Tu as eu les livres ? demanda-t-elle.

— Oui… C’était toi ? Je pensais que c’était Line…

— Non, c’était moi… Il y avait quelques avantages à être proche de Lúka, murmura-t-elle d’un filet de voix.

Lyen resta interdite. Ainsi, c’était pour cela que sa sœur s’était humiliée ? Pour elle ? Pour quelques livres stupides ?

— Pas juste pour ça. Je l’ai aimé, Lyen. Je suis désolée. Je suis sûre que tu dois penser que je me suis souillée, mais je l’ai aimé.

— Tu ne l’as pas aimé ! Tu t’es attachée à lui parce qu’il était la seule personne qui s’occupait de toi.

— Peut-être que tu as raison. Et peut-être que je l’aurais aimé aussi dans d’autres circonstances. De toute façon, le passé est le passé. Je ne regrette pas ce que j’ai fait. Tu as aimé les livres ?

Elle hocha la tête en silence. Sa sœur était si forte ! Elle l’avait accusée de faiblesse, alors que Nato n’avait rien de faible. Elle s’était sacrifiée pour elle.

— Tu te rappelles quand je t’avais dit que tu n’étais pas une princesse ?

La femme acquiesça, les larmes mouillant à nouveau ses yeux.

— Eh bien je le pense toujours. Tu n’es pas une princesse, Nato. Tu es une reine.

Elle saisit entre ses doigts les cheveux de sa sœur et commença à les tresser.

 

21-03-2430, Alia

 

Lyen essuya une larme qui coulait sur sa joue. Nato était morte trois ans plus tôt, rien ne pourrait la ramener. Et à présent, c’était son tour : ses forces l’abandonnaient, elle savait que ses jours étaient comptés. Ludméa passait beaucoup de temps avec elle, avec les jumeaux. Sa présence lui apportait du réconfort. Voir la jeune femme s’occuper de ses enfants avec autant de tendresse et de douceur la rassurait : lorsqu’elle serait partie, les deux bébés ne seraient pas seuls.

Elle aurait tant aimé avoir les moyens de la mettre en garde contre Ruan et contre le Fils ! Ils ne la laisseraient sans doute pas garder les enfants… Mais que pouvait-elle faire de plus ? Elle ne parlait pas la langue de Ludméa, même si elle la comprenait un peu, et la jeune femme ne parlait ni la langue du Père, ni la langue de son peuple.

Elle s’en voulait d’entraîner sa nouvelle protectrice dans tout cela. L’impliquer dans cette histoire mettait sa vie en danger, et cette idée lui était pénible. Chaque fois que la jeune femme lui souriait, elle sentait la culpabilité l’envahir. Ludméa l’avait sauvée, voilà qu’elle la remerciait en liant son destin au sien ! Et si le Fils lui faisait du mal ? Et Ruan ?

L’homme était venu la voir plusieurs fois. Même si elle ne discernait plus la présence de Lúka, elle était certaine qu’il n’était pas loin. Et que Ruan était son complice. En voyant la façon dont il effleurait la main de Ludméa, la façon dont il lui souriait, elle savait qu’il l’aimait. La jeune femme l’aimait aussi, même si elle faisait tout pour le cacher. À chaque fois que Lyen surprenait le regard de cet homme sur Ludméa ou sa main sur son épaule, la colère montait en elle. Elle devait se contenir pour ne pas le repousser, l’éloigner d’elle ; elle n’aurait pas compris. Elle ne connaissait pas son Don, elle ne connaissait pas Lúka. Et surtout, elle ne savait pas que Ruan la manipulait depuis le début… Lyen, avec les quelques mots d’alian qu’elle parlait, était incapable de la prévenir du danger qu’elle courait. Si elle avait été comme Nato, elle aurait pu l’inciter à la méfiance. Néanmoins, la jeune femme aurait-elle seulement écouté ?

Lyen s’était attachée à elle. À part Nato, Line et Lúka, elle était la seule personne avec qui elle liait un contact depuis près de onze ans. Pour ce qui était de Line, on ne pouvait même pas appeler cela un contact. Elle se serait bien passée de son frère, également : le Fils n’était pas le genre de personne que l’on avait envie de connaître… Mais Ludméa était douce, attentionnée ; elle savait qu’elle pouvait lui faire confiance. En quelques jours, elle avait passé plus de temps avec elle qu’en onze ans avec sa sœur. Sans qu’elle puisse trop dire pourquoi, elle lui rappelait cette dernière. Et elle avait une envie désespérée de la protéger, sans doute pour oublier le fait qu’elle avait été incapable de protéger Nato…

Ludméa se tourna vers elle, un sourire aux lèvres. Lorsqu’elle vit ses joues mouillées, son visage s’assombrit. Inquiète, elle lui demanda si tout allait bien. Lyen hocha la tête, la gorge douloureuse, les yeux brûlant de larmes contenues. La jeune femme caressa sa joue avec douceur et remit une mèche rousse derrière son oreille. Lyen sourit : elle l’avait vue faire ce geste des dizaines de fois avec ses propres cheveux. Elle posa sa main sur la sienne et baissa les paupières. Deux larmes coulèrent le long de ses joues.

— Lyen, pourquoi tu pleures ?

Elle secoua la tête. Comment lui expliquer la raison de ses larmes ? Comment lui expliquer qu’elle pleurait la mort de sa sœur, qu’elle pleurait sa famille qu’elle n’avait pas revue depuis onze ans ? Son frère qui lui manquait encore, après toutes ces années ? Sa petite sœur Cali, future reine d’Eaven, qu’elle n’aurait jamais l’occasion de connaître ? Ses enfants, qu’elle ne verrait pas grandir ? Comment lui dire qu’elle regrettait de lui imposer ce fardeau ? Qu’elle souffrait de ne pas pouvoir la prévenir de tout ce qui l’attendait ?

Ludméa se leva pour aller chercher les jumeaux. Elle lui confia la fillette, qui ouvrit ses grands yeux gris bouffis de sommeil, et prit le garçon dans ses bras, avant de caresser ses cheveux noirs avec un sourire. Lyen baissa les yeux sur sa fille.

— Tu ne te souviendras pas de moi… Tu ne sauras jamais qui était ta mère. Je suis désolée d’être si faible, de n’avoir pas su faire le bon choix. Mais Ludméa sera une bonne mère pour toi, pour vous deux : elle vous aime déjà.

Elle croisa le regard de la jeune femme, vit les larmes dans ses yeux.

— Tu feras bien attention à ton frère, n’est-ce pas ? Les filles sont toujours bien plus matures que les garçons…

Sa voix se brisa en un sanglot. Elle se pencha, déposa un baiser sur le front de sa fille. Celle-ci se mit à gigoter et commença à pleurer. Elle effleura les fins cheveux blancs et berça la petite contre elle en chantonnant tout bas. Elle ne se rappelait pas toutes les paroles de cette berceuse que leur mère leur avait chantée, qu’elle l’avait entendue chanter à Cali pour l’endormir, toutefois cet air familier était rassurant dans le monde étrange où elle se trouvait désormais. L’enfant se calma et ferma les yeux, sereine.

— Nato, la baptisa-t-elle. Tu n’as pas ses cheveux roux, mais j’espère que tu auras un peu de sa sagesse…

Elle sourit à travers ses larmes et confia le bébé à Ludméa. Elle prit son fils dans ses bras, émerveillée de ses yeux d’un brun presque noir. L’aurait-elle aimé s’il avait eu les yeux de Lúka ? Sans doute que oui…

— Je sais que tu ne deviendras pas comme lui, je le sens au fond de moi… Tu auras une mère aimante, tu seras libre. Je suis sûre que tu seras beau et fort. Il faudra bien veiller sur ta sœur, la protéger. Je te fais confiance, je sais que tu l’aimeras et que tu seras toujours là pour elle.

Elle embrassa le front de son fils et passa une main dans ses boucles noires.

— Yolan. Mon frère était bon et juste, il avait l’étoffe d’un roi. J’aimerais que tu deviennes comme lui.

Elle ferma les yeux en serrant son fils contre elle. Elle pouvait entendre les sanglots étouffés de Ludméa, et la prit par la taille pour l’attirer près d’elle.

— Ludméa, pas pleurer.

Cette dernière tenta un pauvre sourire et essuya ses larmes en reniflant.

— Lyen, tout n’est pas fini, on peut encore te sauver…

— Parfois, il faut apprendre à lâcher prise lorsque le combat n’en vaut plus la peine, récita-t-elle dans la langue de son peuple. Lyen mourir, ajouta-t-elle en alian.

Ludméa n’avait jamais appris ce mot à la jeune étrangère ; l’espace d’un instant, elle se demanda qui l’avait fait. Puis cette pensée se perdit, chassée de son esprit par ses émotions. La mort de la femme n’était pas une certitude ; Ruan avait dit que l’antiviral avait ralenti l’avancée du virus, mais que ses effets n’avaient pas duré aussi longtemps que ce qu’ils avaient espéré. Cependant, il restait encore les anticoagulants ! Lyen avait repris des forces, elle supporterait peut-être mieux le traitement.

— Non, tu ne vas pas mourir. On va te sauver. Sois forte !

Lyen sourit et secoua la tête. Une seule personne pouvait la sauver, cette personne même qui l’avait condamnée : Lúka.

 

***

 

28-06-2066, Terre

 

Lúka pénétra dans le laboratoire de son père, non sans une légère appréhension : l’homme n’aimait pas être dérangé, surtout lorsqu’il travaillait. Pour l’heure, il lui tournait le dos, occupé à préparer du PBST. Ce n’était pas une tâche qui requérait beaucoup d’attention ni de minutie, la crainte d’interrompre une expérience cruciale disparut.

— Père ?

— Qu’est-ce que tu veux ?

Mikhail de l’Orme n’avait pas cessé ses manipulations. Lúka lui en était presque reconnaissant : devoir en plus de tout le reste affronter son regard méprisant et désapprobateur n’aurait fait qu’ajouter à sa tension. Il prit place sur un tabouret et l’observa durant quelques instants. L’homme en était au titrage du chlorure de potassium.

— Je croyais que le travail de laboratoire ne t’intéressait pas.

— Ça ne m’intéresse pas.

— Alors que viens-tu faire ici ?

— Vous parler.

Son père abandonna ses solutions et pipettes pour se tourner enfin vers lui. Lúka dut combattre le réflexe de baisser les yeux ; il devait se montrer fort. Il avait promis à Line. Mais au fond de lui, bien qu’il ne l’aurait jamais avoué, il le craignait. Dès sa plus tendre enfance, l’homme l’avait sermonné, frappé, lui avait fait subir de véritables tortures psychologiques. Même s’il avait maintenant la force physique de se défendre, il lui manquait encore la force mentale. Il soutint son regard, troublé comme toujours par leur étonnante ressemblance. Son père ne paraissait guère plus âgé que lui, il aurait aisément pu passer pour un grand frère. Ses tempes grisonnaient et quelques rides commençaient à apparaître sur son front, toutefois c’étaient les seules différences entre eux. À l’exception, bien sûr, de l’expression de dédain que Mikhail de l’Orme arborait en permanence sur son visage.

— Eh bien, parle. Je n’ai pas de temps à perdre, si tu as quelque chose à me dire, c’est le moment.

— C’est à propos de Line.

— Laisse ta sœur tranquille.

Déstabilisé pendant un instant, Lúka mit quelques secondes à retrouver le fil de ses pensées. Leur père savait-il pour eux ? Savait-il qu’ils avaient continué, malgré son interdiction et ses punitions ? Il n’avait aucune manière d’en être certain sans lui poser directement la question et lui dévoiler par là même la vérité s’il l’ignorait encore.

— Père, vous ne pouvez pas la garder enfermée ici, c’est cruel.

— Elle est ma fille, je fais ce que je veux.

— Elle a presque vingt-sept ans, ce n’est plus une enfant ! Vous n’avez pas le droit de l’empêcher de sortir, de voir le monde !

— J’ai tous les droits.

— Vous m’avez laissé sortir, pourquoi pas elle ?

— J’avais besoin de toi pour les missions. Et pour ta collaboration avec le jeune héritier Cort.

— William.

— Tu aimerais peut-être que je demande à ta sœur de s’occuper du projet des jumeaux sur Alia à ta place ?

Lúka sentit un frisson lui glacer le sang : il était hors de question de laisser sa sœur rencontrer Ruan Paso. Ce dernier cachait bien son jeu, cependant il n’était qu’un hypocrite manipulateur. Line ne connaissait rien de la vie, elle serait incapable d’affronter un homme comme lui. Qui sait ce qu’il pourrait lui faire ?

— Je ne veux pas qu’elle rencontre Ruan.

— Pourquoi pas ? Il m’a tout l’air d’un jeune homme charmant, très intelligent, en plus. Cela ne m’aurait pas dérangé d’avoir un fils comme lui.

Lúka crispa ses phalanges sur le rebord du tabouret. Son père lui avait tourné le dos à nouveau pour reprendre ses manipulations, non sans lui avoir auparavant décoché un sourire rempli d’ironie. Son animosité envers Ruan augmenta d’un cran.

— Line a gagné le droit de sortir d’ici. Elle a fait tout ce que vous lui avez demandé, sans jamais se plaindre. Elle a travaillé sur les virus, comme vous le lui avez ordonné, et…

— Le fameux virus que tu as injecté à L.I.

Lúka cilla, se prépara aussitôt aux coups qui ne pourraient manquer de venir. Pourtant, son père ne se retourna même pas.

— Quoi, tu pensais que je ne le savais pas ? Je sais tout ce qui se passe ici, Fils. Tout. Comment peux-tu encore imaginer réussir à me cacher la moindre de tes actions ?

— Elle a tout fait pour vous.

— Ta sœur est brillante, c’est vrai. Et bien plus docile que toi, à ma plus grande satisfaction.

— Laissez-la sortir, je vous en prie, implora Lúka, qui se fit violence pour ne pas réagir à la remarque de son père.

— Et quel en serait mon intérêt ?

— Ne me dites pas que vous ne l’aimez pas. Je sais qu’elle compte pour vous. Vous n’avez pas d’affection pour moi, mais je suis sûr que vous en avez pour elle. Comment pourrait-on ne pas en avoir ?

— Tu l’aimes beaucoup, ta sœur, n’est-ce pas ? Un peu trop, d’ailleurs.

Lúka ne releva pas l’insinuation. Son père lui faisait face à nouveau et avait plongé ses yeux dans les siens. Il essayait de l’intimider ; il ne lui ferait pas le plaisir de lui montrer que cela fonctionnait.

— S’il vous plaît. Elle n’a jamais vu le ciel, elle…

— Oh, que tu es… j’hésite entre « mignon » et « pathétique ». Laisse-moi m’occuper de Line et concentre-toi sur ton travail. J’ai entendu dire que ton jeune ami avait fait renvoyer son père du conseil d’administration de sa propre société. Les choses avancent enfin.

— Père…

— Non. Elle ne sortira pas.

— Mais pourquoi ?

Son ton était plus plaintif qu’il ne l’aurait voulu, cela le rendit furieux contre lui-même. Il se donnait l’impression d’être un petit garçon en train de supplier son père pour qu’il l’autorise à jouer à la console un peu plus longtemps.

— À cause de toi, bien sûr. Tant qu’elle est ici, j’ai la certitude que tu ne fuiras pas, que tu reviendras toujours. Pour elle.

Encore une fois, leur père se servait de leur amour pour faire d’eux ce qu’il souhaitait. Comment ne l’avait-il pas compris plus tôt ? Comment avait-il pu imaginer que l’homme aurait assez d’affection pour Line pour lui donner enfin sa liberté ? À nouveau, il utilisait sa sœur pour le forcer à lui obéir. La colère qui bouillonnait en lui explosa enfin et il bondit sur ses pieds avec la ferme intention de lui prouver qu’il avait joué la carte du chantage affectif une fois de trop. Le coup de poing l’atteignit juste au coin des lèvres, stoppant net son élan. Le goût métallique du sang remplit sa bouche, qu’il essuya du dos de la main. Une issue de plus en plus familière aux conversations avec son père…

— Laisse-moi travailler. Et ne viens plus me parler de ta sœur. Je prends les décisions en ce qui la concerne, je n’ai pas besoin de ton avis sur la manière de parfaire son éducation.

Lúka fut à deux doigts de rendre le coup qu’il avait reçu ; comme toujours, il lui manqua la dernière petite étincelle de courage nécessaire. Vaincu, il baissa les yeux et quitta la pièce, les lèvres douloureuses et les joues rougies par la honte. Il n’avait pas été à la hauteur. Il n’avait jamais été à la hauteur. Il n’était qu’un lâche. Si Line le voyait comme cela, elle s’en rendrait compte en un instant. Son seul choix consistait donc à persévérer dans sa lâcheté et à l’éviter jusqu’à ce que l’ecchymose disparaisse. Un jour, il tiendrait tête à son père. Un jour.

 

***

 

21-03-2340, Alia

 

Ruan déboula dans la pièce où se trouvait Lewis, avec d’autant plus d’agressivité qu’il était gêné dans ses mouvements par la combinaison Hazmat.

— Il faut qu’on parle !

Les deux officiers avec qui le colonel conversait se levèrent sur un signe de ce dernier puis se dirigèrent vers la porte.

— Je vous cherche depuis hier, où étiez-vous ? Et pourquoi avez-vous réclamé ces enregistrements ?

Lewis soupira et passa une main dans ses courts cheveux bruns parsemés de gris. Ruan s’assit sur la chaise qui lui faisait face.

— Je pense que vous devez le savoir, Paso. Je les ai détruits.

— Et pour quelle raison ?

— Est-ce que vous aimez votre fiancée ?

— Cela ne vous concerne en rien.

— Non, en effet, cela ne me concerne pas. Je pense néanmoins que ce n’est pas le cas. Si vous aimiez Ylana, vous ne la feriez pas souffrir comme cela.

Pour une fois, Ruan était content de porter le masque de protection. Il n’aurait pas aimé que Lewis le voie rougir.

— Ma vie privée ne regarde que moi.

— Certes. Cependant, votre vie privée, comme vous dites, s’étale sur des dizaines d’heures de vidéo. Oh, la plupart d’entre elles ne sont pas très compromettantes, rassurez-vous. Cela m’étonnerait toutefois qu’Ylana soit au courant de la présence de Ludméa Eisl dans la zone d’isolement maximal. Et du fait que vous passiez tout votre temps libre en sa compagnie… dont quelques moments derrière l’armoire dans l’angle mort de la caméra, ajouta-t-il avec une petite moue de mépris.

— Ce n’est pas ce que vous croyez.

— Non, sans doute. Mais certaines personnes pourraient mal interpréter ce qui n’est pas ce que je crois. Certaines personnes pourraient penser que vous vous amusez beaucoup derrière cette armoire, tous les deux.

— Ernst, je vous en prie, essayez de comprendre…

— Tiens, vous m’appelez par mon prénom, à présent ? Je ne savais même pas que vous le connaissiez. Qu’est-ce que je devrais comprendre ?

— Je n’ai pas à me justifier devant vous, répliqua Ruan, buté.

— Vous êtes en position de faiblesse ici, Paso. Qui vous dit que je n’ai pas fait une copie des enregistrements avant de m’en débarrasser ?

Ruan soutint le regard du colonel, cependant il ne put déterminer si Lewis bluffait ou si la menace qu’il laissait planer était bien réelle. Dans le doute, il décida de l’amadouer en jouant sur sa fibre paternelle, stratégie qui avait déjà payé quelquefois au cours des dernières années.

— Je ne sais pas où j’en suis avec Ylana. Je pense que je suis amoureux de Ludméa, et je ne peux pas le lui dire comme ça, dans cette zone de quarantaine. Je veux dire, tout est filmé, et…

— Oui, tout est filmé, c’est bien là qu’est le problème.

— C’est arrivé comme ça, et je me suis laissé dépasser.

Lewis se cala au fond de son fauteuil, les yeux fixés sur lui. Son visage se détendit un peu, Ruan crut même y voir de la sympathie. Il se retint de jubiler.

— Vous savez qu’à ce petit jeu-là, vous risquez de les perdre toutes les deux ?

— Je sais.

— J’ai eu tort de vous destituer. J’aurais dû savoir que vous vous laisseriez aller, sans vos responsabilités. Cela dit, je ne pensais pas que cela irait aussi loin. Vous m’avez demandé pourquoi j’ai détruit ces enregistrements…

Ruan hocha la tête, les yeux baissés. Il avait du mal à feindre cette résignation si étrangère à son caractère. Il savait que si Lewis croisait son regard, celui-ci se douterait aussitôt de l’hypocrisie de ses mots.

— Il y a deux raisons, et elles vont sans doute vous surprendre. Il y a quelques jours, vous m’avez jeté à la figure que je ne connaissais pas le général Borovitch. Vous vous trompiez. Je connais Daniel. Pas très bien, mais assez pour avoir du respect pour lui. Comme vous n’êtes pas sans le savoir, lui et Dortner peuvent consulter ces enregistrements à n’importe quel moment. J’ai un fils, Ruan, vous le savez peut-être. Il a une dizaine d’années de moins que vous ; lui aussi est une véritable tête de mule. Que pensez-vous qu’un père ressent lorsqu’il voit son fils agir de manière aussi irresponsable ? Vous croyez que cela ferait plaisir à Daniel de vous voir passer du bon temps avec une jeune femme alors que vous êtes censé diriger ce service ? Que penserait-il de vous ? Que penserait-il de lui-même ? De sa décision de vous confier tant de responsabilités ? Vous ne croyez pas qu’il se sentirait trahi ?

— Je pense que vous avez raison. Daniel n’aimerait pas cela.

— La deuxième raison, c’est le docteur Schmidt. Je sais ce que vous pensez. Vous pensez que j’aime Ylana, que je cherche un moyen pour vous l’enlever. Il est vrai que j’ai beaucoup d’affection pour elle. Pas le genre d’affection que vous pensez : je suis uni depuis vingt-trois ans et je suis très heureux avec mon épouse. Ylana vous aime. Je vous ai dit que vous ne la méritiez pas, c’est la vérité. Quelle sorte d’homme peut traiter une femme d’une manière aussi méprisante ? Si vous l’aimiez, vous voudriez la protéger, pas la faire souffrir. Que croyez-vous qu’il se passera lorsqu’elle apprendra la vérité ?

Ruan ne répondit pas. Lewis avait raison, ils le savaient tous les deux. Mais comment pourrait-il laisser Ludméa ? Il aimait cette femme ! Il pensait à elle du matin au soir ! L’humiliation qu’il simulait depuis quelques minutes commençait à se faire trop tangible et cette entrevue avec Lewis ne se passait pas du tout comme il l’avait planifiée.

— J’ai détruit ces enregistrements pour vous laisser une chance de rattraper vos conneries, Paso. Maintenant, vous allez me faire le plaisir de montrer un peu de respect à ces deux femmes. Vous trompez Ylana avec la première venue au vu et au su de tous, alors que votre union est prévue pour dans quelques mois, vous vous servez d’une jeune femme innocente pour réaffirmer votre virilité, votre ego ou je ne sais quoi encore. Vous devriez avoir honte de votre comportement. Quel âge avez-vous donc ? Je ne suis pas votre père, je ne suis pas un de vos amis non plus, et cela ne devrait pas être mon rôle de vous dire tout cela. Cependant, quand je vois la manière dont vous vous comportez avec ces deux femmes, cela me révolte. Ylana a déjà tant souffert de votre infidélité ! On dirait que vous voulez battre le record du plus beau salaud du service. Je vais vous dire une chose, Paso : vous devriez cesser vos efforts, cela fait bien longtemps que vous êtes en tête.

Ruan acquiesça avec lenteur, les mains tremblantes, les dents serrées. Comment Lewis osait-il l’insulter de pareille manière ? Certes, tout ce qu’il avait dit n’était pas faux, mais il n’avait pas le droit de le semoncer comme cela ! À la limite, il aurait préféré des menaces à ce sermon presque paternel. Pour qui se prenait-il ? Il ne perdait rien pour attendre… Il se leva, repoussant la chaise avec tout le calme dont il était capable. Il n’avait aucun intérêt à contre-attaquer : le colonel pouvait détruire son couple en quelques instants. Pour le moment, il devrait continuer à jouer profil bas, en attendant de démêler cette situation. Il s’était rarement laissé rabaisser ainsi par quelqu’un et peinait à retenir sa colère, pourtant, pour son propre bien et celui de sa mission, il lui fallait mettre son orgueil de côté.

— Je vous remercie de vos conseils, Lewis, réussit-il à articuler. Je leur parlerai.

Le colonel hocha la tête avant de saisir un des nombreux dossiers posés sur son bureau.

— Les femmes ne sont pas des trophées, Ruan. Le jour où l’une d’entre elles vous traitera comme vous les traitez, vous comprendrez cela.

 

— Ruan, tu en fais une de ces têtes ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu t’es encore disputé avec Lewis, c’est ça ? demanda Ylana.

— Non, je suis un peu fatigué, c’est tout. Je crois qu’il faut qu’on se parle un peu.

— Bonne idée.

Elle s’assit et il prit place sur la chaise face à la sienne. Le masque de protection qui recouvrait le visage de sa fiancée n’allait pas arranger les choses…

— Ces quelques derniers jours, je n’étais pas très présent. Je pense que j’avais besoin de réfléchir à tout ça, à nous deux, à notre union…

— Qu’est-ce que tu veux dire par là, Ruan ?

Elle prit sa main dans les siennes, il lui sourit.

— Tu sais, avec le virus, le fait que je sois peut-être contaminé…

— Tu n’es pas contaminé. J’en suis quasiment certaine. Continue, je t’en prie.

— Il n’y a pas grand-chose à dire de plus, mentit-il, ses bonnes résolutions balayées. Je voulais juste t’expliquer pourquoi j’avais été un peu distant.

— C’est de ça que tu voulais me parler ?

— Eh bien, oui.

— Oh, ne t’inquiète pas pour cela ! Je n’aurais pas eu le temps de te voir, de toute manière. J’étais trop occupée avec ce virus. Je suis toujours trop occupée, mais j’ai besoin de quelques minutes de pause.

— La femme s’affaiblit.

— Je sais. De toute évidence, l’antiviral que nous avons créé n’était pas parfaitement adapté. Néanmoins je suis en train d’effectuer quelques modifications, et je pense que je pourrai commencer un nouveau test dans une dizaine d’heures.

— Tu vas réussir, Ylana. J’en suis sûr.

— J’aimerais bien en être aussi sûre que toi. Tu sais qu’on s’était décidés pour des roses rouges, pour notre union. J’ai lu dans un magazine qu’une toute nouvelle variété de roses bleues venait d’être créée. Je me disais que des roses bleues seraient peut-être plus originales. Qu’est-ce que tu en dis ?

Ruan hésita : les paroles de Lewis résonnaient encore dans sa tête, cependant il ne pouvait pas dire la vérité à Ylana. Pas maintenant. Dans quelques jours, il serait plus sûr de ses choix. Oui, cela attendrait encore un peu…

— Des roses bleues seraient parfaites.

 

Ludméa se précipita vers Ruan dès qu’il eut passé la porte. Elle se blottit contre lui, et il referma ses bras autour d’elle, un peu hésitant – il n’oubliait pas la présence des caméras. Il décida que cela n’avait plus grande importance, à présent, et l’étreignit avec davantage de conviction. Elle leva son visage vers le sien ; il vit qu’elle avait pleuré.

— Ludméa ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien de nouveau. Lyen s’affaiblit de plus en plus, et je suis une personne très émotive, c’est tout.

Il caressa ses cheveux en souriant.

— Tout n’est peut-être pas perdu, tu sais. On peut encore la sauver.

— Elle sait qu’elle va mourir, c’est ça le plus triste. Elle est si résignée !

— Tu t’es vraiment attachée à elle, n’est-ce pas ?

Elle hocha la tête sans un mot. Il la serra plus fort et la berça contre lui, le visage dans ses cheveux.

— Tu n’aurais pas dû. Je sais que ça ne t’aide pas beaucoup que je te dise ça, mais c’est la vérité. Nous ne connaissons rien de cette femme.

— Elle a donné des noms aux bébés, aujourd’hui, annonça Ludméa sans tenir compte de sa remarque. Et elle m’a demandé d’être leur mère.

Ruan s’écarta un peu d’elle pour la regarder droit dans les yeux. Elle était sérieuse… et bouleversée.

— Tu sais que si elle meurt, ses enfants seront la propriété du gouvernement. Et cela m’étonnerait qu’ils te soient confiés.

— Je sais tout cela. En revanche, elle, elle ne le sait pas. Si elle meurt, je veux qu’elle meure en paix. Cela ne sert à rien de lui faire comprendre que ses enfants seront enfermés dans un laboratoire toute leur vie, rétorqua-t-elle avec un brin d’agressivité.

— Non, bien sûr.

Il lui sourit puis l’embrassa sur les lèvres. Ludméa ouvrit de grands yeux, étonnée : c’était la première fois qu’il lui manifestait sans ambiguïté son affection sous le regard des caméras.

— Si on dînait ensemble, ce soir ? Le repas n’aura rien de gastronomique, et ce dîner ne sera pas le plus romantique dont on pourrait rêver, mais…

— Ça me va. Ces derniers jours, nous n’avons pas pu partager beaucoup de repas. Tu m’as manqué, aujourd’hui, avoua-t-elle en rougissant un peu.

— Toi aussi…

Il l’embrassa avec passion et elle l’entraîna dans le coin de la pièce, derrière l’armoire.

— Je croyais qu’on avait dit plus de propositions indécentes derrière l’armoire ? s’étonna Ruan.

— Eh bien, il faut croire que j’ai changé d’avis.

Il remonta ses mains le long de son dos et dégrafa son soutien-gorge. Il effleura ses seins, la serra contre lui. Ses baisers se firent plus pressants. Elle commença à déboutonner sa chemise ; ses doigts tremblaient légèrement. Il plongea ses yeux dans les siens et elle lui fit un sourire timide. Il attrapa ses poignets :

— Non, arrête… Tu es bouleversée, ce n’est pas le moment de faire ça.

— Oh, Ruan, je… Je suis désolée !

Il l’attira contre lui et elle se mit à pleurer.

— Chuuuut, ça va aller, Ludméa… Tu n’as pas à t’excuser, lui murmura-t-il à l’oreille. Il faut que tu te reposes un peu. Je vais te donner quelque chose pour te calmer, tu veux ?

Elle essuya ses larmes, les yeux baissés.

— Non, je pense que ça va déjà mieux. Je suis heureuse que tu sois venu me voir. Je vais m’allonger un peu, histoire d’être en forme pour notre dîner.

— Très bien. Moi, je vais essayer de nous trouver de la nourriture digne de ce nom. Je passerai vers vingt heures.

Elle acquiesça et caressa sa joue.

— Je ne sais pas ce que j’aurais fait, si tu n’avais pas été là… Cette situation n’est pas loin de me rendre malade. Je me suis attachée à elle, si elle meurt…

— N’y pense plus. Dors un peu, ça te fera du bien. Et ce soir… j’essaierai de te faire oublier tout ça, d’accord ?

 

Ruan était étendu sur son lit les yeux rivés au plafond, le visage soucieux. Lewis avait dit de nombreuses choses vraies. Il devait choisir, c’était certain, cependant le choix n’avait rien de simple. D’un côté, il y avait Ylana, la femme avec qui il vivait depuis plus de deux ans. Il était conscient de ne pas être amoureux d’elle, toutefois il l’appréciait beaucoup, et la vie avec elle était agréable. Ils avaient des intérêts communs, se connaissaient bien. De l’autre côté, il y avait Ludméa. Il ne savait presque rien d’elle, si ce n’est qu’il ne pouvait la regarder sans que son cœur s’accélère, qu’elle lui manquait dès qu’il passait plusieurs heures sans la voir, et qu’il n’avait fait que penser à elle au cours des cinq derniers jours.

Il soupira et tenta de chasser ces pensées de son esprit. Ce soir, il dînait avec Ludméa. Il ne reverrait Ylana que le lendemain. D’ici là, il serait temps d’aviser.

 

Il était en retard. Cela faisait trois fois en moins d’une minute que Ludméa consultait l’horloge murale, et que celle-ci lui annonçait la même chose : vingt heures quinze. Avait-il oublié leur rendez-vous ? Cela ne lui ressemblait pas. D’un autre côté, comment pouvait-elle dire ce qui lui ressemblait ou pas ? Elle le connaissait si peu…

Elle avait brossé ses cheveux jusqu’à ce qu’ils retrouvent leur brillance habituelle. Elle aurait aimé les coiffer de manière différente, pour marquer l’événement, mais ils étaient trop courts pour qu’elle puisse les tresser, et elle en avait assez de ses éternelles queues-de-cheval. De toute façon, même la plus belle des coiffures n’aurait pas suffi à compenser l’informe ensemble blanc qu’elle portait.

Elle se leva et fit quelques pas, avant de retourner s’asseoir : si Ruan la trouvait debout, il pourrait penser qu’elle s’était impatientée, qu’elle était sur le point d’aller frapper à sa porte. Non, mieux valait rester assise. Cependant, il pourrait penser qu’elle attendait désespérément sa venue, ce qui n’était bien sûr pas le cas.

Vingt heures seize. Elle soupira ; il avait sans doute oublié. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? À peine avait-elle formulé cette pensée qu’elle se traita d’idiote : que pouvait-il lui arriver ? L’endroit était surveillé en permanence.

Non, il avait oublié. Elle mordilla sa lèvre inférieure, l’estomac noué. Vingt heures dix-huit. On frappa à sa porte ; elle sursauta.

— Oui ? fit-elle d’une voix qu’elle espérait calme et posée.

— C’est Ruan.

— Entre !

Elle se leva pour l’accueillir, tentant de faire disparaître le sourire béat collé sur son visage. Les bras chargés, il pénétra dans la pièce. Elle se précipita pour le débarrasser.

— Désolé du retard.

— Oh, tu es en retard ? Je n’avais même pas remarqué…

— Tu étais sans doute trop occupée à brosser tes cheveux, répliqua-t-il avec un grand sourire. Ils sont magnifiques !

De sa main libre, il caressa sa joue et passa ses doigts dans ses fins cheveux blonds.

— Les tiens sont plutôt ébouriffés. On voit que ce n’est pas ça qui t’a mis en retard.

Il éclata de rire. Il posa les plateaux qu’il portait sur la table et Ludméa l’imita. Il l’attira contre lui, sa bouche sur la sienne, ses mains autour de sa taille.

— J’ai apporté plein de choses à manger.

— Je vois ça, répondit-elle en détaillant les plateaux. Tu crois qu’on pourra tout finir ?

— Sûrement pas. Comme je ne savais pas ce que tu aimais, j’ai pris de tout.

— Tu es adorable. Tu n’aurais pas dû te donner toute cette peine.

— Attends, tu n’as pas tout vu…

Il sortit des verres et une bouteille d’un sac. Ludméa s’étonna.

— Euh… Une bouteille d’eau et des verres ?

— Mais non ! Tu penses bien que je n’allais pas brandir une bouteille avec un air tout fier si c’était de l’eau. Sans compter que si l’eau a cette couleur chez toi, il serait peut-être temps de te faire du souci, ajouta-t-il avec un sourire.

— Dis donc, t’as envie d’être privé de bisous ? menaça-t-elle, les sourcils froncés et les mains sur les hanches.

Il se pencha vers elle et déposa un baiser sur ses lèvres, charmé par sa candeur presque enfantine.

— Tu ferais ça ?

— Ça se pourrait, murmura-t-elle, avant de lever son visage vers le sien et de l’embrasser à son tour.

— J’ai su dès le départ que tu étais une femme cruelle, répondit-il entre deux baisers.

 

Ruan alla jeter les reliefs de leur repas par la trappe avant de prendre place sur le lit. Ludméa se tourna vers lui, le visage un peu rouge.

— Ben tu veux plus t’asseoir près de moi ?

— Et si tu venais, toi ? Le matelas est beaucoup plus agréable que ces chaises.

Elle se leva et fit tomber sa chaise. Elle se mit à glousser.

— Toi, je crois que tu as un peu trop bu, commenta Ruan.

— Bien sûr que non, j’ai bu, quoi, quatre verres ? C’est bon, ton truc. Je me sens un peu drôle…

— Oui, tu l’es aussi beaucoup. Allez, viens t’asseoir près de moi !

— Je voudrais bien, mais j’ai la tête qui tourne !

— C’est incroyable, tu es presque caricaturale !

Elle avait tout de même gardé assez de lucidité pour lui jeter un regard noir, puis s’avança vers lui d’un pas hésitant. Il se mit à rire. Elle n’avait pas beaucoup bu, néanmoins elle n’était pas habituée à l’alcool – ce qui n’était pas étonnant, vu son interdiction à la vente libre. Lui-même commençait à en sentir les effets ; cet alcool-là était plutôt fort.

Enfin, elle s’écrasa sur le lit de manière pour le moins disgracieuse. Il passa un bras autour de ses épaules, elle lui sourit d’un air niais.

— Je crois que je n’aurais pas dû te laisser boire autant. Je vais te chercher de l’eau.

Il voulut se lever, elle le retint. Elle l’attira contre elle pour l’embrasser. Sa bouche avait un goût d’alcool ; même si ça n’avait rien de désagréable, il trouva cela plutôt étrange. Il la coucha sur le lit et laissa glisser ses lèvres dans son cou. Elle sentait bon… Ses mains remontèrent sous son pull, caressant sa peau douce et chaude. Elle se cambra un peu pour qu’il puisse dégrafer son soutien-gorge. Il ne portait plus sa chemise, mais un simple pull léger, qu’elle lui ôta. Elle passa ses mains sur son torse musclé, un sourire aux lèvres. Elle savait déjà qu’il était plutôt bien fait, toutefois il dépassait ses attentes.

Il caressa ses seins sous son pull, et finit par lui enlever ce dernier. Le contact de sa peau nue contre la sienne le fit frémir, son cœur s’emballa. Il l’aimait, oui, il l’aimait vraiment. Jamais il n’avait autant désiré une femme, pourtant ce qu’il ressentait pour elle n’était pas uniquement du désir, c’était bien plus que cela.

Il passa sa langue sur la pointe de son sein et elle gémit de plaisir, ses doigts dans ses boucles blondes. Il s’empara à nouveau de ses lèvres, ses mains descendant au creux de ses reins. Ruan avait conscience qu’il allait trop vite, cependant son désir était bien trop grand. Il tira sur le pantalon de la jeune femme. Elle se redressa à demi.

— Ruan, je ne suis pas sûre… Ils sont certainement en train de nous regarder…

— Tu veux que j’éteigne la lumière ?

— Je ne sais pas… Je crois que… Je crois qu’on devrait arrêter.

— Tu es sérieuse ?

— Je suis désolée.

Elle récupéra son pull et l’enfila en évitant son regard. Ruan prit une profonde inspiration pour se remettre les idées au clair, déçu et un peu frustré. Inquiète, elle l’attira contre elle.

— Tu voudras encore de moi ?

— Quoi ? Pourquoi tu me poses une question pareille ? Tu penses que je vais te quitter parce que tu ne veux pas faire l’amour avec moi ? C’est ça que tu crois ?

— Ne t’énerve pas, je t’en prie ! murmura-t-elle comme il haussait le ton.

Ruan secoua la tête. Si elle avait été une autre, il aurait sûrement agi ainsi. Pourquoi ne comprenait-elle donc pas qu’il l’aimait ?

— Ludméa, je ne vais pas te quitter ! On fera l’amour quand tu seras prête. C’est vrai que cet endroit n’est pas idéal. C’est de ma faute, je n’aurais pas dû profiter de la situation.

— Tu n’en as pas profité. J’ai envie de faire l’amour avec toi, tu le sais. Mais c’est tout ce qu’il y a autour de nous qui me gêne. Cette pièce vide et froide, ces caméras dans le plafond, ce matelas dur… Ruan, quand nous serons sortis d’ici… Je t’en prie, patiente jusque-là…

— C’est promis, fit-il en souriant. Je vais te laisser dormir…

Elle se glissa sous les draps, il déposa un tendre baiser sur ses lèvres.

— Bonne nuit, Ludméa.

 

Sa bouche dans son cou acheva de la réveiller. Elle sentit ses mains remonter le long de son dos et sourit. Elle se tourna vers lui pour l’embrasser.

— Ruan !

Il la serra contre lui. Elle caressa sa joue un peu rugueuse, effleura ses lèvres.

— Tu es différent… Tes yeux…

— Chut… Ce n’est qu’un rêve, tout cela n’est qu’un rêve…

Il se débarrassa de son pull et écrasa sa bouche sur la sienne. Elle écarquilla les yeux, un peu surprise. Ses mains sur ses seins avaient perdu leur douceur, ses gestes étaient plutôt brusques. Il releva le haut de son ensemble, posa ses lèvres sur sa peau et remonta peu à peu vers sa poitrine. Son ardeur semblait s’être calmée, Ludméa se détendit. Le contraste entre la chaleur de ses baisers et la fraîcheur de la pièce la faisait frissonner, mais c’étaient des frissons plus qu’agréables. Il prit un de ses mamelons entre ses lèvres et le titilla de sa langue. Elle laissa échapper un gémissement, les yeux fermés, submergée par une vague de plaisir. Le désir balaya toutes ses réticences. Il glissa sa bouche au creux de son épaule, suivit lentement la ligne de son cou. Il lui sourit avant de l’embrasser, sa langue caressant la sienne d’une façon extrêmement sensuelle. Ludméa l’attira sur elle, son corps abandonné à ses baisers, impatiente. Il acheva de lui ôter son pull et la regarda, les yeux brûlants.

— Ruan, les caméras…

— Il n’y a pas de caméras. Tu es en train de rêver, ma chérie…

Il disait sans doute vrai. Et elle n’avait pas envie qu’il s’arrête, plus maintenant… Il glissa sa main sous l’élastique de son pantalon et elle se pressa contre lui.

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