Chapitre XII

Ludméa s’éveilla avec un mal de crâne abominable. Elle se tourna vers le mur en grommelant, les yeux irrités par la lumière crue des néons. Tous ses membres étaient douloureux, son estomac noué. Elle s’était rarement sentie aussi vaseuse au réveil et se demanda si elle n’était pas malade. Puis, tout lui revint en mémoire, petit à petit : la soirée avec Ruan, l’alcool… qui expliquait sa migraine et sans doute tout le reste aussi. Elle n’était pas habituée à boire, il n’était guère étonnant que son corps réagisse aussi mal.

Elle s’assit sur le rebord du lit et dut fermer les yeux un instant, prise de vertiges. Elle se força à prendre de profondes et lentes inspirations pour se calmer. Comment s’était terminée la soirée ? Elle ne parvenait pas à se rappeler ce qui s’était passé. Ils avaient mangé, bu – trop bu –, elle avait le vague souvenir d’un baiser, de quelques caresses tout sauf innocentes… La chaleur lui monta aux joues lorsqu’elle réalisa que tout avait été filmé. À nouveau, elle s’efforça de réguler sa respiration, comme les vertiges revenaient. Ruan et elle avaient fini sur le lit, elle l’avait repoussé. De cela au moins elle était certaine, ayant suffisamment regretté son geste après son départ. Pourtant, elle avait l’impression un peu floue d’avoir fait l’amour avec lui.

Les images défilèrent dans son esprit. Elle blêmit, ses doigts se crispèrent sur le tissu rêche de la couverture. Comment avait-il pu faire ça ? Ce n’était sans doute qu’un rêve…

Il allait et venait en elle, le visage dur. Ses mains la plaquaient contre le matelas ; elle pouvait à peine bouger, avait même du mal à respirer. Elle sentit son souffle sur ses lèvres et voulut l’embrasser, il détourna la tête.

— Ruan, qu’est-ce que tu as ?

— Ne parle pas !

— Mais…

— Je t’ai dit de te taire !

Ludméa secoua la tête, des larmes dans les yeux. Non, ce n’était pas possible, Ruan n’aurait pas pu la traiter comme cela ! Pourtant, les images se pressaient, de plus en plus nettes, de plus en plus détaillées…

Elle pleurait en silence, le visage tourné contre le mur. Il caressa son épaule, se mit à l’embrasser. Elle se crispa et s’enroula dans les draps, laissant échapper un sanglot. Il la força à lui faire face. Elle résista, cependant il était bien plus fort qu’elle et parvint sans mal à l’immobiliser. Sa bouche s’écrasa sur la sienne, avide. Elle gémit, tenta de le repousser.

— Arrête, s’il te plaît ! Je n’ai plus envie !

— Moi, si.

Il rejeta le drap et guida son sexe entre ses jambes. Ludméa détourna son visage, les larmes coulant toujours sur ses joues. Elle était incapable de se défendre ; dès qu’elle cherchait à se libérer de sa poigne, il serrait davantage. Elle grimaça et étouffa un cri de douleur lorsqu’il la pénétra presque avec brutalité.

— Regarde-moi !

Elle secoua la tête. Il saisit son menton et l’obligea à tourner son visage vers le sien. Elle ferma les yeux ; elle ne supportait pas de voir son horrible sourire…

Le souffle court, elle avait l’impression qu’un étau enserrait sa poitrine. Chaque inspiration était presque douloureuse. Ses souvenirs se précisaient, ce n’était sans doute pas un rêve. Personne ne l’avait encore jamais humiliée comme cela. Comment son esprit aurait-il pu inventer de pareilles horreurs ? C’était impossible. Elle serra les poings comme elle se rappelait sa violence, sa froideur… Il s’était servi d’elle, il l’avait traitée comme un objet, un simple objet. Elle lui avait dit non, il l’avait forcée. Il n’y avait qu’un mot pour qualifier cela.

— Ruan, lâche-moi, tu me fais mal ! pleura-t-elle.

Ses doigts s’enfonçaient au creux de ses reins. Le visage dans l’oreiller, Ludméa gémit de douleur. Derrière elle, il resserra ses mains sur sa taille, la forçant à un mouvement de va-et-vient de plus en plus rapide, de plus en plus violent. Enfin, il s’écrasa sur elle, le souffle court. Elle le repoussa avec le peu de forces qui lui restait.

— Va-t’en, s’il te plaît… Laisse-moi tranquille ! Pourquoi tu me fais ça ?

Il l’attira contre lui et lui caressa les cheveux d’un geste soudain très tendre. Elle sanglota en baissant les yeux, essaya de lui résister. Elle ne voulait pas voir son visage.

Elle se mit à cogner son oreiller, des larmes sur ses joues. Pourquoi lui avait-il fait cela ? Pourquoi ? Et pourquoi n’avait-elle pas crié ? Pourquoi ne l’avait-elle pas frappé, lui, comme elle le faisait si bien avec ce pauvre oreiller ?

— Tu aimes ça, hein, dis-moi que tu aimes ça !

— Non ! Laisse-moi ! Je t’en prie, Ruan, laisse-moi…

— J’ai encore envie de toi.

Il enfouit sa tête au creux de son épaule et embrassa son cou, suçant la peau. Elle le repoussa. Il plaqua ses mains sur ses seins, qu’il serra sans douceur. Elle cria, se débattit.

— Tu me fais mal ! Arrête !

Il lui offrit un sourire victorieux dans la pénombre de la chambre ; elle était à sa merci, il en était très conscient. Enfin, il abandonna ses seins, s’écarta un peu d’elle. Soulagée, elle crut qu’il allait finalement la laisser en paix, mais il saisit sa main et la força à caresser son sexe. Les yeux rivés au plafond pour ne pas voir son visage, elle s’exécuta, dans l’espoir qu’il finirait par partir lorsqu’il aurait obtenu ce qu’il voulait.

— Oh, non, je ne vais pas partir, lui susurra-t-il à l’oreille. Je suis loin d’en avoir terminé avec toi… La nuit est encore longue.

Elle éclata en sanglots et se recroquevilla sur elle-même, les bras crispés autour de ses genoux repliés. Il eut un petit rire moqueur qui ne lui ressemblait pas.

— C’est comme ça que tu penses m’échapper ? Je n’ai qu’un geste à faire, et…

Il attrapa ses cheveux puis les tira d’un coup sec. Elle porta les mains à sa tête pour l’empêcher de recommencer, il en profita pour déplier ses genoux avant de se coucher sur elle. Elle gémit sous son poids et arrêta de se débattre, la respiration difficile.

— … et voilà. Tu vois, tu peux être sage, quand tu veux.

Son avant-bras appuyait sur la base de son cou, elle commençait à s’essouffler. Des deux mains, elle tentait de le repousser, cependant il était bien plus fort qu’elle. Elle ne parvenait qu’à s’épuiser. Après un peu plus d’une minute, elle cessa de bouger, vaincue.

— Tu vas faire ce que je te dis, maintenant ?

À la limite de l’inconscience, elle esquissa un hochement de tête. Tout, tout pourvu qu’il la laisse enfin respirer !

— Tu es sûre ?

À nouveau, elle essaya d’acquiescer. Il ôta son bras. Elle prit une immense inspiration, avant de se mettre à tousser. Son cœur battait à toute vitesse et ses oreilles bourdonnaient. Il la dévisageait avec un sourire de pur contentement ; elle ferma les yeux, libérant les dernières larmes qui coulèrent le long de ses joues trempées. Elle renifla, le corps agité de hoquets qui déchiraient ses poumons en feu. Où était passé l’homme qu’elle croyait connaître ? Il s’écarta d’elle pour la soulager de son poids. Elle chercha encore une fois à se blottir sur elle-même, il l’en empêcha. Il la fit basculer sur lui et attrapa ses cheveux. Elle cria.

— Suce-moi.

— Non, je t’en prie !

— Tu veux que je te montre de quoi d’autre je suis capable ?

Il resserra sa prise sur ses cheveux puis l’obligea à coller son visage à son ventre, à quelques centimètres de son sexe.

— Fais ce que je te dis.

— Ruan, s’il te plaît, non ! Pourquoi tu me fais ça ?

Il plaça ses deux mains autour de son cou, l’empêchant à nouveau de respirer. Les doigts crispés sur ses poignets, elle tirait de toutes ses forces pour desserrer sa poigne.

— Si tu ne m’obéis pas très vite, tu vas sombrer dans l’inconscience… et qui sait ce qui se passera une fois que tu auras cessé de me résister… Il y a encore plein de choses que j’ai envie d’essayer. Mais si tu es raisonnable, je pourrais envisager de garder tout cela pour notre prochaine fois.

Elle arrêta de vouloir se libérer – de toute façon, cela ne servait à rien et ses forces diminuaient de seconde en seconde – et prit son sexe dressé entre ses mains. Que pouvait-elle faire d’autre ? Il relâcha ses doigts, sans pour autant les ôter de son cou. Cette poigne n’était plus que symbolique, néanmoins très claire : au moindre mouvement de recul de sa part, il serrerait. Les yeux fermés, luttant contre le dégoût, elle ouvrit la bouche.

Ludméa se précipita à la salle de bain. Elle eut tout juste le temps d’atteindre la cuvette des toilettes avant de se mettre à vomir. Tout cela ne s’était pas passé. Ce n’était pas possible. Jamais elle n’aurait laissé une telle chose se produire ! Elle avait rêvé, Ruan n’était pas comme ça !

Elle rinça sa bouche à l’eau, longuement. Le sang pulsait sous ses tempes, son mal de crâne ne s’arrangeait pas et chacun de ses membres était douloureux. Cela venait de l’alcool, sans doute. Elle s’assit sur le couvercle des toilettes et cacha son visage entre ses mains.

Il y avait trop de blancs, trop d’incertitudes. Ruan l’avait quittée la veille au soir, elle avait imaginé le reste. Son esprit, sous l’effet de l’alcool, avait tout inventé, c’était la seule explication. Sinon, pourquoi ne se souviendrait-elle que de moments sans lien les uns avec les autres ? C’était un rêve. Réaliste, vivide, traumatisant, mais un rêve.

Elle se redressa, les jambes chancelantes, puis se tourna vers le miroir : ses lèvres étaient gonflées, ses yeux rougis de larmes, ses cheveux semblaient collés en mèches emmêlées… Elle ferma ses paupières et ôta le haut de son ensemble.

— Faites que ce ne soit qu’un cauchemar, je vous en prie, faites que ce ne soit qu’un simple cauchemar ! pria-t-elle pendant quelques secondes.

Elle rouvrit les yeux ; le pull tomba au sol et elle hurla.

 

Ruan entra dans la cellule de Ludméa pour la trouver prostrée sur son lit. Ses yeux étaient fermés, mais ses joues étaient mouillées de larmes. Il se précipita auprès d’elle, inquiet.

— Ludméa ! Qu’est-ce qui…

— Dégage ! Comment oses-tu remettre les pieds ici après ce qui s’est passé ?

— Mais, je…

Il s’apprêtait à lui caresser les cheveux, elle le repoussa brutalement. Étonné, il reposa sa main sur ses genoux. Elle n’avait pas ouvert les yeux, et ses épaules étaient secouées de sanglots.

— Je suis désolé de t’avoir fait boire, Ludméa. Je ne pensais pas que ça te mettrait dans un état pareil…

— Ah oui ?

Elle se redressa soudain, ses grands yeux bleus fixés sur lui. D’un geste, elle ôta son pull. Il vit les marques dans son cou et les ecchymoses sur sa taille.

— Ludméa ! Qu’est-ce qui s’est passé ?!

— Tu te fous de moi ? C’est toi qui m’as fait ça ! Toi !

— Bien sûr que non ! Pourquoi aurais-je fait une chose pareille ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Pas plus que de la raison pour laquelle tu m’as forcée à faire l’amour avec toi ! Si on peut encore appeler ça faire l’amour, au stade où on en était, ajouta-t-elle avec un petit rire inquiétant.

— Je ne comprends pas. Tu as dit que tu préférais attendre, et j’ai respecté ta décision. Je suis parti me coucher, tu le sais bien.

— Oui, sauf que tu es revenu, après… Tu m’as baisée toute la nuit, Ruan, il n’y a pas d’autre mot pour ce que tu m’as fait !

Il cilla, et prit son visage dans ses mains. Qu’avait-il bien pu se passer pour qu’elle se mette dans un tel état ? Les bleus sur sa taille étaient bien visibles, et elle n’avait pas pu se faire seule les marques dans son cou.

— Je te jure que je n’ai rien fait ! Je t’en prie, crois-moi !

— C’était toi ! Et en même temps, ce n’était pas toi, ajouta-t-elle d’une voix faible.

Il l’attira contre elle. Elle se débattit et il la lâcha immédiatement. Son regard était dur, empreint d’une colère qu’il n’avait vu en elle qu’à une seule occasion : lorsqu’elle avait appris qu’il lui avait caché la mort de ses collègues. Mais cette fois, il savait que quelques belles paroles ne suffiraient pas à l’apaiser. Il détourna les yeux pendant qu’elle remettait son pull. La vue des ecchymoses sur son corps lui était insupportable. Qui avait pu lui faire cela ?

— Ma chérie, je vais t’emmener à l’infirmerie. Ils vont te faire un examen, tu veux bien ?

Elle secoua la tête, la mâchoire crispée. De toute évidence, elle demeurait persuadée qu’il était le responsable.

— Je ne veux pas qu’ils me touchent. Et je veux que tu t’en ailles.

— Ludméa, il faut qu’on t’examine ! Ce sont des médecins, tu n’as rien à craindre d’eux.

— Non, c’est hors de question.

— Tu veux que je m’en occupe ?

— Non mais tu te fiches de moi, là ? rétorqua-t-elle avec violence. Va-t’en, je ne veux plus te voir.

— Je t’en prie, il faut que tu me croies ! Je te jure que jamais je n’aurais pu te faire une chose pareille ! Je ne t’aurais jamais forcée à faire l’amour avec moi. Je t’ai dit que j’étais amoureux de toi, et c’est la vérité. Comment aurais-je pu te traiter ainsi ?

Elle leva les yeux vers lui. Il la regardait avec une tendresse mêlée d’inquiétude. Elle voulut détourner le regard mais s’en sentit soudain incapable. Lentement, le doute s’insinua en elle : et s’il disait la vérité ? Après tout, elle avait bu… Et il ne s’était jamais montré violent auparavant. Cependant, cela ne prouvait rien : elle ne le connaissait que depuis quelques jours. Pour ce qu’elle en savait, il pouvait très bien être un dangereux psychopathe, voire un tueur en série à ses heures perdues. Tout de même… Cet homme si tendre, si prévenant… Cet homme qui s’était excusé une bonne dizaine de fois lorsque son ardeur lui avait valu une égratignure superficielle et qui n’avait cessé d’arborer son air coupable que lorsqu’elle avait enfin accepté qu’il lui passe une pommade cicatrisante et lui mette un sparadrap… Pouvait-elle s’être à ce point trompée sur son compte ? On lui reproché plusieurs fois d’être trop naïve, on lui avait conseillé de se méfier. Lui-même le lui avait dit presque dès l’instant de leur rencontre. Elle parvint enfin à baisser les yeux. Il posa une main sur la sienne, qu’elle retira aussitôt. Il insista, glissa ses doigts dans les siens. Elle se crispa, mais ne rompit pas le contact. Des sentiments contradictoires se battaient en elle : d’un côté le dégoût, la colère et la haine, de l’autre le doute, l’inquiétude, la tristesse. Elle ne voulait pas que ce soit lui, non… Elle ne voulait pas qu’on découvre que c’était lui qui lui avait fait ça…

— Je ne veux pas d’examen. Tu me jures que ce n’est pas toi ?

— Je te le jure, répondit-il gravement. Et je te le prouverai.

Pouvait-elle se permettre de le croire ? Elle ferma les yeux, les lèvres entrouvertes, attendant son baiser, le craignant en même temps. Était-elle encore capable de ressentir du désir pour lui, après ce qui s’était passé ? Elle avait dû se faire violence pour accepter sa main dans la sienne. Même si ses certitudes en ce qui concernait la culpabilité de Ruan s’effondraient peu à peu, elle n’était plus à l’aise avec lui. S’il l’embrassait, elle saurait. Cependant, au lieu du baiser redouté, il enfouit son visage dans son cou, la serra contre lui et caressa ses cheveux avec tendresse. Ses gestes étaient doux, rassurants.

— Si je trouve celui qui t’a fait ça, je le tue.

Elle se remit à pleurer, de soulagement, cette fois-ci. Ruan n’avait rien fait. Peut-être avait-elle tout simplement rêvé ? Peut-être les bleus sur sa taille n’avaient-ils aucun rapport avec ce qui s’était passé ? Elle ne les avait pas remarqués plus tôt, mais avait-elle seulement regardé ? Elle n’en était plus si sûre. Après tout, Ruan l’avait si souvent serrée contre lui… Parfois, il se laissait aller, son étreinte devenait douloureuse. Et les marques dans son cou… C’était sans doute lui. Ils avaient bien failli faire l’amour après leur dîner. Elle ne se souvenait pas de tout ce qui s’était passé. Non, c’était un rêve. C’était forcément un rêve. Il lui avait dit que ce n’était pas lui, et elle le croyait. Ruan ne lui aurait jamais fait de mal.

— Tu peux vraiment me le prouver ? demanda-t-elle d’une petite voix.

— Oui. Mais tu devrais laisser les médecins t’examiner. Ils pourront retrouver celui qui t’a fait ça. Nous sommes dans une zone de quarantaine et…

— Je ne veux pas d’examen. De toute manière, je me suis douchée et j’ai jeté les draps dans la trappe.

— Mais pourquoi tu as fait une chose pareille ?

— Je me sentais souillée…

Il remarqua enfin que la couverture et la housse du matelas et de l’oreiller avaient disparu. Il la reprit contre lui, bouleversé.

— On peut peut-être encore découvrir quelque chose. Je vais demander à ce que tes draps soient analysés.

— Non ! Ruan, je ne veux plus que tu me parles de ça ! Tu m’as dit que tu pouvais me prouver que ce n’était pas toi, c’est tout ce qui est important pour moi.

— Mais enfin, si un violeur rôde dans les couloirs des DMRS, on ne peut pas le laisser s’en tirer comme ça ! Il pourrait revenir !

A ces mots, Ludméa se figea. Lentement, elle tourna la tête vers lui, blême. Elle était terrifiée. Il regretta d’avoir tant insisté. Mais pourquoi refusait-elle l’examen ? Au moins, ils en auraient eu le cœur net ! Certes, il restait les enregistrements des caméras de surveillance et il comptait bien lui prouver qu’il n’était pas celui qui lui avait fait tout ça, pourtant un examen aurait permis d’incriminer le coupable de manière catégorique, si coupable il y avait.

— Je veux partir d’ici. Ruan, je t’en prie, laisse-moi partir.

 

Lúka ôta son masque de protection et secoua ses boucles noires, le visage soucieux. Ruan le fixa d’un air dur.

— Tu t’es bien amusé avec elle ? gronda-t-il.

— De quoi tu me parles ?

— De Ludméa.

— Et ? Pourquoi tu me parles de cette fille ?

— C’était toi, n’est-ce pas ?

Lúka poussa un long soupir et se laissa tomber sur le lit.

— Je ne sais pas de quoi tu me parles, mais j’ai franchement d’autres soucis en tête, en ce moment.

— Je te parle du fait que tu sois allé dans sa chambre, cette nuit.

— Qu’est-ce que j’irais faire dans sa chambre, tu peux me le dire ?

— Tu l’as violée, voilà ce que tu as fait ! l’accusa Ruan, les poings serrés.

— Attends, pourquoi est-ce que j’aurais fait ça ?

— Je n’en sais rien, mais tu es le seul à pouvoir aller et venir à ta guise, ici.

— Peut-être, cependant je ne vois pas l’intérêt que j’aurais pu avoir à me taper ta copine.

Ruan remarqua soudain la blessure à la lèvre de Lúka. Une ecchymose qui ne devait guère dater de plus de quelques heures.

— Et ça ? fit-il en désignant son visage. Tu peux me dire ce que c’est ?

Le jeune homme haussa les épaules avant de détourner les yeux.

— C’est elle qui t’a fait ça, hein ? Elle t’a frappé ?

— Je me suis battu avec mon père, avoua Lúka sur un ton qui criait toute sa réticence à admettre cette faiblesse à celui qu’il détestait.

— Ah ouais ? C’est marrant, j’ai du mal à te croire. C’est toi, j’en suis certain ! Comment as-tu pu faire une telle atrocité ? Et te faire passer pour moi, en plus !

Lúka se leva d’un bond et plaqua Ruan contre le mur. Son visage était livide, ses yeux brillaient de fureur.

— Écoute-moi bien : ta copine, je ne l’ai pas touchée. J’ai déjà bien assez à faire avec la mienne. En ce moment, je ne suis vraiment pas d’humeur, alors je te conseille d’arrêter tout de suite ton petit jeu.

Il le lâcha. Ruan frotta son épaule avec une grimace de douleur ; Lúka avait serré fort…

— Très bien, excuse-moi de t’avoir accusé comme ça. C’est juste que… quelqu’un s’est introduit dans sa chambre cette nuit, et lui a fait du mal. Elle a des marques… Elle était persuadée que c’était moi, mais maintenant, elle a des doutes.

— Et toi, tu étais où ?

— Dans ma chambre. Tu ne crois quand même pas que…

— Je ne crois pas. Non, je ne crois pas. J’en suis absolument certain.

— Comment oses-tu me dire une chose pareille ? Jamais je n’aurais fait du mal à Ludméa ! Jamais !

Lúka s’approcha de lui. Ruan crut qu’il allait le frapper, néanmoins l’homme posa sa main sur son front, puis ferma les yeux. Il voulut se dégager et découvrit qu’il en était incapable. C’était comme si tous ses membres étaient soudain paralysés. Impuissant, il ne put rien faire d’autre qu’attendre. Au bout de quelques secondes, Lúka releva les paupières et l’horreur se peignit sur son visage.

— Comment as-tu pu… Quel être abject tu es ! La forcer ainsi, alors qu’elle t’aime de tout son cœur ! Tu es immonde, Ruan, tu me dégoûtes.

— Ce n’est pas moi ! Je n’ai rien fait !

— Tu n’as jamais supporté qu’on te résiste. Dis-moi, est-ce qu’une femme t’avait déjà résisté, avant elle ?

— C’est complètement hors de propos ! Je sais que je n’ai rien fait, pourquoi prétends-tu le contraire ?

— Tu veux vraiment le savoir ? Hein ? Tu veux que je te montre ce qui s’est passé ? Tu es certain d’y tenir ?

Ruan ne répondit rien, mais Lúka plaqua à nouveau sa paume sur son front. Comme avant, il se trouva figé, condamné à subir le bon vouloir de cet homme qui le détestait ouvertement.

Il se laissa glisser contre le mur, le visage dans ses mains. Non, ce n’était pas lui… Jamais il n’aurait pu lui faire ça ! Les images lui prouvaient le contraire, pourtant… D’un autre côté, c’était peut-être une ruse de Lúka. L’homme le détestait, il l’avait senti dès leur première rencontre.

— Je n’ai pas fait ça ! Ce n’était pas moi !

— Tu sais quoi ? Tu me donnes envie de vomir. Quand je pense que tu t’es servi de ton Don pour ça… Ma parole, tu es encore plus taré que ce que je soupçonnais. Tu es pire que ton père !

— Non, c’est faux ! explosa Ruan en se précipitant sur Lúka. Il l’attrapa par les épaules et le secoua. Retire ce que tu as dit ! Retire ça tout de suite !

— Lâche-moi !

Sans qu’il sache trop ce qui lui arrivait, Ruan se retrouva à terre. Il porta les doigts à ses lèvres et les en retira couverts de sang. Peu à peu, la douleur irradia dans sa mâchoire.

— Ne t’avise plus jamais de me toucher, menaça Lúka, avant de s’approcher de lui et de lui envoyer un coup de pied dans le ventre.

Ruan se tordit de douleur, le souffle coupé.

— Ça, c’est pour ce que tu as fait à Ludméa !

Il lui jeta un regard méprisant puis secoua la tête.

— Tu es vraiment un pauvre type.

 

Ruan s’était allongé sur le lit. À chaque battement de son cœur, la douleur explosait dans son ventre ; Lúka avait frappé fort, il avait peut-être une côte fêlée. Sa lèvre supérieure fendue avait cessé de saigner, mais l’oreiller sur lequel il avait posé sa tête était souillé. L’odeur du sang agressait ses narines, et cela faisait bien dix minutes qu’il essayait de se persuader de changer de position, sans en trouver le courage. Pour l’instant, il était parvenu à trouver un équilibre entre douleur et nausée, il ne voulait pas bouger. Depuis le départ de Lúka près d’une demi-heure auparavant, il s’efforçait de démêler ses pensées confuses. Il était innocent ! Comment aurait-il pu faire toutes ces choses horribles à Ludméa ? À la femme qu’il aimait ? Était-il en train de devenir fou ? Lúka lui avait fait revivre la scène en accéléré, pourtant il ne se rappelait rien. Les images qui se pressaient à présent dans son esprit n’étaient pas des souvenirs. Si c’était ce que la jeune femme avait vécu, il comprenait sans peine pourquoi elle était bouleversée. Il avait de la chance qu’elle accepte encore de lui parler. Lúka le détestait, cela n’était que trop clair : avait-il inventé toute cette histoire pour le déstabiliser ? Il avait prétendu s’être battu avec son père, toutefois il avait très bien pu lui mentir.

— Qu’est-ce qui m’arrive ? gémit-il tout bas. Si j’ai fait tout cela, pourquoi est-ce que je ne me souviens de rien ?

Il effleura ses lèvres des doigts et grimaça. Lúka ne l’avait pas raté. Cependant, s’il avait vraiment fait tout ce dont l’homme l’accusait – et il priait pour que ce ne soit pas le cas –, cette punition était encore bien trop douce.

 

À peine était-il entré dans la pièce que Ludméa se précipita vers lui. Ses yeux se remplirent d’inquiétude à la vue de son visage tuméfié.

— Que s’est-il passé ?

— Je me suis battu. Enfin, il serait plus juste de dire que quelqu’un m’a mis un coup de poing.

— Mais pourquoi ?

Il haussa les épaules et détourna les yeux, soudain honteux de sa faiblesse.

— J’ai pensé qu’il s’agissait peut-être de la personne qui… enfin… tu sais.

Elle hocha la tête. Elle lui était reconnaissante de ne pas avoir prononcé le mot viol.

— Ce n’était pas lui. Voilà.

Elle le prit dans ses bras et lui caressa les cheveux d’un geste très tendre. Les yeux de Ruan se remplirent de larmes ; il s’écarta d’elle.

— Ludméa… Et si c’était moi qui t’avais fait tout cela ?

— C’est toi ? murmura-t-elle en se dégageant.

— Non ! Enfin… Je n’ai aucun souvenir de ça. Je suis allé me coucher. Au matin, j’étais dans ma chambre, tout avait l’air normal. Mais imagine que ce soit moi ! Jamais je ne pourrais me le pardonner !

— Je t’en prie, je ne veux plus parler de ça… Laisse-moi croire que j’ai rêvé, s’il te plaît…

— Les marques sur ta peau, les souvenirs que tu as…

— S’il te plaît ! répéta-t-elle, les yeux baissés.

— Ludméa, je veux te faire cet examen.

— Non ! Tu ne comprends donc pas que je veux oublier tout ça ?! Tu ne comprends pas que je ne veux pas qu’on me prouve que tout cela s’est réellement passé ? Et si on découvre que c’est toi, hein ? Qu’est-ce que je ferai ? Si on découvre que tu es une sorte de somnambule ou je ne sais quoi ? Je ne veux pas que ça soit toi ! ajouta-t-elle dans un sanglot.

Il la prit dans ses bras, bouleversé.

— Je ne le veux pas plus que toi. J’ai peur ; je ne sais pas ce qui m’arrive. Si c’est moi, et que je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé… Imagine que cela se reproduise !

Elle leva les yeux vers lui, vit les larmes dans les siens. Elle le serra contre elle.

— Ruan, tu es aussi terrifié que moi par toute cette histoire. L’homme qui m’a fait ça, que cela se soit vraiment passé ou non, cet homme-là n’aurait pas été terrifié. Ce n’était pas toi.

L’espace d’un instant, elle se demanda si elle n’était pas en train d’essayer de se convaincre, puis chassa cette pensée. Non, il ne lui aurait jamais fait une telle chose. En plus, en surmontant son dégoût, elle avait tenté de se remémorer les détails de cette affreuse épreuve et s’était rappelé que l’homme de son cauchemar avait les yeux très clairs. Ruan avait les yeux noisette, et jamais elle n’avait vu sur son visage un sourire aussi horrible que celui qu’avait eu cet homme. Plus elle y songeait, plus elle se rendait compte que ce ne pouvait pas être lui. Ce qu’elle avait bu avait sans doute semé la confusion dans son esprit.

— Viens, tu as encore du sang sur le menton, je vais m’occuper de ça, fit-elle, avant de l’entraîner dans la salle de bain.

Il hocha la tête, une boule douloureuse au creux de la gorge. Sous ses yeux défilaient les images que Lúka lui avait imposées. Ludméa ne voulait rien savoir, cependant il découvrirait la vérité. Il fallait qu’il en ait le cœur net. De toute manière, il lui avait promis des preuves, et comptait bien les lui donner.

 

Ruan entra dans la salle de surveillance, les mains légèrement tremblantes. L’homme qu’il avait vu deux jours plus tôt était là. Il se rappelait qu’il n’avait pas été très coopératif, et se demanda s’il parviendrait à ses fins.

— Bonjour, commença-t-il d’une voix mal assurée.

L’homme se tourna vers lui et son visage s’assombrit après un coup d’œil à son badge d’identification. Son collègue le salua puis retourna à ses écrans.

— J’ai une requête à vous soumettre…

— Si vous voulez savoir si Lewis est venu chercher d’autres enregistrements, ce n’est pas le cas.

— Non, en fait, je voudrais visionner une des vidéos…

— Cellule C9, c’est ça ? Dans le tiroir là-bas, fit-il avec un petit signe de tête en direction du tiroir en question.

— Je vous remercie.

Il trouva ce qu’il cherchait après seulement quelques secondes. Il s’avança vers l’homme le disque entre les mains, hésitant à lui ordonner de lui laisser sa place pour quelques minutes.

— Installez-vous là-bas, répondit ce dernier sans se retourner.

Ruan regarda autour de lui et vit un poste inoccupé. Il s’assit sur le fauteuil, puis baissa les yeux sur l’enregistrement. Il voulait connaître la vérité, toutefois serait-il assez fort pour la supporter ? S’il découvrait que Lúka ne lui avait pas menti, que ferait-il ? Un instant, il se demanda s’il ne valait pas mieux ne pas savoir. Néanmoins, le souvenir des marques sur le corps de Ludméa s’imposa à lui et acheva de le convaincre. Il n’avait pas le droit de fuir ses actes, quels qu’ils soient. D’une main décidée, il inséra le disque dans la console. Aussitôt, l’image apparut en grand en face de lui. Il se retourna et s’assura que les deux employés avaient le regard rivé sur leurs propres écrans, puis avança la vidéo. Il vit les heures défiler sur le coin gauche de l’écran et s’étonna : Ludméa dormait à poings fermés. Seule. Ce qui était bien plus troublant, c’était qu’il n’y avait pas la moindre trace de leur dîner. C’était comme si tout cela ne s’était jamais produit. Lentement, Ruan sentit la panique l’envahir…

Il retourna fouiller dans le tiroir, et sortit l’enregistrement qui concernait sa propre chambre. La vidéo le montrait quittant la pièce vers dix-huit heures. Il y revenait peu après vingt heures, et se mettait au lit presque aussitôt.

Il sentit la sueur couler le long de sa tempe. Dans cette satanée combinaison Hazmat, il avait l’impression d’étouffer. Que s’était-il passé ? Les enregistrements avaient été manipulés, mais par qui ? Qui avait intérêt à dissimuler la vérité ? Lewis ? L’homme qui s’occupait des caméras lui avait pourtant dit que le colonel n’avait pas touché aux enregistrements…

— Dites, qui s’est occupé de la surveillance, cette nuit ?

— Paskell, répondit l’homme sur un ton sec.

— Vous pouvez l’appeler ?

— Il dort.

— C’est important.

L’homme haussa les épaules et poussa l’interphone vers Ruan.

— Appelez-le vous-même. C’est le 14271.

Ruan décrocha le combiné puis composa le numéro, l’estomac noué. Cela n’allait pas être facile de parler avec ce masque sur son visage, cependant activer la fonction haut-parleur ne lui semblait pas la plus brillante des idées. La voix ensommeillée de Georges Paskell lui répondit.

— Désolé de vous réveiller, Monsieur Paskell. Je suis Ruan Paso. Il faut que je vous pose quelques questions concernant votre garde de cette nuit.

— Je vous écoute.

— Est-ce que le colonel Lewis est venu ici ?

— Non, je ne l’ai pas vu.

— Très bien… Et… Est-ce que vous avez remarqué quelque chose d’étrange sur les écrans ? ajouta-t-il, espérant que Paskell ne percevait pas sa nervosité grandissante.

— Cela dépend de ce que vous entendez par étrange.

Ruan le maudit. Il ne lui rendait pas la tâche facile… Très conscient du regard des deux hommes posé sur lui, il leur tourna le dos, même si cela ne changea pas grand-chose au malaise qu’il ressentait.

— Je veux dire, quelque chose d’inhabituel, de différent de la routine, qui aurait pu attirer votre attention, qui vous aurait étonné… Mince, quelque chose d’étrange, quoi !

— Vous parlez de votre petit dîner improvisé avec la jeune femme blonde ?

— Exactement.

— Eh bien, que voulez-vous savoir ? Vous y étiez, j’imagine que je ne pourrai rien vous apprendre de plus.

— Pourquoi ce n’est pas sur les enregistrements ?

— Comment cela ? Ça n’est pas possible.

— Je sais ce que je dis. Ça n’y est pas.

— Vous ne vous êtes pas trompé de jour ?

— Non, mais vous me prenez pour un idiot ? Je sais encore lire une date !

Il perdait patience, et sa nervosité n’arrangeait rien. Il prit une profonde inspiration pour tenter de se calmer. Même si cette situation n’était pas loin de le paniquer, il ne devait pas dévoiler ses faiblesses à son employé.

— Je ne comprends pas… Les enregistrements de cette nuit ont été archivés ce matin, et personne n’a pu y toucher ! se défendit Paskell.

— Est-ce que vous avez remarqué autre chose ?

— Non, il ne me semble pas.

— Que s’est-il passé après le dîner ?

— Vous le savez, Monsieur Paso.

— Je veux l’entendre de votre bouche.

— Cette fille a repoussé vos avances, et vous êtes rentré vous coucher. Vous êtes sûr que vous allez bien ?

— Il ne s’est rien passé d’autre ? le pressa Ruan.

— Non, rien du tout !

— Je n’ai pas quitté ma chambre, alors !

— Vous m’inquiétez, Monsieur Paso…

— Cet enregistrement a disparu. Moi, c’est ça qui m’inquiète. Il s’est forcément passé quelque chose. Qui est venu ici la nuit dernière ? Lewis ? Ne le protégez pas, je le saurai de toute façon !

— Non, ce n’était pas Lewis, fit Paskell d’une voix un peu hésitante.

— Qui, alors ?

— C’était vous.

 

Paskell lui raconta qu’il était venu un peu après minuit. Il lui avait présenté une autorisation lui donnant accès aux archives, l’homme l’avait laissé visionner les enregistrements sur un autre poste. Comment pouvait-il ne pas se rappeler cela ? Il avait quitté les lieux une vingtaine de minutes plus tard, selon ses dires. Sans doute pour retrouver Ludméa… Mais pourquoi ? Pourquoi aurait-il commis un acte d’une telle atrocité ? Et pourquoi ne se souvenait-il de rien ? Soit Lúka lui avait menti, soit il était en train de devenir fou.

 

Ruan sentait que Ludméa avait envie qu’il la prenne dans ses bras, toutefois il avait presque peur de la toucher. Les mains jointes sur ses genoux, la tête baissée, elle s’était assise à côté de lui, silencieuse. Au bout d’un moment, elle glissa ses doigts dans les siens et leva les yeux vers lui.

— Je t’en prie, parle-moi !

— J’ai été voir les enregistrements.

— Et ?

Sa voix tremblait, ses grands yeux bleus étaient remplis d’appréhension. Ruan détourna le regard.

— Il faut que je t’avoue quelque chose. J’espère que tu ne m’en voudras pas… Je savais que les caméras te posaient un problème, et je me suis arrangé pour les faire désactiver dans ta chambre.

— Depuis quand ? demanda-t-elle d’une voix blanche.

— Hier.

— C’est pour ça que tu ne tenais plus à ce qu’on se cache pour s’embrasser ?

— Oui.

— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

— Les micros. Je n’avais évidemment pas le droit de faire ça. Et je ne voulais pas non plus que tu penses que je te disais ça pour obtenir des faveurs de ta part. Mais maintenant, nous n’avons pas d’enregistrement de ce qui s’est passé cette nuit, et c’est ma faute. Quand nous nous sommes parlés ce matin, je t’ai promis que je t’apporterais des preuves, et je n’avais pas réalisé que je n’aurais plus les vidéos.

Ludméa le dévisagea, hésitant entre la reconnaissance d’avoir voulu préserver son intimité en désactivant les caméras et la suspicion : pourquoi ce jour-là spécifiquement ? C’était bien pratique… Les caméras avaient-elles vraiment été désactivées, ou bien ne voulait-il pas qu’elle visionne des enregistrements compromettants ?

— Je sais ce que tu dois penser : que c’est bien pratique qu’il n’y ait justement pas d’enregistrement pour cette nuit…

Elle écarquilla les yeux, surprise. A nouveau, il avait lu en elle comme dans un livre. Pour une fois, cependant, cela n’avait pas dû être bien difficile.

— J’ai les enregistrements de ma propre chambre, reprit-il. Et du couloir entre nos deux chambres. Je les ai visionnés tous les deux, et il n’y a rien.

— Comment ça, rien ?

— On me voit sortir de ta chambre pour rentrer dans la mienne. A un moment donné, plus tard dans la nuit, un médecin en combinaison passe dans le couloir, mais il n’entre pas dans ta chambre. La porte reste close jusqu’au matin, quand on vient te donner ton plateau-repas.

— Oh, Ruan, si tu savais comme je suis soulagée ! s’écria-t-elle en l’enlaçant.

Lui n’était pas soulagé, mais effrayé. Paniqué aurait été plus proche de la vérité. Il caressa les cheveux de Ludméa, les yeux perdus dans le vague. L’avait-il fait ? Il restait une chance que ce ne soit pas le cas, il s’y accrochait de tout son cœur. Il avait modifié les enregistrements pour avoir une preuve à apporter à Ludméa, mais sur la vidéo de sa chambre, elle était seule toute la nuit. Et c’était bien ce qui l’inquiétait. Une seule personne avait pu trafiquer les bandes avant qu’elles soient archivées, et ce n’était certainement pas lui. Faire un peu de montage vidéo après coup était dans ses cordes, modifier des enregistrements en direct non. Pourtant, Luka avait tout nié en bloc…

— Ludméa, si tu veux, j’ai les vidéos avec moi. Tu veux les voir ?

Elle sembla soudain embarrassée. Les yeux baissés, elle remit une mèche blonde derrière son oreille d’un geste un peu brusque.

— Je… Je ne veux pas que tu imagines que c’est parce que je ne te crois pas, lâcha-t-elle après quelques secondes. Mais je pense que j’ai besoin de voir les vidéos. Pour en avoir le cœur net. Je n’ai pas envie que le doute revienne me hanter.

— Je sais que ce n’est pas contre moi. Et je crois aussi qu’il faut que tu les voies. Il n’y a probablement personne dans la salle commune en ce moment, nous pouvons en profiter pour les regarder.

— Très bien. Et après, je ne veux plus qu’on parle de ça, tu es d’accord ? Je veux que tout recommence comme avant. Que tu me prennes dans tes bras et que tu me souries quand tu me vois, au lieu de rester dans ton coin à faire une tête d’enterrement.

— Je ne pourrais jamais te faire du mal, Ludméa !

— Je le sais. Et tu n’as rien fait. À présent, oublions tout cela. Nous allons regarder ces vidéos ensemble, je verrai que j’ai seulement rêvé, et tout ira bien. Après, promets-moi qu’on ne reparlera plus de ce qui s’est passé, d’accord ?

— Mais…

— S’il te plaît, je ne veux plus qu’on en parle.

Il hocha la tête sans conviction, le cœur serré. Ludméa lui sourit et l’embrassa doucement sur les lèvres. Ruan fut presque reconnaissant à Lúka de l’avoir frappé, car cela lui donna une excuse pour ne pas prolonger ce baiser. Il savait que, pendant quelque temps, il serait incapable de la désirer à nouveau. Il avait bien trop peur de ce qui pourrait arriver…

 

John quitta son poste et s’installa devant l’écran que Ruan avait quitté deux heures plus tôt. Son collègue s’étonna.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Il faut que je voie tout cela de plus près. Ruan Paso… Cet homme est bizarre. Il est venu ici il y a deux jours… Juste avant la mort de Steven.

Son collègue acquiesça, le visage triste. Steven Sheldon avait été un homme apprécié dont la mort avait choqué tout le service.

— Ce type… Je t’assure qu’il y a quelque chose de louche, avec lui. La dernière fois, il a été odieux. Pas de s’il vous plaît, de merci, de monsieur, non. Il donnait ses ordres et s’attendait à être obéi dans la seconde qui suivait.

— Il avait peut-être eu une mauvaise journée ?

— Mauvaise journée, tu parles. Ce type est un sale con, c’est tout. Mais il vient fouiner ici, et cela ne me plaît pas du tout. Oh, je sais pourquoi il fait tout cela : il a peur que sa fiancée découvre ce qu’il fait avec cette petite blonde. Cela n’excuse pas son comportement.

John enfonça le disque dans le lecteur, et commença à visionner l’enregistrement de la nuit du 21 au 22. Tout avait l’air normal ; les heures défilaient, l’image était nette et ne se répétait pas. À première vue, il n’y avait pas lieu de se poser davantage de questions. Néanmoins il n’aimait pas Ruan et n’était pas loin de le tenir pour responsable de la mort de son collègue, il décida donc de ne pas s’arrêter là…

Au bout d’un moment, après plusieurs allers-retours entre son poste et le tiroir, il poussa une exclamation victorieuse. Son collègue se tourna vers lui.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ne m’as pas habitué à tant de bonne humeur…

— Regarde ça !

Il fit défiler la vidéo sur l’écran, puis y superposa une autre image.

— C’est l’enregistrement de cette nuit et celui d’il y a quatre jours.

— Je ne dirai qu’une chose : soit cette femme est un robot, soit cette bande a été trafiquée.

— Je pense que Lewis pourrait avoir envie d’y jeter un coup d’œil.

 

***

08-07-2066, Terre

 

— Lúka, les embryons U68 ont disparu, commença le Père, les yeux flamboyant de colère. C’est toi qui les as pris ?

— Pourquoi j’aurais fait ça ? rétorqua son fils avec un haussement d’épaules.

— Par jalousie ? Par rébellion ? Parce que tu aimes me rendre la vie impossible ?

— Je ne les ai pas touchés ! Vous les avez sûrement déplacés.

— C’est toi qui les as pris, j’en suis certain.

— Si vous en êtes si sûr, pourquoi me posez-vous la question ? lui fit remarquer Lúka sur un ton qui avait déjà dépassé les limites de l’insolence.

— Que crois-tu pouvoir en tirer ? Tu veux les vendre, peut-être ?

— Je n’ai pas pris ces embryons, cracha-t-il avant de tourner les talons.

— Ne joue pas à ça avec moi ! On sait tous les deux ce qui se passera pour le perdant, et on sait tous les deux que le perdant, ce sera toi !

— Allez vous faire foutre, lui lança Lúka depuis le couloir.

 

Line était en train de regarder la télévision, un paquet de chips à la main. Lúka se laissa tomber à côté d’elle puis plongea sa main dans le paquet qu’elle lui tendit.

— Tu regardes quoi ? demanda-t-il, la bouche pleine.

— Star Wars, épisode cinq.

— C’est lequel, déjà, l’épisode cinq ?

— C’est celui-là, répondit-elle avec un signe de tête en direction de l’écran.

Elle se tourna vers lui et lui adressa un sourire moqueur.

— T’as des morceaux de chips dans les dents, répliqua son frère.

— On ne parle pas la bouche pleine, Lúka. C’est vrai que j’ai des bouts de chips dans les dents ?

— Non, je disais ça pour t’embêter.

Il l’attira contre lui pour l’embrasser tendrement sur la joue. Depuis qu’il avait affronté leur père dans l’espoir qu’il la laisse sortir, Line avait cessé de le fuir. Même s’il estimait que le résultat de cette… discussion n’était pas à la hauteur de ses attentes, sa sœur paraissait lui être reconnaissante d’avoir essayé. Ses yeux s’étaient remplis de larmes lorsqu’elle avait découvert l’hématome au coin de ses lèvres. Une fois de plus, il s’était battu pour elle.

— Dis, c’est marrant… J’y ai jamais pensé avant, mais… Luke et Leia, Lúka et Line, c’est quand même proche, non ? avança sa sœur. Et ils sont jumeaux, eux aussi.

— Ouais. Ce n’est plus la peine de se demander où notre cher père a trouvé l’inspiration pour nos prénoms. Tu crois qu’un jour, il va prendre son détendeur de plongée et son casque de moto, et me faire : « Lúka, je suis ton père… » ?

Line éclata de rire et ébouriffa ses cheveux.

— Heureusement qu’ils ne t’ont pas attendu pour faire la doublure de Dark Vador.

Il haussa les épaules, les yeux rivés à la table basse sur laquelle traînait l’emballage vide d’un paquet de biscuits. Line passait son temps à manger, elle restait pourtant toujours aussi maigre.

— N’empêche que Luke tue son père, à la fin, soupira-t-il après quelques instants. Où est-ce que Père a planqué mon sabre laser ?

— Mais non, il ne tue pas son père. Suis un peu ! Lúka ? Tout va bien ? ajouta-t-elle soucieuse. Vous vous êtes encore disputés ?

Il ne répondit rien. Elle éteignit la télévision avant de se tourner vers lui. Comme toujours, elle se faisait du souci pour lui. Elle détestait les éternelles confrontations entre son frère et leur père. Elle détestait encore plus être à l’origine de la plupart de celles-ci.

— Vous vous disputez tous les jours, maintenant…

— Il pense que j’ai pris les embryons.

— Oui, je sais qu’il les a cherchés partout, ce matin. Il a piqué une sacrée crise quand il a découvert qu’ils n’étaient plus là.

— Line ! s’écria Lúka en prenant le visage de sa sœur dans ses mains.

— Non, il ne m’a pas frappée, rassure-toi.

Elle lui caressa la joue puis effleura le bleu qu’il avait à la mâchoire. On ne voyait déjà presque plus rien. Toutefois, ces dernières semaines, à peine une ecchymose avait-elle disparu qu’elle était remplacée par une autre.

— Tu as pris ces embryons, Lúka ?

Il détourna les yeux et elle frissonna. Abandonnant son paquet de chips, elle lui ouvrit ses bras. Il s’y réfugia, le visage dans son cou. Par automatisme, ses doigts plongèrent dans l’épaisse masse de boucles noires, qu’elle avait toujours adoré caresser. Il était tendu, inquiet, anxieux même. Elle ressentait sans peine ses émotions et ne pouvait s’empêcher de les partager.

— Pourquoi as-tu fait ça ?

— Je ne sais pas. J’avais l’impression que je devais le faire. Que c’était important. Peut-être aussi pour le punir de la manière dont il te traite.

— Dont il nous traite. Dis-moi la vérité, Lúka, je sens que tu me caches quelque chose.

— Mais non.

— Arrête, tu sais bien que je peux le ressentir ! Ça ne sert à rien de me mentir.

— Nous avons tous les deux travaillé sur ce projet, il est normal que nous puissions y participer un peu plus activement. J’en ai assez qu’il prenne toutes les décisions. Cette fois, ce sera mon projet. Et je le mènerai comme je l’entends.

— Père te tuera, s’il l’apprend.

— Non, tu penses ! Il a trop besoin de moi.

— Lúka, tu ne peux rien faire avec ces embryons ! Pourquoi les avoir pris ? Tu sais qu’aucune femme avant Lyen n’a pu les mener à terme, lui reprocha-t-elle.

— Je sais, mais… J’ai pensé que…

Il releva la tête et la regarda droit dans les yeux. Elle le repoussa, bouleversée, lorsqu’elle comprit ce qu’il attendait d’elle. Comment pouvait-il lui demander cela ?! Avait-il perdu la tête ?

— C’est hors de question !

— Je t’en prie ! Tu ne risques rien, tu le sais. Le problème principal, c’est la compatibilité du sang. Dans ton cas, la question ne se pose pas, le groupe est identique.

La jeune femme battit plusieurs fois des paupières pour chasser les larmes qui menaçaient de couler.

— Ne me demande pas de faire ça. Je veux bien t’aider à remettre les embryons à leur place, je suis même d’accord de prétendre que c’est moi qui les avais déplacés, mais jamais je ne servirai de mère porteuse pour ta petite expérience.

— J’ai besoin de toi ! Line, c’est important pour moi.

— C’est important pour toi d’apporter ta contribution à la science, ou de narguer Père ?

Ils se défièrent du regard, la même expression de colère se peignant sur leurs traits. Lúka fut le premier à céder, comme toujours.

— Puisque tu ne veux pas m’aider, je m’arrangerai autrement. Merci d’être là pour moi, en tout cas.

Il s’apprêtait à se relever, la mâchoire crispée et les poings serrés, cependant Line l’arrêta. La détresse dans ses yeux aurait pu l’émouvoir, dans d’autres circonstances. Elle baissa la tête, abattue.

— Tu as changé d’avis ?

— Ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas !

— Bien sûr que si. Je te l’ai dit, il n’y a aucun risque. Notre métabolisme est bien plus résistant que la moyenne, et tu seras sous contrôle médical constant. Rien ne peut t’arriver.

Line se tourna vers lui, le visage défait. Elle se fendit d’un pâle sourire, les lèvres tremblantes.

— Je suis enceinte, Lúka.

Partagez !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>