Chapitre XIII

— Enceinte ?

L’étonnement se lisait sur son visage, ainsi que ce que Line identifia immédiatement comme de la crainte. Son sang ne fit qu’un tour, elle passa aussitôt du désespoir à l’agacement. Elle se força à se calmer : après tout, elle avait eu plusieurs semaines pour se faire à cette idée, ce n’était pas le cas de son frère.

— Tu veux dire… Tu veux dire qu’on va avoir un bébé ?

Je vais avoir un bébé, rectifia-t-elle en se détournant.

— Mais, ce bébé… C’est mon bébé aussi, non ? Line ! Est-ce que je suis le père du bébé ?

Sa sœur lui lança un regard peu aimable.

— Parce que tu avais l’impression que ça pouvait être quelqu’un d’autre ?

Il recula, blessé, ses grands yeux verts remplis d’incompréhension.

— Non, bien sûr ! Je n’ai jamais pensé ça ! Line, si je suis le père du bébé, c’est aussi mon bébé, non ?

— Regarde-toi, Lúka ! Tu es terrifié ! Ça ne t’a jamais traversé l’esprit que je pourrais tomber enceinte, n’est-ce pas ? M’as-tu demandé un jour si je prenais un contraceptif ? T’es-tu déjà intéressé à autre chose qu’à toi-même ? Et maintenant, tu veux que ce soit ton bébé autant que le mien… Tu n’es pas assez mature pour être père ! Tu agis de manière irresponsable, tu viens encore de me le prouver !

— Je t’en prie…

— Je t’aime, tu le sais. Mais parfois, j’aimerais que tu grandisses un peu.

Elle plongea ses yeux dans les siens. Il baissa la tête, honteux. Elle avait raison, jamais il n’avait imaginé qu’elle pourrait tomber enceinte. Il n’avait même pas pensé à cette éventualité. Quel imbécile ! Cependant, Line contrôlait toujours tout. Sans doute son inconscient avait-il décidé qu’elle prendrait les précautions qui s’imposaient. Et maintenant, qu’allaient-ils faire ? Sa sœur éclata en sanglots, et il la serra contre lui.

— Je suis désolé, Line, je suis désolé de ne pas être à la hauteur, lui chuchota-t-il. Sa voix tremblait un peu sous le choc.

— Comment est-ce que tu peux m’aimer ? lui demanda-t-elle en souriant à travers ses larmes. Je t’ai tant fait souffrir, comment peux-tu encore m’aimer ?

— Tu m’as fait souffrir parce que tu souffrais. Je ne peux pas t’en vouloir. Père t’a fait tellement de mal !

Il lui caressa les cheveux et la berça contre lui. Un bébé… Cette idée le paniquait.

— Je crois que je ne devrais pas le garder. Tout serait bien plus simple.

Il ne sut quoi répondre. Au fond de lui, il sentait qu’elle s’était déjà attachée à ce petit être, néanmoins un enfant était une complication qu’il n’avait jamais souhaitée. Il ne pouvait toutefois se résoudre à lui dire qu’il ne voulait pas que cette grossesse arrive à terme. L’avortement était-il d’ailleurs encore possible ?

— Tu en es à combien de semaines ?

— Douze.

Il restait du temps. Le soulagement l’envahit : au moins, ils avaient le choix. Douze semaines… Pourquoi avait-il posé la question, d’ailleurs ? Ce n’était pas comme s’ils avaient eu souvent des rapports au cours des mois qui précédaient ! Line le repoussait depuis la dernière fois qu’ils avaient fait l’amour. Il fut soudain pris d’un désagréable pressentiment.

— Lorsque tu es venue me voir il y a trois mois, tu savais qu’il y avait un risque, n’est-ce pas ?

Line le dévisagea sans comprendre. Comme souvent, elle lui avait fermé son esprit et il était incapable de savoir ce qu’elle pensait. Cela le mit en colère : toujours, elle se servait de son Don pour lire en lui comme dans un livre, alors qu’elle lui refusait la réciproque.

— Nous nous étions disputés. Tu disais être furieuse contre moi, pourtant c’est toi qui es venue dans mon lit, c’est toi qui as voulu que nous fassions l’amour, n’est-ce pas ?

— Oui, je… J’étais énervée, c’est vrai, mais que cherches-tu à insinuer ?

— C’est Père qui t’a demandé de faire ça ? Tu as suivi ses ordres ? Ou alors tu as voulu tomber enceinte pour me punir ?

— Quoi ?! Comment oses-tu ! C’est toi qui viens tenter de me persuader de servir de vulgaire incubateur, alors que je suis ta sœur, et maintenant tu m’accuses d’avoir tout planifié ? Tu as perdu la tête ?

La rage avait envahi ses traits. Il recula un peu, conscient d’être allé trop loin. Ses yeux brillaient de colère, la main qu’elle avait posée sur le dossier du canapé était crispée sur le tissu, les phalanges blanchies. Line avait toujours tendance à réagir au quart de tour, à s’emporter pour des broutilles, cependant, cette fois, il ne l’en blâmait pas.

— Tu admettras que le timing pouvait prêter à confusion.

— Ferme-la, Lúka, tu n’arranges rien du tout avec tes excuses pourries.

Il baissa la tête, évitant son regard. Du coin de l’œil, il la vit se lever d’un mouvement brusque et le toiser, les poings serrés.

— Je suis désolé, murmura-t-il sans relever les yeux. Je n’aurais jamais dû t’accuser comme ça. Mais il faut me comprendre, c’est tout de même un choc pour moi.

— Parce que moi je suis censée accepter ça sans broncher ? Tout est de ma faute, c’est ça ? Je suis la seule responsable ?

— C’est toi qui es venue…

— Durant toutes ces années, ça te plaisait bien de ne t’occuper de rien, hein ? Tu n’avais que le bon côté des choses !

— Le bon côté des… Non mais tu te fiches de moi ? À chaque fois, tu te jetais sur moi, et dès que tu avais eu ce que tu voulais, tu repartais vite dans ta chambre et tu me faisais la gueule pendant des semaines ! Et mes envies à moi, elles ne comptaient pas ? Les quelques rares fois où j’ai essayé de prendre l’initiative, tu m’as repoussé !

Cette fois, il ne pouvait plus contenir sa colère et bondit sur ses pieds pour lui faire face. S’il espérait l’impressionner et la faire battre en retraite, il fut déçu : elle campa sur ses positions, plus déterminée que jamais à aller au bout de cette dispute.

— C’est ça, vas-y, fais mon procès, c’est le bon moment pour ça, rétorqua-t-elle d’une voix sèche. Tu as d’autres choses à me reprocher, maintenant que tu es lancé ?

Au contraire de Line, qui était très rancunière, Lúka se calmait vite après ses rares éclats de colère. Il réalisa à quel point son comportement était déplacé et fut aussitôt submergé par la culpabilité. Sa sœur était terrifiée, sans doute portait-elle ce lourd secret depuis déjà un certain temps – ce qui expliquerait d’ailleurs son attitude des dernières semaines et sa mine abattue. Comment avait-il pu l’accuser ainsi de l’avoir manipulé ?

— Est-ce que tu es vraiment sûre d’être enceinte ?

— À ton avis ?

— Tu as fait des tests ?

— Père s’en est chargé.

— Tu le lui as dit ?!

Lúka ne savait s’il devait être furieux que sa sœur ait appris cette nouvelle à leur père avant de le prévenir, ou inquiet pour elle et ce qu’elle avait peut-être subi.

— Il s’en est douté.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

Il essaya de paraître indifférent, alors qu’il était pétri d’angoisse. Le remarquant, Line s’apaisa et fit un pas vers lui. Il lui ouvrit ses bras, dans lesquels elle se réfugia.

— Il avait l’air content, souffla-t-elle. Et énervé en même temps. Il n’a pas vraiment commenté, il m’a juste donné des vitamines.

— Est-ce qu’il a exigé que tu gardes le bébé ?

— Je pense qu’il a imaginé que la question ne se posait pas.

— Mais elle se pose, Line. Tu sais que je peux faire ce qu’il faut.

Il la sentit hocher la tête contre son épaule. Il glissa ses doigts dans sa longue chevelure blanche, puis resserra son étreinte. Plus que jamais, il devait la protéger.

— C’est ton corps, c’est à toi de décider.

— Qu’est-ce que tu veux, toi ?

— Qu’importe ce que je veux. C’est toi qui comptes. Je respecterai ton choix, quel qu’il soit.

— Tu es mon frère, Lúka…

— Pas plus qu’il n’est notre père.

— Arrête, tu peux chipoter sur des détails techniques, mais tu sais bien que génétiquement parlant nous sommes plus proches que bien des frères et sœurs. Si le tabou de l’inceste est si bien ancré depuis la nuit des temps, c’est pour une raison !

— Cela ne nous concerne pas et tu en es consciente. N’oublie pas que nous sommes différents.

— Peux-tu me garantir qu’il n’y aura aucune complication pour le bébé ? Aucune malformation due à la consanguinité ?

Lúka fut forcé d’admettre qu’il ne pouvait lui offrir une certitude absolue. Ils restèrent enlacés, silencieux, pendant plusieurs minutes avant que Line ne reprenne la parole.

— C’est sans doute mon instinct à perpétuer l’espèce qui s’exprime, mais je ne peux pas envisager de ne pas avoir ce bébé.

— Tu es sûre que ce n’est pas plutôt parce que tu as peur de ce que Père me fera si je t’aide à interrompre cette grossesse ?

Elle ne répondit rien. Ils savaient tous les deux que Lúka avait mis le doigt sur la véritable raison de son choix.

— Ce sera un nouveau jouet pour Père, soupira-t-il. Un de plus.

 

 

***

 

25-03-2340, Alia

 

Lyen n’avait pas ouvert les yeux de la journée. Son corps s’affaiblissait, elle ne faisait plus que dormir. Ils lui avaient remis la perfusion, qui diffusait dans ses veines un mélange nutritif chargé de la maintenir en vie jusqu’à ce que le virus la tue. Les médecins avaient augmenté la dose d’anticoagulant. Si le virus se multipliait encore, ils ne pourraient plus rien faire. Le nouveau remède qu’Ylana avait mis au point n’avait pas donné les résultats escomptés, et à présent, sa mort n’était plus qu’une question de dizaines d’heures.

Ruan espérait qu’ils parviendraient tout de même à la sauver. Ludméa était bouleversée par tout ce qu’elle venait de traverser, même si elle le cachait du mieux qu’elle le pouvait ; si la femme mourait, il ne savait pas comment elle réagirait. Mal, sans doute. Elle s’était tellement attachée à elle ! Il avait réussi à obtenir de Lewis qu’il lui interdise l’accès à la chambre de Lyen. Elle acceptait mal cette décision, pourtant Ruan était conscient que la vue de cette femme en train de mourir lui serait bien plus pénible que l’interdiction de l’approcher. Les bébés avaient été ramenés dans la pièce que tous appelaient la nursery, et Ludméa s’occupait d’eux, comme avant.

Ruan savait qu’à moins d’un miracle, Lyen ne passerait pas la nuit.

 

***

 

11-07-2066, Terre

 

Line était allongée, la tête sur les genoux de son frère. Il avait passé une main sous son pull, qu’il avait posée sur son ventre encore plat. Elle avait fermé les yeux, le visage soucieux. Il savait qu’elle ne dormait pas,

— Lúka, je crois qu’il y aurait une solution pour tes embryons.

Elle releva ses paupières et renversa la tête pour le regarder droit dans les yeux.

— Non ! Pas ça, refusa-t-il quand il devina ce qu’elle lui proposait.

Ils n’avaient pas besoin de mots, n’en avaient jamais eu besoin, cependant, à mesure que les années passaient, ils se rendaient compte que leur Don se développait de manière considérable.

Lúka repoussa sa sœur, et elle s’assit pour lui faire face.

— Enfin, je t’en prie, tu sais bien que c’est la seule solution !

— Non, c’est hors de question.

— Mais pourquoi ?!

Elle ouvrit grand les yeux et l’incrédulité se peignit sur ses traits. Lúka détourna la tête.

— C’est pour ça ? Tu préfères me mettre en danger que de ravaler ton stupide orgueil ?

Il ne répondit rien. Elle lui lança un regard méprisant.

— Dégage. Va-t’en, je ne veux plus te voir.

— Line, s’il te plaît, essaie de comprendre…

— Qu’est-ce que je suis censée comprendre, hein ? Que tu préférerais que notre bébé meure plutôt que de revenir sur le passé ? Que tu te mets en danger, que tu nous mets en danger avec tes conneries, et que maintenant tu veux que je répare tout à ta place ? Et surtout, sans que cela remette en question ta virilité, n’est-ce pas ? C’est ça que tu veux ?

— Mais non, bien sûr que non !

— Tu as envie qu’elle meure, c’est ça ? Tu l’as planifié, tu en as rêvé toutes ces années. Tu crois que c’est un jeu ? Tu crois que la laisser vivre signifie perdre ? Eh bien, je vais te dire une chose, Lúka, si tu ne peux pas passer au-dessus de ça, c’est moi que tu perdras. Tu n’auras qu’à me remplacer par une de tes nombreuses admiratrices.

— Arrête ! Ce n’est pas ce que tu crois. Et comment peux-tu me dire de te remplacer, comme si on était en train de parler de changer de télé ? Est-ce que tu comprends que je n’ai jamais aimé que toi ? Que tu es tout ce que j’ai ?

Elle baissa les yeux, émue malgré elle par la détresse de son frère.

— Je suis désolée. Réfléchis à ce que je t’ai proposé. Et quand tu auras pris ta décision, tu reviendras me voir. Pas avant.

 

Lúka se redressa sur un coude et lui sourit. Il caressa ses cheveux roux, effleurant sa joue du bout des doigts. Elle releva ses paupières sur ses yeux félins. Avec douceur, il embrassa ses lèvres.

— Tu es belle, Nato.

Elle se mit à rire et l’attira contre elle. Il plongea le nez dans sa longue chevelure bouclée. Il aimait l’odeur naturelle de ses cheveux, que le shampoing du Laboratoire ne couvrait jamais vraiment.

— Je suis loin d’être belle, tu le sais. Je suis beaucoup trop grande.

— Ça ne fait rien. Moi, je te trouve belle…

Il posa la main sur son ventre à peine rebondi. Sa peau était pâle, la sienne était presque diaphane. Une peau de rousse.

— Tu as donné les livres à ma sœur ?

Il hocha la tête. Une ombre passa sur son visage : Lyen, toujours Lyen ! Pourquoi ne pouvaient-ils pas passer un moment tous les deux sans qu’elle vienne s’immiscer entre eux ?

— Lúka, qu’est-ce que tu as ? s’inquiéta-t-elle en plongeant ses yeux dans les siens.

— Rien, je suis un peu fatigué, c’est tout.

— Avec ton père, ça va mieux ?

— Non. Ça n’ira jamais mieux, soupira-t-il. Un jour, je pense que je vais…

— Que tu vas ? répéta-t-elle comme il n’ajoutait rien.

— Ça n’a pas d’importance.

— Et ta sœur ?

— Line se « cherche ». Elle passe des heures enfermée à pleurer, elle se goinfre de biscuits devant la télévision.

— Tu penses que… Tu penses que c’est à cause de nous deux ?

Lúka se détourna et fixa le plafond. Était-ce à cause de la relation qu’il avait entamée avec Nato que Line se montrait si distante ? L’explication lui paraissait trop simple.

— Je ne sais pas. Je ne crois pas… Elle était déjà comme ça avant. Je pense qu’elle est malheureuse, au Laboratoire. Père ne la laisse pas sortir. Il lui interdit de vous voir. Son seul univers, c’est lui et moi. Et elle ne le supporte plus.

— Je la comprends, murmura-t-elle.

Il fronça les sourcils, pas certain d’apprécier sa remarque.

— Je veux dire, ça doit être dur pour elle d’être enfermée ici. Votre père est un homme sans cœur.

— Je suis assez d’accord avec toi, ce.qui ne m’avance pas à grand-chose. Je pourrais partir, mais Line ne le quittera jamais. Et je ne partirai pas sans elle. Elle le déteste, et en même temps, elle trouve toujours des excuses à sa méchanceté.

— Je pense qu’elle voudrait qu’il lui montre qu’il l’aime.

— Ce qu’il ne fera jamais. Il ne la touche que pour la frapper. Il ne lui a plus montré la moindre affection depuis des années.

— C’est dur de grandir avec un père comme le vôtre. Le mien n’était pas souvent là, il avait beaucoup de responsabilités, cependant, quand il était avec nous, il nous montrait qu’il nous aimait. Il n’aurait jamais frappé aucun de nous. Ou alors, il aurait vraiment fallu que nous fassions quelque chose de terrible.

— Il nous frappait tout le temps. Moi, surtout. Je pense qu’il a toujours eu quelques scrupules à frapper Line. Elle était plus fragile, plus frêle. À présent, il ne fait plus de différence. J’ai promis un jour à ma sœur que je le tuerais s’il la touchait à nouveau…

Ses yeux se perdirent dans le vague. Il serra les poings.

— Je suis trop faible, je n’ai pas le courage de le faire.

Nato caressa sa joue et le força à se tourner vers elle.

— Tuer son père est un acte terrible, Lúka. Je ne crois pas que tu doives te qualifier de faible parce que tu ne peux t’y résoudre !

Il observa son visage aux grands yeux de chat. Elle était sincère… Il l’embrassa, goûtant ses lèvres qu’il connaissait si bien. Par automatisme, il tripota le pendentif de cristal et de cuivre qu’elle portait, seul vestige de sa vie sur Eaven qu’il l’avait autorisée à garder. Puis il laissa glisser ses doigts le long de la ligne de son cou, jusqu’à la tache de naissance en forme de croissant de lune qui ornait sa clavicule. Il sourit. Un jour, Nato lui avait expliqué qu’elle avait été nommée ainsi en raison de cette petite marque brune, une tache de naissance courante dans sa famille. Nato, dans la langue de son peuple, signifiait Lune. Lui, quand il pensait à la lune, il songeait à Line. Qui, mieux qu’elle, pouvait symboliser cet astre pâle ?

Pâle, et froid.

Lúka chassa cette pensée de son esprit. Cela faisait maintenant quelques mois que Nato et lui s’étaient lancés dans cette étrange relation. Au début, ce n’était pour lui qu’un passe-temps comme un autre. Line se montrait de plus en plus distante ; il s’ennuyait de ses baisers, de ses tendres caresses, de son corps contre le sien… Un jour, il avait embrassé Nato, plus par caprice que par réelle envie. Il voulait lui prouver qu’elle était à sa merci, qu’il ferait d’elle ce qu’il voulait. Cependant, ce baiser volé les avait touchés tous les deux : lorsqu’il avait revu la jeune fille, il s’était rendu compte qu’il mourait d’envie de l’embrasser à nouveau. Elle s’était abandonnée à lui. Il avait compris qu’elle ne le jugerait pas, qu’elle l’accepterait comme il était, et peu à peu, il s’était attaché à elle.

Nato, par bien des côtés, lui rappelait Line. Au contraire de sa sœur, elle ne passait toutefois pas son temps à le remettre en place, à le fuir. Elle lui offrait un amour simple, il lui offrait sa confiance. Il lui avait sans doute dévoilé bien plus de choses qu’à sa propre sœur. Ses peurs, ses doutes.

Line savait ce qui se tramait entre eux. Néanmoins, lorsqu’il avait voulu aborder la question, elle avait détourné les yeux et lui avait dit que c’était mieux comme cela, qu’ainsi, il la laisserait en paix. Même si leur père avait fait quelques allusions et de nombreuses remarques cinglantes, il n’était pas intervenu.

L’amour que Lúka portait à Nato n’était en rien comparable à la passion désespérée qu’il ressentait pour sa sœur, pourtant il l’aimait. Oui, il pouvait dire qu’il l’aimait. Mais il ne le dirait pas. Et surtout pas à Nato. C’était une sorte d’accord tacite entre eux deux. Pas de sentiments. Et même s’il savait que la jeune fille était amoureuse, même si elle savait qu’il mentait quand il assurait ne rien éprouver pour elle, ils ne se disaient rien. Lúka ne voulait pas accepter le fait de s’être attaché à une des prisonnières, et pour Nato, aimer le fils de l’homme qui avait orchestré leur capture revenait à trahir sa famille et son orgueil.

— Lúka, un jour, tu trouveras la force de te libérer. Un jour, tout cela n’aura plus d’importance pour toi. Mais tu n’es pas encore prêt.

— Le serai-je jamais ? Comment le saurai-je ?

— Tu le seras le jour où tu cesseras de te poser cette question.

— Tu ne peux pas t’imaginer à quel point cela m’avance, répliqua-t-il sur un ton un peu trop dur.

— Non, je suis sérieuse, Lúka. Un jour, tu te réveilleras, et tout sera clair. Tu sauras exactement quelle décision prendre, et qu’elle soit bonne ou pas, tu ne la regretteras pas.

 

Lúka vit sa sœur dans le couloir. Elle marchait d’un pas décidé – colérique, plutôt –, ses cheveux blancs balayant son visage. Il voulut la retenir, lui demander ce qui lui arrivait, lui parler, simplement, mais elle le bouscula sans ménagement. Étonné, il l’attrapa par le poignet et la força à lui faire face.

— Lâche-moi !

— Qu’est-ce que tu as, Line ?

— Rien qui te regarde.

Il ouvrit ses doigts et sa sœur retira son bras d’un geste brusque, le visage blême. Ses yeux brûlaient de colère et ses lèvres étaient pincées, comme toujours lorsqu’elle s’emportait. Il l’avait rarement vue aussi furieuse.

— Tu t’es disputée avec lui ?

— Non, mais pourquoi tu crois toujours qu’il n’y a que Père ici qui puisse me mettre dans un état pareil ? Que lui qui puisse me blesser ?

— Dis-moi ce qui se passe, je t’en prie.

Elle resta silencieuse, cependant il sentait la tension qui l’habitait monter et monter. Elle se contenait à grand-peine.

— C’est quelque chose que j’ai fait ? essaya-t-il.

— Non, tu ne m’as rien fait. Rien du tout ! Justement ! Ça fait des mois, des années, que tu ne m’as pas touchée !

Il avança la main pour lui caresser la joue, elle recula d’un pas.

— Line, c’est toi qui as mis cette distance entre nous. Toi seule ! Tu ne voulais plus de moi. J’aurais dû faire quoi ? Te forcer à me reprendre ?

— Oui ! Tu ne comprends pas ! Tu n’as jamais rien compris !

— Je t’aime, murmura-t-il. Je n’ai jamais cessé de t’aimer, tu le sais très bien…

— Alors pourquoi elle ? Pourquoi tu fais ça avec elle ?

— Je suis un homme, répondit-il comme si cela suffisait à tout expliquer.

— Ah ouais ? Tu es un homme ? Et moi, je suis censée te pardonner de m’avoir blessée parce que tu es un homme ?

— Très bien ! Tu veux que je te dise quoi ? Tu veux que je te dise que j’ai passé toutes mes nuits à attendre que tu reviennes ? Tu veux que je te dise que je pensais à toi sans cesse, que tu me manques atrocement ? Que, chaque fois que je te vois, je dois me faire violence pour ne pas te prendre dans mes bras, pour ne pas te toucher ? C’est ça que tu veux entendre ? Parce que ce n’est pas le cas, Line, mets-toi bien ça dans la tête, ce n’est pas le cas ! Tu es partie, je n’allais pas passer ma vie à t’attendre !

— Je ne te demandais pas de faire ça. Tout ce que je voulais, c’était un peu de temps. Et toi, tu ne m’as pas posé de question, tu n’as pas cherché à me comprendre. Tu disais respecter ma décision, mais ce que je voulais, Lúka, ce que je voulais vraiment, c’est que tu me prennes dans tes bras, que tu me supplies de revenir ! Je voulais juste… que tu m’aimes.

— Eh bien, tu n’avais qu’à le dire !

Sa sœur se mit à pleurer et sa colère retomba. Il l’attira contre lui. Elle l’enlaça en sanglotant et enfouit sa tête dans son cou.

— J’ai essayé de te le faire comprendre, souffla-t-elle entre deux hoquets.

— Je suis désolé, ma chérie, je n’ai pas compris. J’ai cru que tu ne voulais plus de moi, j’étais furieux. Je pense que j’ai eu envie de te faire du mal… Tu m’avais blessé, et je voulais te montrer que je pouvais te blesser aussi.

— On a vraiment été bêtes, hein ?

— La communication n’a jamais été notre fort, j’imagine, fit Lúka avec un sourire ; c’était bien le comble pour deux personnes qui avaient la capacité de partager sans mal leurs pensées.

— Mais tout de même… Cinq ans !

— On se rattrapera, lui promit-il au creux de l’oreille.

— Tu me pardonnes ?

— Je pense que la faute est partagée.

— Tu m’as manqué.

Les joues rouges, elle leva les yeux vers lui et se hissa sur la pointe des pieds pour poser un baiser sur ses lèvres. Le premier depuis toutes ces années.

— Tu veux encore de moi ?

Il lui sourit puis l’enlaça, ses mains au creux de ses reins, son corps pressé contre le sien.

— Je t’aime, Line. Et je ne crois pas que cela changera un jour.

— Et Nato ?

Line tentait de faire bonne figure, néanmoins il était évident qu’elle craignait sa réponse.

— C’est toi que j’aime, pas elle.

 

Lúka, assis sur le rebord du lit, avait pris entre ses mains celles de Nato. Elles étaient froides, sans vie. Son visage semblait de marbre, figé pour l’éternité. Il baissa les paupières. Il ne la verrait plus jamais sourire, il n’entendrait plus jamais son rire cristallin. Derrière lui, Line posa une main sur son épaule. Il soupira et releva les yeux.

— Lúka, je suis désolée…

Il hocha la tête, la gorge douloureuse. Avançant ses doigts vers le visage de celle qu’il avait appris à aimer, il frôla les deux tresses que Lyen lui avait faites et caressa sa joue. Elle était froide, mais moins que ses mains. Comme il l’avait fait si souvent, il suivit la ligne du cou jusqu’à la tache en forme de croissant de lune couleur cannelle, qui ressortait sur sa peau pâle, il l’effleura. Dans la poche de sa chemise, le pendentif de cristal qu’il aimait tant faisait une petite bosse sous le tissu. C’était tout ce qui lui restait d’elle.

— Nato…

D’un geste lent, il remonta le drap sur son corps, hésitant encore à la recouvrir tout à fait. Le tissu était humide, là où Lyen avait versé ses larmes. Il aurait voulu déposer un dernier baiser sur les lèvres froides, cependant il était très conscient de la présence de Line tout contre lui, de sa main sur son épaule, chaude et tendre. Il était temps de tirer un trait sur le passé.

Il prit une profonde inspiration, les yeux brûlants, avant de remonter le drap sur le visage de la jeune femme.

 

Line avait entendu la musique. Elle entra sans bruit et s’approcha, le cœur serré. Son frère était au piano, ses doigts courant sur le clavier. Il avait fermé les yeux. Son visage ne trahissait pas la moindre émotion pourtant elle savait qu’il pleurait, au fond de lui. Elle s’assit dans un des fauteuils, les mains jointes sur ses genoux, et versa les larmes qu’il refusait de laisser couler.

— Ne t’arrête pas, s’il te plaît, fit-elle comme il se tournait vers elle, ses mains s’écartant du clavier. Tu ne joues presque plus, depuis quelque temps. Ça me manque.

— Joue avec moi.

Elle secoua la tête, mais vint tout de même le rejoindre et prit place sur le long tabouret. Ses doigts se posèrent sur les touches. Lúka lui sourit. Il glissa sa main droite dans la main gauche de sa sœur, puis avança l’autre vers le clavier. Ils se mirent à jouer, serrés l’un contre l’autre, et ce fut comme s’ils ne faisaient plus qu’un.

Un bruit de pas derrière eux les surprit ; ils se retournèrent d’un seul mouvement, leurs visages si semblables levés vers leur père qui entrait dans le salon. Line eut un geste de recul. Lúka serra sa main dans la sienne.

— Ne t’inquiète pas, je te protégerai…

— Une photo pour les archives ? proposa leur père en mettant en évidence son vieux Reflex numérique. Allez, souriez !

Lúka et Line s’exécutèrent, un peu crispés. Le flash les aveugla, ils clignèrent des yeux et grimacèrent. Leur père se mit à rire, moqueur. Line sentit un frisson remonter le long de son dos et crispa ses doigts sur ceux de son frère.

— Fils, tu seras sans doute content de savoir que j’ai gardé le corps de L.H. À des fins scientifiques, il va sans dire.

Lúka se contenta de lui lancer un regard mauvais.

— Quant à toi, ma chère enfant, je te réserve une surprise de taille.

Line se fit toute petite et baissa les yeux, le visage livide. Les surprises de son père n’étaient pas souvent emballées de papier brillant et entourées de gros rubans, non. C’était plutôt le genre de surprises qui laissait des marques sur son corps.

— Tu as peur ?

Elle réunit son courage pour relever les yeux et affronter son regard. Elle y lut de l’amusement, de même qu’une certaine compassion, ce qui la surprit. La présence de Lúka tout contre elle lui donna de l’assurance.

— Non, je n’ai pas peur, fit-elle d’une voix calme et posée.

— C’est bien, approuva-t-il avec un horrible sourire.

 

Line ouvrit les yeux avec difficulté et grommela. Un coup d’œil au réveil lui apprit qu’elle avait dormi bien plus que de raison. Elle se força à repousser les couvertures, même si elle n’avait qu’une envie : replonger dans le sommeil. Lúka était déjà parti, depuis longtemps sans doute. Le creux que son corps avait laissé sur le drap était froid. Cette nuit, pour la première fois depuis des années, elle était restée auprès de lui au lieu de battre en retraite dans sa chambre. La mort de Nato l’avait touché plus qu’il n’aurait voulu l’admettre. Elle savait qu’il avait besoin d’elle, besoin de sa chaleur, de sa tendresse.

Étouffant un bâillement, elle posa les pieds sur le sol dur et prit son visage dans ses mains. La soirée de la veille avait été si étrange ! Son père lui avait offert une robe magnifique ; elle en avait presque pleuré. Il n’avait rien donné à Lúka. Elle savait qu’il aurait refusé son cadeau de toute manière, son père devait s’en douter lui aussi.

Il y avait bien une dizaine d’années qu’il ne leur avait pas témoigné autant d’affection. Lúka lui avait dit un peu plus tard, lorsqu’ils avaient été à nouveau seuls tous les deux, que cela cachait quelque chose, mais elle ne voulait pas le croire. Ils n’étaient jamais d’accord dès qu’il s’agissait de leur père. Lui le considérait comme un homme mauvais, presque sadique, elle continuait à penser – espérer, plutôt – que quelqu’un d’autre se cachait derrière cette façade de méchanceté gratuite.

Elle avait mal au crâne et la lumière brûlait ses yeux. Était-elle malade ? Elle n’avait jamais eu de fièvre, cela devait y ressembler. Un bain lui ferait du bien. Elle sourit en s’imaginant se plonger dans l’eau chaude et parfumée. Depuis que Lúka lui avait ramené des sels de bain à la fleur d’oranger, se baigner était devenu pour elle un véritable plaisir. Cette idée la motiva à quitter son lit.

— Qu’est-ce qui m’arrive ? murmura-t-elle, posant une main contre la paroi, soudain prise de vertiges.

Il y avait quelque chose d’inhabituel ; elle n’aurait su dire de quoi il s’agissait. Quelque chose la mettait mal à l’aise. Elle regarda autour d’elle : la chambre n’avait pas changé, rien ne paraissait avoir été déplacé. Elle se traita de paranoïaque et secoua la tête. C’est à ce moment-là qu’elle comprit ce qui n’allait pas.

Ses cheveux.

Affolée, elle passa une main dans son dos, s’attendant à sentir sa fine chevelure de neige. Ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Ses cheveux avaient été coupés à hauteur de ses épaules. Elle se laissa tomber à terre et se mit à pleurer.

 

Les yeux rougis, elle traversa le couloir et se rendit dans la pièce commune. Elle aurait dû s’en douter ! Combien de fois son père avait-il complimenté ses longs cheveux, la veille au soir ? Combien de fois les avait-il caressés, un sourire aux lèvres ? Je te réserve une surprise de taille. Ainsi, telle était sa punition !

Lúka était assis sur le canapé, les yeux baissés. Elle s’approcha de lui à pas hésitants. Elle appréhendait déjà sa réaction ; son frère aimait sa longue chevelure. Peut-être même plus qu’elle ne l’aimait, elle. Il serait furieux. Il se disputerait avec leur père, et celui-ci le frapperait. Si elle avait pu lui cacher sa dernière punition, elle l’aurait fait. Ce n’étaient que des cheveux, elle ne voulait pas qu’il se mette en danger pour une raison qui lui semblait somme toute plutôt insignifiante. Leur père avait veillé à ce qu’elle n’ait pas le choix.

— Lúka ? fit-elle d’une voix tremblante.

Il ne bougea pas. Elle savait qu’il l’avait entendue, pourtant il ne relevait pas la tête.

— Il m’est arrivé quelque chose. Mes cheveux…

Elle s’arrêta de parler, les yeux remplis de larmes, et tenta de contenir ses émotions. Il leva son visage vers le sien ; elle recula, effrayée par son expression de pure rage. Il baissa la tête à nouveau, et elle suivit son regard.

Entre ses mains gisait une longue tresse blanche. Ses cheveux.

— Je vais le tuer, souffla-t-il.

 

Elle l’agrippa par la manche de sa chemise, mais il se dégagea sans douceur, les poings serrés et la mâchoire crispée.

— Lúka, je t’en prie ! Arrête !

— Comment a-t-il osé te faire une chose pareille ? Comment a-t-il pu ?!

— S’il te plaît, ce ne sont que des cheveux ! Je les aurais coupés tôt ou tard !

— Il est venu après mon départ. Quand je me suis levé ce matin, tu dormais si profondément que je n’ai pas voulu te réveiller… Oh, Line, je n’aurais pas dû te laisser seule !

— Ce n’est pas ta faute !

— Il a dû t’endormir… Je suis allé au meeting avec Will pour le projet, et quand je suis rentré, j’ai trouvé tes cheveux, sur la table. Il les a mis là exprès. Il devait savoir que je les trouverais avant que tu ne te réveilles !

Elle le força à la regarder dans les yeux et prit ses mains entre les siennes. Aussitôt, il voulut se dégager, cependant elle ne céda pas.

— Ce ne sont que des cheveux… Ne lui montre pas ta colère. Ne le laisse pas gagner. Mes cheveux repousseront.

— Et il recommencera, répliqua son frère d’un air sombre.

— Lúka, si tu vas le voir, tu sais ce qui se passera… Il te frappera. Tu ne peux pas lui faire de mal, tu le sais bien. Tu ne le pourras jamais. Je t’en prie, agis comme si rien ne s’était passé. Ne lui donne pas le plaisir de voir la peine qu’il nous a faite, de voir combien il nous a blessés !

Il lut la détermination sur son visage et comprit qu’elle avait raison. Sa colère ne l’avait pas quitté, il savait pourtant qu’il ne ferait rien. Pas cette fois.

 

Lúka, les mains tremblantes, se laissa tomber sur le sol. Il l’avait fait. Après toutes ces années, il l’avait fait. Il avait cru qu’il se sentirait délivré, qu’il se sentirait soulagé. Ce n’était pas le cas. La culpabilité l’accablait et le désespoir l’envahissait.

Cela ne s’était pas passé comme il l’avait si souvent imaginé. Il ne pouvait même pas dire qu’il l’avait prémédité. Comme dans un rêve, il s’était vu prendre le scalpel que son père avait posé sur le coin de la table… Il n’avait pas réfléchi, pas hésité. Il avait simplement suivi cette pulsion irrésistible qui s’était emparée de lui.

Il déglutit avec peine, une boule douloureuse dans la gorge. À côté de lui, son père gisait dans une flaque de sang qui s’élargissait. Le liquide poisseux avait presque gagné la semelle de ses chaussures ; il se traîna un peu plus loin avec horreur. Son père avait eu la décence de mourir en silence – si l’on faisait abstraction des quelques gargouillis mouillés qu’il avait émis avant de s’écrouler le visage contre le sol. Il lui en était reconnaissant : il n’aurait pas supporté d’entendre ses cris d’agonie.

Du sang avait coulé sur sa main. Il l’essuya d’un geste frénétique sur son jean. Une large traînée brun rouge marqua le tissu : il fut à deux doigts de céder aux nausées qui l’assaillaient. Il prit une grande inspiration et ferma les yeux. Il avait fait ce qu’il fallait. Ce qu’il aurait dû faire bien des années auparavant. Alors pourquoi avait-il si mal ? Pourquoi se sentait-il si faible, si vulnérable ?

— Que va dire Line ? murmura-t-il. Oh, mais qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce qui m’a pris ?!

Au fond de lui, il le savait. Son père avait parlé du bébé. En avait parlé comme d’une nouvelle opportunité, d’un spécimen intéressant à étudier. Aurait-il le Don ? De quelle couleur seraient ses yeux ? Ses cheveux ? Montrerait-il autant d’aptitudes que ses parents ? Serait-il normal ? Après tout, même si Lúka et Line n’étaient pas vraiment jumeaux, ils étaient génétiquement bien plus proches que de nombreux frères et sœurs. À quel âge son Don se développerait-il ?

Il parlait, parlait, parlait, et Lúka revoyait son enfance. Il revoyait les lèvres tuméfiées de Line, ses cheveux coupés, le terrible jour où il leur avait mis le bracelet, les humiliations, les insultes. Leur père ne leur avait jamais montré son amour. Pour lui, ils n’étaient que des créatures de plus. Des créatures qu’il appelait ses enfants, certes, mais des créatures. Combien de fois le leur avait-il répété ? Combien de nuits Lúka avait-il passées à consoler sa sœur, à la tenir contre lui lorsqu’elle pleurait son amour de ce père qui se montrait si dur ?

Et à présent, il y avait le bébé. Line hésitait encore ; elle le voulait – peut-être pas pour les bonnes raisons –, toutefois elle était terrifiée. Il devait la protéger, même si cela signifiait commettre le pire des actes. Un jour, leur père aurait fait du mal à leur enfant, c’était une certitude. Et il ne pouvait pas laisser cela se produire.

Lúka savait qu’il se cherchait des excuses, qu’il essayait en vain de trouver une justification à ce parricide. Au fond de lui, il était conscient qu’il avait agi impulsivement. Pourtant, il y songeait depuis des années déjà. C’était la seule solution.

Avec lenteur, il se releva en s’aidant de l’étagère de métal à sa droite. Ses jambes chancelaient, il s’appuya contre la paroi pour tenter de se calmer. Il était toujours sous le choc, et la poussée d’adrénaline qu’il avait ressentie au moment où il avait empoigné le scalpel se dissipait, le laissant sans forces. Il ferma les yeux quelques minutes pour se concentrer sur sa respiration, sur le ralentissement progressif des battements de son cœur. Tout pour ne plus penser à la situation présente. Enfin, lorsque ses jambes furent à nouveau capables de le porter, il les rouvrit. Évitant de poser son regard sur le corps ensanglanté qui gisait à ses pieds, il quitta la pièce.

 

Line hurla quand elle le vit entrer. Ses joues étaient mouillées de larmes ; Lúka comprit qu’elle savait. Elle savait, pourtant elle n’avait pas voulu croire. Elle avait ressenti la mort de son père, et n’avait pas pu ne pas imaginer le pire. Elle s’y attendait. Depuis des années, ils avaient su tous les deux qu’un jour, cela finirait ainsi. Il s’approcha d’elle, bouleversé.

— Line, j’ai besoin de toi ! Prends-moi dans tes bras, fais-moi oublier !

Il tomba à genoux devant elle, saisit ses mains dans les siennes. Elle se dégagea, dans un état proche de l’hystérie, et s’enfuit hors de la pièce, loin de sa vue, loin de la vue du meurtrier de son père.

— Line ! Reviens !

Prostré sur le sol, les épaules tremblantes, il l’appela encore et encore.

Il l’avait perdue.

 

Line pleurait toutes les larmes de son corps, le cadavre ensanglanté de son père entre les bras. Elle embrassait son visage couvert de sang, caressait ses cheveux poisseux. Les fleurs bleues de sa robe avaient tourné au pourpre et le tissu collait à sa peau, cependant elle n’en avait cure.

— Père ! Pourquoi ne nous avez-vous jamais aimés ? Pourquoi ?! Pourquoi nous avez-vous fait tout ce mal ? Comment avez-vous pu imaginer que nous continuerions comme cela, pendant toutes ces années ? Après tout ce qui s’est passé… Comment Lúka aurait-il pu agir autrement ? C’est vous qui l’avez élevé ! Vous qui avez fait de lui ce qu’il est aujourd’hui !

La jeune femme se coucha dans la mare de sang, son corps collé au sien, sa tête au creux de sa poitrine au cœur inerte.

— Tout ce que je voulais, c’était que vous m’aimiez ! Au moins un petit peu ! Pourquoi ne m’avez-vous jamais aimée ? Pourquoi ?

 

Lúka la trouva endormie contre leur père. Le sang avait séché. Il la prit dans ses bras, tout en douceur, et l’emmena loin du corps. Line se réveilla, mais ne prononça pas un mot. Il lui prépara un bain, la déshabilla avec des gestes tendres. Il aimait cette robe à fleurs, néanmoins il savait que sa sœur ne tolérerait pas de la porter à nouveau. Il la jeta dans la trappe avec sa chemise tachée de sang. Line ne disait rien, les yeux perdus dans le vague, ses mèches poisseuses collées à son visage souillé. Il plongea son corps dans l’eau purificatrice et commença à la laver. D’abord les longs cheveux blancs, ceux qu’il aimait par-dessus tout. Puis, son visage figé aux grands yeux tristes. Si l’éponge effaçait le sang de leur père, elle n’effaçait pas sa mort. Avec le temps, Line s’en remettrait. Avec le temps, elle comprendrait qu’il n’avait pas eu le choix, qu’il avait fait cela pour elle, pour sa liberté. Pour l’instant, elle le détestait, c’était normal. Elle refusait de lui ouvrir son esprit, et cela le blessait plus encore que son silence.

Il peigna sa longue chevelure, s’abandonnant tout entier à cette tâche pour ne pas penser au reste. Le corps de son père gisait encore au milieu du laboratoire ; il devrait s’en charger. La simple idée de toucher à ce cadavre le révulsait, il lui faudrait pourtant bien s’y résoudre. Ils avaient toujours vécu avec lui, même s’ils passaient parfois plusieurs jours sans le voir. Son absence pèserait, au début. Cependant il emmènerait sa sœur à l’extérieur : pour la première fois, elle pourrait voir le ciel. Si la liberté ne compenserait pas la mort de leur père, elle atténuerait le choc de sa disparition. Leur enfant naîtrait libre et le resterait. Lui n’aurait plus à craindre de retrouver des bleus sur le corps de Line.

Oui, il avait pris la bonne décision. Sa sœur le comprendrait. Elle lui pardonnerait. Il s’accrochait à cette pensée, ses doigts démêlant les longues mèches blanches avec une infinie patience. Elle lui pardonnerait.

Line, tête baissée, regardait l’eau prendre une teinte rougeâtre.

Elle se baignait dans le sang de son père.

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