Chapitre XIV

Line était allongée tout contre son frère, les yeux à demi clos, l’air songeur. Lúka s’amusait avec une mèche de ses longs cheveux, un petit sourire aux lèvres. Ils avaient fait disparaître le corps de leur père un peu plus tôt dans la journée. Ensemble. Il aurait voulu s’occuper seul de cette terrible tâche, mais sa sœur avait insisté et l’avait aidé à le porter jusque dans l’ascenseur. Il avait terminé sans elle : il ne servait à rien d’attiser sa blessure encore trop fraîche.

Elle n’avait pas souhaité parler de ce qui s’était passé, et il respectait sa décision. Ils agissaient comme si rien ne s’était produit, comme si leur père allait apparaître d’un instant à l’autre dans l’encadrement de la porte pour les sermonner à nouveau.

Lúka se tourna un peu contre Line et enfouit son visage dans ses cheveux. Elle sentait bon. L’odeur du jasmin avait remplacé celle du sang.

— Tu ne devais pas rencontrer William, aujourd’hui ? avança-t-elle en se redressant à demi.

— J’ai annulé. Urgence familiale. Je pense qu’on peut appeler ça comme ça, n’est-ce pas ?

Elle hocha la tête, lentement.

— Tu veux tout de même continuer ? Tu pourrais laisser tomber, tu sais ! Il n’est plus là pour t’obliger à faire tout cela.

Lúka soupira. Une ombre passa sur son visage, l’espace d’un instant, et sa sœur prit sa main dans la sienne.

— C’est mon projet. Je veux le mener à bien. Z’arkán a toujours été mon idée.

— Mais je croyais que… Il t’avait demandé de le faire, non ?

— Disons qu’il trouvait que ce serait une idée intéressante. Il m’a laissé le champ libre. Line, je ne veux pas tout lâcher à quelques mois du lancement. Même si le projet a pris du retard, la sortie est prévue pour le premier janvier prochain.

— Le bébé naîtra en janvier.

— Oui. Je crois que c’est un signe. Pour nous, c’est le début d’une nouvelle vie. J’ai envie de t’emmener te promener cet après-midi.

Elle se tourna vers lui, ses grands yeux verts remplis de surprise.

— Je… Je ne sais pas, Lúka. Je crois que j’ai un peu peur.

— Tu seras avec moi. Je te protégerai. Nous sommes au mois de juillet, les prés sont en fleurs, le ciel n’a jamais été si bleu…

Il la serra contre lui et se rendit compte à quel point elle était vulnérable. Line avait toujours été la plus forte, tant qu’ils étaient enfermés. À présent, elle craignait l’extérieur, les autres. Elle ne connaissait rien du dehors, elle aurait tout à apprendre, tout à découvrir.

— Line, il est temps que tu commences à vivre.

 

Pour leur première sortie ensemble, ils avaient tous deux – sans se concerter – revêtu un jean et un t-shirt noir, et n’avaient pu s’empêcher de rire lorsqu’ils s’étaient retrouvés un peu plus tard dans le salon. Ce genre de petites coïncidences leur arrivait souvent : même quand ils ne se servaient pas consciemment de leur Don, ils restaient liés l’un à l’autre en permanence. Line avait couvert ses cheveux blancs d’une casquette publicitaire marquée du logo de Z’arkán, ce qui avait beaucoup amusé Lúka. Il avait bandé ses yeux et l’avait guidée jusqu’à l’ascenseur. Elle connaissait le chemin par cœur, puisqu’elle passait son temps à faire des allers-retours entre les pièces à vivre du rez-de-chaussée et le laboratoire de son père au niveau inférieur, cependant elle savait que son frère possédait les clés d’accès pour parvenir au dernier étage desservi : la surface. Elle resta silencieuse durant la vingtaine de secondes qu’il fallut à l’ascenseur pour rejoindre ce que Lúka et elle appelaient communément l’« Extérieur ». La crainte avait remplacé l’impatience, elle avait dû se faire violence pour ne pas supplier son frère de la ramener dans son univers familier. Les larges portes de métal s’ouvrirent. Lúka prit sa main pour l’entraîner hors de l’ascenseur ; elle le suivit avec d’autant plus de réticence qu’elle avançait à l’aveuglette. Elle l’entendit pousser une porte, qu’ils franchirent, puis il marqua un temps d’arrêt. Elle manqua de le bousculer et il passa un bras autour de sa taille pour la rassurer.

— Tu es sûr que ce bandeau est nécessaire ? Je ne suis pas très à l’aise comme ça.

— Tu ne me fais pas confiance ?

— Tu sais bien que si, là n’est pas la question. Je trouve juste la situation assez anxiogène sans que tu aies besoin de la dramatiser davantage.

Il ne répondit rien, se contentant d’ouvrir une nouvelle porte. Cette fois, Line ressentit un courant d’air qui la surprit. Elle n’eut pas le temps de s’attarder sur cette découverte que son frère l’entraînait déjà avec lui. Le sol était irrégulier, elle avançait à pas hésitants, dans la crainte de trébucher. De la lumière filtrait sous le bandeau, une lumière forte qui n’était pas comparable aux néons du Laboratoire. Le soleil. Le contraste entre la fraîcheur du bunker et la chaleur qu’elle ressentait à présent lui donna la chair de poule. Lúka marchait toujours, tirant sur son bras, mais elle s’arrêta et lui opposa une résistance. Une drôle d’odeur flottait dans l’air, qu’elle ne parvenait pas à identifier. Elle n’arrivait pas à décider si celle-ci était agréable ou non. Elle était simplement… étrange.

— Lúka, est-ce que je peux enlever le bandeau ?

Il se plaça derrière elle et défit le nœud, ses mains continuant à maintenir le tissu. Il compta jusqu’à trois avant de l’ôter. Line ferma aussitôt les yeux, éblouie malgré sa casquette par l’intensité de la lumière, d’autant plus aveuglante que ses pupilles s’étaient habituées depuis plusieurs minutes à une quasi-obscurité. Des taches blanches dansaient sous ses paupières, baignées dans une lueur rougeâtre. Après une quinzaine de secondes, elle ouvrit les yeux peu à peu, le visage baissé vers le sol pour éviter un nouvel éblouissement. Elle n’avait pas vraiment senti les hautes herbes à travers le tissu épais de son jean ; celles-ci lui arrivaient presque aux genoux. Elle releva la tête, balaya du regard l’immensité verte qui s’étendait autour d’elle. Une prairie. Le jaune du colza dominait, mais en regardant à ses pieds, elle vit d’autres fleurs : des chardons mauves, des marguerites, quelques coquelicots… Le ciel était d’un bleu si vif qu’elle l’aurait cru artificiel s’il ne s’était trouvé juste au-dessus d’elle, bien présent. Il n’y avait pas un nuage. Le soleil brillait de tout son éclat, elle fut aveuglée à nouveau en voulant le regarder. Quand les taches sur ses rétines se furent dissipées, elle continua ses observations : la prairie était en pente, elle apercevait la vallée en contrebas, et les quelques constructions qui s’y trouvaient – dont une particulièrement imposante, au toit qui semblait réfléchir la couleur du ciel – tranchaient dans ce paysage montagnard. Elle tourna sur elle-même, découvrit une maison à une quinzaine de mètres d’eux. Celle-ci était en mauvais état : murs décrépis, fenêtres rendues opaques par la saleté, gouttières rouillées… Elle n’était pas du bon côté pour voir le toit, cependant elle n’aurait pas été étonnée si quelques tuiles manquaient.

— Donc c’est ça la fameuse maison ?

— Oui.

— Quand tu m’en avais parlé, j’imaginais quelque chose de plus…

— Imposant ?

— Propre. Et en meilleur état. Elle est jolie quand même, ajouta-t-elle en voyant la mine déconfite de son frère.

Derrière la maison, la pente de la prairie était plus prononcée, et une centaine de mètres plus haut commençait la lisière de la forêt. Les arbres – des pins pour la plupart – formaient comme une mousse vert foncé sur la montagne, dont les sommets plus dégarnis montraient encore quelques restes de neige par endroits. Line se tourna à nouveau vers la vallée ; cette fois son regard se porta plus loin : des champs agricoles s’étalaient en un patchwork multicolore, bien réguliers. Elle pouvait voir, à des kilomètres de là, une petite bourgade qui n’était sans doute plus vraiment peuplée.

— Ce n’est pas un paysage typique du vingt et unième siècle, expliqua Lúka lorsqu’il remarqua son air perplexe. Ici, nous sommes loin de tout. C’est une zone agricole protégée, ils ne peuvent pas construire dans cette région. C’est rare.

— Alors que sont ces bâtiments dans la vallée ? On ne dirait pas des constructions agricoles.

— Il y a quelques habitations, mais la grosse usine dont le toit est recouvert de panneaux solaires, c’est DELO Industries, la couverture commerciale que Père utilisait.

— Oui, il me semble avoir entendu ce nom-là quelquefois. Les prothèses organiques, c’est ça ? Qui va s’en occuper, maintenant qu’il est… qu’il n’est plus là ?

Sa mort était un sujet tabou ; ils n’en avaient presque pas parlé au cours des dernières vingt-quatre heures et repoussaient le moment de le faire. Elle eut soudain les larmes aux yeux et baissa la tête, feignant de s’intéresser aux plantes autour d’elle, pour que son frère ne remarque pas sa tristesse.

— Ne t’inquiète pas, quelqu’un se charge de tout, il se contente d’être l’actionnaire majoritaire.

— Se contentait, rectifia doucement Line. Il va falloir annoncer sa mort à cette personne. Il y aura des démarches administratives, des formulaires à remplir, des réunions…

— Je m’occupe de ça, ne te fais pas de souci. Pour l’instant, profite du soleil.

Il s’assit dans les hautes herbes. Après quelques instants, elle prit place à ses côtés et se mit à tripoter les plantes qui l’entouraient. Des abeilles butinaient, elle reposa ses mains sagement sur ses genoux. Elle n’était jamais sortie, néanmoins elle avait regardé un nombre considérable de films, lu quantité de livres, grâce auxquels elle ne se trouvait pas trop désemparée par ce nouvel environnement. Un petit papillon bleu voletait autour d’une fleur de colza, cette fois elle avança sa main vers lui, certaine qu’elle ne risquait pas d’être piquée. L’insecte s’éloigna, s’intéressa à une autre fleur. Déçue, elle reporta son attention sur une fourmi qui, elle au moins, ne pourrait pas lui échapper. Elle la regarda grimper sur son doigt, un sourire aux lèvres. Lúka l’observait avec amusement. C’était drôle – et en même temps un peu triste – de la voir s’émerveiller ainsi de la nature qui l’entourait. Une fois de plus, il en voulut à leur père de l’avoir privée de ce plaisir simple. Mais l’homme avait payé sa cruauté très cher… Des images qu’il aurait préféré oublier l’assaillirent ; il prit une profonde inspiration et perdit son regard dans le vague. Il serait bien temps de penser à ces choses désagréables plus tard. Pour l’instant, il trouvait qu’ils avaient tous les deux mérité quelques heures de répit.

Il se pencha vers Line puis l’embrassa sur la joue. Les quelques mèches qui s’échappaient de sa casquette s’ornaient de reflets argentés, ses grands yeux verts avaient pris une teinte plus claire, plus vive. Sa peau pâle était exposée pour la première fois à la lumière du jour, toutefois elle ne risquait rien d’autre qu’un méchant coup de soleil, ne souffrant pas d’albinisme. Même si ses cheveux et ses sourcils étaient dépourvus de pigments, ses cellules étaient tout à fait capables de produire de la mélanine et de la protéger des rayons nocifs. Lúka, qui avait toujours adoré sa chevelure blanche, l’appelait parfois sa « petite reine des neiges ». Elle se tourna vers lui et lui sourit. Le soleil donnait à son visage une beauté qu’il ne lui avait encore jamais vue. Il l’entoura de ses bras, avant de l’embrasser à nouveau, cette fois sur les lèvres, se débarrassant de la casquette dont la visière le gênait. Elle ne chercha pas à s’esquiver, cependant lorsque son baiser devint plus passionné, elle le repoussa. Blessé, il la dévisagea avec étonnement.

— Je suis désolée… C’est trop tôt. Je ne peux pas, pas après ce que tu… Père vient juste de mourir.

— Justement, il n’est plus là pour nous interdire quoi que ce soit. Line, ça fait des mois que tu me fuis !

— Je ne peux pas, murmura-t-elle en remontant ses genoux sous son menton.

Elle les entoura de ses bras et baissa la tête. Comment ne pouvait-il pas comprendre que dès qu’elle le regardait, elle voyait le meurtrier de son père ? Pour l’instant, elle tolérait tout juste ses gestes fraternels, et surtout parce qu’elle n’avait plus que lui. Il était son seul univers, son unique point de repère. Elle avait besoin de son affection pour surmonter cette épreuve ; dans son monde chamboulé, c’était tout ce qu’il lui restait. Envisager davantage lui était impossible.

— Tu ne veux plus de moi ?

Elle pencha son visage sur le côté pour le regarder : même s’il s’efforçait de ne pas la montrer, elle ressentait sans peine l’angoisse qui l’habitait alors qu’il attendait sa réponse.

— Tu sais que je t’aime, lâcha-t-elle après quelques secondes sur un ton qu’elle aurait voulu plus convaincu. Laisse-moi un peu de temps.

Il hocha la tête, dubitatif. Elle tendit son bras et prit sa main dans la sienne. Il retira ses doigts d’un geste un peu brusque.

— Tu penses que c’est facile pour moi ? Je vais devoir porter sa mort sur la conscience pour le restant de mes jours. J’ai fait ça pour toi, Line. Pour le bébé.

— Je t’interdis de reporter la faute sur moi ! Tu l’as toujours détesté. Tu pensais à cet instant depuis des années, mais tu n’avais jamais eu le courage de le faire. Le bébé, c’est juste une excuse pour te donner bonne conscience, pour avoir l’impression de n’avoir pas fait ça par pure vengeance personnelle ! Tu as tué notre père, Lúka ! Comment as-tu pu imaginer que j’allais t’ouvrir mes bras, t’accueillir comme si tu étais un héros, faire comme si tous nos problèmes avaient disparu avec sa mort ? Il était cruel, c’est vrai, mais c’était quand même notre père.

Lúka garda le silence. Line sentait qu’il bouillonnait de colère, pourtant il se contenait. Elle réalisa qu’elle avait été trop dure avec lui : après tout, il y avait du vrai dans ce qu’il avait prétendu. Il l’avait fait pour leur bébé. Un bébé qu’elle n’était toujours pas sûre de vouloir. À présent qu’il avait tué pour que cet enfant puisse vivre une vie meilleure que la leur, elle n’avait plus vraiment le choix…

Elle récupéra sa casquette dans l’herbe et se releva. Lorsqu’il voulut la dévisager, Lúka fut forcé de détourner le regard, aveuglé par le soleil.

— Viens, on rentre, décida-t-elle d’un ton ferme. Je ne suis plus d’humeur à apprécier ce paysage.

En réalité, c’était la présence de son frère qui la gênait ; s’il n’avait pas été avec elle, elle aurait prolongé cette sortie autant que possible. La lisière de la forêt n’était pas loin, elle rêvait de s’y aventurer. Mais pas avec Lúka. Elle avait besoin de temps pour démêler les sentiments contradictoires qu’elle éprouvait à son égard. Il était son frère jumeau, une des seules personnes qu’elle avait connues au cours de son existence, le lien qui les unissait se resserrait avec les années. Il la comprenait, acceptait sans se plaindre ses sautes d’humeur et son comportement erratique, l’aimait sans condition. Il avait toujours été là pour elle, et elle sentait que, cette fois, c’était lui qui avait besoin d’elle. Il avait beau faire bonne figure, elle savait que la situation l’avait profondément ébranlé. Il recherchait son soutien, sa tendresse, c’était bien normal ! Cependant, depuis la veille, il était devenu l’homme qui avait tué son père, un père dont elle avait toujours espéré gagner l’affection, qu’elle aimait malgré les coups. Elle ne pouvait le regarder sans voir aussitôt le sang étalé sur le sol, le corps exsangue et froid de son père qui y baignait.

Elle enfonça sa casquette sur sa tête, de manière à ce que la visière cache en partie son visage, et se dirigea vers la vieille maison. Après quelques instants, Lúka se releva pour la suivre d’un pas lourd.

 

Sa main serrée dans celle de Lúka, Line prit une profonde inspiration avant de glisser la clé magnétique dans la serrure. Elle ne la retira pas et son frère allait le faire à sa place, quand elle se décida. Le verrou se débloqua avec un petit clic sourd. La porte était toujours close, toutefois ils n’avaient jamais été si près de soulever enfin le voile de mystère qui entourait leur père.

Elle leva son visage inquiet vers celui de Lúka. Elle avait inséré la clé, mais elle ne voulait pas être celle qui baisserait la poignée et ouvrirait la porte. Il hocha la tête puis posa sa main sur le métal froid. Elle l’arrêta d’un geste.

— Attends ! J’ai peur de ce qu’on pourrait découvrir…

— Ça ne peut pas être pire que ce qu’on a déjà vu.

Ils fermèrent tous les deux les yeux et chassèrent les horribles images qui s’immisçaient dans leur esprit. Line soupira.

— C’était différent. C’étaient ses recherches. Dans cette pièce, c’est son passé que nous allons mettre au jour.

— Et s’il n’y avait rien ? Si on ne trouvait rien derrière cette porte ? avança Lúka d’une voix hésitante.

— Non, c’est impossible. Il ne nous aurait pas interdit d’entrer dans cette pièce s’il n’y avait rien. Sans parler des heures qu’il y passait… Mais j’ai un peu peur.

— Tu veux que je referme cette porte et que je détruise la clé ?

Elle secoua la tête.

— Non, je veux savoir. Fais-moi une promesse, Lúka. Promets-moi que quoi que nous trouvions dans cette pièce, tu ne regretteras pas ce que tu as fait. Moi, je vais te promettre de ne plus jamais te le reprocher.

— C’est promis.

Au cours des jours qui avaient précédé, Line avait enfin pu faire le point sur ses sentiments, sur la situation terrible qu’ils avaient vécue. Elle s’était rendu compte qu’elle devait pardonner à Lúka, même si son acte était pour elle d’une inconcevable cruauté. Après tout, il n’avait rien fait d’autre que tenir sa promesse de toujours la protéger. Il était la seule personne qui lui restait, elle ne pouvait passer le reste de ses jours à lui en vouloir. La rancœur ne résoudrait rien, et leur vie était déjà bien assez compliquée sans cela.

Elle posa une main sur son ventre, qui s’arrondissait à peine. Sa grossesse ne se remarquait pas, elle ne subissait même pas les symptômes fréquents lors du premier trimestre : pas de nausées, pas d’envies étranges, pas de fatigue particulière. Si elle n’avait pas soudain cessé d’avoir ses règles, elle n’aurait rien soupçonné. Néanmoins son père lui avait fait le test, aucun doute ne subsistait sur l’existence du fœtus qui grandissait en elle. Elle nourrissait des sentiments mitigés envers ce bébé : d’un côté, la joie d’avoir bientôt un enfant qu’elle pourrait chérir et qui lui rendrait son affection, d’un autre le sentiment que cette grossesse avait été l’élément déclencheur qui avait mené à la mort de son père. De toute manière, il était trop tard pour un avortement, qu’elle n’était même pas certaine de désirer.

— Tu es prête ?

— Non, mais si tu me poses la question dans une heure, la réponse sera identique. Autant en finir tout de suite.

Lúka prit une grande inspiration. Un frisson lui glaça les sangs, alors qu’il abaissait la poignée et poussait la porte. Line ferma les yeux, ses doigts crispés sur les siens.

— Il n’y a rien ! Un lit, une table, une chaise. Line, cette pièce est sans doute plus petite encore que les cellules des captives !

Elle ouvrit les yeux et contempla la pièce, incrédule. Lâchant la main de son frère, elle s’avança dans la chambre. Lúka avait dit vrai : il n’y avait rien. Elle se baissa pour jeter un coup d’œil sous le lit.

— Lúka ! Il y a un coffre !

Elle commença à le tirer vers elle, avec difficulté. Son frère se précipita pour l’aider et ils le déposèrent au milieu de la pièce.

— Il n’y a pas de serrure, remarqua-t-il.

— C’est peut-être une serrure digitale.

Elle appuya sa main ouverte sur le dessus du coffre et celui-ci émit un petit clic encourageant. Elle sourit.

— C’est marrant que tu puisses ouvrir ce coffre. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis persuadé que je pourrais moi aussi débloquer cette serrure, avança Lúka. Tu penses qu’il a laissé ça pour nous ?

— Peut-être. Peut-être qu’il voulait nous expliquer son comportement. Et si on découvrait une longue lettre d’excuses, là-dedans, tu imagines ?

— Ne rêve pas.

Il souleva le couvercle du coffre de métal. Après quelques secondes, la déception se peignit sur son visage.

— De la paperasse. Des clés remplies de données – sans doute des résultats d’expériences – et des feuilles couvertes de calculs. Ce sont sûrement les plans de sa machine.

— Mais on s’en fout de cette machine ! Pourquoi ne nous a-t-il pas laissé un mot ?

Elle fouilla le coffre, repoussant les papiers avec des gestes presque fébriles. Elle sortit une carte à puce, qu’elle observa avec curiosité.

— Son passeport, expliqua Lúka.

Il le lui prit des mains et le retourna, avant de froncer les sourcils.

— Mikhail de l’Orme. Né en 2000.

— Tu te fiches de moi ?

Elle lui arracha presque la carte, qu’elle examina à son tour. Force lui fut de constater que son frère avait dit vrai. Il aurait eu soixante-six ans ?! C’était impossible, ce n’était pas lui ! Troublée, elle avait pensé tout haut. Lúka la regardait, les yeux remplis de questions. Il était comme elle : désemparé.

— La photographie lui ressemble, finit-il par dire pour rompre le silence angoissant qui commençait à s’installer. Cela ne m’étonnerait pas que ce soit effectivement lui.

— De l’Orme, comme dans DELO Industries, souffla Line. Je n’avais jamais remarqué cela avant…

Elle passa un doigt sur les signes gravés sur son bracelet. Un jour où son père avait été d’assez bonne humeur, elle lui avait posé la question de leur signification. Il ne s’était pas montré très clair, toutefois il avait admis que cela avait un rapport avec DELO Industries. Lorsque Line l’avait pressé pour qu’il en dise davantage, il s’était mis en colère. Elle avait craint qu’il ne la frappe, néanmoins il s’était contenté de quitter la pièce. Le sujet n’avait plus jamais été abordé.

Elle lâcha le passeport, qui tomba au sol sans un bruit. Lúka ne le ramassa pas. Elle reprit sa fouille méthodique du coffre et en tira une épaisse enveloppe.

— Pourquoi on finit toujours par retrouver de grosses enveloppes d’un jaune passé dans des coffres secrets ? plaisanta-t-elle.

Mais son visage défait prouvait que son trait d’humour n’avait pour but que d’apaiser sa propre nervosité.

— Ouvre-la.

— Je ne sais pas. Ouvre-la, toi !

Elle lui confia l’enveloppe. Celle-ci n’était pas collée ; le rabat avait simplement été replié. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur et blêmit.

— Quoi ?! Qu’est-ce qu’il y a dans l’enveloppe, Lúka ? Dis-moi !

Il lui jeta un drôle de regard avant de renverser son contenu. Line poussa une exclamation horrifiée et cacha son visage dans ses mains. Sur le sol s’étalaient des dizaines de photographies.

Des photographies d’eux.

 

— Line, nous allons devoir faire quelque chose en ce qui concerne les captives.

La jeune femme reposa sa fourchette et regarda son frère, perplexe. Ses joues étaient rouges ; elle avait pris un coup de soleil la veille lorsqu’elle était retournée seule dans la prairie.

— On pourrait les relâcher, proposa-t-elle.

— Je ne pense pas, répondit Lúka d’un air lugubre.

— Pardon ?!

Elle laissa tomber le couteau qu’elle avait encore à la main ; il rencontra son assiette avec un tintement désagréable.

— Tu te rappelles quand tu m’avais parlé des failles, il y a une douzaine d’années ? reprit son frère.

— Oui, je m’en souviens. Tu m’avais dit de ne pas m’inquiéter. Que je ne connaissais rien à la physique, de toute manière. Tu m’as assuré qu’il n’y avait aucun risque.

— Je n’en suis plus si sûr. Dans le cas de Nato et de la gamine…

— Lyen, corrigea Line en fronçant les sourcils.

— Peu importe. Dans leur cas, c’était moins grave. Elles n’étaient que deux. Mais ces femmes… Elles sont six !

Sa sœur le regarda sans comprendre. Cela exaspéra Lúka, même s’il ne le lui montra pas.

— Pourquoi on ne les relâche pas ? insista-t-elle.

— Je ne sais pas. Peut-être parce qu’elles ne se fondraient pas exactement dans le reste de la population ? Peut-être parce que si elles avaient des enfants, cela changerait le cours du temps ? Peut-être parce que Père a déjà assez foutu le bordel ?

Il avait élevé la voix. Line se leva en repoussant sa chaise d’un geste brusque, furieuse.

— Ce n’est pas la peine d’être désagréable ! Désolée de ne pas être aussi intelligente que toi !

— Excuse-moi. Je n’aurais pas dû te parler comme ça. Mais tu crois que ça me plaît de discuter de ça ? Si au moins tu pouvais comprendre où je veux en venir, ce serait tellement plus simple !

— Donc, on ne peut pas les relâcher, résuma Line. En revanche, on pourrait les ramener, non ? C’est ce que Père faisait, n’est-ce pas ?

— Non.

— Comment cela ?

Lúka détourna le regard. Pendant toutes ces années, il avait cherché à protéger Line en ne lui parlant pas des terribles agissements de leur père. À présent qu’il avait abordé la question, il ne pouvait plus reculer. Il s’en voulut de l’avoir mentionné, cependant avait-il le choix ? Line connaissait l’existence de ces femmes : elle s’était occupée avec eux de certaines d’entre elles à leur arrivée. Leur père lui avait toujours interdit de les revoir. D’un accord tacite, ils évitaient le sujet. Lorsque le Père avait compris que les embryons que portait Lyen seraient viables et qu’elle mènerait cette grossesse à terme, il avait hésité à se débarrasser des autres captives, puis avait décidé d’attendre la naissance des jumeaux. Il n’avait pas renoncé à l’idée de peut-être parvenir un jour à faire en sorte qu’elles puissent elles aussi servir de mères porteuses. Toutes ses tentatives précédentes s’étaient soldées par un échec. Avant Nato, aucune femme n’avait réussi à garder les fœtus au-delà du quatrième mois. Elle avait porté les derniers huit mois, avant qu’ils meurent soudain dans son ventre. Son cœur fragile n’avait pas supporté l’accouchement des enfants mort-nés. Leur père aurait pu la sauver, s’il lui avait donné les médicaments nécessaires. Au lieu de quoi il l’avait laissée mourir. Lúka se demandait pour quelle raison il avait agi ainsi : pour le punir, lui ? Parce qu’il avait senti qu’elle serait incapable de supporter une nouvelle grossesse et qu’elle ne lui servait donc plus à rien ? Il ne le saurait sans doute jamais, et c’était un acte cruel de plus à ajouter à la longue liste des atrocités commises par Mikhail de l’Orme.

Lyen avait été la première à mettre au monde des jumeaux en pleine santé. Lorsqu’il avait été clair que l’expérience avait fonctionné, Lúka n’avait pas compris pourquoi il avait décidé de l’envoyer sur Alia, pourquoi il était si important que Ruan Paso récupère ces bébés – même s’il devait avouer avoir sauté sur l’occasion pour tenter d’éliminer Lyen. Toutes ces années à surmonter échec après échec, pour finalement se débarrasser du fruit de ses recherches ? Cela n’avait pas de sens. Il avait questionné son père, qui ne lui avait donné aucune réponse et qui l’avait menacé d’une dure punition s’il lui venait à l’idée d’insister.

À présent, il se retrouvait avec six Eaveniennes sur les bras. Les garder au Laboratoire ne faisait pas sens, puisqu’elles n’avaient aucune utilité. Il avait pesé le pour et le contre pendant des heures. Au contraire de Line, il les connaissait un peu ; même si leur père l’avait assigné à Nato et Lyen, il lui était arrivé de devoir s’occuper des autres captives, dont le nombre avait diminué avec le temps. Une décision devait être prise.

— Pourquoi on ne les ramène pas ? répéta Line.

— Parce que je ne le sens pas. Père savait ce qu’il faisait, moi pas. Et il n’a jamais ramené une seule des captives.

La jeune femme frissonna. Elle baissa la tête avant de commencer à pousser son riz grain par grain de l’autre côté de l’assiette de la pointe de sa fourchette. Elle comprenait ce que Lúka avait en tête, et cela ne lui plaisait pas le moins du monde.

— Elles ne souffriront pas, Line, je te le promets. Elles ne rendront compte de rien, le gaz qu’utilisait Père était rapide et indolore.

Elle mordit sa lèvre presque jusqu’au sang, sentit les larmes piquer ses yeux. Enfin, elle trouva le courage de relever la tête pour affronter le regard de son frère. Elle vit son visage triste, son air résigné.

— Il n’y a pas d’autre solution, tu le sais. Cela ne me plaît pas plus qu’à toi, je t’assure. Toutefois c’est ainsi que Père procédait.

— Je ne veux plus parler de ça. Fais ce que tu as à faire, tu n’as pas besoin de ma permission pour ça.

— Tu crois que ça m’amuse d’agir comme cela ? Tu crois que ça me fait plaisir de passer pour un salaud à tes yeux ? Tu es la femme que j’aime, est-ce que tu penses vraiment que je suis heureux de voir le mépris et la déception sur ton visage ?

— Mais regarde-nous, Lúka ! Regarde-nous ! Nous sommes des monstres !

— Line !

— Et Père, que crois-tu qu’il était, hein ? Ne t’es-tu jamais demandé qui était notre mère ? Laquelle de ces femmes qu’il a gazées – puisque tu m’as dit que c’est ainsi qu’il se débarrassait d’elles –, laquelle était notre mère ?!

— Ma chérie, s’il te plaît…

— Non ! Soixante-six ans, Lúka ! Est-ce qu’il avait l’air d’un homme de soixante-six ans ?! Et moi… Quel âge j’ai, maintenant ? Nous a-t-il menti sur le temps qui passait, ou est-ce que nous sommes comme lui, hein ? Regarde mes cheveux ! s’écria-t-elle en saisissant une poignée de mèches blanches et en les brandissant devant ses yeux. Tu trouves que c’est une couleur normale ? Et ça, regarde ça !

Elle prit son couteau, qu’elle planta dans sa chair. Lúka se précipita pour le lui arracher, mais elle avait déjà tracé une longue entaille dans la peau pâle de son poignet. La blessure n’était pas profonde, cependant elle se remplissait de sang.

— Pourquoi tu as fait ça ?

— Mais on s’en fout ! Demain, il n’en restera rien !

— Tu as fait ça souvent ? demanda Lúka, blême, incapable de détourner les yeux du sang qui traçait maintenant de longs sillons écarlates le long de ses doigts.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? De toute façon, ça disparaît en quelques heures ! Tu crois que c’est normal, ça ?

— On cicatrise vite, c’est tout. Line, pourquoi tu te fais du mal comme ça ?

— On cicatrise vite ? Toi qui es si intelligent, dis-moi que c’est biologiquement possible de cicatriser aussi vite !

Il haussa les épaules.

— Ça ne veut rien dire. On n’a pas le même sang, j’imagine que nos facteurs de coagulation sont plus efficaces, que les cellules se régénèrent plus vite.

— Ah ouais ?

Lúka détestait quand sa sœur agissait ainsi, quand elle parlait ainsi. En général, ce comportement n’augurait rien de bon.

— Et maintenant, puisque tu refuses de me croire, que tu veux des preuves, appuya-t-elle, laisse-moi te montrer quelque chose que même toi, Monsieur réponse à tout, tu ne pourras pas expliquer !

Elle tendit son bras et le poivrier qui se trouvait de l’autre côté de la table, à plus d’un mètre d’elle, s’envola dans les airs, répandant un nuage de poivre sur la table. Il se fracassa sur le sol et des dizaines de grains s’éparpillèrent un peu partout. Elle se tourna vers son frère, les yeux durs.

— Dis-moi que nous ne sommes pas des monstres, Lúka.

 

Lúka se glissa sans bruit dans le lit de sa sœur et se colla tout contre elle. Elle ne dormait pas, il le savait. Il enfouit son visage dans l’oreiller, passa un bras autour de sa taille. Elle ne fit pas le moindre geste pour l’encourager, ni pour le décourager. Il aurait aimé qu’elle lui parle, qu’elle le réconforte. Après tout, encore une fois, il s’était chargé des tâches les plus pénibles. Il n’avait pas eu avec ces six femmes des rapports aussi personnels que ceux qu’il avait entretenus avec Nato, ou même avec Lyen, cependant elles ne lui avaient jamais fait le moindre mal. Deux d’entre elles portaient des embryons fraîchement implantés, les quatre autres avaient perdu les fœtus peu de temps auparavant et n’étaient pas encore « prêtes » à servir de mères porteuses à nouveau. Il avait hésité pendant des heures, allant même jusqu’à envisager de les ramener sur Eaven… Mais les retourner à leur planète et leur époque d’origine aurait été bien trop compliqué. Elles avaient passé des années dans ce bunker, avaient eu des contacts avec le Père, avec lui, et elles pourraient parler de ce qui leur était arrivé. Même s’il les emmenait assez loin du Passage, elles seraient capables – avec ou sans aide – de retrouver ce dernier. Non, il n’y avait qu’une seule solution, qui faisait de lui un meurtrier, une fois de plus.

L’une de ces femmes – Ealia – lui rappelait un peu Nato, même si ses cheveux n’avaient pas le roux caractéristique de la lignée royale. Ses gestes, sa manière de parler, son regard, l’avaient déstabilisé. Jamais il n’avait souhaité se retrouver un jour dans une telle situation ! Pourtant, il n’avait pas le choix. Line ne voulait pas aborder le sujet et lui aurait refusé son aide s’il la lui avait demandée. Lui seul devait régler ce problème.

Il avait incinéré les corps ; enterrer leur père avait été plus symbolique qu’autre chose, il avait senti que c’était ce que sa sœur souhaitait. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait procédé de la même manière qu’avec les six captives. C’était plus simple, cela ne laissait aucune trace. Psychologiquement, c’était aussi moins dur. Chaque coup de pelle lui avait donné l’impression d’une lame de couteau que l’on retournait dans son ventre. La terre n’avait pas été facile à creuser, il avait essayé de se concentrer sur sa tâche sans penser à quoi que ce soit d’autre, néanmoins les pleurs de sa sœur qui résonnaient encore dans son esprit et le corps de leur père étendu à quelques mètres n’avaient pas rendu cela aisé.

Il se blottit un peu plus contre Line, resserrant son étreinte sur sa taille. Alors qu’elle était enceinte depuis plus de trois mois, son ventre restait presque toujours aussi plat. S’il n’avait pas su qu’elle portait leur enfant, jamais il n’aurait pu s’en douter. De sa main libre, il effleura sa nuque, cachée sous sa longue chevelure. Il la sentit se crisper et s’écarta d’elle avec un soupir. Enfin, elle cessa de feindre le sommeil pour se tourner vers lui.

— Je me suis occupé des captives.

— Ne dis rien de plus, je ne veux pas savoir.

— J’avais espéré te trouver dans ma chambre…

— Tu sais que j’ai besoin de temps.

Dans la semi-pénombre, il distinguait assez bien ses traits. Son visage semblait hésiter entre tristesse et colère. De toute évidence, elle lui en voulait toujours.

— Line, je ne te demande pas de… Je respecte ta décision, je comprends qu’en ce moment tu ne puisses pas envisager de m’apporter davantage que ton amour fraternel. Mais j’espérais au moins ça ! J’ai besoin de ma sœur, je ne supporte pas que tu me repousses. Je veux juste un peu de tendresse.

Il la vit se détendre. L’obscurité rendait ses iris étonnamment clairs, lui donnait une beauté mystérieuse, irrésistible. Il devait se faire violence pour lutter contre l’automatisme d’embrasser ses lèvres douces. Elle se rapprocha de lui, se lova dans ses bras, le visage dans son cou. Il ferma les yeux et essaya de se convaincre que cette étreinte fraternelle lui suffisait. En réalité, il n’avait qu’une envie : remonter ses mains sous son t-shirt, caresser sa peau, y faire naître des frissons de plaisir.

— Lúka, non.

— Je n’ai rien fait !

— Mais tu l’envisages.

— Tu es si belle, et je ne suis qu’un homme, après tout. Il faut me comprendre, tout ceci est dur pour moi aussi. Toi, tu peux accepter ta tristesse sans souffrir du poids de la culpabilité. Moi, je dois vivre avec la responsabilité de ces… de ces meurtres.

Il aurait souhaité éviter ce mot, un mot dont l’impact le bouleversait encore. Toutefois, il ne pouvait se voiler la face plus longtemps : il était devenu un meurtrier. D’abord son père, puis ces six innocentes.

— J’ai besoin de réconfort… Je veux juste quelques instants de répit ! Je veux juste, pour un moment, ne plus penser à tout cela. Line, s’il te plaît !

Elle releva la tête pour le regarder, ses lèvres toutes proches des siennes. Il considéra cela comme une acceptation de sa part et l’embrassa. Elle se laissa faire, sans l’encourager. Il lui ôta son t-shirt, caressa ses seins avec des gestes rendus presque brusques par l’impatience. Depuis des mois, elle se refusait à lui ! Il reprit sa bouche, pendant que ses doigts tiraient sur la petite culotte de coton. Il avait tant envie d’elle ! Son désir était sans doute exacerbé par le choc émotionnel qu’il avait subi au cours des derniers jours, par sa volonté de vider son esprit pour ne plus penser à tout ce qui s’était passé ; il avait du mal à contrôler son ardeur. Il se força à plus de douceur, ses mains se firent plus tendres. Juguler le besoin physique de la posséder aussitôt lui fit soudain réaliser que, si elle acceptait ses baisers, elle ne les recherchait pas. Elle ne se soustrayait pas à ses caresses, pourtant elle ne les lui rendait pas. Cela ne lui ressemblait pas. D’ordinaire, c’était toujours elle qui prenait l’initiative. Il roula sur le côté et poussa un long soupir.

— Tu n’en as pas envie.

— Je te l’ai dit.

— Et tu m’aurais laissé faire ?

— Tu avais besoin de réconfort.

— Mais pas ce genre de réconfort ! Ce que je voulais, c’était partager ça avec toi, pas assouvir mes pulsions sexuelles, je n’ai pas besoin de toi pour ça !

— Ne crie pas, je t’en prie… Que voulais-tu que je fasse ? Tu as tenté de me culpabiliser : oui, c’est vrai, je suis la méchante fille qui se refuse à l’homme qui a tué son père ! Tu n’essaies même pas de te mettre à ma place.

— C’est toi qui n’as jamais cherché à te mettre à la mienne, répliqua-t-il d’un ton glacial. Et tu avais promis de ne plus me reprocher sa mort.

— Ce n’est pas sa mort que je te reproche, c’est ton extraordinaire manque de délicatesse. Et ton égoïsme.

— Ça suffit, j’en ai assez entendu.

Il bondit hors du lit avec colère, se tourna vers elle dans l’intention de lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur puis renonça. Énervé comme il l’était, il pourrait lui envoyer à la figure des mots qu’il regretterait ensuite. Il se contenta de claquer la porte de la chambre. Il avait tout fait pour elle et elle ne lui offrait pas la moindre gratitude. Et le comble, c’est qu’elle osait le prétendre égoïste.

Une fois dans son propre lit, il sut qu’il ne parviendrait pas à se calmer. La tête sur l’oreiller, il regarda défiler les chiffres verts de son réveil. Line ne dormait pas non plus, il le savait. Pendant la première demi-heure, il espéra qu’elle franchirait le seuil pour lui présenter des excuses et enterrer leur dispute, puis il comprit qu’elle était bien trop fière pour admettre qu’elle avait eu tort. Au bout d’un moment, il sentit qu’elle s’était endormie et la maudit. Pourquoi agissait-elle toujours ainsi ? Pourquoi persistait-elle à lui – et se – faire du mal ? Elle était sa jumelle, cependant il ne parviendrait sans doute jamais à savoir ce qu’elle cachait au fond d’elle-même.

 

***

 

26-03-2340, Alia

 

Ruan faisait les cent pas dans la pièce, nerveux. Lúka était en retard, et même si cela lui ressemblait, il ne pouvait s’empêcher de pester contre lui. Il lui avait pourtant dit que c’était urgent ! Lyen avait sombré dans le coma ; dans quelques heures, elle serait morte. Le temps pressait !

Enfin, Lúka entra, comme toujours vêtu de la combinaison Hazmat et du masque de protection, qu’il s’empressa d’ôter. Ruan remarqua sa mine amère et les cernes sous ses yeux : de toute évidence, il avait passé une mauvaise nuit. Il lui lança un regard impatient.

— Tu es en retard.

— Et toi, tu es de mauvaise humeur, à ce que je vois.

Ruan éluda la question d’un geste agacé et croisa les bras sur sa poitrine.

— La femme est en train de mourir.

— C’est fort dommage.

— Tu es sûr que tu ne veux pas la sauver ?

Lúka le fixa et ses lèvres s’étirèrent en un sourire fin peu engageant.

— Est-ce que j’ai l’air d’en avoir envie ?

— Pas tellement.

— Cela doit répondre à ta question, j’imagine. Mais il est temps que nous ayons une discussion un peu plus poussée, tous les deux. Assieds-toi donc, proposa-t-il en désignant le lit.

Ruan ne bougea pas. Lúka haussa les épaules avant de se laisser tomber sur le matelas. Il bâilla puis croisa les bras sous sa nuque.

— Tu réalises que tu ne vas pas tarder à avoir besoin de moi, n’est-ce pas ?

— C’est probable.

— Tu n’as pas été spécialement discret, dans toute cette affaire. Je ne te connaîtrais pas si bien, je dirais même que tu as fait exprès de te rendre ridicule aux yeux de tout le monde.

Il lui jeta un regard en coin. Ruan ne cilla pas ; il ne comptait pas lui donner le plaisir de le voir réagir à ses critiques.

— Ce n’est pas bête, cela dit, reprit Lúka. Personne ne se méfiera d’un crétin prétentieux et irresponsable. Dis-moi, Ruan, ils pensent tous que tu as obtenu ce poste grâce à l’influence de ton tuteur, si je ne m’abuse ? Entre nous… Est-ce que c’est le cas ? Est-ce que c’est cet homme… Borovitch… qui t’a nommé directeur adjoint ?

— Non, répondit Ruan d’un ton coupant, qui fit immédiatement comprendre à Lúka que ce n’était pas la première fois qu’on lui posait cette question. Daniel n’est jamais intervenu dans ma nomination aux DMRS.

— C’est bien ce que je pensais. Ce que tu fais n’est pas idiot. Cependant, si les gens te méprisent trop, ils ne te suivront pas.

— Ne t’inquiète pas pour moi. Quand le moment sera venu, ils me suivront. Je ne suis pas un Paso pour rien.

— Comment peux-tu être fier de ce nom qui n’est même pas le tien ? lança Lúka avec un peu de mépris.

— Ce n’est pas le nom qui fait l’homme. Quel que soit le nom que porte ma famille à présent, cela ne change pas ce que je suis. Et puis, Paso est tout de même plus court et infiniment moins suspect que d’Alencourt de Monserrat, ajouta-t-il, un sourire cynique aux lèvres. Lewis est un problème, il sait trop de choses. Et je vais sans doute avoir besoin de toi pour le résoudre.

— J’ai également une faveur à te demander. Mon père avait un grand projet, et cette femme que tu voudrais que j’épargne en faisait partie. Les deux bébés aussi. Mais son projet n’est rien en comparaison du mien. Et c’est celui-ci que tu vas m’aider à mener à bien. Ne t’inquiète pas, ton investissement ne sera pas vain. Je suis même persuadé que cela te plaira beaucoup.

— C’est ce qu’on verra.

— J’ai cru comprendre que le fonctionnement du système de surveillance des DMRS ne t’était pas étranger…

Ruan resta silencieux, toutefois un petit sourire se dessina sur ses lèvres.

— Je sens qu’on va bien s’amuser, conclut Lúka.

 

Ludméa chantonnait, la fillette dans ses bras. Elle était inquiète pour Lyen, mais savait qu’elle ne pouvait rien faire. Lewis lui avait interdit de lui rendre visite ; elle avait tout de suite soupçonné une intervention de Ruan. Lorsqu’elle lui avait posé la question, il avait détourné les yeux en disant que c’était mieux pour elle, que Lyen ne pouvait plus la voir ni l’entendre, à présent. Elle avait été furieuse, même si elle comprenait très bien qu’il agissait dans son intérêt.

La fillette ne voulait pas dormir et pleurait faiblement, son petit visage rouge mouillé de larmes. Les deux bébés n’étaient âgés que d’une semaine, pourtant ils avaient déjà chacun leur caractère. Le garçon, Yolan, était calme et s’endormait avec facilité. Sa sœur, Nato, avait tendance à réclamer plus d’attention, ce qui était une façon indirecte de dire qu’elle pleurnichait beaucoup.

Ludméa caressa les fines mèches blanches en souriant. La petite se calmait peu à peu, elle ne tarderait sans doute pas à se rendormir.

Ruan entra soudain dans la pièce et elle leva les yeux, étonnée. Il s’avança vers elle, le visage triste.

— Carlson, occupez-vous des bébés, ordonna-t-il.

Le médecin acquiesça et tendit ses mains gantées vers la fillette pour la prendre dans ses bras. Elle se mit aussitôt à hurler de toute la force de ses petits poumons. Ludméa se tourna vers Ruan. Il l’entraîna hors de la pièce sans un mot.

— Peux-tu me dire ce qui se passe ? le pressa-t-elle.

— Pas ici.

Elle s’arrêta net, au milieu du couloir.

— C’est Lyen ?

Il hésita un instant, puis acquiesça.

— Je suis désolé.

Elle se détourna, les yeux brillants de larmes. Elle savait depuis le début que tout cela finirait ainsi, elle avait pourtant espéré qu’un miracle se produirait, qu’ils finiraient par la guérir. Elle prit une profonde inspiration et tenta de se calmer. Ruan ne la jugerait pas si elle lui montrait ses larmes, néanmoins elle ne voulait pas qu’il la voie pleurer encore une fois. Elle n’était plus une enfant, elle devait apprendre à mieux juguler ses émotions.

— Est-ce que je peux me rendre auprès d’elle ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— Tu es sûre de le vouloir ?

— Oui. Emmène-moi près d’elle, s’il te plaît.

 

Lyen avait quelque chose de différent. Ludméa n’aurait pas vraiment su dire quoi ; elle le sentait, simplement. Le visage aux traits si exotiques avait changé. Cela tenait peut-être à l’expression impassible que la femme arborait.

Ludméa saisit sa main entre les siennes, s’étonnant de la trouver encore chaude. Lyen venait de mourir ; son corps ne s’était pas encore refroidi. Alors pourquoi son visage avait-il déjà la couleur de la mort ?

— Elle est morte d’une embolie, expliqua Ruan. Tu sais que son sang coagulait de façon anormale. Un des caillots a dû obstruer une des veines de son cerveau. Elle n’a pas souffert. Elle était dans le coma, elle ne s’est rendu compte de rien.

Ludméa hocha la tête, les yeux mouillés. Elle ne s’était peut-être rendu compte de rien, en revanche elle avait su dès le départ qu’elle allait mourir… Son regard se posa sur son visage : ses paupières étaient closes, ses lèvres avaient pris une teinte bleu violacé. Sa peau était si pâle qu’elle paraissait presque diaphane.

Une larme coula sur sa joue. Elle baissa la tête, le cœur serré.

— Ludméa, elle est mieux là où elle est. Qu’aurait été sa vie ici ? Elle ne serait jamais sortie des DMRS, on ne l’aurait certainement pas laissée s’occuper de ses enfants…

— Elle aurait appris notre langue ! Je lui aurais rendu visite, elle n’aurait pas été seule !

Ruan s’approcha d’elle puis passa ses bras autour de son cou. Elle s’abandonna à son étreinte, bouleversée.

— On ne me laissera pas m’occuper des enfants, moi non plus.

— Quand tout cela sera fini, on trouvera une solution.

Même si Ludméa en doutait, elle ne répondit rien, les yeux fixés sur le corps sans vie de Lyen.

— Son bracelet ! Son bracelet a disparu !

— Oui, nous avons remarqué ça. Je ne sais pas ce qui s’est passé. On a fouillé la pièce, mais il n’y est pas.

— Comment un bracelet de cette taille peut-il disparaître ?

— Je ne sais pas. D’un autre côté, ce n’est pas comme si on savait grand-chose sur cette femme non plus.

— C’est étrange, je n’avais jamais remarqué ça auparavant…

Ruan crut qu’elle parlait toujours du bracelet et afficha une mine perplexe. La jeune femme désigna la base de son cou.

— Je n’avais jamais remarqué cette tache brune, sur sa clavicule. On dirait un croissant de lune…

 

***

 

Elle avait mal. Une douleur terrible, qui envahissait tout son corps. Elle aurait voulu crier, mais quelque chose dans sa gorge l’empêchait d’émettre le moindre son. Elle ne pouvait pas bouger, non plus. La panique la submergea et elle tenta de soulever ses paupières. Que s’était-il passé ? Au-delà de la douleur, elle sentit une pression sur son bras, et tout s’effaça.

 

***

 

— Paso, nous avons un problème, commença Lewis.

Ruan s’appuya à la paroi, le visage impassible.

— Le corps de la femme a disparu.

— Ah ? C’est étonnant. C’est un problème, en effet. Toutefois c’est votre problème.

— Comment cela ?

— Souvenez-vous que vous m’avez destitué, mon Colonel. Dès lors, tous les problèmes qui peuvent apparaître ne sont plus nos problèmes, mais vos problèmes.

— Cessez de faire l’imbécile, Paso. La situation est grave.

— En effet. Le corps de cette femme a disparu. Une femme dont le sang est resté un mystère. Une femme qui a donné naissance à deux enfants clairement humains. Une femme qui, elle, pourrait très bien ne pas être humaine. Atteinte d’un virus auquel on n’a pas été capable de trouver un antiviral. Pourvue de six doigts à chaque main et de pupilles oblongues, pour ne citer que le plus évident. Est-il nécessaire que je poursuive, mon Colonel ?

— J’ai vu cette femme et j’ai lu les rapports, Paso.

— Cette femme, Lewis, représentait une valeur inestimable pour la science, pour Lambda, pour Alia, même. Et son corps a disparu alors que les DMRS étaient sous votre responsabilité. Mon cher Colonel, je pense que vous êtes dans une situation difficile, ajouta Ruan en réprimant à grand-peine un sourire satisfait.

 

Ludméa était couchée sur son lit, le visage au creux de l’oreiller qu’elle mouillait de ses larmes. À présent qu’elle était seule, elle pouvait se permettre de se laisser aller à son chagrin. La mort de Lyen la touchait d’une manière qu’elle n’aurait pu expliquer. Elle ne l’avait connue que peu de temps, et communiquer avec elle n’avait pas été facile, pourtant elle s’était attachée à elle. Toute la tristesse qu’elle lisait dans ses yeux si étranges, la joie qui se peignait sur son visage lorsqu’elle l’apercevait, les moments qu’elles avaient passés ensemble à s’occuper de ses enfants… Ses enfants, qu’elle lui avait confiés après lui avoir fait comprendre qu’elle la considérait comme sa sœur…

— Lyen, même si je sais que tu ne peux plus m’entendre, je vais te faire une promesse, murmura-t-elle à travers ses larmes. Je ne sais pas ce qui va se passer avec tes enfants, mais je te promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’ils soient heureux, pour qu’ils grandissent libres. Je les aimerai comme s’ils étaient les miens.

 

***

 

La douleur avait diminué, la chose qui était dans sa gorge avait disparu. Elle voulut parler, cependant le son qui sortit de sa bouche ressembla à un gargouillis presque inaudible. Autour d’elle, elle entendait des voix. Elles étaient diffuses, mélangées, et elle ne parvenait pas à comprendre le sens de leurs paroles.

Avec difficulté, elle ouvrit les yeux, les paupières lourdes et douloureuses. La lumière l’aveugla. Peu à peu, le voile blanc se déchira, pour laisser entrevoir des formes au-dessus d’elle. Trois… Non, deux silhouettes. Elle ne pouvait voir leurs visages.

— Où suis-je ?

Elle sentit une main fraîche sur son front. Une main douce, une main de femme, sans doute.

— Ne t’inquiète pas, tout ira bien…

Elle connaissait cette voix. Son esprit embrouillé refusait toutefois de mettre un visage sur celle-ci. Elle tenta de se redresser, avant d’être arrêtée par la douleur. Des éclats rouges dansaient devant ses yeux et elle fut forcée de clore ses paupières. Après quelques instants, elle se sentit un peu mieux et les releva. La pièce était plus sombre ; une lampe avait été éteinte.

— Tu m’entends ? Lyen, est-ce que tu m’entends ? demanda la voix féminine.

— Qui… Qui êtes-vous ? souffla-t-elle en tentant de distinguer les traits de la femme.

Elle voyait trouble et mal, comme plongée au cœur d’un épais brouillard.

— Où suis-je ?

— Tu es de retour à la maison, Lyen.

Peu à peu, sa vision se précisa. À sa gauche, la Fille lui souriait. Et à sa droite…

— On t’a manqué, L.I. ? fit Lúka avec un sourire goguenard.

Partagez !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>