Chapitre XV

28-03-2340, Alia

 

Ludméa avait posé sa tête sur les genoux de Ruan et fixait le plafond, pensive. Lui, assis sur le rebord du matelas, caressait distraitement ses cheveux. Lyen était morte deux jours plus tôt ; depuis, ils n’avaient pas eu beaucoup de temps pour eux. Il y avait toutes les démarches administratives, les discussions sans fin avec Lewis, les combats civilisés pour mettre le blâme de la disparition du corps de l’étrangère sur quelqu’un d’autre… Ludméa était dépassée par tout cela, et préférait s’occuper des jumeaux plutôt que de prendre part à la bataille naissante. Ruan, lui, n’avait pas le choix. Même s’il avait été destitué par Lewis, il se voyait tout de même obligé de remettre un semblant d’ordre dans toute cette affaire. Et il faisait cela plutôt bien.

Il était enfin parvenu à remettre la main sur les clichés qui avaient été pris de Lyen lorsqu’elle avait été amenée aux DMRS. Il les tira de sa poche. Ludméa, curieuse, se redressa.

— Qu’est-ce que c’est ?

Ruan lui tendit une des photographies. La jeune femme l’observa attentivement, les sourcils froncés. Le visage de Lyen était maculé de boue, très pâle. Ses vêtements déchirés d’un gris sale semblaient marqués d’une sorte de logo, qu’elle avait du mal à identifier. Elle tendit la main et il lui remit les autres clichés. Elle garda les yeux baissés sur une des photographies, qui montrait ledit logo avec davantage de netteté.

— On penche pour l’hypothèse d’un marquage quelconque. Le logo d’un organisme. Si ça se trouve, c’est celui de son club de tennis, commenta Ruan avec un petit rire.

— C’est un L et un I.

— Pardon ?

— Ce n’est pas un logo, ce sont deux lettres. On dirait l’ancien alphabet deltien.

— Comment tu sais ça ?

— Ce sont mes initiales : Ludméa Isabel Eisl. Je suis d’origine deltienne. Mon arrière-grand-mère me les avait brodées sur un mouchoir.

— Tu connais le reste de l’alphabet ?

— Non, juste le L, le I et le E.

Ruan lui sembla soudain mal à l’aise. Elle se demanda si elle avait commis un impair. Peut-être aurait-elle dû lui dire bien plus tôt que sa famille venait de Delta ? Les Deltiens avaient très mauvaise réputation, en partie à cause de leur entêtement à s’isoler et à ne pas suivre les règles établies. Ils étaient restés très – trop – attachés au passé, parlaient un mélange d’alian et de patois deltien qu’ils étaient les seuls à comprendre et paraissaient nourrir une véritable rancœur envers le reste de la population aliane. Certaines rumeurs remettaient même en question leur intégrité vis-à-vis d’Alia.

— Tu sais, j’ai pensé à quelque chose, reprit Ludméa, désireuse de briser le silence pesant qui commençait à s’installer. Lyen n’est plus là, mais… Elle a beaucoup parlé, quand nous étions toutes les deux. Peut-être que cela la rassurait, peut-être qu’elle savait que je comprenais un peu ses paroles. Je ne suis pas linguiste, Ruan, mais ma sœur l’est.

— J’y ai déjà pensé. L’ennui, c’est que je ne peux pas vraiment me permettre d’envoyer des documents confidentiels à quelqu’un, comme ça, juste parce que je l’ai décidé.

— Mais si tu avais besoin d’un linguiste, lequel prendrais-tu ? Lequel serait jugé acceptable, digne d’une mission confidentielle comme celle-ci ?

Ruan fronça les sourcils et mordilla sa lèvre supérieure, comme toujours lorsqu’il réfléchissait à quelque chose. Ludméa sourit. Elle ne l’avait jamais vu faire cela en présence de qui que ce soit d’autre, et se rendait compte que l’homme portait un masque lorsqu’il était Ruan Paso, directeur adjoint des DMRS. Masque qu’il laissait tomber lorsqu’il était avec elle.

— J’imagine que nous contacterions le département LNG, et que nous demanderions le meilleur de leurs linguistes. En espérant que celui-ci ne soit pas trop bavard.

— Les linguistes sont toujours très bavards, se moqua Ludméa. C’est leur métier.

Il lui sourit et elle se détendit quelque peu. Peut-être avait-elle mal interprété sa réaction, un peu plus tôt. Il ne pouvait lui en vouloir de ses origines, surtout qu’elle voyait mal comment il aurait pu les ignorer : entre son prénom et son visage typiquement deltiens, il était difficile de ne pas les remarquer.

— Donc, tu demanderais le meilleur de leurs linguistes. Moi, ce que je t’offre, c’est la meilleure de leurs linguistes ; au noir, en plus. Pas besoin de passer par le département LNG. Et je connais ma sœur. On peut avoir confiance en elle.

— Elle est douée ?

— Je viens de te le dire, c’est la meilleure. Certes, il n’y a pas beaucoup de linguistes en Lambda. Cependant elle est arrivée parmi les dix meilleurs au concours alian, lors de son examen final. Tu pourras trouver mieux en Alpha, c’est sûr. Mais pas ici. Et quelque chose me dit que tu n’as pas franchement envie de mettre un linguiste d’Alpha sur l’affaire.

Il afficha une mine étonnée. Comment savait-elle…

— Ruan, je ne suis peut-être pas médecin ou scientifique, mais ne va pas croire par là que je sois stupide. Si tu avais prévenu Alpha, on aurait vu débarquer la Milice Spéciale dans la journée qui suivait. Je me trompe ?

— Qui te dit qu’ils ne sont pas venus ?

— Si c’était le cas, ils n’auraient pas laissé Lyen ici. Et jamais ils ne m’auraient autorisée à m’occuper des jumeaux. Je crois que tu as gardé tout ça pour toi.

Il hocha la tête, pensif. Elle ne manquait pas de logique. Lewis avait tenté à plusieurs reprises de contacter Alpha 1. Il ne l’avait sans doute pas cru lorsqu’il lui avait assuré qu’il s’était déjà chargé de transmettre l’alerte avec Daniel Borovitch et n’avait pas hésité à agir dans son dos en constatant l’absence de réaction dans les hautes sphères. Ruan ne pouvait l’en blâmer. Et il était heureusement parvenu à empêcher toute communication avec la Capitale.

— Ce qui m’étonne, c’est qu’une personne aussi futée que toi ne soit que niveau quatre.

Elle fronça les sourcils, le visage dur. Ruan comprit que son compliment avait été mal interprété et se traita mentalement d’idiot. Pas que cela change beaucoup la situation.

— Qu’est-ce qui te fait penser que je suis une niveau quatre ?

— Les employés ECO sont tous niveau quatre. Sauf les responsables, ce que tu n’es pas ; tu es beaucoup trop jeune. Et j’ai cru comprendre que tu n’avais pas terminé ton stage.

— Ah bon ? Tu sais tout cela, pourtant tu ne sais pas que je suis une descendante de Bâtisseurs ? La personne que tu as chargée de constituer mon dossier ne t’a pas bien informé, de toute évidence…

Une descendante de Bâtisseurs ? Elle avait raison, il avait fait mener quelques recherches sur elle ; il s’était néanmoins davantage intéressé à sa formation et à ses rapports de qualifications qu’à sa famille. Il était certain qu’il devait avoir l’air plutôt stupide en cet instant, ce qui lui fut confirmé par la remarque de Ludméa :

— Tu sais au moins ce que sont les Bâtisseurs, Ruan ?

— Bien sûr !

Il se sentait un peu insulté. Les Bâtisseurs étaient des volontaires qui partaient à la conquête de terres encore sauvages et inhabitées. Ils passaient parfois plusieurs années dans des conditions précaires à implémenter toutes les installations nécessaires pour l’accueil des futurs habitants. Ce n’était pas une tâche facile et beaucoup abandonnaient. Ceux qui restaient étaient récompensés par un statut particulier, qui se transmettait à leur famille directe sur trois générations, et qui impliquait de nombreux privilèges. Tout le monde savait cela !

— On n’aurait pas cru, vu la tête que tu faisais. Mes arrière-grands-parents venaient de Delta, comme tu as dû le comprendre. Là-bas, la vie était dure de toute façon, quitter cet endroit n’a pas dû être une décision bien difficile. La perspective de bâtir de toutes pièces une nouvelle ville était une véritable aubaine pour eux. Je crois qu’à cette époque, pas mal de Deltiens sont venus en Lambda. Donc non, je ne suis pas niveau quatre, Ruan. Cela dit, il n’y a aucun mal à l’être. Tu sais que les niveaux n’ont rien à voir avec l’intelligence.

— C’est vrai. Mais… Tu n’aurais même pas besoin de travailler !

— Je m’ennuierais beaucoup, si je ne faisais rien. Et je n’ai pas été élevée ainsi. Mes parents ont toujours travaillé, même s’ils n’en avaient pas besoin. Ils trouvaient normal de faire leur part.

— Tous ne sont pas comme tes parents.

— Oui, je sais que les descendants de Bâtisseurs ne sont pas très aimés, soupira-t-elle. On dit qu’ils se complaisent dans l’opulence et la paresse, qu’ils vivent aux crochets des autres. Ce n’est pas mon cas, ni celui de ma sœur.

— Je vois ça, répondit-il en souriant. Depuis que tu es arrivée ici, tu n’as eu de cesse d’essayer de te rendre utile. Tu es quelqu’un de bien, Ludméa.

Elle lui rendit son sourire et il passa un bras autour de sa taille pour l’attirer près de lui.

— Je vais demander à ce qu’on prépare un enregistrement de tout ce qu’a pu dire Lyen pour qu’on l’envoie à ta sœur. Je ne sais pas ce qu’elle trouvera, toutefois si on peut en apprendre un peu plus sur cette femme, cela ne sera pas perdu.

 

Ruan avait contacté la sœur de Ludméa, Svetlana Eisl Romavitch. Celle-ci avait semblé un peu surprise, mais elle avait accepté sa requête. Visiblement, Ludméa ne l’avait pas prévenue. Il s’était senti un peu mal à l’aise, ne sachant si son amie avait parlé à sa sœur de leur relation ou si elle avait gardé cela pour elle. Il lui avait envoyé les enregistrements, elle avait promis de se mettre au travail dès que possible.

Il avait un peu peur de ce qu’elle risquait de découvrir. Lyen avait peut-être parlé de Lúka, ou même de lui ! Il regrettait d’avoir accepté la proposition de Ludméa, néanmoins les enregistrements auraient été soumis à un linguiste tôt ou tard, et il valait mieux qu’il garde le contrôle de tout cela. Le département LNG n’ayant pas été prévenu, Ruan pourrait faire disparaître sans trop de mal les preuves si cela s’avérait nécessaire…

La révélation de Ludméa concernant sa famille l’avait troublé plus qu’il ne voulait se l’avouer. Il savait que les descendants de Bâtisseurs ne pouvaient obtenir le statut de leur conjoint après une union, comme cela était d’ordinaire le cas. Ylana, en l’épousant, deviendrait une niveau un, et il n’ignorait pas à quel point elle comptait sur ce changement. Peut-être même l’avait-elle abordé pour cette simple raison, au début de leur relation. Il espérait pourtant que ce n’était plus sa seule motivation, après deux ans de vie commune.

En ce qui concernait Ludméa, tout était différent. Elle n’avait jamais eu l’air de s’intéresser à son statut, il comprenait à présent pourquoi : elle n’en avait pas besoin. Et surtout, ce n’était pas dans son caractère. Avec elle, il se sentait détendu, heureux. Il savait qu’elle ne le jugeait pas, qu’elle n’attendait rien d’extraordinaire de sa part. Elle semblait l’apprécier pour ce qu’il était, non pour ce qu’elle voulait qu’il soit.

Ruan se rendait compte qu’il devrait choisir entre les deux femmes, et plus le temps passait, plus il était sûr de vouloir Ludméa. Dès l’instant où il l’avait vue, il avait fait son choix. Il lui avait simplement fallu un peu de recul pour le comprendre.

 

Ludméa était en train de nourrir les jumeaux. Depuis la mort de Lyen, elle passait encore plus de temps qu’auparavant avec les bébés. Quand ils dormaient, elle lisait ou jouait aux cartes avec Carlson ou les autres médecins qui se relayaient dans la nursery. L’homme silencieux qui l’avait un peu effrayée au départ s’était révélé un collègue plutôt intéressant, très calme. Certes, il y avait toujours ce masque de protection entre eux, qui rendait leurs échanges un peu froids, cependant Carlson avait cessé de surveiller les moindres faits et gestes de Ludméa, et cette dernière ne se méfiait plus du médecin.

— Toi, tu es un véritable glouton, chuchota-t-elle au petit garçon qui s’était mis à brailler lorsqu’il avait fini son biberon et qu’il s’était rendu compte que le lait tiède ne coulait plus dans sa gorge avide. Il boit en tout cas un biberon de plus que sa sœur chaque jour, Charles, vous vous rendez compte ?

— La petite m’inquiète. Elle ne mange pas beaucoup, et ne prend guère de poids.

— C’est vrai. Elle pleure aussi beaucoup, ce qui ne doit pas aider. Elle s’épuise.

— Elle pleure moins quand vous êtes là, remarqua Carlson.

— Vous lui faites peur, avec votre masque, c’est pour ça.

La porte s’ouvrit et elle se retourna, un sourire aux lèvres. Ce ne pouvait être que Ruan… Il venait souvent lui rendre visite.

— Bonjour, je suis le docteur Schmidt, commença le nouvel arrivant, vêtu d’une combinaison de protection.

D’après la voix, c’était une nouvelle arrivante. Le sourire de Ludméa disparut, pour laisser place à la perplexité. Elle n’avait encore jamais rencontré cette personne.

— Bonjour ! Je suis Ludméa.

— Oui ? C’est vous, la fille de l’équipe ECO ?

Le ton n’était pas particulièrement aimable ; Ludméa se crispa.

— Oui, c’est moi.

— Je ne vous imaginais pas comme ça. Carlson, je viens faire une prise de sang aux bébés.

— Pourquoi cela ? intervint Ludméa.

Elle se leva pour faire face au docteur Schmidt, le bébé serré contre elle.

— La petite fille est déjà assez faible sans ça !

— Vous êtes médecin ?

Ludméa fronça les sourcils, mais ne répondit rien. Il n’y avait rien à répondre, de toute manière. Elle jeta un regard en coin à Carlson, espérant qu’il appuierait ses dires, surtout que lui aussi s’inquiétait pour l’enfant. Pourtant, l’homme resta silencieux.

— Comment se fait-il que je ne vous aie jamais vue jusqu’à présent ? avança-t-elle sur un ton méfiant teinté d’agacement.

— J’ai été plutôt occupée. J’essayais de trouver un antiviral pour cette femme. Je n’avais pas le temps de me balader et de pouponner.

— Quoi qu’il en soit, la fille est trop faible pour une prise de sang.

Son expérience – multiple – avec les prises de sang ne lui ayant pas laissé un souvenir très heureux, elle était d’autant plus réticente à ce que cette femme s’approche des jumeaux.

— Je n’avais pas cru comprendre que vous donniez les ordres, ici, fit la femme avec une pointe d’ironie.

— Et vous ?

Ludméa sentait qu’elle était en situation d’infériorité, néanmoins elle ne pouvait s’empêcher de continuer. C’était dans sa nature. Elle était une battante, pas une perdante.

— Je n’ai pas de temps à perdre avec ces gamineries, Ludmilla.

— Ludméa.

— Qu’importe. Donnez-moi ce bébé. Ça ne sera pas long, ne vous inquiétez pas.

— Je ne pense pas que cela soit possible, contra Ludméa. Charles, quel est votre avis ? ajouta-t-elle avec un regard désespéré au médecin.

— Je pense que la petite fille est un peu faible pour une prise de sang, en effet.

Ludméa adressa un sourire triomphant à la femme.

— Mais le garçon la supportera très bien, affirma Schmidt. Carlson ?

Le pauvre médecin se sentait pris dans une bataille qui n’avait plus grand-chose à voir avec les enfants ; il leva les mains en signe de reddition. Il ne voulait pas prendre part à leur dispute, surtout que celle-ci n’allait sûrement pas tarder à dégénérer.

— Et si vous demandiez son avis à Ruan Paso ? avança Ludméa.

Carlson, à cet instant, aurait aimé se trouver loin, très loin. De préférence dans un endroit où il ne risquait de rencontrer aucune des deux femmes pendant les semaines qui suivaient.

— Ruan Paso ? répéta Schmidt, incrédule. Qu’est-ce que Ruan Paso vient faire dans cette histoire ? Pourquoi me parlez-vous de lui ?

— Il ne serait sans doute pas très content que vous agissiez ainsi.

La femme éclata de rire. Ludméa sentit la colère l’envahir : elle se moquait d’elle !

— Ruan se fiche complètement de ces bébés ! Il déteste les gosses !

— Comment pouvez-vous dire une chose pareille ! C’est faux, ça prouve que vous ne le connaissez pas !

— Pardon ? s’étouffa presque la femme. Dites-moi, est-ce que vous avez la moindre idée de qui je suis ?

— Pourquoi, vous avez oublié ? rétorqua Ludméa avec insolence.

— Docteur Schmidt ? avança Carlson. Je pense que nous devrions laisser Ludméa en dehors de tout cela, elle ne fait pas partie de notre service, et…

— Et elle se permet de me faire la morale. Je n’apprécie pas ce comportement.

Ludméa était furieuse. Elle posa avec douceur le bébé dans son berceau et se tourna vers les deux médecins, les bras croisés sur sa poitrine.

— Et moi, je n’apprécie pas qu’on parle de moi comme si je n’étais pas là.

— Ludméa, Ylana, ce n’est pas la peine d’en faire une affaire personnelle, je vous en prie.

— Bien sûr que je vais en faire une affaire personnelle ! s’écria Ylana. Cette femme vient de m’accuser de ne pas connaître mon propre fiancé ! Pour qui se prend-elle ?!

— Votre fiancé ? répéta Ludméa, le visage livide.

— Oui, mon fiancé. Ruan Paso. Nous devons nous unir dans moins de trois mois.

 

Ruan, en entrant dans sa cellule, fut surpris d’y trouver Ylana, assise sur son lit. Elle portait sa combinaison, mais avait ôté son masque. Ses joues étaient mouillées de larmes. Lorsqu’elle leva les yeux vers lui, il vit qu’ils étaient enflés et rougis. Elle avait beaucoup pleuré.

— Comment as-tu osé ? Comment as-tu pu me faire ça ?

— Faire quoi ?

— Ne fais pas l’idiot ! Tu sais très bien de quoi je parle. Ou plutôt, de qui je parle, n’est-ce pas ?

Ruan pâlit. Ce qu’il craignait tant était arrivé : Ylana avait rencontré Ludméa…

— Ma chérie, je t’en prie, ce n’est pas ce que tu crois, commença-t-il en s’avançant vers elle.

— Ah non ? Eh bien je te laisse m’expliquer, vas-y !

Il s’assit à côté d’elle et voulut la prendre contre lui. Elle se dégagea d’un mouvement brusque.

— Tu as couché avec cette femme !

— C’est faux ! Je te le jure !

— Tu me le jures ?! Comme tu m’avais juré que tu ne recommencerais pas ? C’est ça, ta parole ? cria-t-elle en se levant d’un bond.

Elle se tourna vers lui, le visage rouge de fureur. Ruan baissa les yeux, honteux et désemparé. Cela ne se passait pas du tout comme il l’aurait souhaité…

— C’est incroyable ! Même ici ! Depuis que nous sommes ensemble, combien de fois m’as-tu trompée ? Je t’ai pardonné pour cette jeune chimiste, je t’ai pardonné aussi pour la fille de chez GenteX…

— Je suis désolé, Ylana.

— Je croyais que tu m’aimais !

— C’est le cas !

— Alors pourquoi est-ce que tu me fais souffrir ainsi ? J’ai parlé aux autres, ils étaient tous au courant. Tout le monde, Ruan ! Tout le monde, sauf moi. Jamais je n’ai été aussi humiliée !

— Je te demande pardon. Elle m’a troublé, et…

— Elle t’a troublé ? Cette fille ?! Mais tu l’as bien regardée ? Suis-je bête, bien sûr que tu l’as regardée, tu as même fait plus que ça ! ajouta-t-elle en pleurant.

— Ylana, je suis désolé, je voulais te le dire…

— Et qu’est-ce que ça aurait changé, Ruan ? Elle n’est même pas belle ! Si elle avait été belle, encore, j’aurais pu comprendre !

Il baissa les yeux. Il ne voulait pas que cela se passe comme ça. Pas ici.

— Regarde-moi !

Il releva la tête. Ylana avait beau être en larmes et furieuse, elle restait une femme magnifique. Ses grands yeux turquoise l’avaient toujours fasciné. Elle était superbe ; c’était sans doute pour cela qu’il était avec elle. Huit ans plus tôt, alors qu’elle avait à peine dix-sept ans, elle avait été élue Miss Lambda. L’argent du prix avait financé ses études ; même si elle savait utiliser sa beauté pour arriver à ses fins, elle était avant tout une femme dotée d’une très grande intelligence, dont elle comptait bien se servir. Malgré les nombreuses propositions de mannequinat et même de cinéma, elle était entrée à l’université pour poursuivre une carrière scientifique, en accord avec sa Désignation. Lorsqu’elle ne se trouvait pas dans les parages, certains de ses collègues l’appelaient ironiquement Miss DMRS, et ils n’avaient pas tort : elle était de loin la plus belle femme du service. L’espace d’un instant, une pensée terrifiante traversa son esprit : Ylana était un trophée de plus. Était-ce pour cela qu’il lui avait demandé de l’épouser ? Était-ce parce que tous les hommes du département admiraient sa beauté ? Était-ce pour leur montrer une fois de plus qu’il les dominait ?

— Je t’aime, Ruan !

— Moi aussi, tu le sais, répondit-il plus par automatisme que par réelle sincérité.

— Embrasse-moi, s’il te plaît. Dis-moi que tu feras un effort !

— Je te le promets, ma chérie.

Il l’attira contre lui et posa ses lèvres sur les siennes, goûtant le sel de ses larmes. Un instant, il fut dérouté par ce baiser, puis se reprit. Ylana s’écarta de lui puis se détourna, les épaules encore secouées de sanglots.

— C’est une vraie promesse ?

Il hocha la tête, l’estomac noué. Embrasser Ylana n’était pas comme embrasser Ludméa… Et c’était Ludméa qu’il voulait.

 

Ylana était repartie travailler sur ses analyses – sans doute davantage pour s’occuper l’esprit que par réelle utilité, Lyen n’ayant à présent plus besoin d’un antiviral – et Ruan s’était allongé sur son lit. Il se sentait vraiment mal. Il avait envie de voir Ludméa, cependant si sa fiancée l’apprenait, elle le ferait de nouveau culpabiliser. Il se rendait bien compte qu’il agissait en égoïste, qu’Ylana ne méritait pas une telle humiliation.

Finalement, il traversa la chambre, déterminé. Il irait voir Ludméa, il lui avouerait tout. Puis, il expliquerait à Ylana qu’il aimait la jeune femme, qu’il la quittait. Sa fiancée souffrirait, toutefois avec le temps, elle comprendrait qu’elle était bien mieux sans lui. Oui, c’était la meilleure chose à faire.

Alors pourquoi ne l’avait-il pas fait plusieurs jours auparavant ? Il soupira et s’appuya contre le mur. Pourquoi était-ce si difficile de quitter Ylana ? Il ne l’aimait pas, et il n’avait jamais été le genre d’homme à se sentir rongé par la culpabilité.

Après quelques instants, il ouvrit la porte et, avant de réfléchir plus longtemps, il frappa à celle de Ludméa puis entra dans sa cellule.

— Ludméa ? C’est moi, il faut que je te…

Le poing serré de la jeune femme s’écrasa sur sa joue. Ruan ouvrit de grands yeux surpris et toucha son visage, le goût du sang dans sa bouche.

— Il faut que tu me parles, c’est ça ?

Elle avait frappé fort. Assez fort en tout cas pour se faire mal. Elle tenait sa main contre son ventre et s’efforçait de contenir une grimace de douleur, les yeux mouillés.

— Eh bien parle-moi donc de ta sympathique fiancée.

— Je suis désolé, je voulais te le dire, je…

— C’est vrai ? Tu voulais me le dire ? Alors ça change tout ! Tu es donc un salaud avec une conscience… Là, je suis impressionnée !

Son visage était dur et sa mâchoire crispée saillait légèrement sous sa peau. Il voulut s’approcher d’elle, la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa. Une mèche de cheveux tomba devant ses yeux, qu’elle rejeta en arrière avec un geste agacé.

— Je suis amoureux de toi, murmura Ruan.

— Parce que tu penses que je vais te croire, peut-être ? Tu t’es bien amusé avec moi. Quel dommage que ta copine l’ait su, n’est-ce pas ? C’est incroyable que tu aies pu t’arranger pour qu’on ne se rencontre pas, pendant toute cette semaine ! Tu es vraiment un homme plein de ressources, Ruan.

— Je voulais t’en parler, je t’assure !

— Ah oui ? C’est marrant, tu as eu plein d’occasions de le faire, et pourtant, je l’ai appris tout à fait par hasard.

— Je ne savais pas comment te le dire !

— C’est sûr, je te comprends. « Oh, Ludméa, au fait, j’ai complètement oublié de te dire que j’étais fiancé. L’union est dans moins de trois mois. » Tu t’es bien foutu de moi !

— C’est faux ! Je veux être avec toi !

— C’est pour ça que tu t’es dépêché de lui dire que tu la quittais, j’imagine ? Ne me prends pas pour une conne !

— Je vais la quitter. Je t’assure que je vais le faire. La situation ne me paraissait pas la meilleure pour ce genre de choses…

— C’est vrai qu’elle est bien meilleure maintenant ! Ne te fatigue pas, de toute façon. Reste avec elle.

— C’est avec toi que je veux être. C’est toi que j’aime !

— Va te faire foutre, Ruan. Moi, je ne veux pas être avec un homme qui passe son temps à me mentir.

Il s’avança vers elle et tenta de l’attirer à lui. Elle le plaqua contre le mur, son visage tout près du sien, avec une force qu’il ne lui soupçonnait pas.

— Il y a un truc que tu n’as pas l’air de comprendre : je ne veux plus que tu t’approches de moi ! Comme tu as pu le voir, mes poings fonctionnent très bien. Je vais t’apprendre quelque chose qui va aussi beaucoup t’intéresser : mes genoux fonctionnent tout aussi bien, et si tu oses me toucher encore une fois, tu pourras dire adieu à tes futurs gosses ! Ce qui, soit dit en passant, devrait t’arranger, vu que selon ta chère fiancée tu détestes les enfants.

— Je t’en prie, Ludméa… Laisse-moi t’expliquer…

— Je crois que j’ai compris toute seule, je te remercie.

Il la regarda droit dans les yeux : au-delà de la fureur, il vit toute sa détresse. Elle l’aimait. Et elle était blessée. Il l’embrassa doucement et la sentit faiblir. Néanmoins elle se reprit et s’écarta de lui en s’essuyant les lèvres.

— Va-t’en, Ruan. Je ne veux plus te voir. Et dis à ta fiancée de se tenir loin de mes enfants. Tu peux au moins faire ça pour moi.

 

Ludméa s’était laissée glisser contre le mur et pleurait, le visage contre ses genoux. Pourquoi lui avait-il fait ça ? Pourquoi ? Et pourquoi s’était-elle attachée à lui ? Elle aurait dû savoir qu’elle souffrirait ! Sa main lui faisait mal et elle se maudit de l’avoir frappé. D’un autre côté, il l’avait mérité. Mais tout ce qui s’était passé entre eux, leurs baisers, leurs caresses, toutes les choses qu’il lui avait dites… Il avait eu l’air tellement sincère ! Et puis, il y avait eu cette terrible nuit, à laquelle elle refusait de penser. Ruan avait semblé aussi touché qu’elle. L’aurait-il été s’il ne l’avait pas aimée ?

Non, elle ne devait pas se laisser aller à de pareilles pensées. Il ne l’aimait pas, il ne l’avait jamais aimée. C’était un menteur professionnel, il s’était servi d’elle dès le départ ! Mais pourquoi ? Pourquoi elle ? Et pourquoi avait-elle cédé ?

Ses baisers… Ses baisers étaient si doux, si tendres ! En fermant les yeux, elle pouvait revoir son visage contre le sien, ses lèvres sur les siennes, ses mains chaudes contre sa peau… Elle frissonna, étouffa un sanglot. Elle ne l’aimait pas, de toute façon. Alors pourquoi avait-elle été si troublée par son dernier baiser ? Pourquoi avait-elle dû se faire violence pour le repousser, alors que l’instant d’avant, elle avait été prête à le mettre en pièces ?

Elle serra les poings. À partir de maintenant, elle serait forte. Ruan s’était servi d’elle, soit. Elle avait été assez faible pour croire à ses belles paroles, soit. Comme disait sa mère, il fallait faire ses expériences. Ludméa avait fait les siennes. À présent, elle ne se laisserait plus avoir.

Elle se releva et essuya ses larmes. Elle ne pouvait pas se permettre de pleurer comme cela. Elle avait des bébés à nourrir.

 

Les jours passèrent, et Ruan essaya plus d’une fois de parler à Ludméa, cependant elle le fuyait dès qu’elle l’apercevait. Et Ylana passait de plus en plus de temps avec lui, ce qui ne lui rendait pas la tâche facile. De plus, elle était très démonstrative : elle semblait incapable de l’accompagner quelque part sans le prendre par la taille ou par la main. Elle l’embrassait, aussi, chaque fois que l’occasion se présentait. Elle aurait mis un néon clignotant écrit « propriété privée » au-dessus de sa tête que cela n’eût guère été différent. Cela le gênait beaucoup, pourtant il n’osait pas lui en parler. Plusieurs fois, il avait surpris le regard de Ludméa sur eux, toutefois son visage ne trahissait pas la moindre émotion. Si elle était malheureuse, elle le cachait plutôt bien.

Ylana, en tant que responsable de tout ce qui touchait au virus, avait décidé de réduire la quarantaine à une dizaine de jours supplémentaires. Ruan se rendait compte qu’il s’agissait du minimum autorisé, et il ne savait pas s’il devait lui en être reconnaissant ou lui en vouloir. Elle n’avait pas fait ça innocemment : plus tôt ils auraient quitté cette zone de quarantaine, plus tôt la vie pourrait reprendre son cours. Et plus tôt Ruan serait loin de Ludméa…

La tension qui planait autour d’eux avait contribué à créer une ambiance malsaine et assez désagréable que tous seraient heureux de quitter. Les autres médecins évitaient de leur parler, et Ruan voyait tous les jours Ludméa manger seule dans un coin de la salle commune. Cela lui brisait le cœur. Bien sûr, elle avait souvent pris ses repas sans lui, mais c’était avant.

La plupart des gens qui allaient et venaient dans la zone d’isolement maximal auraient pu quitter celle-ci dès qu’ils le désiraient, néanmoins beaucoup avaient été intrigués par cette femme étrange, et de nombreux résultats d’analyses restaient à étudier. Seuls Ruan, Ludméa et Ylana passaient leurs nuits dans les cellules. L’homme avait insisté pour que sa fiancée dorme dans une autre pièce, peu désireux de partager son lit avec elle. Ylana avait été furieuse, même si elle s’était calmée lorsqu’il avait évoqué les caméras de surveillance et l’étroitesse du matelas. Ruan avait été soulagé, ne désespérant pas de pouvoir se réconcilier avec Ludméa.

Les chances étaient minces, il le savait. Surtout avec Ylana qui rôdait sans cesse autour d’eux. Sans compter que Ludméa ne manifestait aucune envie de parler avec lui. Ils s’étaient trouvés plusieurs fois seuls dans la même pièce, elle s’était levée puis avait quitté les lieux sans dire un mot.

Peu à peu, il sentait ses espoirs diminuer et commençait à se résigner : il ne pourrait pas la récupérer.

 

Ruan saisit l’interphone et composa le numéro de Svetlana Romavitch. Elle avait sans doute des résultats concernant les enregistrements qu’il lui avait envoyés. Mais surtout, peut-être pourrait-il lui parler de Ludméa… Elle prit la communication après quelques secondes, et il ferma les yeux, un peu nerveux. Sa voix ressemblait à celle de la jeune femme…

— Bonjour, c’est Ruan Paso. Je voulais savoir si vous aviez trouvé quelque chose à propos des enregistrements.

— Oui, j’ai quelques résultats.

C’était peut-être une impression, pourtant elle lui paraissait assez sèche. Ludméa lui avait-elle raconté ce qui s’était passé entre eux ? La probabilité était grande.

— Il y a trois langues. J’ai pu identifier deux d’entre elles, toutefois la troisième m’est inconnue, bien qu’elle possède des ressemblances avec l’ancien torian.

Ruan écouta ses explications sans y prêter une grande attention. De toute manière, elle lui enverrait un rapport détaillé. Quand elle eut terminé, un bref silence s’installa ; il sentit qu’elle allait terminer la communication.

— Madame Romavitch, je suis désolé de vous parler de ça, mais…

Il s’arrêta, ne sachant pas trop comment continuer. Mais j’aime votre sœur ? Mais je suis complètement fou de Ludméa ? Mais j’ai fait le con et je ne sais pas comment la récupérer ?

— Vous allez me parler de Ludméa ? Parce que si c’est le cas, je pense que cette conversation n’a pas lieu d’être.

— Je l’aime, vous savez.

— Je ne veux pas me montrer impolie, cela dit je trouve que vous avez de drôles de façons de lui montrer votre amour.

— Je sais, admit-il. J’ai été con. Vraiment nul. Elle ne veut plus me parler.

— Je trouve qu’elle a raison. J’aurais agi de même.

— Je vous en prie, essayez de comprendre… Je suis tombé amoureux d’elle. Je veux quitter ma fiancée, mais Ludméa refuse de m’adresser la parole !

— Pourquoi vous parlerait-elle ?

— Je… Je ne sais pas… Je me sens tellement nul, si vous saviez !

Svetlana sembla se radoucir.

— Vous lui avez fait beaucoup de mal. Cependant si vous l’aimez sincèrement, vous trouverez le moyen de vous faire pardonner.

— C’est vrai ? Vous pensez qu’elle a des sentiments pour moi ?

— Je ne peux pas répondre pour elle. Je peux pourtant vous dire que si elle avait été indifférente, elle n’aurait pas été aussi blessée, ajouta-t-elle après quelques instants.

 

— Ludméa, je t’en prie, il avait l’air si malheureux !

— Comment as-tu pu lui dire que j’avais des sentiments pour lui ! s’écria Ludméa, les larmes aux yeux.

— C’est la vérité, non ?

— Non ! C’est faux ! Je le déteste ! Il est odieux, prétentieux, menteur, fourbe…

— Ça va, j’ai compris ! coupa sa sœur. Je te connais, ma chérie. Cet homme t’aime, et tu l’aimes aussi. Parle-lui !

— Je ne l’aime pas. Il s’est bien foutu de moi ! Il m’a prise pour un vulgaire jouet.

— Les trois quarts des Lambdiens sont au courant pour son union avec Ylana Schmidt. Même moi ! C’est dans tous les magazines depuis trois mois ! Ne va pas me dire que tu ne le savais pas !

— Je ne lis pas ces ramassis de conneries, rétorqua-t-elle, butée. Et puis, pourquoi mettraient-ils ça dans les magazines ?

— La famille Paso est une des plus puissantes de la planète. Quand l’héritier d’une famille comme celle-ci s’unit, en général, ça ne passe pas inaperçu.

— Pardon ? Tu veux dire que Ruan est célèbre ?

— Bien sûr ! Peut-être pas autant que le président Dee, mais il est très connu.

— Eh bien voilà une raison de plus de ne pas me remettre avec lui.

— Je t’en prie, ma chérie. Tu ne peux pas lui en vouloir de venir d’une famille riche.

— Non, mais je peux lui en vouloir de m’avoir caché qu’il était sur le point de s’unir à cette femme.

— Et c’est ce que tu fais, d’ailleurs.

— Parfaitement.

— Ludméa, cette conversation ne mène à rien. Réfléchis bien, et essaie de prendre la bonne décision.

— C’est tout réfléchi. Je ne veux pas d’un homme qui m’a trompée comme il l’a fait.

— Alors pourquoi refuses-tu de lui parler ? Si tu te fichais de lui, comme tu le dis si bien, tu ne refuserais pas de le voir, d’avoir une simple conversation avec lui. Tu l’aimes, et ne me dis pas le contraire.

— Qu’est-ce que ça change, de toute manière ? Il va s’unir à Ylana, et nous quittons les DMRS demain.

— Dis-lui que tu l’aimes, bon sang ! s’écria Svetlana, exaspérée par le caractère têtu de sa cadette. Et arrête de m’appeler au milieu de la nuit pour me parler de lui ! C’est la quatrième fois !

Ludméa coupa la communication, se retenant à grand-peine d’exprimer sa colère. La mine abattue, elle s’assit sur son lit puis jeta un coup d’œil vers la porte. Si Ruan venait la voir cette nuit, elle lui pardonnerait. S’il ne venait pas, tant pis pour lui.

— Ruan, viens, je t’en prie, murmura-t-elle avant d’éclater en sanglots.

Il ne viendrait pas, elle le savait. Elle l’avait battu froid pendant dix jours, lui avait fait comprendre qu’elle ne voulait pas lui parler. Maintenant, elle regrettait de s’être montrée si fière, mais que pouvait-elle faire ?

Il était déjà trop tard.

***

 

20-08-2066, Terre

 

Lúka marchait aux côtés de William et l’écoutait d’une oreille distraite. Il ne pouvait empêcher les images de son acte terrible d’affluer dans son esprit aux moments les plus inopportuns. Le métal froid du scalpel, qui s’était retrouvé dans sa main sans même qu’il y pense, le regard moqueur de son père – il l’avait défié d’aller jusqu’au bout, il en était certain –, son geste rapide et précis… Avant même qu’il ait réalisé ce qu’il avait fait, le sang avait giclé et l’homme s’était écroulé en portant les mains à sa gorge tranchée. Les semaines avaient passé, il n’avait toujours pas décidé s’il regrettait ce parricide ou s’il se sentait soulagé d’être enfin débarrassé de ce père si violent. Si cela ne tenait qu’à lui… Line tournait en rond dans le Laboratoire avec une mine d’enterrement ; il savait qu’elle était sortie plusieurs fois seule dans la prairie, il savait aussi ce qu’elle était allée y faire… Sur la tombe de fortune qu’il avait creusée à la lisière de la forêt, il avait retrouvé quelques fleurs. Cette découverte l’avait mis hors de lui, pourtant il n’en avait pas parlé à sa sœur. Ils vivaient chacun leur deuil différemment.

— Tu m’écoutes ?

Il releva la tête, surpris ; William le regardait d’un air plutôt agacé. Il s’efforça de se concentrer sur ce que son ami lui expliquait depuis plusieurs minutes et qu’il avait la gentillesse de lui répéter sans trop manifester son exaspération. Mais ses pensées étaient ailleurs.

— Tu pourrais montrer davantage d’enthousiasme, tout de même. Surtout que tu m’as laissé seul devant le conseil d’administration la dernière fois, alors que je t’avais dit à quel point c’était important pour moi. Ils ont accepté de virer mon père, comme je l’avais imaginé. Maintenant c’est moi qui tiens les commandes de la boîte.

— C’est chouette…

— C’est tout ce que tu trouves à dire ? J’ai affronté mon père, j’ai brisé ma famille pour ce projet, et tout ce que tu me réponds, c’est « c’est chouette » ? J’avais besoin de toi, Lúka !

— Je suis navré de n’avoir pas été là.

— Tu seras sans doute ravi d’apprendre que le bâtiment que nous visitons depuis maintenant plusieurs minutes et auquel tu n’as pas jeté le moindre coup d’œil est notre nouveau siège administratif.

Notre ?

— Tu ne penses quand même pas que je vais diriger cette boîte tout seul ! Tu es mon partenaire officiel. Il y a encore quelques contrats à signer, bien sûr, mais tu…

— Attends, Will, je n’ai jamais dit que je voulais être ton partenaire. Ce que tu fais avec l’entreprise de ta famille, ça te regarde, je n’ai rien à voir là-dedans.

— Tu veux dire que ça ne t’intéresse pas de recevoir une partie des bénéfices ?

Lúka soupira. Il se moquait bien de l’argent que pouvait lui rapporter son projet. Pour lui, tout ce qui comptait, c’était que le système opérateur qu’il avait conçu soit distribué au plus grand nombre. Les détails administratifs l’ennuyaient.

— Je ne sais pas ce que tu attends de moi ! J’ai créé les jalons pour Z’arkán, je dirige ton équipe de programmeurs, mais je ne suis pas un homme d’affaires.

— Ça ne changera pas grand-chose, si ce n’est que si nous nous plantons, nous nous planterons à deux.

— La question ne se pose pas, ça ne risque pas d’arriver. Tout le monde me déteste, j’imagine ?

— C’est sûr qu’ils ne t’aiment pas beaucoup, reconnut William avec une honnêteté qui ne surprit pas Lúka. Cependant, quand tu auras fait gagner des milliards à la boîte avec ton OS, il ne fait nul doute que les choses seront très différentes. Pour l’instant, par contre, ça va être un peu la galère…

L’espace d’un instant, Lúka se rendit compte que son ami était dépassé par les événements. William avait fait beaucoup pour lui, alors que lui avait toujours pris son amitié pour acquise.

— Amy n’était pas vraiment contente quand je lui ai annoncé que nous allions nous installer ici. Elle n’a pas envie de déménager, sa famille est à Seattle. Mais je n’ai plus grand-chose à faire là-bas et il serait ridicule de perdre du temps dans les trajets, alors que nous en avons déjà si peu avant le lancement de Z’arkán. Tu pourrais tout de même apprécier le fait que j’aie déplacé le siège de la société ici, exprès pour toi !

— Tu l’as fait pour les impôts, pas pour moi. Et je ne t’ai jamais demandé ça.

— Tu t’es plaint plusieurs fois, on va dire que j’ai fait d’une pierre deux coups. Bon, tu peux m’expliquer ce qui se passe ? Depuis que tu es arrivé, tu me parles à peine, tu n’écoutes rien de ce que j’ai à dire, tu es encore plus désagréable que d’habitude… Mince, à la fin ! C’est moi qui devrais t’en vouloir : tu m’as planté au pire moment possible ! Et sans doute simplement parce que tu n’avais pas envie de bouger tes fesses.

— Mon père est mort.

— Pardon ?

— Quand je t’ai parlé d’une urgence familiale, c’était ça. Alors désolé de n’avoir pas assisté à ta petite réunion, j’avais un peu autre chose en tête.

William ne sut quoi répondre. Lúka lui jeta un regard peu aimable, avant d’aller s’asseoir sur un banc au soleil. Pour la première fois depuis son arrivée, il prêta attention à l’immense bâtiment aux parois de verre qui se dressait devant lui. Il y avait même un petit parc avec une fontaine. D’ordinaire, il se fichait de ce genre de détails, cependant il devait reconnaître que son ami s’était donné du mal pour dénicher un immeuble à la fois agréable et d’aspect professionnel.

— Lúka, je suis navré. Sincères condoléances.

William prit place à côté de lui et le dévisagea d’un air désolé. Il paraissait même plus triste que lui.

— Tu sais, je ne m’entendais pas avec lui, on ne peut pas dire que je sois rongé par le chagrin.

— Mais tout de même… c’était ton père ! Quand je pense que je t’ai ennuyé avec mes problèmes administratifs stupides et mon misérable drame familial…

— Ne t’inquiète pas pour ça. Je t’ai dit, sa mort ne m’affecte pas plus que ça. En revanche, j’ai eu beaucoup de choses à régler, et tout n’est pas terminé.

— La cérémonie est prévue pour quand ?

— C’est déjà fait. Il est mort le 19 juillet.

— Ça fait déjà un mois ?! Pourquoi tu ne m’as rien dit ? Tu es mon meilleur ami, j’aurais voulu être là pour te soutenir !

— Au vu de ce que j’ai cru comprendre, tu avais assez à faire de ton côté. Et ta présence n’aurait pas changé grand-chose.

— C’était une grande cérémonie ?

— Oh, non, pas grand-chose. On l’a enterré à la lisière de la forêt.

— Tu… tu plaisantes, j’espère ?

— Évidemment. Je ne l’aimais pas, toutefois il y a des limites.

— C’est étrange, je n’ai pas vu d’avis de décès dans les journaux…

— Je ne voulais pas que ça se sache. À cause des actionnaires de sa société, précisa-t-il. Je préfère régler d’abord tous les détails avant qu’ils se mettent à revendre leurs parts et à faire chuter les actions.

— Lúka, si tu as besoin de parler…

— Arrête, je t’ai dit que je m’en fichais. Line est plus touchée, mais moi je…

— Line ? Qui est Line ?

Lúka se rendit compte qu’il avait laissé échapper le prénom de sa sœur, après toutes ces années à mesurer la moindre de ses paroles, à lui cacher son existence. Il n’avait pas encore réfléchi à un plan d’action et se maudit d’avoir été si stupide.

— Line est… c’est ma… fiancée.

— Quoi ?! Je ne savais même pas que tu avais quelqu’un !

— C’est normal, je ne tenais pas à ce que les gens soient au courant de ma vie privée.

— Oui, mais moi je ne suis pas « les gens », je suis ton ami. Ou du moins c’est l’impression que j’avais eue de notre relation.

William était blessé d’avoir été tenu à l’écart comme un simple étranger et Lúka baissa les yeux. Il avait raison. Alors que son ami lui avait présenté sa famille, qu’il ne lui avait jamais rien caché, lui avait trouvé le moyen d’éluder chaque question un tant soit peu personnelle.

— Écoute, c’est compliqué. Avec Line, je veux dire. Nous avons eu pendant longtemps des rapports assez conflictuels, notre relation n’avait rien de stable. Je ne voyais pas l’intérêt de t’en parler. À chaque fois que je me décidais à le faire, tout partait à vau-l’eau. Au final, j’ai juste préféré laisser tomber.

— Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ?

Là encore, Lúka se trouva en mauvaise posture. Il se mit à gratter la peinture ocre du banc du bout de son ongle, ne sachant quoi répondre. William ne paraissait néanmoins pas prêt à clore le sujet.

— Oui, ça fait longtemps. Douze ans, ajouta-t-il comme son ami s’apprêtait à demander des précisions.

— Douze ans !

— On s’est séparés plusieurs fois, et pour de longues périodes. Mais oui, cette relation a commencé quand nous avions quinze ans.

— Il faut absolument que tu me la présentes.

— J’y penserai.

— Non, je suis sérieux, Lúka. Je tiens à la rencontrer. Tu es mon ami et elle est ta fiancée. Vous avez déjà prévu une date pour le mariage ? Tu comptais m’en parler, d’ailleurs, ou tenir ça secret comme la mort de ton père ?

De toute évidence, la pilule avait du mal à passer. Lúka ne pouvait pourtant pas en vouloir à William, qui avait toutes les raisons de se sentir trahi. Il soupira. Tout cela ne lui plaisait pas : plus il parlait, plus il s’enfonçait.

— Quand j’ai dit fiancée, c’était une façon de parler. Je sais que c’est avec elle que je veux passer ma vie. Je ne lui ai pas encore parlé de mariage, je le ferai sûrement très bientôt. Et bien sûr que je comptais t’en parler, vu que tu seras mon témoin, ajouta-t-il.

William sourit, et Lúka fut satisfait d’avoir su gérer cette situation délicate au mieux. Au moins, son ami semblait avoir cessé de lui en vouloir. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à concrétiser le tout, ce qui ne serait pas la tâche la plus aisée. Un mariage… L’idée lui avait déjà traversé l’esprit, il avait d’ailleurs décidé dès le départ de présenter Line comme sa fiancée lorsqu’elle rencontrerait Will, mais jamais il n’avait imaginé une véritable cérémonie. À présent qu’il avait demandé à son ami d’être son témoin, il n’avait plus le choix.

 

Lúka jeta un regard en coin à sa sœur et sourit : elle était magnifique. Personne n’aurait pu deviner qu’elle avait entamé son quatrième mois de grossesse tant sa taille était fine. La petite robe noire qu’elle avait revêtue dénudait ses épaules menues, sur lesquelles tombaient quelques mèches blanches échappées de son chignon. Pour l’occasion, elle avait souligné ses yeux d’un trait de khôl, et le mascara noir qu’elle avait appliqué allongeait et épaississait ses cils. Ses iris n’avaient jamais semblé aussi verts. Elle s’efforçait de paraître détendue, mais il n’était pas dupe : sa mâchoire était crispée et elle pianotait nerveusement du bout des doigts sur la table.

— Ne t’inquiète pas, tout ira bien. William et Amelia sont des gens adorables.

— Je ne m’inquiète pas, répondit-elle d’un ton qu’elle espérait assuré et qui sonnait un peu faux. C’est bizarre qu’ils ne soient toujours pas là…

— Pas vraiment, non. Will est habitué à ce que je sois souvent en retard, et tu étais si stressée que nous sommes arrivés avec dix bonnes minutes d’avance.

— Je n’étais pas stressée.

Line balaya du regard la petite terrasse où ils se trouvaient. La plupart des tables étaient occupées par de jeunes gens qui laissaient éclater leur bonne humeur sans la moindre retenue. Ils arboraient des chevelures plus colorées les unes que les autres et des vêtements bariolés. La mode de cette année était à l’explosion de couleurs et à l’extravagance. Un petit groupe un peu à l’écart paraissait plus calme. Les trois hommes portaient de sobres costumes, à l’instar de Lúka ; les deux femmes étaient habillées de manière simple mais élégante. Elle se détendit quelque peu en remarquant qu’elle n’était pas la seule à avoir choisi un style vestimentaire plus « classique ». Son frère l’avait prévenue quelques jours auparavant qu’il l’emmenait à un dîner pour lui faire rencontrer William et Amelia Cort. Elle avait fouillé frénétiquement ses placards à la recherche d’une tenue qui ne crierait pas « j’ai passé toute ma vie dans un bunker et je viens juste de découvrir la civilisation ». Lúka avait semblé satisfait de son choix, elle s’en était remise à son jugement.

Elle avait prétendu attendre cette rencontre avec impatience, alors qu’en réalité elle appréhendait encore de sortir dans le grand champ qui surplombait le Laboratoire. Ce café se trouvait à l’écart de la ville, cependant l’agitation qui y régnait l’angoissait plus qu’elle n’aurait voulu l’admettre. Elle aurait souhaité que son frère lui laisse le temps de s’adapter avant de lui imposer cette sortie. Pour une fois, elle ne lui avait pas tenu tête, sentant que cette rencontre était importante pour lui et qu’il lui en voudrait beaucoup si elle rechignait à accepter. Une partie d’elle se réjouissait de rencontrer enfin William, cet homme pour qui Lúka avait tant d’estime, une autre aurait voulu se terrer dans un trou de souris pour échapper aux regards des inconnus.

— Les voilà !

Line se forgea un sourire crispé et dévisagea les amis de son frère. Elle avait déjà vu William sur des photographies, parfois même à la télévision. Néanmoins, se trouver à quelques mètres à peine de lui était très différent. Toute sa vie durant, elle n’avait connu que deux hommes : son père et son frère. Elle n’osait croiser son regard. Il portait des vêtements décontractés – un pantalon de toile beige et une chemise bleue – qui tranchaient avec le très bel ensemble lilas de son épouse. La jeune femme ressemblait aux icônes des magazines de mode. Line se sentit soudain gauche dans sa robe noire si simple. Amelia surprit son regard sur elle et sourit en lui tendant la main.

— Amelia Cort, enchantée. Tu peux m’appeler Amy.

— Line, lâcha cette dernière, les yeux baissés et le rouge aux joues.

Amelia laissa retomber sa main, un peu déroutée. Lúka passa un bras autour de la taille de sa sœur pour la rassurer.

— Détends-toi, ils ne vont pas te mordre, lui souffla-t-il. William, je te présente Line. Elle est très timide, il ne faut pas lui en vouloir, ajouta-t-il à l’adresse d’Amelia.

Line se risqua à relever la tête. L’ami de son frère la regardait, un petit sourire aux lèvres. Elle le détailla du coin de l’œil : des cheveux châtains ébouriffés par le vent, des yeux d’un bleu qui tirait vers le gris, un menton volontaire, de larges épaules… Il était vraiment très beau. Elle n’aurait su dire si cette appréciation était objective : peut-être aurait-elle trouvé beau n’importe quel homme qui ne ressemblait pas à son frère ou à son père. Il était plus grand que Lúka, plus musclé aussi, et même s’il n’avait que deux ans de plus que lui, il dégageait une impression de maturité et de responsabilité que son frère n’avait pas. Son sourire s’élargit ; Line baissa aussitôt les yeux, avant de se rendre compte qu’au contraire de son jumeau ou de son père, il ne pouvait pas suivre le fil de ses pensées. Elle n’avait toutefois pas dû être bien discrète, au vu du regard plutôt appuyé que lui lança Lúka. Il n’appréciait pas cette fascination qu’elle paraissait éprouver pour William.

Le couple prit place en face d’eux. Le parfum subtil d’Amelia lui effleura les narines ; elle aussi aurait aimé en porter. Son père avait toujours refusé, tout comme il lui avait refusé le maquillage et les bijoux, même s’il lui en avait offert en quelques rares occasions. La jeune femme était sobrement maquillée : un fard à paupières un ton plus foncé que son ensemble, un peu de mascara, un rouge à lèvres rose poudre. Ses cheveux bruns se coloraient de reflets roux sous les derniers rayons du soleil. Elle se demanda si les larges boucles étaient naturelles. Elle avait quelquefois essayé de boucler sa longue chevelure, néanmoins ses cheveux étaient trop longs – et donc trop lourds – et l’effet ne durait pas plus de quelques heures. Ceux d’Amelia lui arrivaient à peine en dessous des épaules. La jeune femme était très belle, Line pouvait se permettre davantage d’objectivité sur ce point. William était un beau parti – l’héritier d’une fortune colossale au physique avantageux – et avait sans doute eu l’embarras du choix.

— Je suis navrée de notre retard, je suis entièrement fautive. Je dois m’occuper de l’organisation du gala de charité de mon père qui a lieu dans moins de deux semaines, et les problèmes de dernière minute s’additionnent. J’espère que vous n’avez pas attendu trop longtemps.

— Ne t’inquiète pas, ça compensera mes innombrables retards, le pauvre Will a dû accumuler des dizaines d’heures d’attente depuis qu’on se connaît.

— Des centaines, tu veux dire, rectifia l’intéressé. Vous avez déjà commandé quelque chose à boire ?

— On vous attendait.

Line observa l’échange sans dire un mot. Elle ne savait pas où poser ses yeux. Elle n’osait pas regarder William à nouveau – il avait compris en un instant qu’il ne lui était pas indifférent et la honte la rongeait – et dévisager Amelia ne lui semblait pas une idée brillante ; elle avait déjà commis un impair en ne lui rendant pas sa poignée de main. Elle sentit les doigts de son frère se glisser entre les siens. Il lui offrit un regard tendre, rassurant, et elle respira un peu mieux.

— Ça va aller, lui murmura-t-il en français. Tu es parfaite.

Elle hocha la tête, une boule au creux de la gorge. Elle était tout sauf parfaite ; elle l’embarrassait, même s’il ne le lui avouerait pas.

— J’ai appris pour ton père, Lúka. Je suis désolée, commença Amelia. J’espère que tu tiens le coup.

— Oh, ne t’en fais pas pour ça, je m’en suis très bien remis.

Les yeux de Line se remplirent de larmes. Le stress occasionné par la situation et l’indifférence que manifestait son frère pour la mort de leur père avaient eu raison d’elle. Elle se mordit l’intérieur de la joue ; elle ne pouvait pas se mettre à pleurer. Pas devant les amis de Lúka. Elle feignit de s’intéresser au soleil qui se couchait derrière le Jura, le temps que le trop-plein d’émotions diminue.

— Lúka est un cachottier. Je croyais en savoir beaucoup sur lui, et voilà qu’il me présente une ravissante jeune femme, commença William avec un sourire charmeur. Comment vous êtes-vous rencontrés ? Il m’a dit que cela faisait douze ans que vous étiez ensemble.

Prise au dépourvu, Line lança un regard paniqué à son frère. Lúka n’en menait pas large non plus : il n’avait pas réfléchi aux questions que pourraient poser William et Amelia et n’en avait pas discuté avec elle. Il n’en revenait pas de s’être montré aussi stupide. À sa décharge, il avait eu bien d’autres problèmes en tête ces derniers jours. Lyen ne se remettait pas aussi vite qu’il l’aurait souhaité et il devait la forcer à s’alimenter ; elle semblait avoir décidé de se laisser mourir de faim.

— Je ne suis pas si ravissante, répondit Line pour gagner du temps.

C’était la première fois que William et Amelia l’entendaient parler, à l’exception de son prénom, qu’elle avait marmonné lorsqu’ils étaient arrivés. Ils échangèrent un sourire.

— C’est amusant, tu as le même accent que Lúka.

— Comment ça ?

— Tu es française, toi aussi, n’est-ce pas ?

— Mon accent est affreux ? s’inquiéta-t-elle.

Une raison de plus de ne plus ouvrir la bouche. Elle parlait couramment l’anglais du plus loin qu’elle se souvienne et n’avait jamais eu l’impression d’avoir un accent si marqué.

— Non, c’est plutôt mignon, en fait.

C’était décidé, William la mettait vraiment mal à l’aise. Elle avait cependant réussi à faire dévier la conversation loin du sujet tabou, c’était le principal. Du moins le croyait-elle.

— Donc vous êtes français tous les deux. Vous vous êtes rencontrés au collège ?

— Non, nous n’avons pas été au collège.

Aussitôt, elle se maudit. Pourquoi avait-elle dit cela ? Il la déstabilisait tant qu’elle n’était plus capable de réfléchir de manière sensée.

— Voyons, Will, je t’ai dit que j’avais suivi un enseignement à distance, intervint Lúka. C’est aussi le cas de Line.

— Je pensais qu’en France la scolarisation à domicile était moins fréquente que chez nous. Les temps changent, apparemment… Et on ne peut pas vraiment blâmer les parents, certains profs ont des visions de l’histoire ou de l’évolution assez subjectives, commenta William.

Line commençait à se sentir mal. Elle ne savait pas si c’était l’angoisse de la rencontre, le bruit ambiant, ou même le parfum d’Amelia qu’elle trouvait maintenant assez entêtant et qui ne lui plaisait plus du tout, mais sa tête bourdonnait. Se passer de l’eau sur le visage améliorerait sans doute son état. Elle hésita à demander à Lúka de l’accompagner aux toilettes du restaurant, puis décida qu’elle devait prendre sa vie en main ; elle ne pourrait pas toujours compter sur son frère ! Elle lui murmura quelques mots à l’oreille et se leva. Aussitôt, trois paires d’yeux furent braquées sur elle. Elle esquissa un sourire d’excuse avant de disparaître à l’intérieur du café.

— Elle est très timide, remarqua Amelia. Ou alors c’est nous qui la mettons mal à l’aise ?

— Non, ce n’est pas à cause de vous. Elle est… C’est compliqué. Elle n’aimerait pas que je vous en parle, mais c’est mieux que vous le sachiez. Elle n’est pas sortie depuis des années, la simple idée de se trouver en compagnie d’inconnus la mettait dans une peur panique. C’est surtout pour cela que je ne t’avais pas parlé d’elle, Will. Je savais que tu aurais voulu la rencontrer. Elle souffre de phobie sociale.

— Ça a l’air d’aller, pourtant.

— Elle a commencé un traitement il y a quelques semaines.

La compassion que Lúka put lire dans le regard de William lui fit comprendre qu’il avait fait le bon choix en inventant ce demi-mensonge. La phobie sociale expliquait la timidité excessive de Line ainsi que son absence dans sa vie « publique » pendant toutes ces années.

— Ça n’a pas dû être facile pour elle, la pauvre… Pour toi non plus. Et cela n’ira pas en s’arrangeant. D’ici quelques mois, William et toi serez sans arrêt sollicités, elle devra assister à des conférences, des dîners. Même moi qui ai vécu dans ce milieu mondain toute ma vie, j’ai parfois du mal à supporter toute cette agitation.

— Je sais. Je la connais, elle ne voudra pas y aller. Je peux la comprendre, je déteste ces soirées.

— Tu as toujours eu l’air de bien t’y amuser, contra William, un peu étonné.

— C’est que je faisais très bien semblant. Et je continuerai à agir ainsi, en tout cas jusqu’à la sortie de Z’arkán. Après, on verra. Si le produit est un succès, j’imagine que je pourrai me permettre de vivre en ermite dans mon coin.

William s’apprêtait à protester, mais fut déconcentré par le retour de Line. Il la dévisagea avec un peu d’inquiétude alors qu’elle revenait vers eux. Lúka se retourna et croisa son regard paniqué. Aussitôt alarmé, il se leva pour la rejoindre. Livide, la mine défaite, elle se précipita presque dans ses bras.

— Tu ne vas pas mieux, on dirait. Nous devrions rentrer, ça ne sert à rien de prolonger cette soirée si tu es malade.

— Je saigne, souffla-t-elle d’une voix tremblante. Oh, Lúka, je crois qu’il y a un problème avec le bébé !

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