Chapitre XVI

Assise sur la table d’examen, Line observait son frère préparer l’appareil à ultrasons, l’estomac serré par l’angoisse. Ils avaient quitté William et Amelia quelques minutes à peine après son retour des commodités, toutefois le trajet avait duré plus d’une demi-heure, pendant laquelle elle s’était préparée au pire. Les mois passaient, elle ne parvenait pas à s’attacher à cet enfant qui grandissait en elle et craignait que cela ne change pas. Lúka n’avait pas eu tort lorsqu’il avait prétendu qu’elle souhaitait le garder pour éviter que leur père s’en prenne encore une fois à lui. Ce n’était pas la seule raison, évidemment : une part d’elle se réjouissait de pouvoir donner à ce bébé tout l’amour qu’ils n’avaient pas eu et de recevoir le sien en retour. Néanmoins, l’espace d’un instant, lorsqu’elle avait découvert les taches de sang dans sa culotte, elle avait été soulagée. Elle n’aurait pas été jusqu’à dire qu’elle souhaitait se débarrasser de l’enfant – ce n’était pas le cas, en réalité elle ne parvenait pas à clarifier ses sentiments à ce sujet –, mais une fausse couche aurait eu le mérite de mettre fin à ses doutes tout en rendant leur avenir bien plus simple. À présent, la culpabilité d’avoir nourri de telles pensées la rongeait, elle espérait que son frère n’avait pas perçu l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait.

— Arrête de t’inquiéter, les petites pertes sanguines ne sont pas inhabituelles au cours des premiers mois de la grossesse. Ce n’est sans doute pas grand-chose.

— Tu étais pourtant pressé de rentrer…

— On ne peut jamais écarter l’hypothèse d’un problème plus sérieux, c’est vrai. Mais tu ne saignes plus et tout semble rentré dans l’ordre.

Elle s’allongea sur la table matelassée, les yeux fermés. Lúka remonta le tissu de sa robe pour découvrir son ventre. La fraîcheur de ses doigts sur sa peau la fit frissonner, la douceur de son geste lui rappela d’autres caresses ; caresses qui avaient mené à cette situation pénible et compliquée. Elle déglutit, essaya de faire le vide dans son esprit. Lorsqu’elle l’entendit saisir la sonde, elle le regarda avec un peu d’appréhension.

— Tu ne sentiras rien, ne t’inquiète pas.

— Je ne m’inquiète pas pour la sonde, je m’inquiète de ce que tu pourrais découvrir, fit-elle avec un signe de tête pour l’écran qui se trouvait à sa droite.

— Le bébé va bien, j’en suis sûr.

— Je ne parle pas de ça.

Ils échangèrent un regard. Line détourna la tête presque aussitôt. Lúka plaça la sonde au-dessus de son ventre, sans le toucher. Il ne l’avait pas encore activée, attendant son feu vert.

— Nous sommes frère et sœur, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il pourrait y avoir des… complications. Ce n’est pas une grossesse normale, Lúka.

— Les résultats du double test ne montraient rien d’inquiétant, le taux d’alpha-fœtoprotéine est tout à fait dans la norme. Mais je peux faire un caryotype, si cela te rassure.

Elle acquiesça sans grande conviction. Pourquoi Lúka ne prenait-il pas ses craintes au sérieux ? Lui mieux que tout autre connaissait les risques ; il avait passé des années aux côtés de leur père, à l’assister dans ses travaux. La plupart des prisonnières avaient perdu leurs embryons très tôt au cours de leur grossesse, et il y avait eu plusieurs fois des complications lors du développement des fœtus. La grossesse de Lyen avait été surveillée de très près, la plus grande crainte de leur père étant que ces embryons qui avaient été si difficiles à implanter développent des malformations. Les risques étaient faibles, cependant leur ADN avait été lourdement modifié et les résultats n’étaient pas toujours ceux qu’il attendait.

— Vas-y, je suis prête.

Elle poussa un long soupir puis braqua son regard sur l’écran. Lúka déplaça la sonde au-dessus de son ventre ; bientôt, les contours du fœtus apparurent. Le cœur battait, à un rythme tout à fait normal. Son visage crispé se détendit en un instant, et Line comprit que son frère avait été au moins aussi angoissé qu’elle, même s’il l’avait caché pour ne pas l’inquiéter davantage.

— Tout a l’air parfait, commenta-t-il d’une voix enjouée. Nous allons avoir un petit garçon !

— Je le savais ! J’avais le pressentiment que ce serait un garçon. Ne me demande pas pourquoi, je l’ignore. Il aura sûrement le Don, comme nous. Il y a quelques jours, j’ai commencé à sentir sa présence.

— Il a donné des coups de pied ?

— Non, mais… Quand tu n’es pas loin de moi, même si je ne peux pas te voir, je sais que tu es là, je ressens ta… ton aura télépathique, si on peut appeler cela ainsi. Là, c’était pareil. En bien moins intense, évidemment. Tout à l’heure, au restaurant, j’ignore ce qui s’est passé, mais j’ai cessé de le sentir. Ça, les crampes et le sang, je… J’ai paniqué, Lúka, je suis désolée.

— Es-tu en train de t’excuser pour nous avoir fait manquer le dîner avec Will et Amy ?

— Ce sont tes amis, ça comptait pour toi.

— Tu comptes bien davantage. Il n’y a rien qui soit plus important que toi pour moi. Et j’avais peut-être trop précipité les choses. Tu as besoin d’un peu de temps pour t’habituer à tout cela. Entre le bébé, la mort de Père, le monde extérieur que tu découvres tout juste, tes émotions sont à fleur de peau et je n’aurais pas dû t’imposer ça. C’est moi qui dois te demander pardon, pas toi.

Line sentit toute la détresse de son frère. Il s’affaira quelques instants sur l’appareil à ultrasons pour lui dissimuler son trouble, néanmoins elle percevait la culpabilité qui l’envahissait petit à petit. Prise d’un élan subit, elle attrapa sa main et le tira vers elle, avant de lui ouvrir ses bras. Il la serra contre lui, un peu trop fort. Elle glissa ses doigts dans son épaisse tignasse noire toujours en bataille, comme elle aimait tant le faire. L’espace d’un instant, le temps s’effaça, et ils redevinrent les deux adolescents désespérés, apeurés, en cruel manque d’affection qu’ils étaient encore il n’y avait pas si longtemps. Line se dégagea après une dizaine de secondes, repoussant son frère avec douceur. Ses lèvres étaient si près des siennes qu’elle n’aurait eu que quelques centimètres à franchir pour lui offrir le baiser qu’il désirait tant. Elle n’était toujours pas certaine d’en avoir envie, pas après tout ce qu’il avait fait, cependant elle n’avait que lui ; elle ne pourrait pas lui en vouloir toute sa vie. Il avait commis cet atroce parricide qu’elle ne lui pardonnerait jamais malgré ce qu’elle lui avait assuré de nombreuses fois, et pour cela une part d’elle-même le détesterait toujours un peu. Mais il était aussi son jumeau, celui qui avait subi les coups et les punitions à sa place, qui lui avait accordé tout son amour alors qu’elle le faisait tant souffrir. Et à présent, il était le père du bébé qui grandissait en elle.

Cette idée n’avait jusqu’alors été qu’un concept, tout avait changé depuis que les images s’étaient affichées sur l’écran. Depuis des semaines, elle repoussait le moment de faire cet ultrason, consciente qu’il représentait le point de non-retour. Son ventre n’avait presque pas grossi, et lorsqu’elle se regardait dans le miroir, elle se demandait parfois si tout cela n’avait été qu’un cauchemar, si leur père avait menti au sujet des analyses, s’il y avait vraiment un bébé, si les deux misérables kilos qu’elle avait pris n’étaient pas que le résultat de ses séances de goinfrerie qui frisaient la boulimie. Après avoir vu le cœur du fœtus battre sur l’écran, il lui était devenu impossible de nier la réalité.

Line effleura de ses lèvres celles de son frère, puis se détourna immédiatement, troublée par le désir qui avait explosé en elle. S’agissait-il de sa propre émotion, ou de celle de Lúka, qu’il lui communiquait sans même s’en rendre compte ? Elle résista à l’envie de l’embrasser à nouveau : il était encore trop tôt. Il s’écarta de lui-même, respectant son choix.

— Il faudrait qu’on se marie.

— Pardon ?

Elle le dévisagea, incrédule. Il s’assit sur le rebord de la table d’examen, elle baissa le tissu de sa robe pour recouvrir son ventre nu puis plia ses jambes pour lui laisser de la place. Il s’installa plus confortablement et posa sa main sur la sienne. Les quelques secondes de silence ne firent qu’augmenter la tension qui les habitait tous les deux.

— Je voudrais que tu sois ma femme, souffla-t-il sans oser la regarder.

— Nous sommes frère et sœur !

— Et alors ? Personne n’a besoin de le savoir ! Avec le lancement de Z’arkán, nous allons attirer l’attention des médias, je préférerais pouvoir te présenter comme mon épouse.

— Plutôt que comme la petite amie enceinte jusqu’aux yeux hors des liens sacrés du mariage ?

— Voyons, Line, tu sais bien que ce n’est pas pour ça. C’est juste que… ce serait plus simple ainsi.

— Plus simple pour qui ?

Elle retira sa main et croisa ses bras sur sa poitrine. Lúka lui jeta un coup d’œil puis secoua la tête en soupirant.

— Je t’en prie… Ne va pas imaginer n’importe quoi. Tu es celle que j’aime, nous allons avoir un enfant, je voudrais officialiser la situation, c’est tout.

Elle se radoucit. Un mariage… Elle n’aurait su dire pourquoi, cependant cela lui paraissait une mauvaise idée. Il était son frère ! Personne ne la connaissait, elle avait la possibilité de commencer une nouvelle vie, de s’inventer un passé. Voulait-elle un avenir sans lui ? Non, bien sûr que non, pourtant cette pensée avait déjà effleuré son esprit.

— C’est mieux que de continuer à se cacher, tu ne crois pas ? Si nous nous marions, tu seras ma femme ; il n’y aura pas lieu de chercher plus loin.

— Tu veux bien me laisser y réfléchir ?

Il la dévisagea longuement, puis sauta au bas de la table d’examen pour quitter la pièce sans un mot. Cette fois, elle le savait, elle l’avait vraiment blessé. Elle se sentait toutefois incapable de prendre cette décision qui changerait le cours de sa vie en quelques secondes. La journée avait été chargée en émotions, elle avait juste envie de se glisser dans son lit et de se blottir sous les couvertures. Elle le lui avait dit : elle avait besoin de temps ! Elle parvenait à peine à l’embrasser, alors imaginer le restant de ses jours à ses côtés dans le rôle de l’épouse modèle était au-dessus de ses forces. Elle voulait que Lúka fasse partie de sa vie, sur ce point elle n’avait pas le moindre doute. Néanmoins, elle devait choisir entre un frère et un amant, c’était là que les choses se corsaient. Leurs rapports avaient toujours été ambigus, et elle n’avait jamais été à l’aise avec le côté incestueux de ceux-ci. Méritait-il d’être piégé au sein d’une relation qui le rendrait malheureux ? Il avait dit plusieurs fois qu’il n’aimait qu’elle, ne voulait qu’elle. Mais ne serait-il pas plus épanoui avec une femme qui ne passerait pas son temps à le fuir ? Et elle… que ferait-elle ? Si seulement tout avait été plus simple…

 

Les yeux rivés aux chiffres lumineux du réveil, Line ne dormait pas. Son frère travaillait sur le projet Z’arkán, il ne se coucherait sans doute qu’au matin. Il avait besoin de s’occuper l’esprit pour éviter de penser à leur conversation. Elle aussi aurait aimé pouvoir faire de même… Elle aurait voulu un peu de temps, un peu de tranquillité. Au lieu de quoi, depuis un mois, sa vie avait tourné au cauchemar : le bébé, la mort de leur père, et maintenant un mariage ? Parfois, elle avait juste envie de fermer les yeux, de compter jusqu’à trois et de les rouvrir en espérant que tout redeviendrait comme avant. Certes, elle n’était alors pas heureuse, mais l’était-elle davantage à présent ? Propulsée dans un monde qu’elle ne connaissait pas, elle n’avait guère d’autre choix que s’adapter le plus vite possible à tous ces changements. Lúka était trop occupé par son travail ; de toute façon, lui demander de l’accompagner partout où elle souhaitait aller n’était pas la solution.

Un mariage… Son frère n’avait pas tort, ce serait plus simple. S’ils étaient mariés, les gens chercheraient moins à fouiller dans son passé pour dénicher des faits compromettants. Lúka était un homme séduisant, intelligent et riche, certaines femmes seraient probablement prêtes à tout pour le séparer d’elle. En la présentant comme son épouse, il mettait les choses au point tout de suite : il n’était pas disponible. Et elle non plus, par la même occasion…

Jamais avant la mort de leur père elle n’avait imaginé partager ce qu’elle avait avec Lúka avec un autre que lui. La question ne se posait pas : enfermée dans le Laboratoire, elle n’avait pas la possibilité de rencontrer quelqu’un d’autre. Maintenant qu’elle était libre, tout était différent. Elle se détestait de nourrir de telles pensées, mais elle ne pouvait s’empêcher de se dire qu’elle serait peut-être plus heureuse avec un autre. Son frère avait eu le choix – l’embarras du choix, même –, pourtant c’était elle qu’il avait voulue. Pourquoi était-elle incapable d’une telle certitude ?

 

Lúka vint se coucher un peu après quatre heures. Veiller plus longtemps ne servait à rien : il n’était pas en état de travailler avec efficacité. Les événements de la journée l’avaient troublé, exténué. Il n’avait pas voulu le dire à Line, toutefois il s’était beaucoup inquiété pour le bébé. Tout comme il s’était inquiété de l’issue de la rencontre avec William et Amelia. Toute cette angoisse qu’il dissimulait au fond de lui avait eu raison de ses forces.

Sa sœur n’était pas dans son lit, il en fut à la fois déçu et soulagé. Il n’avait sans doute pas choisi le meilleur moment pour lui parler de mariage, après toutes les émotions qu’elle avait vécues au cours des dernières heures. Et il ne pouvait pas dire qu’il ne s’était pas attendu à ce genre de réaction. Cependant, l’espoir que tout se passe bien ne l’avait pas quitté. Lorsqu’il avait passé en revue toute une palette de conséquences possibles, il n’avait pas écarté celle où elle lui sautait dans les bras en pleurant de joie. Il avait toujours été trop optimiste.

Il se glissa sous son duvet et posa sa tête sur l’oreiller. Il espérait s’écrouler de fatigue, néanmoins le sommeil tardait à venir. Cela l’agaça : la dernière chose dont il avait besoin était bien de se tourner et se retourner dans son lit pendant des heures en ressassant la conversation qu’il avait eue avec Line. Elle, de son côté, dormait sûrement à poings fermés. Il n’aurait su le dire : elle était beaucoup plus douée que lui pour dissimuler ses pensées. Au moment où il se sentait enfin sombrer, la porte s’ouvrit. Sa sœur entra à pas de loup et souleva le duvet. Il ne fit pas un geste lorsqu’elle vint se blottir contre lui.

— Je sais que tu ne dors pas…

Ses jambes nues se collèrent aux siennes, elle passa un bras autour de sa taille. Il ne réagit pas.

— Lúka, je te demande pardon. Tu m’as prise au dépourvu, et… et j’ai paniqué. Je ne veux pas t’obliger à être lié à moi pour toujours, et tu sais qu’il y a certaines choses qui ne changeront sans doute jamais.

— Quoi ? murmura-t-il enfin après quelques secondes de silence. Qu’est-ce qui ne changera jamais ?

— La culpabilité. Le sentiment de faire quelque chose d’interdit.

— Père n’est plus là pour nous interdire quoi que ce soit.

— Certes, mais il me faudra du temps. Et même ainsi, je ne suis pas sûre de me débarrasser un jour de tout cela. Je sais que je n’ai pas envie de te perdre, je n’ai pas envie non plus de me montrer égoïste. Je ne veux pas que tu sois avec moi parce que tu t’y sens obligé. Même si le bébé complique la situation, tu ne dois pas rester par loyauté, ou pour je ne sais quel autre sentiment chevaleresque ridicule.

— De quoi as-tu peur ?

Elle ne répondit pas, se contentant de resserrer son étreinte. La joue collée à son dos, elle percevait les battements de son cœur, atténués mais rapides. Lúka se contorsionna pour lui faire face et la dévisagea dans la semi-pénombre.

— J’ai peur que tu m’en veuilles. Que tu finisses par te dire un jour que tu ne me supportes plus, et que tu restes pour ne pas m’abandonner, avoua-t-elle enfin en détournant le regard. Le ressentiment, la rancœur… Tu ne m’as pas laissée car tu es quelqu’un de bien, Lúka.

— Tu as tort, je ne suis pas quelqu’un de bien.

— Si, tu l’es. Pas avec tout le monde, c’est vrai, cela dit je sais que tu serais prêt à tout pour les gens que tu aimes.

— Ce n’est pas une grosse responsabilité, vous n’êtes que deux. C’est toi que je veux. Je ne reste avec toi ni par pitié ni par loyauté. Nous partageons quelque chose de fort, quelque chose que je ne pourrai jamais partager avec une autre que toi. Notre passé, nos… facultés particulières, ce lien si intense qui nous unit. Je ne peux pas imaginer ma vie sans toi à mes côtés. En revanche, si toi tu veux partir, je…

— Non !

Elle bascula sur lui et s’empara de ses lèvres. Il eut un moment d’hésitation, puis l’enlaça. Ils échangèrent un baiser passionné, qui fit aussitôt monter le désir en elle. Les joues enflammées, le cœur battant la chamade, elle se força à s’écarter de lui.

— Line ?

— Le bébé, je… je pense que c’est mieux d’attendre.

Elle essaya de se débarrasser de l’envie presque irrépressible d’embrasser Lúka à nouveau, toutefois ce n’était pas si facile alors qu’il se trouvait à côté d’elle, fou de désir pour elle, et qu’il la dévorait des yeux.

— Donc tu vas modifier les papiers pour nous faire apparaître comme mari et femme à l’État civil ?

Lúka fut dérouté par cette question et eut un peu de mal à reprendre ses esprits. Il passa la main dans ses cheveux avec un long soupir.

— Non, je pensais à un vrai mariage.

— Mais pourquoi ?

— Depuis que tu es toute petite, je te vois regarder ces films romantiques avec des étoiles dans les yeux. Je ne pourrai jamais t’offrir une immense cérémonie au bord d’une plage avec trois cents invités, cependant je tiens à ce que tu aies la robe de princesse dont tu as toujours rêvé.

— Dans mon état ? Une robe de princesse ? Lúka, je vais bientôt ressembler à une baleine échouée…

— C’est pour ça qu’on fera ça le plus vite possible. Je t’accompagnerai dans les magasins, tu choisiras la robe que tu veux, tu…

— Non, tu ne dois pas voir la robe, c’est la tradition. Je demanderai à Amelia, tu as dit qu’elle avait proposé de passer du temps avec moi.

— Donc tu es vraiment d’accord ?

Elle hocha la tête, la gorge soudain nouée. Lúka l’attira contre lui et l’embrassa, attisant le désir qu’elle avait eu du mal à réprimer. Elle le repoussa au bout de quelques secondes, puis reprit ses lèvres, incapable de tenir ses résolutions. Avec une impatience qu’elle ne cherchait même pas à refréner, elle glissa sa main dans son caleçon. Il gémit, se pressa contre elle.

— Quatre mois, Line, lui souffla-t-il. Ne me fais plus jamais ça, c’est beaucoup trop long !

Pour toute réponse, elle lui sourit, avant de retirer sa main et de s’écarter un peu. Lúka se redressa sur les coudes, pour lui jeter un regard presque paniqué.

— Tu ne vas quand même pas t’en aller maintenant ?!

Elle réunit sa longue chevelure en un chignon qu’elle attacha avec l’élastique qu’elle portait au poignet, puis repoussa le duvet d’un geste pressé. Des deux mains, elle tira sur le caleçon de Lúka pour le lui ôter. Elle referma ses doigts sur son sexe, qu’elle caressa d’un geste expert avant d’y porter sa bouche. Dans chaque fibre de son corps, elle sentait le plaisir qu’il éprouvait comme s’il était sien. Elle savait même mieux que lui ce qu’il voulait, ce qui lui ferait atteindre immédiatement l’orgasme et ce qui le retarderait encore un peu. Plusieurs fois, elle s’appliqua à le faire monter presque au sommet, pour laisser ensuite son excitation retomber un peu, avant de recommencer. Enfin, alors qu’il était prêt à la supplier, elle lui offrit cette extraordinaire jouissance partagée. Ivre de ce plaisir qu’elle leur avait donné à tous les deux, elle s’allongea à moitié sur lui, la tête au creux de son épaule. Il glissa ses doigts dans les siens et dégagea un peu son bras pour pouvoir le passer autour de son corps.

— Tu as aimé ?

— Non, j’ai détesté chaque minute. Tu as bien dû le remarquer.

Elle laissa échapper un petit rire, réalisant le ridicule de sa question. Il remonta sa main libre et caressa ses cheveux. Quelques mèches s’étaient échappées de son chignon, il les effleura des doigts.

— Tu me donnes un plaisir incroyable lorsque nous faisons l’amour, Line. Alors il ne faut pas trop m’en vouloir d’en avoir envie de temps en temps.

— De temps en temps ?

— Je ne veux pas réclamer plus que ce que tu es prête à me donner. Tu sais bien que dès que tu es près de moi, que je te touche, que je t’embrasse, j’ai envie de toi.

— Ce n’était pas comme ça, avec elle ?

— Non. Pas du tout. Ça m’embête de dire ça, car Nato était une fille adorable, prête à tout pour me faire plaisir, mais ce que nous avons toi et moi, c’est incomparable.

— Pourtant, elle était télépathe, elle aussi.

— Je ne l’aimais sans doute pas assez, et elle partait avec un énorme handicap : elle n’était pas toi. Tu sais que toutes ces années, je n’ai jamais cessé d’espérer. Je crois que si j’ai commencé cette histoire avec Nato, c’était à la fois pour essayer de passer à autre chose et pour te blesser. Je suis désolé, Line.

— Je l’ai détestée, avoua-t-elle dans un murmure. J’ai souhaité sa mort un million de fois. Père aurait pu la sauver et il ne l’a pas fait, je me suis toujours demandé si c’était à cause de moi. Je suis une personne épouvantable, mais je peux t’assurer que quand je l’ai vue sur ce lit en train de mourir, j’aurais voulu ravaler toutes mes horribles pensées. Elle ne méritait pas ça.

— Ce n’était pas ta faute. Père l’a laissée mourir simplement parce qu’elle ne lui servait plus à rien.

— Tout comme tu aurais aimé laisser Lyen mourir. Lui au moins avait une raison concrète, à défaut d’être vraiment valable.

— S’il te plaît, ne gâche pas tout. Au final, tu as gagné, elle n’est pas morte.

— Elle n’est pas tirée d’affaire.

— Ne t’inquiète pas, elle ne va pas mourir.

Line sentait l’agacement de son frère, teinté d’un brin de colère. Il avait toujours haï la jeune rouquine, même lorsqu’elle n’était qu’une gamine de six ans terrifiée. Comme à chaque fois que le sujet revenait sur le tapis, elle dut résister à l’envie de le pousser dans ses retranchements, de lui demander de lui donner une bonne raison, une seule, pour cette haine viscérale qu’il éprouvait à son égard. Mais elle le connaissait et savait qu’il préférerait la fuite à l’honnêteté.

— Ça va ? demanda-t-il comme elle demeurait silencieuse.

— Fatiguée. Et j’ai un peu froid.

Il la repoussa avec douceur, remit son caleçon et remonta le duvet sur leurs corps. Line se blottit à nouveau contre lui, apaisée. Ses doutes avaient disparu, du moins pour l’instant. Et pour la première fois, elle ne ressentait pas ce besoin incompréhensible de le fuir, de se réfugier dans sa chambre. Elle voulait juste s’endormir près de lui, sentir la chaleur de son corps contre le sien. Elle n’était toujours pas persuadée d’avoir fait le bon choix, cependant le simple fait d’avoir pris une décision avait muselé l’angoisse qui la rongeait.

 

Lúka ouvrit péniblement les yeux. Un coup d’œil au réveil lui apprit qu’il était déjà plus de dix heures, cela acheva de le réveiller ; il avait beaucoup trop à faire pour se permettre de traîner au lit. Line était déjà partie, il lui en voulut un peu de l’avoir laissé dormir. Mais le souvenir de ce qui s’était passé à peine quelques heures plus tôt fit naître un sourire sur ses lèvres et il oublia aussitôt ses pensées négatives.

Sa sœur n’était pas dans le salon, ce qui le surprit : d’ordinaire, elle s’installait devant la télévision avec une tasse de thé et regardait les feuilletons du matin. Son aura télépathique lui paraissait très faible, il craignit qu’elle ne se soit rendue à l’étage pour faire ses exercices de danse. Ce n’était pas bon pour le bébé ! Après les saignements qu’elle avait eus la veille, il fallait qu’elle se repose et qu’elle évite les efforts physiques. Il se rendit dans la grande salle, néanmoins l’endroit était désert. À demi rassuré, il redescendit à l’étage principal. Sa sœur était sans doute sortie dans la prairie, il l’y rejoindrait une fois qu’il serait douché et habillé.

Sur le chemin de la salle de bain, il ressentit sa présence. Il poussa la porte de sa chambre et la découvrit dans son lit, encore endormie. Le soulagement l’envahit, il se trouva ridicule de s’être inquiété si vite et d’avoir tout de suite imaginé le pire. Elle n’était pas idiote : elle savait qu’elle devait se ménager… Il ne résista pas à l’envie de se glisser à côté d’elle. Emmitouflée dans ses draps, elle remua à peine. Il embrassa son épaule nue, se colla à elle.

— Lúka ?

— Je croyais que tu étais déjà levée. Je ronflais ?

— Oui, comme un camionneur. Je n’arrivais pas à dormir.

Elle était douée, vraiment douée… Pourquoi lui mentait-elle ainsi ? Sous la couche d’assurance, il sentait sa culpabilité et n’était pas dupe.

— Ne me mens pas, s’il te plaît… Pourquoi es-tu partie ?

— Je suis désolée. J’avais envie d’être un peu seule.

— À cause de ce que nous avons fait cette nuit ?

— Entre autres.

— Je croyais que cette fois, tu allais rester.

Il enfouit son visage dans son cou. Le chignon qu’elle avait fait en hâte quelques heures auparavant ne ressemblait plus à grand-chose, ses cheveux s’étaient emmêlés. Il s’appliqua à le défaire, veillant à tirer le moins possible. Elle ne le repoussa pas. En revanche, lorsqu’il laissa courir ses lèvres sur le bas de sa nuque, elle s’écarta.

— Arrête, s’il te plaît. Je… j’ai besoin de réfléchir.

Il ne l’écouta pas et remonta une main sous sa nuisette de coton. Il la sentit frissonner, s’enhardit un peu, remontant le tissu pour dévoiler sa culotte. Il passa ses doigts sous l’élastique.

— Non, Lúka, laisse-moi tranquille.

— Après cette nuit, j’avais pensé que…

— Que les choses seraient différentes ?

— Tu ne veux plus qu’on se marie ?

— Si, mais… Écoute, pour être honnête, je n’en sais rien. Je t’aime, je n’ai aucun doute là-dessus. Jamais je ne trouverai quelqu’un qui me comprendra aussi bien que toi. En revanche, je n’ai pas…

— Envie de moi, soupira-t-il.

— Ce n’est pas ça.

— Tu sais bien que si.

— J’éprouve du désir pour toi, sans doute pas autant que tu le souhaiterais.

— Je t’ai dit il y a quelques semaines que je ne voulais pas juste un soulagement physique. Pour moi, faire l’amour avec toi, c’est bien plus que ça. Mais pour toi ? Parfois je me pose la question… Tu te glisses dans mon lit, tu me sautes dessus, et tu t’en vas.

— Lúka, je te jure que je ne t’utilise pas pour apaiser mes pulsions. J’espère que tu me crois. Le sentiment de faire quelque chose de mal est souvent plus fort que mon désir.

— Tu as la possibilité de commencer une nouvelle vie, je ne veux pas te forcer à rester avec moi si tu préfères être avec un autre. J’ai vu comment tu regardais William et…

— Ne sois pas ridicule. J’ai regardé William parce que c’était la première fois que je voyais un autre homme que toi ou Père ailleurs qu’à la télévision ou dans les magazines.

— Tu l’as trouvé très beau.

— Il l’est, non ?

— Tu sais, moi, les hommes…

— Tu es jaloux ? Tu es plus beau que William, en tout cas pour moi. C’est toi que je veux. Je vais essayer, je te le promets. Avec le mariage, la situation changera peut-être. Légitimer notre relation m’aidera sans doute à l’accepter. C’est ce que je veux, Lúka. Pas partir avec un autre.

— Alors marions-nous le plus vite possible.

Il la serra dans ses bras. Même si Line l’exaspérait parfois – et il n’ignorait pas que c’était réciproque –, jamais il ne pourrait vivre avec une autre ce qu’il avait avec elle. Il ne supporterait pas d’être séparé d’elle, de la voir dans les bras d’un autre. Cette simple idée lui donnait des envies de meurtre, et il avait déjà assez de sept homicides sur la conscience. Ce sentiment était injuste : après tout, il lui avait imposé sa relation avec Nato. Cependant, chercher à rationaliser les émotions n’avait aucun sens.

— J’appellerai Amelia ce soir pour lui proposer d’aller faire les boutiques demain. J’espère juste qu’elle ne me déteste pas trop après ce qui s’est passé hier. Peut-être serait-ce mieux si j’y allais seule ?

— Non, c’est hors de question. Tu n’es jamais sortie sans moi ailleurs que dans la prairie au-dessus du Laboratoire, je ne peux pas te laisser te balader en ville. Et puis autant que vous fassiez connaissance maintenant, Will et moi allons passer énormément de temps ensemble au cours des prochains mois, voire des prochaines années, je ne veux pas te savoir seule ici.

— Ça y est, nous ne sommes même pas encore mariés que tu te comportes en macho, plaisanta-t-elle.

— Bien sûr. Ton rôle est de faire le ménage et la cuisine, tu pensais que ça se passerait comment ?

Elle se retourna, lui sourit, avant de chatouiller ses côtes. Ils se chamaillèrent pendant quelques instants en riant, puis échangèrent un long regard. Malgré son envie de l’embrasser, Lúka se retint et se contenta de caresser sa joue avec douceur.

— Je dois aller bosser, commence donc à regarder les robes de mariée.

Elle hocha la tête comme il quittait son lit, déçue. Elle aurait aimé un baiser. Elle ne pouvait toutefois s’en prendre qu’à elle ; son frère n’avait d’autre tort que celui d’avoir respecté sa volonté. Sa déception fut vite balayée par la vague d’amour qu’elle ressentait pour lui : comme toujours, il avait fait passer ses désirs à elle avant les siens. Elle résolut d’agir de même.

 

Amelia et Line entrèrent dans la boutique et furent aussitôt accueillies par une ravissante vendeuse, qui s’empressa de les installer sur de confortables fauteuils, avant de leur proposer des boissons.

— Je vois que vous avez dépigmenté vos cheveux pour le mariage, commenta-t-elle lorsque Line ôta la casquette qui protégeait son visage délicat des rayons trop forts du soleil estival. C’est la grande mode en ce moment, depuis que Marla Jenkins a fait cela.

— Qui est Marla Jenkins ? chuchota Line à Amelia.

Cette dernière lui jeta un regard surpris, puis se souvint des explications que Lúka avait données au sujet de sa phobie sociale – phobie qu’elle trouvait plutôt bien maîtrisée pour l’instant. Même si la jeune femme avait paru déboussolée dans la rue, les médicaments avaient l’air de faire leur effet.

— C’est une grande créatrice de mode, qui a épousé il y a quelques semaines l’héritier du trône d’Angleterre.

— Quand la cérémonie est-elle prévue ? s’enquit la vendeuse, faisant mine d’ignorer l’étonnante question de la future mariée.

— Dans deux jours.

Cette fois-ci, elle ne parvint pas à dissimuler sa surprise. Elle se passa de commentaire : après tout, elle n’avait pas à juger, et certaines personnes aimaient s’y prendre à la dernière minute, même pour un événement aussi important qu’un mariage.

— Très bien, nous n’avons pas de temps à perdre, alors. Je vais vous montrer nos plus beaux modèles.

Même si la future mariée était vêtue d’un vieux jean et d’un t-shirt trop grand, la femme qui l’accompagnait était de toute évidence très fortunée : rien que le chemisier chic qu’elle portait devait valoir plusieurs centaines d’euros. Elle avait clairement les moyens d’offrir une robe magnifique à son amie.

 

Amelia s’était assise dans le fauteuil et détaillait la robe qu’avait choisie Line en souriant. La jeune femme se jaugeait sans grand enthousiasme dans l’immense miroir.

— Tu es très belle.

— Je ressemble à une grosse meringue.

— Pas du tout, cette robe te va bien.

La vendeuse revint avec quelques autres modèles dans les bras. Elle aussi eut quelques compliments pour la future mariée.

— Arrêtez, toutes les deux, cette robe est magnifique, certes, mais pas avec moi dedans. Je voudrais quelque chose de moins… imposant.

La vendeuse accrocha les robes qu’elle venait de ramener. Elle sembla réfléchir quelques instants :

— Je crois que j’ai quelque chose qui vous plaira. Un modèle unique, d’une toute jeune créatrice. Une robe très originale, néanmoins plus discrète que celle-ci. Avec votre silhouette, elle sera parfaite.

Au bout de quelques minutes, elle apporta la robe en question. Line écarquilla les yeux d’émerveillement : elle n’avait jamais rien vu de plus beau. Amelia croisa le regard de la vendeuse et elles se sourirent.

— Le bustier est en taffetas de soie orné de perles véritables et rehaussé de fils d’argent. La jupe est en plumes de cygne.

Line avança la main ; elle osait à peine toucher la robe, de peur de l’abîmer. Elle effleura du bout des doigts une plume, douce et duveteuse.

— C’est beaucoup trop beau pour moi…

— Vous êtes la mariée, c’est votre jour, rien n’est trop beau pour vous. Je vais vous aider à la passer.

Avec des gestes rapides et précis, elle dégrafa l’autre robe puis la lui retira. Line, en sous-vêtements au milieu de la boutique, ne se sentait pas à l’aise. L’immense miroir en pied lui renvoyait l’image d’une jeune femme un peu trop maigre, à la peau d’une pâleur de porcelaine. Ses seins avaient pris du volume et étaient comprimés par son soutien-gorge devenu trop serré ; elle avait l’impression que sa taille s’était épaissie. Elle détourna les yeux, se trouvant soudain hideuse. Il ne serait pas étonnant que Lúka lui préfère un jour une femme plus jeune et plus belle, une femme qui l’aimerait de tout son cœur, qui ne serait pas bridée par ses peurs, par ses tabous. Elle se détourna, résista du mieux qu’elle le put contre les larmes.

— Tu es magnifique, la complimenta Amelia. J’aimerais vraiment avoir ton corps.

— Arrête, je suis horrible.

— Tu es mince, avec des formes là où il faut. Lúka a dit à Will que tu faisais de la danse ?

Elle hocha la tête, une boule dans la gorge.

— Ça se voit. Je donnerais beaucoup pour une silhouette comme la tienne. En revanche, il faudra faire quelque chose pour tes sous-vêtements, ajouta-t-elle avec un regard critique pour le soutien-gorge trop petit et la culotte en coton.

Un sourire se dessina sur ses lèvres et elle s’approcha d’elle. Elle la dépassait d’une dizaine de centimètres, et Line se demanda si Amelia serait encore plus grande qu’elle si elle ôtait ses talons aiguilles. Lorsqu’elle l’avait rencontrée la première fois, elle était assise, puis avait été trop préoccupée pour prêter attention à ce genre de détails. Mais William était bien plus grand que son frère, et Amelia ne souhaitait sans doute pas avoir l’air minuscule à côté de lui. Devrait-elle porter de hauts talons elle aussi ? Elle mesurait une quinzaine de centimètres de moins que Lúka.

— Les talons aiguilles allongent les jambes et les affinent, expliqua Amelia en remarquant l’intérêt de Line pour ses escarpins.

La future mariée rougit, gênée de l’avoir scrutée ainsi.

— Je me demandais si ça plairait à Lúka que j’en porte, souffla-t-elle. Je n’ai jamais mis autre chose que des baskets ou des sandales.

— OK. Donc après les sous-vêtements, les chaussures.

— Je suis désolée, tu as sans doute mieux à faire que t’occuper de moi.

— Tu veux rire ? Le shopping, c’est ma passion. Ça me fait plaisir, ne t’inquiète pas.

La vendeuse avait terminé de dégrafer le bustier, et demanda à Line de passer la robe. Amelia l’aida et la débarrassa de son soutien-gorge ; le tissu avait laissé une marque rouge sur son dos. Il était vraiment trop petit.

— Tu ne m’avais pas dit que tu étais enceinte, lui murmura-t-elle. Je comprends mieux cette précipitation. Toutes mes félicitations.

— Je ne suis pas enceinte, répondit Line sur un ton presque glacial.

— Oh, excuse-moi, c’est juste que…

— J’ai pris un petit peu de ventre, c’est tout.

La vendeuse et Amelia échangèrent un regard lourd de sens. La première avait plusieurs fois eu l’occasion de vêtir de futures mères, la seconde avait porté deux enfants. Certes, Line avait peut-être dit la vérité, mais le doute était permis.

— Voilà, vous pouvez vous regarder.

Line se tourna lentement vers le miroir et resta sans voix. La robe lui allait à la perfection. Les larmes lui montèrent aux yeux : son rêve de petite fille, un rêve auquel elle n’avait jamais osé croire, se réalisait…

— Vous êtes resplendissante. Une vraie princesse des neiges.

Ces mots lui rappelèrent le surnom que Lúka lui donnait parfois. Elle sourit. Cette robe était la bonne.

 

Line s’était rhabillée, et en voyant son reflet dans le miroir – les baskets, le jean élimé, le t-shirt de coton qu’elle avait pris dans l’armoire de Lúka, la longue tresse et la casquette –, elle eut l’impression que l’essayage de la somptueuse robe n’avait été qu’un rêve éveillé. À nouveau, à côté d’Amelia, elle se sentait gauche et bien trop peu féminine.

Celle-ci semblait en transaction avec la vendeuse et elle fronça les sourcils : elle n’avait tout de même pas l’intention de lui offrir sa robe ?! Elle intervint.

— Line, ça me fait plaisir, et tu sais que je peux amplement me le permettre.

— Moi aussi.

— Mais l’argent de Lúka…

— Ce n’est pas l’argent de Lúka, c’est le mien. Celui de mon père, je veux dire.

Elle fouilla dans la sacoche en toile qu’elle portait à l’épaule – encore un article promotionnel qu’elle avait récupéré au Laboratoire en même temps que sa casquette, et qui était marquée du logo de Z’arkán – pour en sortir le tout nouveau passeport que Lúka lui avait fait. La carte contenait toutes les données la concernant : date de naissance, adresse, empreintes digitales et rétinienne, marqueurs ADN… et surtout, elle était liée à son compte bancaire et lui permettait de régler tous ses achats, quels qu’ils soient.

— Tia Line de l’Orme, lut Amelia lorsqu’elle posa la carte sur le comptoir. C’est un joli prénom, Tia. Ça vient d’où ?

— Aucune idée.

— Et tu es née le 3 octobre 2039 ? C’est amusant, à un an près, c’est la date de naissance de ma sœur Carol. Mais j’insiste, garde ta carte, je t’offre la robe, c’est mon cadeau de mariage.

La vendeuse suivait la conversation sans un mot, patiente et souriante. Amelia lui tendit sa propre carte, qu’elle passa dans le lecteur.

— Amelia Cort ? Vous êtes de la famille de William Cort ?

— Je suis sa femme.

Line se demanda si les gens lui feraient ce genre de commentaires lorsque Lúka et elle seraient mariés. Sans doute pas avant le lancement de Z’arkán ; il lui restait quelques mois de répit. Et le nom de son frère n’avait pas le même impact que celui de William : la Cort Corporation était une énorme multinationale, qui avait débuté dans le domaine de l’informatique avant de se diversifier dans des branches aussi différentes que les transports, les médias, la construction, l’agroalimentaire… Bien sûr, la plupart de ses succursales portaient un autre nom et la majorité des gens ne savaient pas qu’elles dépendaient de la Cort, mais la moitié des industries mondiales lui étaient liées d’une manière ou d’une autre.

Elle n’était pas certaine de s’habituer un jour à ce que des gens lui demandent si elle était « la femme de », cependant elle n’aurait pas le choix. Passer du statut de jeune femme battue vivant dans un bunker antiatomique au cœur d’une montagne à celui d’épouse d’un homme ultra-médiatisé ne serait pas simple.

 

William, le bras passé autour de la taille d’Amelia, regarda Line et Lúka s’éloigner. Il lui semblait ne jamais avoir vu son ami aussi heureux – et aussi bien habillé, à l’exception peut-être du jour où il était venu présenter son projet. La jeune femme était absolument époustouflante ; il l’avait déjà trouvée belle la première fois qu’il l’avait vue, même si première fois n’était pas le terme exact : Lúka s’était plus qu’inspiré de son visage pour créer l’interface graphique de Z’arkán. Il trouva dommage que la cérémonie ait été si rapide, et si privée. Aucun parent, aucun autre ami qu’eux deux. La robe que portait Line aurait mérité d’être immortalisée par un photographe professionnel. Il avait fait de son mieux avec son terminal portable, et sur le lot, il ne doutait pas qu’il découvrirait quelques clichés réussis, mais un événement pareil aurait dû être pris avec davantage de sérieux. La décision avait été rapide. Lorsque Lúka lui avait appris qu’il avait fait sa demande et que Line avait accepté, il s’attendait à un mariage dans les six prochains mois. Pas trois jours plus tard.

— C’était bref, commenta Amelia lorsque les jeunes mariés eurent disparu. Et un peu étrange.

— Pourquoi étrange ?

— Si c’était pour avoir quelque chose d’aussi simple, ils auraient tout aussi bien pu aller à Las Vegas se faire marier par Elvis.

— Tout le monde n’a pas envie d’une grande cérémonie.

Il ne savait pas pourquoi il défendait Lúka, alors qu’il partageait l’avis de sa femme. Il soupira et l’entraîna dans la rue en direction de leur voiture.

— Tu es magnifique, Amy.

— Tu me l’as déjà dit trois fois, mais je te remercie. Tu n’es pas mal non plus.

Ils se sourirent. Dix ans de vie commune et deux enfants avaient plus qu’émoussé la passion entre eux, néanmoins à chaque fois que William prenait la peine de regarder sa femme, de vraiment la regarder, il réalisait à quel point elle lui plaisait. Pendant la cérémonie, il devait avouer qu’il n’avait eu d’yeux que pour Line. Elle rougissait comme une enfant dès qu’il l’effleurait du regard, il trouvait cela à la fois amusant et un peu excitant.

— Il y a quelque chose de bizarre, avec cette fille.

— Comment cela ?

— J’ai vu son passeport, lorsque nous avons été faire les boutiques. Dessus, il était noté qu’elle est née le 3 octobre.

— Le 3 octobre, c’est la date de naissance de Lúka.

— Oui, je m’en suis rendu compte lors de la signature de l’acte officiel.

William l’écoutait d’une oreille distraite, occupé à pianoter sur son terminal pour demander la restitution de sa voiture, et une fois de plus outré par les tarifs exorbitants des parkings. Enfin, il releva les yeux.

— Donc ils sont nés le même jour ? C’est une coïncidence amusante.

— Non, j’ai vérifié sur l’acte, et la date de naissance de Line est le 10 mars.

— Tu t’es simplement trompée lorsque tu as vu la date sur la carte. Ces Européens et leur manie d’écrire les dates n’importe comment…

— William, je t’en prie, je ne suis pas stupide. Je sais ce que j’ai vu. Si ça avait été une autre date, cela ne m’aurait pas autant marquée, mais Carol est née le 3 octobre.

— Tu as mal lu, c’est tout.

— Elle est enceinte.

— C’est vrai ? Elle te l’a dit ? Elle n’avait pas l’air enceinte.

— Oui, et tu es bien placé pour le savoir, tu as passé ton temps à la déshabiller du regard.

— Amy… Si je l’ai regardée, c’est à cause de Z’arkán. Lúka l’a prise pour modèle pour l’interface graphique de l’OS, et je voulais juste voir à quel point il s’en était inspiré. Je ne savais pas qu’elle était enceinte, Lúka n’en a pas parlé en tout cas.

— Je lui ai posé la question, elle m’a dit que non. Je suis sûre qu’elle a menti.

— Pourquoi ?

— C’est la manière dont elle a nié… Si ça se trouve, elle ne lui en a pas parlé et n’a pas l’intention de garder l’enfant.

— Arrête d’imaginer n’importe quoi. De la façon dont tu parles d’elle, on dirait que c’est une vile manipulatrice, usurpatrice d’identité ou je ne sais quoi.

La voiture arriva à leur hauteur. William la contourna et ouvrit la portière à Amelia, d’un geste un peu sec. Il s’installa à son tour, avant de démarrer.

— Will, je n’avais pas l’intention de te fâcher en te disant cela, c’est juste que cette histoire de date de naissance est curieuse. Et il y a autre chose.

— Quoi ? Tu as fouillé dans son passé et découvert qu’elle bossait dans une boîte de strip-tease ? se moqua William, sur un ton qui indiquait clairement que cette conversation commençait à l’exaspérer.

— Tu sais comment s’appelle le père de Lúka ?

— Mikhail Owen.

— Faux. J’ai cherché des infos sur sa société de prothèses, DELO Industries, et le nom du directeur est Mikhail de l’Orme. Pas Owen.

William cessa de regarder la route pour se tourner vers Amelia. Cette fois, l’agacement l’avait abandonné, remplacé par un léger malaise. La voiture continua son chemin en pilote automatique.

— Donc cet homme serait le père de Line ? Cela pourrait faire sens… Lúka ne semblait pas tellement touché par sa mort, et lorsque le sujet a été mentionné, il n’a pas eu de réaction, alors qu’elle a paru bouleversée.

— Il t’a menti.

— De toute évidence…

Que Lúka lui ait dissimulé la vérité au sujet de l’homme censé être son père ne le gênait pas, néanmoins il avait pu lui cacher d’autres choses, des choses bien plus graves. À quelques mois de la sortie de Z’arkán, c’était un problème. Les médias n’hésiteraient pas à écumer leur passé à tous les deux, et jusqu’alors il n’avait pas eu de crainte à ce sujet. Cependant Lúka lui avait menti, avait trahi sa confiance, et qui sait ce qu’ils pourraient découvrir ? Il avait évoqué avec sarcasme la possibilité que Line ait travaillé dans une boîte de strip-tease, toutefois que se passerait-il si les médias remontaient à la surface de vieilles histoires de violence ou de fraude ? Il ne pouvait se permettre de perdre la confiance des futurs acheteurs.

— Désolé de m’être emporté, Amy. Tu as bien fait de me parler de tout cela. Il faudra que j’aie une petite conversation avec Lúka ; je vais le laisser profiter de sa nuit de noces, mais demain, je ne vais pas le louper. Je n’arrive pas à croire qu’il ait pu me mentir…

— Il y a peut-être une explication toute simple.

— J’espère bien. Et je serais curieux de l’entendre.

 

Lúka attendait Line, assis sur le grand lit. Elle lui avait fait la surprise de réserver la suite nuptiale du prestigieux hôtel Beau Rivage, et il devait avouer que cette initiative l’enchantait. Lui-même n’y aurait pas pensé. À dire vrai, il avait prévu de rentrer au Laboratoire pour peut-être s’affaler devant une rediffusion quelconque, après avoir englouti une pizza ou un plat de pâtes. De toute évidence, sa sœur avait davantage le sens du romantisme que lui. Il y avait toutefois une raison à ce cruel manque apparent de sensibilité : il ne voulait pas mettre une pression inutile sur les épaules de Line, qui avait déjà accepté le mariage du bout des lèvres. Il s’était dit que si ce jour se déroulait presque comme les autres, elle le vivrait mieux.

Il savait qu’Amelia l’avait aidée à choisir une robe, mais jamais il n’aurait imaginé que la robe en question serait si belle. Lorsqu’elle était sortie de sa chambre, il était resté sans voix. Elle avait fait des anglaises à ses cheveux avant de les remonter en un chignon piqué de perles d’où dépassaient quelques mèches et avait maquillé ses yeux dans des tons gris pailletés pour rappeler les fils d’argent de son bustier. Elle sentait bon – un tout nouveau parfum, qu’il ne connaissait pas. Son décolleté plutôt avantageux aurait mérité d’être mis en valeur par un collier, cependant leur père lui avait toujours interdit les bijoux, même s’il lui était arrivé de l’autoriser à porter les quelques babioles qu’il lui ramenait. Lúka, en cet instant, avait regretté de n’avoir pas pris le temps de lui acheter quoi que ce soit. Dans la précipitation, il ne lui avait pas non plus offert de bague de fiançailles. Tout s’était passé un peu trop vite.

Line lui avait raconté la remarque faite par Amelia au sujet de sa date de naissance, et une fois de plus il s’était maudit de son inconscience. Il avait changé le passeport de sa sœur en toute hâte, et avait pris ses précautions en inventant une histoire qu’il pourrait servir à Will en cas de questions. Ses talents de programmeur et de hacker professionnel lui avaient permis d’intervenir dans les archives de certains journaux et dans les bases de données de l’État civil pour étayer ses mensonges. À présent, il n’y avait plus de craintes à avoir, tout était sous contrôle.

— Line, tu as besoin d’aide ?

Elle s’était enfermée dans la luxueuse salle de bain près de vingt minutes plus tôt, il commençait à s’inquiéter. Pourvu qu’elle ne soit pas en train de pleurer, ou pire ! Il n’arrivait pas à s’ôter de l’esprit l’image du couteau qu’elle avait plongé dans sa chair, sans la moindre hésitation, d’un geste sans doute répété des dizaines de fois, au vu des très fines lignes blanches qu’il avait pu apercevoir sur son avant-bras un jour où elle s’était endormie devant la télévision.

La porte s’ouvrit ; pour la deuxième fois de la journée, il resta muet d’admiration. Elle avait ôté la magnifique robe, pour revêtir une guêpière blanche ainsi que des bas à jarretière de dentelle. Juchée sur les talons aiguilles qu’elle avait portés avec bravoure pendant la cérémonie – il la soupçonnait de s’être entraînée à marcher avec durant des heures –, elle n’avait jamais été aussi désirable. Le chignon défait, ses cheveux cascadaient en grosses boucles jusqu’au bas de son dos. Elle s’était maquillée différemment, de manière plus sensuelle. D’une démarche langoureuse, elle s’approcha de lui et se pencha :

— Alors, beau brun, je te plais ?

Il lui offrit un large sourire et elle éclata de rire, avant de se laisser tomber sans trop de grâce sur le lit.

— Non, le mode sexy, ce n’est pas pour moi. J’ai l’air ridicule.

— Tu es… époustouflante.

— Tu n’es pas mal non plus, le complimenta-t-elle en tirant sur sa cravate blanche. William a fait des photos, j’ai hâte de les voir. Je trouve que nous formions un beau couple, toi tout en noir et moi tout en blanc.

— En tout cas, vous avez passé assez de temps à vous regarder, tous les deux, rétorqua-t-il sur un ton maussade.

— Oh, admets qu’il était très bien habillé.

— Amy aussi, et je n’ai eu d’yeux que pour toi.

Line se laissa aller sur le matelas, puis le tira à elle. Il s’allongea tout contre son corps à demi nu, qu’il résistait à la tentation de caresser depuis bien trop longtemps à son goût. Elle prit sa main, serra ses doigts entre les siens.

— Tu vois cette bague ? Je suis à toi, Lúka, rien qu’à toi.

Elle se tourna sur le côté pour l’enlacer, la joue contre son torse. De l’autre main, un peu maladroitement, elle commença à défaire les boutons de sa chemise. Il n’osait pas la toucher, de crainte qu’elle ne se ferme tout à coup comme elle l’avait fait si souvent. Mais lorsqu’il devint clair qu’elle n’avait pas l’intention de s’esquiver au dernier moment, il s’autorisa enfin à écouter son désir. Pour la première fois, elle semblait libérée de ses tabous. Peut-être était-ce l’euphorie du moment, peut-être était-ce le cadre idyllique qui s’y prêtait bien plus que le bunker aux murs de béton, ou peut-être avait-elle enfin franchi le pas et accepté de vivre pleinement leur amour. Pour l’instant, tout ce qui importait, c’était son corps délicieux contre le sien, le goût sucré de ses baisers, la douceur de ses caresses. Oui, elle était à lui. Et il n’avait pas l’intention de la laisser partir. Jamais.

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