Chapitre XVII

08-04-2340, Alia

 

Ruan jeta un regard désespéré à Ludméa, mais la jeune femme lui tourna le dos. Il baissa les yeux, le cœur serré. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui : à force de repousser le moment de prendre sa décision, il avait perdu celle qu’il aimait. Si seulement elle avait accepté de l’écouter ! Ylana s’avança vers lui, un sourire aux lèvres.

— Je suis bien contente de rentrer enfin à la maison !

Il hocha la tête, distrait. Ludméa était en train de s’approcher du bus qui la ramènerait chez elle. Dans quelques minutes, elle disparaîtrait de sa vie.

— Ruan, tu m’écoutes ?

— Oui, bien sûr, répondit-il d’un air absent.

— Alors qu’est-ce que tu en penses ?

— De quoi ?

— D’aller au restaurant ce soir ?

— Ça sera très bien. Fais comme tu veux. Ça m’est égal, en fait.

Elle le dévisagea et poussa un profond soupir en levant les yeux au ciel.

— Tu pourrais au moins faire semblant de t’y intéresser.

— Oui, oui. Attends-moi une seconde, tu veux ?

Il s’éloigna en direction de la jeune femme. Ylana fronça les sourcils et sentit la colère l’envahir. Cette fille allait-elle enfin sortir de leur vie ?

— Ludméa, attends !

La jeune femme se retourna pour lui faire face. Son visage était vide d’émotion. L’espace d’un instant, il ne sut quoi dire et resta les bras ballants à la regarder.

— Oui, Ruan ? Que veux-tu ?

— Je… Je voulais te dire que… Je suis désolé de t’avoir fait souffrir comme ça. J’ai agi comme un con, je te demande pardon.

— Certes.

Elle croisa les bras sur sa poitrine, la tête légèrement penchée de côté. Il mourait d’envie de franchir les quelques dizaines de centimètres qui les séparaient pour l’enlacer. Seul le regard brûlant d’Ylana qu’il sentait dans son dos l’en empêcha.

— Et je… Ce que je t’ai dit est vrai. Tout ce qu’on a vécu ensemble compte pour moi. Quand je t’ai dit que j’étais amoureux de toi, c’était la vérité. Ça l’est toujours.

— Ruan…

Son visage s’adoucit et ses yeux se remplirent de larmes. Soudain, son regard se durcit, elle recula d’un pas.

— Dépêche-toi, je n’ai pas que ça à faire, intervint Ylana en le tirant par le bras. Je veux te montrer le tissu pour les nappes…

Il rougit et la jeune femme se précipita dans le bus qui devait la ramener chez elle. Il hésita à la rattraper, cependant sa fiancée tenait fermement son bras, ayant sans doute deviné ses intentions.

— Et puis, qu’est-ce que tu lui disais, hein ?

— Je lui ai présenté mes excuses.

— Très bien. Mais maintenant, on rentre.

Elle prit sa main dans la sienne et se dirigea vers sa voiture. Ruan se retourna vers Ludméa, espérant l’apercevoir à la fenêtre ; elle lui tournait le dos. Le désespoir l’envahit. Tout était fini, il ne la reverrait plus.

 

Ludméa sanglotait, les yeux baissés. Un homme vint s’asseoir à côté d’elle et elle sécha ses larmes d’un geste rapide ; elle avait sa fierté.

— Ludméa, ne pleurez pas comme ça…

Elle lui jeta un regard surpris. L’homme lui sourit. Ses cheveux étaient gris, il pouvait avoir dans la cinquantaine. Elle ne le connaissait pas, même si sa voix avec quelque chose de familier.

— Qui êtes-vous ?

— C’est moi, Charles !

— Oh, Charles, je suis désolée ! Je n’avais jamais vraiment vu votre visage, avec le masque…

— C’est vrai. Allez, mon petit, séchez ces larmes. Il n’en vaut pas la peine.

— Vous avez raison, fit-elle en reniflant.

Elle jeta un regard à travers la vitre et le vit s’éloigner avec Ylana, sa main dans la sienne. Son visage s’assombrit. Non, il n’en valait pas la peine. Dès le départ, elle avait voulu fuir cette relation, puis, lorsqu’il était devenu clair que cela lui était impossible, elle avait cherché à se barricader, à nier les sentiments qui se développaient peu à peu. Elle avait baissé ses défenses, à présent elle en payait le prix. On ne l’y reprendrait plus. Et qu’avait-elle pensé ? Qu’un homme comme lui allait s’intéresser à une fille comme elle ? Tout les séparait, ils ne vivaient pas dans le même monde. Ylana était belle, d’une beauté à couper le souffle que même avec toute la mauvaise volonté du monde elle ne pouvait contester. Et elle était bien plus intelligente qu’elle. Elle gardait en son for intérieur l’espoir qu’il quitte sa fiancée pour revenir auprès d’elle, elle ne devait pourtant pas se faire d’illusions : leur prétendue idylle n’avait été qu’une passade. Peut-être avait-elle simplement nourri la crainte de l’engagement qu’il ressentait à l’approche de l’union. Il avait pu s’assurer qu’il était encore capable de séduire qui il voulait, et maintenant qu’il y était parvenu, elle ne l’intéressait plus. Alors pourquoi lui avait-il dit, à nouveau, qu’il l’aimait ? Il souhaitait probablement passer pour une victime, un homme tourmenté par ses sentiments qu’elle – oui, elle ! – avait rejeté.

Elle détourna enfin les yeux. Charles Carlson posa une main sur son épaule, d’un geste très paternel.

— Venez aux DMRS la semaine prochaine, si vous avez le temps. J’essaierai de vous obtenir un droit de visite auprès des jumeaux.

Elle se jeta dans ses bras, les épaules secouées de sanglots. Il caressa ses cheveux, et ce geste que Ruan avait fait tant de fois la bouleversa. Elle se crispa. Elle devait l’oublier. De toute façon, elle ne le reverrait pas.

 

Ruan était assis sur son canapé. Le téléviseur diffusait un reportage historique sur Lambda, et il changea de chaîne. Cela lui rappelait Ludméa. La chaîne suivante passait un programme musical, et il le laissa jusqu’à l’apparition de l’animatrice. Elle était blonde, comme elle. Il essaya une autre chaîne, qui diffusait une sorte de saga familiale, où les protagonistes semblaient incapables de se parler sans insérer le prénom de leur interlocuteur à la fin de chacune de leurs phrases :

« Mais je t’aime, Marjan ! »

« C’est faux ! Si tu m’aimais, tu ne serais pas avec elle, Stefan ! »

« Tu ne comprends pas, Marjan ! Je me fiche d’Hella. C’est toi que j’aime. Marjan, je t’en prie ! »

Il éteignit la télévision d’un geste rageur et envoya valser la télécommande. Cette histoire allait-elle le poursuivre encore longtemps ? Comment pourrait-il oublier la jeune femme si tous les éléments se liguaient contre lui ? Il prit sa tête dans ses mains en soupirant.

— Ruan, qu’est-ce que tu as ? s’inquiéta Ylana.

Elle arrivait dans la pièce, vêtue d’une robe qui ne cachait rien de ses formes, les bras chargés d’un gros carton. Il lui jeta un bref coup d’œil puis riva ses yeux au tissu bleu du canapé.

— Rien, j’ai mal à la tête, marmonna-t-il.

— Je vais te chercher un Dolostop, décida-t-elle en posant le carton sur le sol.

— Non, laisse, ça va passer. Je pense que c’est le changement d’air.

Elle appuya sa main fraîche sur son front. Ce geste le fit grimacer.

— Tu n’as pas de fièvre, en tout cas. Tu veux t’allonger un moment ? On peut faire ça tout à l’heure, tu sais !

— Non, ça ira. Montre-moi ces tissus maintenant.

Elle poussa le carton entre eux. Ruan vit qu’il contenait au bas mot une centaine d’échantillons de tissus. Son mal de crâne fictif n’allait pas tarder à devenir bien réel…

— Tu as dévalisé le magasin, ou quoi ?

— Je n’étais pas sûre pour la couleur des nappes.

— Blanc, c’est très bien.

— Tu es sûr ? Je trouve ça bien aussi, mais je ne sais pas quelle sorte de blanc choisir…

— Quelle sorte de blanc ? répéta Ruan, incrédule. Blanc, c’est blanc !

— Bien sûr que non, il y a blanc crème, blanc cassé, blanc satiné, ivoire… Il y a aussi ces tissus avec des motifs brodés, ils sont vraiment magnifiques !

— Alors prends un tissu avec des motifs !

— Oui, mais quel motif ? Il y en a une trentaine de différents. Ils sont tous très jolis…

— Bon, on oublie les motifs. Tiens, celui-là, ça sera très bien, fit-il en piochant au hasard un carré de tissu blanc dans le carton.

— Tu penses ? Je ne sais pas trop…

— Tu m’énerves. Choisis le tissu que tu veux, de toute façon, les invités ne le regarderont même pas, et tout ce qu’ils feront, c’est renverser de la nourriture dessus. C’est à ça que servent les nappes, de toute manière.

— Ruan, tu recommences, soupira-t-elle.

— Je recommence quoi ?

— À être odieux. Va t’allonger, je choisirai le tissu avec Helen. En plus, ma mère doit passer dans l’après-midi, on lui proposera de nous aider, je suis sûre qu’elle au moins sera ravie.

— Ta mère me déteste. Je ne pense pas qu’elle sera passionnée par tes préparatifs d’union.

— Elle le sera sans doute plus que toi. De toute façon, ce n’est pas bien dur.

Ruan sentait un vieil argument sur le point de refaire surface, et préféra battre en retraite. L’absence d’enthousiasme que suscitait en lui l’organisation de l’union aurait dû lui faire réaliser qu’il s’était peut-être trompé lorsqu’il avait demandé à Ylana de l’épouser. À présent, il était un peu tard pour les doutes.

 

— Chéri, je suis désolée pour ce matin, commença Ylana en entrant dans la chambre.

Il leva les yeux vers elle. Elle avait revêtu une nuisette à demi transparente et ses longs cheveux châtains cascadaient en grosses boucles souples sur ses épaules. Elle était magnifique. Il ne put empêcher une vague de désir de l’envahir. En voyant son regard posé sur elle, elle sourit.

— Je t’ai un peu ennuyé avec tout ça, n’est-ce pas ?

— Non, c’est juste que j’ai d’autres choses en tête en ce moment. Dortner revient dans trois jours, et ça ne va pas être simple de tout lui expliquer… Tu as choisi le tissu, alors ?

— Oui. Ta mère a su se montrer convaincante, ajouta-t-elle avec un petit rire. Heureusement, car la mienne n’a pas daigné se déplacer. Un rendez-vous chez l’esthéticienne, une de ses excuses favorites.

— Je suis certain qu’elle est très fière de toi ; c’est moi qu’elle ne veut pas voir.

— Oui, bien sûr, je sais comment elle est… Je n’ai jamais compris pourquoi elle te détestait tant. Ce n’est pas juste toi, tu sais. Bon, tu ne fais pas vraiment d’efforts non plus pour qu’elle t’apprécie.

— D’habitude, ce sont les pères qui ont du mal à laisser partir leurs filles.

Elle s’assit à côté de lui et l’embrassa sur la joue. Ses lèvres fraîches sur sa peau presque brûlante le firent frissonner.

— Je suis désolé de ne pas m’être réveillé à temps pour le dîner.

— Ce n’est pas grave. Je n’avais pas réservé, de toute manière. Vu la tête que tu faisais ce matin, j’ai pensé que tu préférerais rester à la maison.

Il caressa ses cheveux et lui sourit. Même après avoir ôté les artifices du maquillage, elle restait sublime. De longs cils noirs encadraient ses iris si particuliers. Ruan n’avait encore jamais vu des yeux comme les siens : turquoise. Elle avait la peau foncée, couleur caramel, comme la plupart des Alians, mais ses traits étaient exceptionnellement fins. Il baissa les yeux sur sa nuisette plutôt suggestive ; de ses nombreuses conquêtes, elle était la plus belle.

— Tu es magnifique, Ylana. Je vais me préparer…

Il se leva et passa à la salle de bain. Il ferma la porte, la verrouilla puis s’y appuya en soupirant. Qu’allait-il faire ? Le miroir lui renvoyait son image, triste et fatiguée, et il baissa les yeux. Il devait oublier Ludméa. Ylana était là, elle. Et elle l’aimait. Il ne pourrait pas passer sa nuit dans la salle de bain ; il faudrait bien qu’il la rejoigne, qu’il la prenne dans ses bras. Même si son corps réagissait à elle, ses pensées étaient ailleurs. Il n’avait pas envie de faire l’amour avec sa fiancée, pourtant il savait que c’était ce qu’elle attendait. Gagner du temps repousserait seulement l’inévitable.

Ses yeux étaient rougis, un peu enflés. Il se mit quelques gouttes de collyre et adressa un pauvre sourire à son reflet. De lourds cernes assombrissaient son regard. Il n’avait pas menti à Ylana : il s’était effectivement endormi. Néanmoins, toutes les nuits sans sommeil qu’il avait passées aux DMRS avaient laissé leur marque sur son visage et ne disparaîtraient pas en quelques jours.

Il passa un coup de brosse dans ses boucles blondes et songea à Ludméa, qui adorait ébouriffer ses cheveux. Il reposa la brosse d’un geste un peu brusque ; cette dernière claqua contre le marbre avec un son désagréable. Il hésita à se raser : avec le stress du départ des DMRS et les pensées confuses qui se bousculaient dans sa tête depuis des jours, il s’était laissé aller, ce qui ne lui ressemblait pas. Il prit le rasoir, le regarda sans vraiment le voir, puis le remit en place. Son estomac était noué, il ne se sentait pas bien. Il ouvrit la porte.

— J’ai faim, je vais chercher un truc à manger.

Il quitta la pièce sous le regard médusé d’Ylana, assise sur le rebord du lit et occupée à tresser ses cheveux. Avec un peu de chance, elle serait endormie lorsqu’il reviendrait…

Il traîna devant la télévision, les yeux perdus dans le vague. Après presque une heure, il alla ouvrir un placard pour en tirer une bouteille et un verre. L’alcool ne résoudrait pas ses problèmes, il le savait, mais aurait l’avantage de détourner ses pensées de Ludméa pendant quelques heures.

 

Il se coucha auprès d’Ylana, veillant à ne pas l’éveiller ; elle avait toujours eu le sommeil très léger. Comme il l’avait craint, elle ouvrit les yeux presque à l’instant où il se glissait sous le drap.

— Ruan ? fit-elle d’une voix brumeuse.

— Rendors-toi.

Elle se blottit contre lui, sa peau chaude contre la sienne. Elle sentait bon, il ne pouvait s’empêcher de la désirer, même s’il aurait donné n’importe quoi pour que Ludméa soit à sa place.

— Pourquoi es-tu parti si longtemps ?

— J’ai regardé un truc sur l’histoire de la médecine. Je n’ai pas vu le temps passer…

— Tu sens l’alcool.

— J’ai bu un verre ou deux…

Elle l’attira contre elle et l’embrassa doucement. Presque par automatisme, il referma ses bras autour d’elle.

— Tu m’as manqué, lui chuchota-t-elle à l’oreille. Dormir toutes ces nuits loin de toi, c’était une torture.

Il remonta sa main le long de son corps, sentant sous ses doigts le fin tissu, et elle frissonna. Il fit glisser la bretelle de sa nuisette, nicha ses lèvres au creux de son épaule. Elle crispa ses doigts sur son dos, le retenant auprès d’elle comme si elle craignait qu’il ne décide de s’enfuir à nouveau. Il se recula un peu pour mieux la regarder : elle était belle, et tellement désirable ! Il sourit : avec elle, tout serait simple…

 

Ludméa repensait au visage de Ruan lorsqu’il lui avait dit qu’il l’aimait, et elle sentit les larmes affluer sous ses paupières. Elle cligna plusieurs fois des yeux pour les chasser. Carlson avait raison, il n’en valait pas la peine. Alors pourquoi pensait-elle à lui sans cesse ? Pourquoi avait-elle passé la journée à pleurer, cachée sous ses draps ?

Malgré son extrême fatigue, elle ne parvenait pas à s’endormir, se tournant et se retournant dans son lit, sa gorge douloureuse encore animée de quelques sanglots. Ruan était sans doute avec Ylana, en ce moment. Pourquoi en serait-il autrement ? Ils vivaient ensemble depuis des années. Il la serrait dans ses bras, il l’embrassait, peut-être même lui faisait-il l’amour. Il ne pensait plus du tout à elle.

Et c’était sa faute. Sa faute à elle. Il avait essayé de revenir, et elle l’avait chassé. Orgueil ou méfiance, elle n’aurait su le dire, cependant le résultat était le même : il était parti.

 

— Ludméa ! s’écria Carlson en la voyant.

Elle se précipita vers lui, soulagée. Elle ne connaissait pas le bâtiment principal des DMRS, et s’était sentie un peu perdue. La réceptionniste lui avait indiqué l’étage, non sans lui avoir jeté un drôle de regard, et cela devait faire cinq bonnes minutes qu’elle traversait les couloirs.

— Vous allez mieux ?

— Ça va. J’ai connu des jours meilleurs.

— Vous êtes pâle, remarqua-t-il, l’inquiétude se peignant aussitôt sur son visage.

La menace du virus n’était certes plus aussi présente, toutefois elle planait encore au-dessus de leurs têtes. Ylana avait décidé de la fin de la quarantaine, et personne n’ignorait qu’elle n’avait pas été objective en prenant cette décision. Ludméa avait été la plus exposée, si quoi que ce soit devait tourner mal, elle serait sans doute la première à présenter des symptômes.

— On m’a fait une prise de sang au Centre médical. Les suivis de la quarantaine, tout ça…

— Je vois. Vous avez déjà repris votre travail ?

— Non, pas encore. Ils m’ont accordé une semaine de congé, je ne sais pas si je devrais m’en réjouir ou pas. Je ne fais pas grand-chose de mes journées. M’occuper m’aurait changé les idées.

— Cela ne fait que quatre jours, Ludméa. Je suis content que vous soyez là. La petite mange de moins en moins, et elle s’affaiblit. J’ai pensé que vous pourriez peut-être la nourrir, si ça ne vous dérange pas. Elle semble vous apprécier. Avec vous, au moins, elle ne passe pas son temps à pleurer… Et ne me dites pas que c’est la combinaison, ajouta-t-il en souriant.

— J’accepte avec plaisir. Ils me manquent…

— Vous êtes presque leur mère, c’est normal.

Elle sentit ses yeux se remplir de larmes ; elle se détourna, gênée. Pourquoi paraissait-elle tout bonnement incapable de contenir ses émotions ? D’ordinaire, elle savait se montrer forte ! Depuis son retour chez elle, elle éclatait en sanglots à la moindre occasion : parce qu’elle ne retrouvait pas son pantalon préféré, parce qu’il n’y avait plus de jus de fruit dans le réfrigérateur, parce que le courrier s’était entassé et que la perspective de devoir tout trier la décourageait…

— Allez, venez. Ils seront heureux de vous voir.

La fillette avait maigri et ses joues avaient perdu l’habituelle rondeur enfantine. Ludméa la prit dans ses bras et la berça avec douceur.

— Ne pleure pas, Nato, Maman est là, murmura-t-elle. Tout va bien se passer, maintenant…

 

Alicha Dortner ferma la porte derrière elle et soupira. Cette série de conférences n’avait pas été une partie de plaisir, et rentrer pour découvrir une pile de travail en retard ne remplissait pas vraiment son cœur d’allégresse. Tant de choses semblaient s’être passées en son absence ! Elle avait croisé Ernst Lewis dans le couloir ; ils avaient eu une brève conversation qu’elle n’était même pas encore sûre d’avoir comprise… Paso démis de ses fonctions ? Une alerte maximale ? Le dossier était sur son bureau.

En effet, un épais classeur était posé devant ses yeux.

— Au moins, ils ont pensé à l’imprimer, c’est déjà ça, maugréa-t-elle en l’ouvrant.

Quelques heures plus tard, elle arriva enfin au bout du rapport. Elle le repoussa puis se leva lentement. Un peu de marche lui ferait du bien, ses jambes étaient engourdies. Elle décida d’aller voir son secrétaire, plutôt que de se servir de l’interphone.

— Edward, dites à Paso de monter dans mon bureau. Tout de suite.

— C’est entendu. Madame Dortner, vous allez bien ? Je vous trouve un peu pâle…

— C’est la fatigue du voyage.

— Voulez-vous que je vous amène un café ?

— Merci, Edward. Une pastille de lait et deux pastilles de sucre.

— Je sais, Madame Dortner.

Elle lui sourit. Bien sûr qu’il le savait. Cela faisait plus de quatre ans qu’Edward travaillait pour elle. Mais elle avait besoin de s’assurer que les choses évidentes avant son absence étaient restées des choses évidentes. À en croire le contenu du dossier confidentiel, ce n’était pas le cas.

Paso entra dans son bureau quelques minutes plus tard. Alicha fronça les sourcils en le voyant. Ses cheveux étaient un peu ternes, son teint encore plus pâle que d’ordinaire, et il semblait avoir perdu du poids.

— Tout va bien, Ruan ?

— Ça va.

— Vous n’avez pas votre air insouciant habituel. Je trouve cela un peu inquiétant.

Il sourit, s’adossa contre l’embrasure de la porte. Elle remarqua que sa chemise était froissée. On aurait dit qu’il avait dormi tout habillé, ce que venait confirmer la barbe naissante qui assombrissait ses joues. Croulait-il lui aussi sous le travail en retard ? Ce ne serait guère étonnant, après tout ce qui s’était passé.

— Vous m’avez fait monter de toute urgence dans votre bureau, je suis en droit de me poser des questions.

— Allez, ne me dites pas que je vous rends nerveux !

— Jamais, Alicha, voyons.

Ils avaient toujours eu une relation un peu particulière. Alicha avait développé une réelle affection pour le jeune homme qui était entré douze ans plus tôt aux DMRS et qui avait si vite grimpé les échelons. Ruan était différent de la plupart des chercheurs ; elle appréciait son flegme et sa nonchalance. Les autres le trouvaient odieux et prétentieux, elle le trouvait charismatique et intéressant. Leur passé commun ne la rendait toutefois guère objective.

— Je viens de lire le rapport, commença-t-elle, toute trace de jovialité ayant quitté sa voix. Asseyez-vous donc.

Il s’exécuta, et croisa les jambes, le visage impassible.

— Vous vous rendez compte que ce qui s’est passé est grave…

— C’est sûr.

— Je vous avais confié la direction du service en mon absence. Comment avez-vous pu laisser une chose pareille se produire ?

— Je ne sais pas, Alicha. Théoriquement, il avait le droit de me destituer. En tout cas, c’est dans le règlement. Il aurait pu inventer n’importe quoi, mais je le connais : s’il l’a dit, c’est que c’est vrai.

— Pourquoi Daniel n’est-il pas intervenu ?

— Vous le savez.

— Lewis a commis des erreurs indignes de sa position. C’est dommage que vous n’ayez pas pu l’en empêcher, Ruan. Pourquoi ne m’avez-vous pas envoyé un message ? Je serais rentrée aussitôt !

— Je l’ai fait, et à plusieurs reprises. J’ai été étonné de ne pas recevoir de réponse, mais je me suis dit que vous étiez sans doute occupée…

— Lewis, souffla-t-elle entre ses dents. Je n’ai jamais eu confiance en lui.

— L’éternelle guerre entre les scientifiques et les militaires… Franchement, je n’ai jamais compris quel idiot avait pu décider d’une telle association. Les départements militaires pour la recherche scientifique… Une mascarade, oui ! Lewis sera jugé par la cour martiale.

— Comment savez-vous cela ? Daniel ?

Il acquiesça.

— Lewis va recevoir la convocation dans les jours qui suivent. Ne lui dites rien, Alicha, c’est encore confidentiel.

— Non, bien sûr. J’aimerais voir ces enfants, reprit-elle après quelques instants. Pouvez-vous m’accompagner ? J’abuse peut-être de votre temps, Ruan. J’imagine que vous avez du travail.

— Je vous accompagne avec grand plaisir, conclut-il en se levant.

Elle lui adressa un sourire satisfait et referma le classeur. Ruan était un bon élément. Elle pouvait avoir confiance en lui, elle n’en avait jamais douté.

 

Ruan entra dans la pièce, en grande conversation avec Alicha. Il remarqua soudain Ludméa et se tut. Que faisait-elle ici ? Son cœur se mit à battre plus vite et la chaleur lui vint aux joues. Il espéra qu’elle n’avait pas perçu son trouble. Il l’observa du coin de l’œil : elle était épuisée, avait maigri. Vivait-elle le même calvaire que lui ? Il dormait mal, pensait à elle sans arrêt, inventait n’importe quelle excuse pour rester loin d’Ylana et des préparatifs de cette union qu’il désirait de moins en moins. La directrice se tourna vers la jeune femme avec un sourire.

— Bonjour ! Je suppose que vous êtes l’infirmière en charge des enfants.

— Non, je…

— C’est Ludméa Eisl, annonça Ruan.

— Ah oui, je me disais que son visage ne m’était pas inconnu. Eh bien, Ruan, qu’attendez-vous pour me présenter à cette demoiselle ?

— Bien sûr, excusez-moi. Ludméa, je te présente Alicha Dortner, la directrice des DMRS.

— De la partie scientifique, ajouta celle-ci.

— Enchantée, répliqua Ludméa, qui avait tout sauf l’air enchantée. Charles, si ça ne vous dérange pas, je repasserai demain.

Carlson hocha la tête ; ils échangèrent un regard lourd de sens.

— Vous n’êtes pas obligée de partir ! lui assura Alicha. Nous faisions simplement une petite visite aux enfants. J’étais curieuse de les voir. Mais si vous étiez sur le point de les nourrir, nous ne vous dérangerons pas plus longtemps.

— Non, j’avais terminé.

Ludméa regarda les bébés couchés dans leur berceau avec tendresse puis remit en place la couverture. Alicha sourit et lança un coup d’œil à Ruan. L’homme semblait perdu dans ses pensées, le visage sombre.

— Madame Dortner, Charles, les salua-t-elle. Ruan, ajouta-t-elle avec un petit hochement de tête dans sa direction.

Elle tourna les talons avant de quitter la pièce d’un pas rapide. Alicha afficha une mine étonnée.

— J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

— Non, ne vous inquiétez pas. C’est une longue histoire…

Ruan jeta un regard peu aimable à Carlson. De quoi se mêlait-il ? Le médecin secoua la tête d’un air navré : les choses n’étaient pas près de s’arranger.

 

Alicha ne dit pas un mot en traversant les longs couloirs. Ruan ne parlait pas non plus, les yeux baissés. Ludméa l’avait salué, mais plutôt froidement, et parce qu’elle s’était sentie obligée de le faire. Et elle n’avait pas eu l’air heureuse de le voir. Cela le peinait beaucoup, cependant il devait s’en remettre. Il allait s’unir à Ylana. Dans le meilleur des cas, il pourrait devenir ami avec Ludméa, d’ici quelques années. Il n’était néanmoins pas très sûr d’en avoir envie.

— Cette jeune femme, Ludméa, commença Alicha. Est-ce qu’elle a été engagée pour s’occuper des bébés ?

— Pas à ma connaissance. Je pense qu’elle voulait juste leur rendre visite.

— Elle a l’air d’être attachée à ces enfants. J’ai vu la manière dont elle les regardait.

— Oui, Ludméa adore les jumeaux. Elle s’est occupée d’eux depuis leur naissance. Elle les nourrissait, les langeait, restait près d’eux…

— Je pense que je vais lui demander de travailler avec Carlson.

— Pardon ? s’étouffa presque Ruan.

— Voyons, ne faites pas cette tête ! Je trouve que ce serait une bonne chose pour les enfants si elle pouvait continuer à prendre soin d’eux.

— Il n’y a pas des infirmières qui peuvent faire ça ?

Alicha s’arrêta net et lui fit face. Il détourna les yeux pour éviter son regard scrutateur. Ses sentiments se lisaient sans nul doute sur son visage.

— Ruan, est-ce que vous avez un problème avec cette femme ?

— Aucun.

— Vous n’aviez pas l’air en très bons termes, pourtant. Un peu comme un couple après une grave dispute, insinua-t-elle.

— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

— Vous êtes toujours fiancé à cette pimbêche du service de microbiologie ?

— Ylana Schmidt. Oui, je suis toujours fiancé avec elle. Et ce n’est pas une pimbêche, c’est une jeune femme intelligente et charmante.

— Ah bon.

Elle n’ajouta rien. Ruan se demanda si quelqu’un lui avait parlé de ce qui s’était passé entre Ludméa et lui. Alicha était arrivée le matin même, c’était peu probable. Avait-elle compris la situation ? Elle avait toujours été tellement intuitive !

— Quoi qu’il en soit, je vous charge de demander à cette femme si elle accepte de venir travailler ici.

— Mais, je… Ludméa a déjà un emploi, je ne sais pas si elle pourra…

— Je suis sûre que vous trouverez un arrangement avec son service. Tenez-moi au courant. En attendant, je vais tenter de voir quelles sont les mesures à prendre en ce qui concerne Lewis. Il est évident que vous retrouvez votre poste de directeur adjoint, Ruan.

— Merci, Alicha. J’apprécie votre confiance.

Ce qu’il appréciait moins, c’était le petit air espiègle qu’elle avait eu en lui demandant de transférer Ludméa aux DMRS. Alicha était une femme exceptionnelle, pourtant parfois, elle avait la désagréable habitude de se mêler des affaires de tout le monde, et en particulier des siennes.

 

— Ludméa ? C’est Ruan. Ne raccroche pas, s’il te plaît ! J’ai quelque chose à te dire qui n’a rien à voir avec nous deux.

Elle resta silencieuse quelques instants, et il se dit qu’elle avait peut-être déjà coupé la communication.

— De quoi s’agit-il ? lâcha-t-elle avec mauvaise humeur.

— Alicha Dortner voudrait t’engager aux DMRS.

— Pardon ?!

Ruan, dans d’autres circonstances, aurait pu s’amuser de sa réaction si semblable à la sienne lorsqu’Alicha lui avait fait part de ses intentions, quelques heures auparavant, cependant il était bien trop occupé à essayer de garder une voix calme, posée. Une voix de directeur adjoint.

— Elle veut que tu t’occupes des enfants.

— C’est toi qui as eu cette idée ?

— Non, c’est elle, je t’assure. Elle t’a vue avec les bébés, et a pensé que tu pourrais assister Carlson.

— C’est vraiment elle ?

— Oui, c’est vraiment elle ! Mais qu’est-ce que ça peut faire que ce soit elle ou quelqu’un d’autre ? s’énerva Ruan. Si tu acceptes, je peux demander ton transfert du département ECO pour une durée indéterminée.

— Je n’ai pas terminé mon stage. Je ne sais pas si je peux quitter ECO avant la fin de ma formation.

— Je m’arrangerai pour ça.

— Je… Je ne sais pas quoi dire, Ruan.

— Ne t’inquiète pas, je ne travaille pas dans le même étage.

— Me voilà complètement rassurée ! cingla-t-elle. Je pense que je vais accepter, reprit-elle, plus calmement, après quelques secondes. Les enfants me manquent…

— Je sais.

Il y eut un silence gêné et Ruan eut envie de lui dire qu’elle lui manquait, elle aussi, mais cela lui parut hors de propos. Il était avec Ylana.

— Très bien, je m’occuperai de ton transfert. Tu t’arrangeras avec Carlson pour tes horaires, vous avez l’air de bien vous entendre, tous les deux.

Il espéra que Ludméa ajouterait quelque chose, néanmoins elle coupa la communication. Il resta quelques instants à fixer l’appareil d’un regard vide, puis se renversa dans son fauteuil en soupirant. Alicha avait sans doute pensé bien faire, toutefois cela n’allait pas arranger la tension qui existait déjà entre eux.

 

Ludméa ne savait pas si elle devait se réjouir de cette nouvelle. Certes, elle était heureuse de pouvoir être auprès des enfants, cependant Ruan avait dit que c’était l’idée d’Alicha. Pourquoi tenait-il à ce qu’elle sache que la décision n’avait pas été la sienne ? Avait-il peur qu’elle croie qu’il avait fait ça pour elle ? Qu’il avait pensé à elle de quelque manière que ce soit ? Il avait précisé qu’elle ne travaillerait pas dans le même étage que lui… Cherchait-il par là à lui faire comprendre qu’elle lui était indifférente et qu’il ne souhaitait pas la revoir ?

Avec un profond soupir, elle se laissa tomber sur son canapé et alluma la télévision, ce qu’elle faisait d’ordinaire rarement au vu de l’intérêt qu’elle portait aux programmes diffusés. Il fallait qu’elle cesse de penser à lui. S’occuper à nouveau des bébés ne pourrait que lui faire du bien et l’aider à l’oublier.

 

La porte s’ouvrit et la femme de Lewis apparut sur le seuil. Elle offrit un sourire aimable aux deux hommes en uniforme militaire.

— Oui ? Que puis-je faire pour vous aider ?

Les deux officiers se concertèrent en silence ; le plus âgé s’avança, un peu gêné.

— Nous aimerions voir le colonel Lewis, Madame.

Elle ne parut pas surprise et hocha la tête après quelques instants.

— Je vais le chercher. Vous voulez entrer ?

— Ce ne sera pas nécessaire.

Elle disparut à l’intérieur de la maison, laissant la porte entrouverte.

— Ils devaient être en train de dîner, remarqua l’aîné des deux hommes.

L’autre acquiesça.

— Je trouve qu’on aurait pu attendre demain, reprit-il.

— Les ordres sont les ordres.

Enfin, le colonel Lewis apparut. Son visage perdit toute sérénité lorsqu’il remarqua l’insigne sur l’uniforme des deux hommes, et il ferma soigneusement la porte derrière lui. Il avait toujours su que ce moment arriverait. Dès l’instant où Paso avait été nommé directeur adjoint, il s’y était attendu. Il n’avait toutefois pas pensé que cela se produirait si vite.

— Colonel Lewis ?

— Oui.

— Police militaire. Vous êtes officiellement en état d’arrestation, veuillez nous suivre.

 

***

 

05-09-2066, Terre

 

William regardait Lúka, bien décidé à ne pas laisser encore une fois son ami changer le tour de leur conversation ; il tenait à apprendre les secrets de son passé, ainsi que de celui de Line.

— Eh bien ? Tu m’as promis des réponses, j’attends.

Lúka se passa une main dans les cheveux et détourna les yeux en soupirant. Cette fois, il ne pouvait plus reculer. Et il était plus que temps que William sache la vérité. Sa vérité. Pour retarder encore un peu le moment de faire ses aveux, il s’amusa avec sa cuillère, puis versa un autre sachet de sucre dans son café déjà bien trop sucré. Il en but une gorgée en réprimant une grimace. Will ne le quittait pas des yeux, sans montrer son impatience.

— Bon, que veux-tu savoir ?

— Pourquoi Line porte le nom de ton père, pour commencer. Et sa date de naissance.

— Le dix mars, répondit Lúka sans même une demi-seconde d’hésitation.

— Ce n’est pas ce qu’Amy a vu sur son passeport.

— C’est vrai. Lorsqu’elle a fait la demande, elle s’était trompée dans les chiffres, elle a inversé le jour et le mois. Cela n’avait pas vraiment d’importance donc nous n’avons pas rectifié cette erreur tout de suite. De toute manière, elle ne sortait pas, elle ne se servait pas de sa carte. Mais avec le mariage, l’administration nous serait tombée dessus. Nous avons fait corriger la date de naissance.

William ne prononça pas un mot. L’explication que Lúka venait de lui donner était plausible. Il n’avait pas cherché à nier, ni à assurer que l’erreur venait d’Amelia. Et cela n’aurait pas été la première fois que quelqu’un inversait les jours et les mois : les Amériques Unies et l’Union Eurasienne n’avaient jamais réussi à se mettre d’accord à ce sujet.

— Et son nom de famille ? Pourquoi est-ce qu’elle a le nom de ton père et pas toi ?

Lúka sembla mal à l’aise quelques secondes, et s’occupa à nouveau avec sa cuillère. S’il voulait que son ami croie à la véracité de son histoire, il lui fallait mettre toutes les chances de son côté. Le convaincre ne serait pas difficile : William était un homme honnête, qui avait toujours du mal à admettre que ses proches puissent lui mentir.

— Bon, je n’avais pas particulièrement envie d’en parler, c’est un sujet un peu délicat, mais puisque tu insistes…

— Oui, j’insiste.

— Les parents de Line sont morts dans un incendie. Enfin, son père est mort à ce moment-là, sa mère est décédée quelques jours plus tard à l’hôpital. Elle avait des brûlures au troisième degré sur la quasi-totalité de la surface du corps, et malgré les greffes et les poumons artificiels, les médecins n’ont pas pu la sauver. Elle a réussi à sortir Line de la maison, elle n’avait que trois ans à l’époque. Par miracle, elle était saine et sauve. Mon père était le meilleur ami de son père, il l’a recueillie, puis adoptée.

— C’est affreux, commenta William, la compassion se lisant sur son visage. La pauvre, ça a dû être une terrible épreuve pour elle. Je comprends mieux maintenant pourquoi elle semble si fragile psychologiquement.

— Oui. Elle ne se souvient pas vraiment de ce qui s’est passé, cependant elle a parfois des cauchemars. Ne lui dis pas que je t’ai raconté ça, elle préfère que personne ne le sache.

— Bien entendu. Ne t’inquiète pas, tout cela restera entre nous. Mais… et toi ? Tu ne m’as toujours pas expliqué pourquoi tu ne portes pas le nom de ton père !

— Lorsque ma mère est tombée enceinte, mon père n’a pas voulu l’épouser ni vivre avec elle. Apparemment, pour lui, ça avait été une aventure sans lendemain. À ma naissance, il a refusé de me reconnaître comme son fils. J’ai donc vécu avec ma mère, sans jamais l’avoir rencontré. Je pense qu’elle n’a pas pu accepter la manière dont il l’avait traitée. Elle a avalé des calmants quand j’avais huit ans, et elle ne s’est jamais réveillée.

Lúka baissa la tête, se composant une expression de grande tristesse plutôt crédible. Il brassa à nouveau son café. Le tintement de la cuillère contre la porcelaine rompit le silence qui s’était installé entre eux.

— Dans un probable sursaut d’humanité – et sans doute parce que ma grand-mère, avant de mourir, l’a menacé de tout révéler au grand jour – mon père a accepté de me reconnaître et de m’accueillir chez lui. Il avait peur d’un scandale. Lorsqu’il a abandonné ma mère, il venait de monter sa boîte et commençait seulement à engranger les bénéfices. Mais à sa mort, il était devenu un homme connu, qui avait une réputation à tenir. Donc je suis allé vivre avec lui, en gardant le nom de ma mère. De toute manière, je ne suis même pas sûr que mon père aurait accepté que je prenne le sien. Je ne voulais pas t’en parler, toute cette histoire est un vrai mélodrame. Cela dit, c’est mieux que tu connaisses la vérité. J’espère juste que les journalistes n’iront pas fouiller dans mon passé pour ressortir cette affaire au grand jour : mon père a adopté Line, ce qui fait d’elle sa fille, et par conséquent ma sœur.

— Vous n’avez aucun lien sanguin.

— Non, cependant aux yeux de la loi ça ne change pas grand-chose. Et ce n’est pas très bien vu. Il faut que tout cela reste entre nous.

— Jamais je ne dirai quoi que ce soit, tu le sais. Tu es mon ami, je n’ai pas l’intention de te trahir.

— Merci, Will. Je sais que je peux compter sur toi.

Lúka avala en deux gorgées le reste de café froid et écœurant qui restait au fond de sa tasse. Son ami le regardait avec un visage grave, les yeux un peu tristes. Il avait un vague sentiment de culpabilité à l’idée de lui avoir menti avec tant de facilité, néanmoins ce n’était pas la première fois, et ce ne serait pas la dernière. Line et lui avaient mis au point cette histoire tragique ; sa sœur soutiendrait sa version sans la moindre hésitation si William ou sa femme venaient à la questionner à ce sujet. Un instant, il se demanda s’il devait lui dire qu’elle attendait un enfant ; pour le moment, sa grossesse ne se voyait pas, toutefois ce ne serait plus le cas d’ici un mois. Line avait nié avec beaucoup de froideur lorsqu’Amelia avait avancé cette hypothèse. Même si plus rien ne pouvait être fait légalement en termes d’interruption de grossesse, l’idée ne le quittait pas, vivant sa vie en tâche de fond dans son esprit. Il savait qu’elle hésitait encore, même après quatre mois et demi. Annoncer la future naissance d’un enfant à William reviendrait à la forcer à une décision, il ne se sentait pas encore prêt à le faire. Line était perdue : trop d’événements s’étaient produits en quelques semaines à peine. Le bébé qui grandissait en elle, la mort de leur père, ses premières sorties du bunker, sa rencontre avec William et Amelia, le mariage… Parviendrait-elle à gérer tout cela ? Si elle le lui demandait, peut-être accepterait-il d’interrompre cette grossesse, malgré son implication. Cela lui briserait sans doute le cœur, mais il ferait n’importe quoi pour que sa sœur soit heureuse. Même si cela signifiait endosser à nouveau le rôle du meurtrier. Il ne pouvait s’empêcher d’espérer qu’elle ne le lui demanderait pas. L’idée d’un enfant l’avait tout sauf ravi, pourtant il avait fini par s’y habituer et envisageait parfois même avec plaisir de donner à leur fils l’amour et l’affection qu’ils n’avaient pas eus.

 

— William, je t’en prie, écoute-moi…

— Je n’ai plus rien à te dire.

William s’éloigna d’un pas rapide en direction du portail. Sa sœur Melissa, un bras autour de la taille de leur mère, le regardait partir, le visage triste. Son père attrapa son poignet pour le retenir. Il se retourna pour lui faire face, les traits crispés par la colère.

— Écoute-moi !

— Tu vas encore me parler de Lúka ?

— Votre projet… Arrête tout cela avant qu’il ne soit trop tard !

— Que tu le veuilles ou non, Z’arkán paraîtra le 1er janvier.

— Oui, et tu t’es bien arrangé pour que je n’aie pas mon mot à dire à ce sujet…

— Tu ne m’as pas laissé le choix.

— Comment as-tu pu me faire cela ? À ton propre père ? Je t’avais accordé toute ma confiance, tu m’as piétiné. Tu n’es pas ce genre d’homme, je sais que ce Lúka a une mauvaise influence sur toi.

— Je n’ai plus quinze ans. Personne n’a d’influence sur moi, je prends simplement les décisions qui me paraissent les plus judicieuses en ce qui concerne l’avenir de la société. Qu’as-tu fait, toi, à part la maintenir plus ou moins hors de l’eau pendant toutes ces années ? Aucune innovation, des bénéfices ridicules…

— La période n’était pas…

— Foutaises. Tu avais peur de prendre des risques, c’est tout ! Notre projet est plus ambitieux que tout ce que tu aurais pu concevoir, tu as la trouille.

— Tu vas te planter, tu vas planter la boîte.

— Apparemment, les actionnaires ont décidé que le projet valait le coup, puisqu’ils t’ont viré du conseil d’administration.

— Tu n’avais pas le droit de faire une chose pareille. Pas plus que de délocaliser cette entreprise.

— Je n’ai rien fait, ce sont eux qui ont pris cette décision. Et il ne s’agit que du secteur informatique. Tu as toujours les pleins pouvoirs sur le reste.

— Tu devrais te méfier de ton soi-disant ami. Cet homme ne peut que t’attirer des ennuis. Je connais bien son père et…

— Oui, tu as l’air de bien le connaître, en effet, il est mort depuis plus d’un mois et demi.

Le visage de John Cort se déforma de surprise. Il recula d’un pas, blême. Will, l’espace d’un instant, fut envahi de remords, qu’il chassa aussitôt : son père lui avait répété à de maintes reprises qu’il n’était plus le bienvenu ici, qu’il ne voulait plus le voir. Il ne lui avait pas adressé la parole depuis des mois, et voilà qu’il essayait à nouveau de le convaincre d’abandonner son projet !

— Mikhail de l’Orme est mort ?

— C’est ce que je viens de dire.

— Qui s’occupe de DELO Industries ?

— Je n’en sais rien et je m’en moque. Pourquoi, ça t’intéresse ? Tu veux proposer tes services ?

— Tu ne comprends rien, soupira John en secouant la tête. Tu n’aurais jamais dû te mêler de tout cela.

— Me mêler de quoi ? C’est toi qui m’as laissé prendre les rênes de la société.

— Oui, et je m’en mords les doigts chaque jour. Je n’arrive pas à croire que tu aies demandé à Lúka d’être ton associé et que tu lui aies offert des parts de la Cort ! Cet homme n’attend que le moment de te poignarder dans le dos. Demande-lui donc d’où vient le code source du noyau. Demande-lui !

— J’en ai assez entendu, conclut William.

Il tourna les talons et repartit en direction du portail. Son père pourrait le supplier, cette fois, c’était terminé. Une main s’agrippa à son épaule, il fit volte-face, les poings crispés. Sa colère s’envola lorsqu’il croisa le regard de sa sœur.

— Il s’inquiète pour toi, c’est tout…

— Je préférerais que tu ne sois pas impliquée, Mel.

— Tu es mon frère, comment veux-tu que je ne sois pas impliquée ? Ce que tu lui as fait, c’est vraiment…

— Tu vas t’y mettre aussi ? Qu’est-ce que tu connais au milieu des affaires, de toute manière ?

— Je sais juste qu’il est notre père, et qu’il ressent tout ce qui est arrivé comme une véritable trahison. Pour lui, tu as brisé notre famille.

— C’est aussi ce que tu penses ?

Elle plongea son regard bleu dans le sien. Il attendait sa réponse, la craignait. Depuis toujours, il était profondément attaché à Melissa, sa cadette de six ans. Que son père le déteste, il pouvait le supporter, même si cela le peinait. Mais il serait dévasté si sa sœur coupait les ponts avec lui.

— Je pense que tu devais avoir de très bonnes raisons pour faire ce que tu as fait, lâcha-t-elle enfin en détournant les yeux. J’aurais aimé que tout puisse s’arranger. Tu me manques.

— Je ne suis pas si loin.

— Non, juste sur un autre continent.

— Tu pourrais déménager toi aussi. Je suis certain de pouvoir te trouver un poste passionnant.

— Tu sais bien que c’est impossible.

— Oui.

Melissa le regardait avec tristesse. Il se rendit compte que leur père avait raison : il avait en effet brisé leur famille. Z’arkán en valait-il la peine ? Les bénéfices seraient considérables si tout se déroulait comme il le souhaitait, il en avait été certain dès que Lúka lui avait expliqué son projet, cinq ans auparavant. Son père avait tout d’abord été emballé, avant de changer radicalement d’avis lorsqu’il avait appris l’identité du jeune génie de l’informatique. Qu’avait-il bien pu se passer entre Mikhail de l’Orme et lui ? La haine presque épidermique qu’il paraissait éprouver pour Lúka ne faisait pas sens, à moins qu’il ne s’agisse pour lui d’une vendetta personnelle. Et William connaissait bien son père : en temps normal, jamais il n’aurait laissé filer une opportunité aussi énorme que Z’arkán. Il n’aimait pas prendre de risques, certes, néanmoins il n’était pas stupide : il avait su dès le départ que s’il refusait de financer le projet de Lúka, le jeune homme irait s’adresser ailleurs. Une innovation pareille entre les mains de la concurrence pourrait couler définitivement la branche informatique de la Cort. En toute connaissance de cause, il avait pourtant mis son veto au développement de Z’arkán. Il n’y avait qu’une seule explication : il savait quelque chose que William et les autres actionnaires ignoraient. Un secret bien gardé, qui aurait sans doute l’effet d’une bombe s’il était dévoilé au grand jour.

— Tu repasseras quand même nous voir de temps en temps ?

— Je n’en sais rien.

— C’est cruel de nous punir maman et moi à cause de tes différends avec lui.

— Rien ne vous empêche de faire le voyage.

— Will, ce n’est qu’une dispute.

— C’est bien plus que ça.

Melissa baissa les yeux. Derrière elle, à quelques dizaines de mètres, leur père les observait, le visage dur. Leur mère avait disparu à l’intérieur de la maison depuis déjà plusieurs minutes. William posa un regard rempli de nostalgie sur l’immense propriété familiale : cette fois, il le savait, il ne reviendrait pas. Dès qu’il aurait franchi le grand portail, plus rien ne serait pareil.

— J’espère que votre projet en valait la peine, conclut Melissa, les yeux mouillés.

Elle se dirigea vers la maison. Lorsqu’elle passa à la hauteur de leur père, celui-ci voulut l’attirer à lui mais elle se dégagea, avant de continuer son chemin. Il jeta un regard presque méprisant à son fils, puis emboîta le pas de sa fille. Il n’y avait plus de retour en arrière possible. William ne pouvait que prier que ses accusations concernant Lúka ne soient pas fondées. Dans le cas contraire, il aurait vraiment tout perdu.

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Un commentaire sur le Chapitre XVII

  1. Favolosi! Mi unisco al coro: hai una bellissima mano.E poi mi piace assai qu&eol#39;angllino buio, ed il tocco caldo del massello.Ispira già di suo… ed io m'innamorai al primo sguardo! :)

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