Chapitre XVIII

20-04-2340, Alia

 

Ruan, assis à son bureau, était plongé dans ses tâches administratives, son café à la main. Beaucoup de choses s’étaient produites en son absence ; même une dizaine de jours après avoir repris la routine habituelle, il passait encore la moitié de ses journées à lire des rapports d’expériences datant du mois précédent, signer des autorisations qu’il aurait dû remettre la veille… Il y avait également la planification du budget de l’année suivante, qu’on lui réclamait depuis plusieurs mois et qu’il avait toujours remise à plus tard.

Il sursauta lorsque l’interphone sonna ; son café se renversa. Le liquide brun se répandit sur les dossiers avant de couler sur ses cuisses. Il se releva d’un bond en jurant entre ses dents, puis chercha des yeux un moyen de réparer les dégâts. L’interphone sonnait toujours. Il écrasa le bouton, furieux.

— Oui, quoi ?! Je vous avais dit de ne pas me déranger !

— Je sais, Monsieur, mais il s’agit de votre ami, monsieur Owen, répondit sa secrétaire.

— Lúka Owen ?

— Oui, c’est lui. J’ai pensé que vous souhaiteriez le recevoir.

— Faites-le entrer. Et ne me passez plus aucun appel. Personne, c’est compris ? Que ce soit Alicha Dortner, le Président Dee ou Daniel, je ne veux parler à personne !

Il raccrocha avec un soupir. Le café coulait sur la moquette beige. Ruan finit par dénicher un paquet de mouchoirs dans un de ses tiroirs pour éponger son bureau. Les dossiers étaient en papier imperméable, heureusement, et n’avaient pas souffert. Il n’en allait pas de même pour son pantalon.

— Ruan, je tombe mal, on dirait, commenta Lúka en entrant. Je ne savais pas que je te faisais cet effet-là.

Il referma la porte derrière lui d’un coup de talon et lui adressa un grand sourire, les yeux fixés sur la tache de café qui s’étalait sur son pantalon.

— C’est du café, rétorqua Ruan assez sèchement. Tu es de bonne humeur, à ce que je vois.

Lúka se vautra dans le fauteuil en face de lui puis se renversa en arrière, les bras croisés derrière la tête. Ruan espéra qu’il perdrait l’équilibre et se retrouverait à terre.

— Cela n’arrivera pas, fit Lúka avec un petit rire joyeux. J’ai un sens de l’équilibre bien trop développé !

Ruan resta interdit l’espace d’un instant, puis se reprit. Lúka connaissait ses pensées ? Et alors ! Ce n’était pas comme s’il ne s’en était jamais douté.

— Lewis a été arrêté il y a quelques jours, annonça-t-il.

Lúka hocha la tête.

— Je n’aimais pas particulièrement cet homme, mais il a toujours été juste et loyal, reprit Ruan.

— Il fallait bien que quelqu’un porte le chapeau.

— Tu as raison. Sans compter qu’à choisir entre lui et moi, je préfère que ce soit lui. Les chefs d’accusation sont assez graves, d’après ce que j’ai cru comprendre.

— Haute trahison, falsification de documents confidentiels, entrave aux procédures officielles, dissimulation de preuves. Il sera sans doute enfermé à vie.

— Tu parles ! Un colonel ? Il va être exécuté, oui ! Je n’aime pas ça. Lewis ne mérite pas une telle sentence.

— Tu veux échanger ta place avec lui ? Je ne te demande pas d’aimer mes plans, je te demande juste de jouer ton rôle. Il ne m’avait pas semblé que tu étais si attaché à cet homme.

— Ce n’est pas le cas. Je trouve toutefois cette sentence injuste.

— Ruan, la vie est injuste. Si tu ne peux pas te faire à cette idée, retourne jouer avec tes petits cubes.

— Tu as fait un bon boulot avec les médecins du projet, avança-t-il pour changer le tour que prenait la conversation.

— N’est-ce pas ? Ce sont des esprits faibles, ils sont faciles à manipuler. Je n’ai pas touché Ludméa, comme tu me l’avais demandé, bien que je trouve que c’est prendre un risque qui n’en vaut pas la peine.

— J’ai confiance en elle.

— C’est dommage que ce ne soit pas son cas.

Ruan haussa les épaules.

— Ne me fais pas croire que tu te fiches de cette fille. Je sais que tu es dingue d’elle.

— Je vais m’unir à Ylana.

— Quelle information palpitante, soupira-t-il. Cette fille est belle, et sa beauté est sans doute sa seule qualité.

— C’est faux, ne sois pas de mauvaise foi : Ylana est intelligente, cultivée, responsable, volontaire…

— Drôle ?

— Non, pas vraiment.

— Ludméa est drôle, n’est-ce pas ? J’ai eu des heures d’enregistrements à visionner, cette fille est charmante, toujours de bonne humeur – enfin, ça, c’était avant qu’elle ne découvre la vérité à ton sujet. Franchement, Ruan, comment as-tu pu imaginer lui cacher l’existence de ta fiancée ? Je dois t’avouer que j’ai adoré sa réaction lorsqu’elle a appris que tu lui mentais. Elle a beaucoup de caractère… et un sacré crochet du droit.

— Oui, Ludméa est drôle, elle a d’immenses autres qualités. Mais c’est avec Ylana que je suis fiancé.

— C’est vrai. Je ne sais pas si j’ai très envie de venir à votre union, d’ailleurs.

— Je ne t’ai pas invité.

Lúka lui adressa un sourire carnassier.

— J’ai eu ma dose de mariages pour l’année.

— C’est vrai ? Eh bien c’est très intéressant. Tu ne voudrais pas qu’on en revienne à ce pourquoi tu es venu me déranger ?

— Tu ne vois pas que tu me gâches tout le plaisir, là ?

— Désolé. Mais honnêtement, Lúka, si tu savais comme je m’en fous.

— Je vais être père.

Ruan dévisagea Lúka, cherchant à savoir s’il plaisantait. Non, il avait l’air sérieux… Il eut envie de dire quelque chose de cynique, puis se ravisa. L’homme n’était pas du genre à apprécier les sarcasmes lorsqu’il s’agissait de sa vie privée.

— Toutes mes félicitations. C’est un garçon ou une fille ?

— C’est un garçon. Line en est au sixième mois…

Il aurait pu jurer que jamais il n’avait vu autant de douceur sur le visage de Lúka. Celui-ci était comme transformé, ses yeux verts brillant de bonheur, un sourire radieux sur ses lèvres. Ainsi, il était donc capable de sourire sans avoir l’air d’un psychopathe. Ruan en prit bonne note.

— Tu dois être content, commenta-t-il avec une touche d’intérêt feint de circonstance.

— Oui. Et Line est heureuse, c’est le principal. Assez bavardé. Je pense que nous avons du pain sur la planche. Tu vas sans doute être convoqué au procès de Lewis. Et tel que je te connais, tu es encore capable de sortir les pires inepties.

— Je t’en prie, Lúka, je ne suis pas si stupide.

— Non, néanmoins tu n’es pas au meilleur de ta forme, vu les cernes que tu as sous les yeux et ta mine défaite. C’est Ylana qui te fatigue comme ça ?

— Tu n’as pas idée. Les femmes et leurs préparatifs d’union…

Il secoua la tête d’un air navré. Lúka sourit.

— Line ne m’a pas beaucoup ennuyé. Elle a été choisir une robe avec une amie, quelque chose de vraiment très joli, avec des plumes de cygne et du satin. Qu’est-ce qu’elle était belle… On a fait ça dans l’intimité, aucun de nous deux ne souhaitait une grande cérémonie avec rubans, bouquets de fleurs, musique romantique et gamins qui jettent des pétales de rose.

— Tu t’es uni ?

Lúka éclata de rire à la vue de l’étonnement de Ruan. Il agita devant lui sa main gauche ; un anneau argenté entourait son annulaire.

— Eh oui, mon cher. Pour le meilleur et pour le pire. Surtout pour le meilleur, je pense. Line est…

Il prit un air rêveur, un sourire se dessinant sur ses lèvres.

— Elle est la femme de ma vie.

— C’est bien pour toi, fit Ruan.

Il était jaloux, et n’essayait même pas de le cacher. Il n’avait jamais vu Lúka aussi heureux, et se doutait que son récent mariage et le bébé que portait Line n’y étaient pas pour rien. Cet homme qu’il détestait lui jetait son bonheur à la figure ; il le connaissait assez bien pour savoir qu’il le faisait sciemment, qu’il exagérait ses sourires et sa bonne humeur dans le seul but de le blesser. Ce qui fonctionnait plutôt bien, à son grand désarroi. Chacune de ses paroles lui rappelait que lui aussi aurait pu goûter au plaisir d’une relation avec une femme qu’il aimait vraiment s’il n’avait pas tout gâché.

— Ne t’inquiète pas, Ruan. Un jour, tu reviendras à la raison.

 

— Colonel Ernst Lewis, veuillez vous lever.

Lewis s’exécuta, la mâchoire crispée. Les trois juges en face de lui le regardaient avec froideur. Deux d’entre eux étaient des civils, le troisième était un militaire. Il s’agissait de Vladimir Haber, le juge suprême de la cour martiale, un homme connu – et craint – par tous les officiers, réputé pour la sévérité de ses sentences. Haber était venu tout spécialement d’Alpha. Lewis se dit que lorsqu’ils jugeaient un colonel, ils ne faisaient pas les choses à moitié.

L’immense salle était presque vide. Ils lui avaient au moins épargné un procès public. Il avait aperçu le général Borovitch, bien sûr accompagné de Ruan Paso. Dortner était là, elle aussi. Quelques médecins et scientifiques étaient assis sur les bancs, prêts à témoigner, dont Feigl. L’homme était sans doute le seul sur lequel il pouvait compter pour sa défense ; c’était toujours mieux que rien.

— Vous avez été accusé de falsification de documents confidentiels, de dissimulation de preuves, d’entrave aux procédures officielles, de trahison, énuméra Haber. Plaidez-vous coupable ou non coupable ?

— Non coupable, répondit Lewis d’une voix claire.

Il était assez intelligent pour se rendre compte de l’issue inévitable de ce procès, cependant il gardait encore quelques espoirs. Il se rassit, ses mains légèrement moites posées sur ses genoux. Paso chuchota quelque chose à l’oreille de Borovitch, et celui-ci secoua la tête. Lewis serra les dents. Il ne faisait aucun doute que le général s’alignerait sur les dires de son imbécile de fils.

Un homme qu’il ne connaissait pas était assis près de Dortner. Il portait un uniforme d’officier, de major. Lewis se demanda ce qu’un major venait faire dans ce tribunal ; cela attira son attention. Il était jeune. Très jeune. Bien trop jeune pour être major. Il devait tout juste être assez âgé pour être capitaine, et encore. L’homme se tourna vers lui pour lui lancer un regard étrange. Sa peau était encore plus claire que celle de Ruan, il venait peut-être de Delta, ce qui expliquerait bien des choses… Les Deltiens vivaient en quasi-autarcie, ne se conformaient pas aux règles planétaires, n’acceptaient que difficilement les directives du Commandeur Fédéral. Il ne serait guère surprenant qu’ils enrôlent des adolescents dans l’armée. À moins qu’il n’ait été Désigné avec plusieurs années d’avance ? Cela arrivait parfois, même si ce n’était pas la norme. Lewis détourna les yeux, conscient de s’être attardé plus que de raison sur ce jeune homme mystérieux.

Haber entama un résumé détaillé des chefs d’accusation. Ce qui étonna le colonel plus encore que le caractère mensonger de ceux-ci fut l’absence totale de réaction des médecins. De la part de Paso et de Dortner, il aurait pu s’y attendre, mais voir Feigl ou Doyle rester impassibles alors qu’on l’accusait d’avoir falsifié des enregistrements vidéos et d’avoir obligé Paso à ôter son masque de protection le laissait sans voix.

— Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense, Colonel ?

— Ce dont vous m’accusez ne s’est jamais produit. Je n’ai jamais falsifié quoi que ce soit, quant à Paso, je ne vois pas pourquoi je l’aurais forcé à enlever son masque.

— Colonel Lewis, nous avons ici les témoignages de neuf personnes, contra un des juges civils.

— J’imagine que je ne peux rien contre des preuves montées de toutes pièces. Je tiens tout de même à vous dire que Paso a enlevé son masque sans aucune contrainte de ma part, vu que je n’étais même pas présent lorsque cela s’est produit. Il a commis de nombreuses erreurs d’appréciation et a mis en danger la mission à plusieurs reprises, ce qui est la raison pour laquelle j’ai usé de mon autorité pour le démettre de ses fonctions.

— Nous avons des enregistrements, Colonel.

Sur un signe de la main du juge, on projeta une vidéo le montrant aux prises avec Paso, tentant de lui arracher son masque. Lewis étouffa un hoquet de protestation. Médusé, il vit qu’aucun des scientifiques ne paraissait surpris par l’enregistrement. Ils avaient probablement tout planifié avant le début du procès.

— Réfléchissez un peu, comment voulez-vous que moi je puisse gagner dans une lutte contre lui ! s’écria Lewis en désignant Ruan. Il y a comme une différence de gabarit.

— Vous êtes un militaire entraîné au combat rapproché.

Lewis se tut. Cela ne servait à rien de continuer, ils n’avaient pas l’intention de le laisser clamer son innocence. Que pouvait-il faire ? Paso était contre lui, Borovitch et Dortner étaient contre lui, les scientifiques étaient contre lui, même les juges étaient contre lui !

Le procès dura des heures. Lewis vit défiler sous ses yeux des centaines de prétendues preuves. Dès qu’il ouvrait la bouche pour protester, un des juges avait toujours une réponse toute trouvée. Les médecins et les scientifiques furent appelés à la barre, et tous mentirent sans ciller. Même Feigl. Feigl, qui détestait Paso. Feigl, qui l’avait toujours soutenu. Il ne pouvait toutefois s’en prendre qu’à lui : ne lui avait-il pas conseillé de se ranger du côté de cet homme imbu de lui-même mais trop puissant pour être ignoré ?

Ce dernier tourna plusieurs fois la tête dans sa direction ; il lui sembla lire de la culpabilité sur son visage. Ce n’était sans doute que le reflet de son imagination. Paso, se sentir coupable ? C’était impensable. Il était bien trop heureux d’être enfin débarrassé de lui. Pauvre garçon. Il avait presque pitié de lui. Certes, il était odieux, prétentieux, orgueilleux et manipulateur, néanmoins il n’avait pas une vie facile, dans l’ombre de Borovitch. Celui-ci avait d’ailleurs posé une main sur son épaule, dans un geste qu’il voulait sûrement paternel, et que Lewis trouva plutôt dominateur.

Il étouffait dans son uniforme ; son col serré n’arrangeait rien. Un coup d’œil à Dortner lui apprit que celle-ci suait dans son tailleur strict. Elle avait pris du poids lors de son séjour en Alpha et cela n’avait pas aidé sa silhouette déjà plutôt rebondie. Il en ressentit une étrange satisfaction : il n’était pas le seul à souffrir de la chaleur étouffante de la salle. Maigre consolation, il est vrai. Il sentait maintenant que le rôle de Dortner dans cette histoire était peut-être plus important encore que celui de Paso.

La directrice des DMRS avait beau avoir l’air d’une gentille grand-mère, avec ses cheveux grisonnants rassemblés en un chignon éternellement de travers et ses joues rondes, elle n’en restait pas moins une femme machiavélique. De nombreuses rumeurs couraient sur son compte, et même si Lewis n’était pas le genre d’homme à accorder beaucoup d’importance aux bruits de couloir, il savait que certaines d’entre elles avaient un fond de vérité. Sans doute plus qu’un fond, même.

Dortner était une femme de pouvoir. Unie au Sénateur Waren Dortner, candidat à la Présidence, elle avait de notoriété publique détourné des fonds des DMRS pour financer la campagne de son époux. Elle avait également imposé les gens qui lui étaient proches aux postes clés de son service. Paso, directeur adjoint, Andrews, directeur des ressources humaines, Carter, responsable des finances… Borovitch lui mangeait dans la main, même s’il gardait encore une certaine discrétion.

Le procès se présentait plutôt mal ; elle devait jubiler. Il était déjà presque certain de l’identité de celui qu’elle nommerait à sa place – ou ferait nommer par Borovitch, ce qui revenait au même – : le major colonel Dosch. Qui serait peut-être même promu colonel, pour l’occasion.

Les juges revenaient à nouveau sur la dissimulation de preuves, arguant qu’il avait détruit des enregistrements archivés contenant des informations de grande valeur. Cela le mit hors de lui.

— Parce que vous trouvez que voir Paso tripoter Eisl est une information de grande valeur ?

Il vit très nettement Paso rougir et Dortner lui adresser un regard ambigu. Les médecins, quant à eux, avaient l’air étonnés.

— Les enregistrements détruits montraient Eli Lyen, rétorqua un des juges.

C’était ainsi qu’ils avaient décidé de nommer la jeune femme aux cheveux roux et aux yeux de chat. Lewis pâlit. Tout avait été prévu. Les quelques enregistrements de Paso et Eisl qu’il n’avait pas détruits avaient sans doute été remplacés. Borovitch et Dortner se tournèrent vers Ruan d’un seul mouvement, et l’homme secoua la tête. Son air innocent n’était guère convaincant, toutefois cela ne changeait rien ; ce n’était pas lui que l’on était en train de juger.

Le très jeune major aux cheveux noirs se pencha vers Paso et lui sourit. Lewis trouva que ce sourire n’avait rien de très engageant. Le scientifique partageait sans doute son avis, car il détourna les yeux.

— Je n’ai jamais touché ces enregistrements. Les seuls enregistrements que je me suis permis de détruire sont ceux montrant Paso et Eisl. Vous pouvez demander aux personnes responsables de la sécurité et de la surveillance.

— Cela a été fait. Nous avons ici leurs témoignages, qui attestent tous que vous êtes venu à plusieurs reprises ordonner la destruction des enregistrements concernant Eli Lyen. Il est d’ailleurs surprenant de constater que le corps de cette femme a également disparu…

— Parce que vous pensez peut-être que je l’ai pris ? Je l’aurais caché dans mon réfrigérateur, c’est ça ? ironisa Lewis, qui avait abandonné l’espoir d’une issue favorable à ce procès une dizaine de minutes à peine après son commencement.

— Votre façon d’agir durant cette mission suggère une trahison. Falsification de documents, dissimulation de preuves, prise de pouvoir, refus délibéré de contacter la Capitale, manquement aux procédures, tout cela nous mène toujours à la même chose, Colonel, appuya Haber. Trahison. La cour va maintenant se retirer pour délibérer.

Les trois juges se levèrent puis quittèrent la pièce, très droits dans leurs longues robes noires. Lewis se permit d’ouvrir enfin le col de sa chemise avant de prendre une grande inspiration. La sueur avait coulé dans son cou et le frottement du tissu sur sa peau moite était plutôt désagréable. Il fit quelques pas, les jambes cotonneuses et un peu engourdies. Feigl se tenait un peu à l’écart des autres médecins. Lewis s’avança vers lui, le visage dur.

— Je ne pensais pas que vous me feriez ça.

— Vous faire quoi ?

— Approuver ce tissu de mensonges !

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Ne faites pas l’idiot, Feigl, vous savez aussi bien que moi ce qu’il en est : vous étiez là quand tout est arrivé. Toutes ces accusations sont fausses, les preuves présentées ont été montées de toutes pièces !

— Colonel, je vous avais pourtant prévenu, fit Feigl en secouant la tête d’un air navré. Vous ne suiviez pas les procédures. Il fallait vous attendre à ce que Paso intervienne ! Et arracher le masque de sa combinaison… Je n’aurais pas cru que vous tomberiez si bas.

— Pardon ?! Jamais je n’ai fait une chose pareille !

— Je vous en prie, Lewis, j’étais présent lorsque cela s’est produit. Je n’ai rien pu faire, vous aviez bloqué la porte de l’intérieur, mais nous étions plusieurs, derrière le miroir sans tain. Nous avons suivi toute la scène.

— C’est faux ! Comment pouvez-vous mentir ainsi ?

— Vous êtes pitoyable. Quand je pense que vous avez même accusé Paso d’avoir pris du bon temps avec la jeune Eisl ! Ces deux-là se sont à peine adressé la parole.

— Feigl, combien vous a-t-on offert pour débiter un pareil flot d’inepties ?

— Vous osez m’accuser d’avoir menti sur mon témoignage ?

— Parfaitement !

— Lewis, vous avez perdu tout sens commun : non seulement j’ai prêté serment, mais tout le monde sait que les témoignages sont enregistrés sous détecteur de mensonge.

— S’ils ont pu trafiquer les enregistrements, ils ont pu trafiquer les résultats du détecteur de mensonge. Quant à votre serment… Quand je vous regarde à présent, je ne vois pas un homme d’honneur, mais un opportuniste.

Feigl lui jeta un regard rempli de mépris avant de s’éloigner de quelques pas pour rejoindre ses collègues. Il échangea quelques mots avec certains d’entre eux, qui dévisagèrent Lewis, ne cherchant même pas à masquer leur dédain.

Lewis, furieux, se détourna. Dortner parlait à Borovitch. Il s’agissait de toute évidence d’une discussion très animée ; il fit discrètement quelques pas dans leur direction pour tenter de savoir de quoi il retournait. Paso était resté assis, le jeune major s’était rapproché de lui. Ils parlaient à voix basse. L’officier paraissait être en train de le sermonner. Lewis les dévisagea un rien trop longtemps, et les deux hommes levèrent la tête vers lui. Il fut choqué par la ressemblance frappante qui existait entre eux. Certes, Paso était aussi blond que le major était noiraud, et ce dernier avait des yeux d’un vert plutôt soutenu qui ne se rapprochaient en rien de la couleur noisette de ceux du scientifique, néanmoins il y avait comme un air de famille. Il se demanda s’il s’agissait d’un de ses cousins, ce qui pourrait expliquer sa présence ici. Cela n’expliquait pourtant pas l’incohérence entre son jeune âge et sa position élevée. Maintenant qu’il voyait le jeune major de plus près, il se rendait compte que l’homme était encore plus jeune que ce qu’il avait pensé. Il ne pouvait pas avoir beaucoup plus de vingt-cinq ans. Même en Delta, il n’aurait pu accéder si tôt à une telle position hiérarchique. En tout cas, son sourire faisait froid dans le dos.

La conversation entre Dortner et Borovitch n’avait rien de bien intéressant : ils parlaient du séjour d’Alicha à Alpha 1. Lewis retourna s’asseoir, l’estomac noué. Il lui sembla qu’une éternité s’était écoulée depuis que les juges avaient quitté la salle. Lorsqu’il consulta l’horloge, il découvrit que cela faisait à peine cinq minutes. L’attente était insupportable.

Borovitch s’assit à côté de Paso puis lui ébouriffa les cheveux en souriant. Le jeune homme se dégagea avec la grimace habituelle des enfants désireux d’échapper aux marques d’affection de leurs parents et Dortner se mit à rire. Lewis soupira puis baissa les yeux. Sa femme et son fils étaient venus lui rendre visite plusieurs fois depuis son arrestation, cependant il ignorait quand il pourrait les revoir à nouveau. Il était conscient qu’il risquait l’emprisonnement à vie et s’y était préparé. Il espérait pouvoir rester à Lambda 1. S’il était transféré en Alpha, il doutait que son fils puisse le visiter souvent.

Enfin, une demi-heure après leur départ, les trois juges revinrent. Lewis trouva que la délibération avait été plutôt longue pour un procès dont l’issue était connue d’avance. Cette constatation n’ôta pas la boule glacée au creux de son estomac. Les juges lui ordonnèrent de se lever et il s’exécuta, les jambes tremblantes, mais le visage noble et détendu.

— Colonel Ernst Lewis, la cour vous a entendu pour les chefs d’accusation mentionnés précédemment et vous a jugé coupable.

Les murmures fusèrent ; Lewis ne cilla pas, le regard droit.

— La cour vous condamne à la peine capitale.

Ses jambes cédèrent et il s’écrasa sur son siège. Du coin de l’œil, il vit Paso se disputer avec le jeune major et en venir presque aux mains avec lui, pourtant tout cela était loin, très loin… Les scientifiques se levaient, discutaient entre eux. Ils n’avaient pas l’air peinés, ou s’ils l’étaient, ils le cachaient plutôt bien. Non, le seul qui avait eu une quelconque réaction, c’était Paso. Était-il rongé par la culpabilité ? Lewis l’espérait.

La peine capitale… Il ne réalisait pas encore vraiment tout ce que cela signifiait. Mourir… Il fallait bien mourir un jour, de toute façon. Combien de temps lui laisseraient-ils ? Un an ? Peut-être deux ? À la réflexion, la peine de mort était sans doute préférable à quarante années dans une prison alphienne.

Le jeune major le dévisageait, ses yeux verts fixés sur lui comme s’il cherchait à voir au plus profond de lui. Peut-être était-ce la couleur des cheveux de cet homme ou son teint clair qui firent naître cette pensée en lui, mais Lewis se rendit soudain compte que, pendant les cinq heures qu’avait duré le procès, les enfants de l’inconnue n’avaient pas été mentionnés une seule fois.

 

Ruan, appuyé contre la barrière, avait perdu son regard dans les méandres de la Lodde, le fleuve qui traversait la ville. Ce n’était pas ce qu’il avait voulu… Lewis allait mourir, et ce par sa faute. Des piétons se promenaient sur le pont, certains le reconnurent et se mirent à le dévisager sans gêne aucune. D’ordinaire il s’en serait moqué, toutefois il n’était vraiment pas d’humeur à supporter le regard de tous ces inconnus. Il savait bien que l’annonce de son union avec Ylana était pour beaucoup dans cette soudaine célébrité ; une ancienne Miss Lambda qui épousait le riche héritier d’une famille aux origines controversées, cela ne passait pas inaperçu. Il se détourna.

Lúka le rejoignit. Le vent s’était levé et ses boucles noires flottaient, désordonnées, autour de son visage inhabituellement grave. Pour une fois, il s’était départi de son éternel sourire cynique. Ruan lui en fut reconnaissant : il n’aurait pas supporté de le voir de bonne humeur alors que la vie d’un homme avait été anéantie moins d’une heure auparavant.

— Sympa, les procès militaires, chez vous.

— Tout ça, c’est de ta faute. Lewis n’a fait que suivre les procédures. Tu aurais pu t’occuper de lui comme tu t’étais occupé des autres. Ce n’était pas un procès, c’était une simple condamnation. Avec des preuves montées de toutes pièces.

— La magie des enregistrements… Si faciles à reproduire et modifier ! Z’arkán s’en est chargé en quelques minutes.

Ruan ne demanda pas qui était ce Z’arkán. Un collègue, un ami ? Il n’avait pas envie d’en savoir davantage. Les plans de Lúka lui avaient déplu dès le départ.

— Et ça n’a pas traîné. Cinq heures pour condamner un homme à mort. Bravo. Pas d’avocat, pas de jurés, rien.

— Les procès militaires sont comme ça, ici. De toute manière, tu l’avais piégé et il n’avait aucune chance. Je continue pourtant à penser que sa mort aurait pu être évitée.

— Il t’aurait causé des ennuis pendant des années. Et nous aurions dû faire une croix sur tous nos futurs projets. Même si je l’avais manipulé comme j’ai manipulé les autres, il aurait fouiné, c’est dans sa nature. Tu n’aurais pas pu lui cacher tes agissements. Depuis que tu as accédé au poste de directeur adjoint, il attend l’occasion de te faire tomber. Tu ne t’en doutes peut-être pas, mais il a été fouiller dans ton enfance. Et il était prêt à se servir de ce qu’il avait découvert. Tu aurais voulu qu’il dévoile ta vie privée au grand jour, alors que Daniel et Alicha ont tout fait pour te protéger ?

Ruan ne répondit pas. Quelques canards se laissaient porter par le léger courant. Un enfant non loin de lui leur jeta un morceau de pain ; ils s’agglutinèrent aussitôt autour de cette manne inespérée en cancanant. Un chanceux volatile attrapa le morceau suivant, et ses congénères fondirent sur lui pour le lui arracher avec force caquètements et coups de becs. Au final, Lewis avait été le bouc émissaire tout désigné, il avait été sacrifié par les autres, qui s’étaient tous retournés contre lui. Enfin, ici, les autres étaient surtout Lúka et Daniel. Ce dernier avait donné son accord, avait récupéré les enregistrements. Ruan n’avait pas eu son mot à dire.

— Et s’il parle ?

Lúka haussa les épaules. Il s’adossa à la barrière, nonchalant. Le soleil rendait ses iris plus verts que jamais. Ruan remarqua soudain qu’il avait exactement les mêmes yeux que sa jeune cousine, puis cette pensée fut balayée par d’autres considérations plus sombres.

— Laisse-moi gérer ça. Occupe-toi plutôt de ta vie sentimentale désastreuse.

Il se retourna pour lui faire face et posa une main sur la barrière. Son alliance tinta contre le métal. Ruan regarda celle-ci, comme hypnotisé ; bientôt, lui aussi en porterait une. S’imaginer uni pour la vie à Ylana fit soudain naître un frisson glacé dans son dos. Lui promettre fidélité… Il se connaissait. Il tiendrait peut-être deux mois, pas plus. Une jeune ingénue débarquerait un jour dans son bureau ou l’accosterait dans un café, et il céderait, comme il avait toujours cédé.

— Cette petite blonde te manque, non ?

Il releva les yeux, prêt à rétorquer sans douceur que ce n’étaient pas ses affaires, mais découvrit une grande sincérité dans son regard. Les mots restèrent coincés dans sa gorge et il se contenta d’acquiescer. Lúka avait raison : il pensait à Ludméa jour et nuit. Il en était même venu à essayer d’échapper aux avances d’Ylana, rentrant toujours plus tard le soir, invoquant la fatigue si elle se montrait plus entreprenante. Ce qui n’était pas un véritable mensonge ; il tombait de sommeil. Lewis démis de ses fonctions, il assumait presque une double charge de travail, dans l’attente d’un remplaçant. Daniel et Alicha n’y coupaient pas non plus, eux n’avaient toutefois pas à gérer en sus l’organisation d’une union, et ne passaient pas leur temps à tenter en vain de se concentrer sur les tâches en cours.

À nouveau, il posa les yeux sur l’alliance de Lúka. Cette fois, il se demanda ce qu’il ressentirait si c’était Ludméa qu’il devait épouser et non Ylana. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Au lieu de tordre son estomac d’angoisse, cette pensée était douce, rassurante, même.

— J’ai une simple question pour toi, Ruan.

Il leva la tête. Lúka semblait plus sérieux que jamais. La jeunesse de ses traits contrastait de manière saisissante avec son uniforme strict de major. Il avait l’air d’un gamin qui se serait déguisé avec les vêtements de son père. Ce qu’il avait lui-même fait quelquefois pendant son adolescence, pour voir de quoi il aurait l’air en uniforme militaire. Mais le noir ne lui allait pas au teint. Et surtout, la discipline n’avait jamais été son fort.

— Je t’écoute.

Il croisa les bras sur son torse, dans une attitude défensive qui exprimait bien le fond de sa pensée : il n’était pas prêt à supporter une critique de plus.

— Je ne vais pas te rabaisser, ce n’est pas la peine, tu le fais assez bien tout seul. Par contre, ce que je me demande depuis un bon moment, c’est pourquoi tu restes comme ça, à te complaire dans ton malheur ?

— Que veux-tu dire par là ?

— Ce que je veux dire, mon cher Ruan, c’est que tu aimes cette fille et que tu le sais très bien. Ma question, c’est pourquoi ne vas-tu pas la chercher ?

Ruan poussa un profond soupir. C’était facile pour Lúka de lui lancer ce genre de remarques au visage. Après tout, lui ne devait pas s’unir dans quelques semaines à peine à une femme avec qui il avait passé deux ans de sa vie, qu’il appréciait, avec qui il s’entendait bien. Quitter Ylana pour une hypothétique relation avec Ludméa, qu’il connaissait à peine, avec qui il n’avait même jamais échangé plus que quelques baisers, en espérant que tout se passe comme dans les contes de fées, était pure folie. Il fit part de ses réflexions à Lúka. Le jeune homme secoua la tête, désapprobateur.

— Crois-moi, en matière de relations compliquées, je suis un expert. Tu n’imagines même pas par quoi je suis passé pour en arriver là, répondit-il enfin en levant sa main pour montrer son alliance. Ta situation est somme toute assez banale. D’accord, elle n’est pas agréable, et tu vas forcément blesser des gens que tu aimes, d’une manière ou d’une autre. Tu penses peut-être que cette petite ne souffrira pas si tu épouses Ylana ? Que ce qui s’est passé entre vous n’a pas compté pour elle ?

— Je n’en sais rien.

— Tu devrais t’en assurer avant de faire une erreur que tu regretteras pour le reste de tes jours.

— Qu’est-ce qui te fait penser que je le regretterai ? Tu as bien regardé Ylana ?

— C’est vrai, elle est très belle. Elle ressemble d’ailleurs à une actrice que j’aimais beaucoup et qui était considérée chez nous comme une des plus belles femmes du monde. Je crois que la beauté d’Ylana surpasse même la sienne, elle a des yeux incroyables.

— Et ton petit discours est censé me convaincre qu’il faut que je la quitte pour Ludméa ? Qu’est-ce qui te dit que ce que j’éprouve pour elle n’est pas seulement l’expression de ma peur de l’engagement, ou une autre connerie psychologique du même genre ? Que ce n’est pas juste une passade ? Nous n’avons rien en commun !

— Sois honnête avec toi-même, Ruan. Des passades comme ça, tu en as eu beaucoup ? Tu aimes cette fille, n’importe qui peut le voir. Mais fais ce que tu veux, moi je m’en fous. Après tout, ça ne me concerne pas.

— Tu as tout à fait raison : ça ne te concerne pas.

Lúka le dévisagea quelques secondes, semblant attendre un complément à cette réponse agressive. Puis il lui tourna le dos et s’éloigna pour rejoindre la rive.

— Va la chercher ! lui jeta-t-il par-dessus son épaule.

 

 

Ludméa donnait le biberon à la fillette, un sourire aux lèvres. Nato avait repris du poids depuis qu’elle avait été engagée aux DMRS. Ses joues avaient même retrouvé quelques couleurs. Certes, elle pleurait toujours beaucoup, toutefois la jeune femme avait fini par se demander si cela n’était pas tout bonnement normal ; son frère était si calme qu’on en oubliait presque qu’il était naturel que les bébés pleurent.

Les jumeaux avaient bien grandi. Ils avaient un peu plus de deux mois, à présent. Ludméa était heureuse de pouvoir s’occuper d’eux ; ils avaient besoin d’une mère. Même si elle savait qu’elle ne devait pas s’attacher à eux, elle les aimait déjà comme s’ils étaient ses propres enfants. Un jour pourtant, il faudrait bien qu’elle reprenne son travail au département ECO ; Dortner ne la garderait pas indéfiniment aux DMRS. Elle espérait que ce serait le plus tard possible. Avec un peu de chance, elle aurait encore un ou deux ans à passer avec les jumeaux.

Elle s’était attendue à un flot continu de scientifiques armés de seringues et d’autres ustensiles barbares, cependant les enfants de Lyen n’avaient pas le succès escompté. À part Dortner, qui était venue plusieurs fois, les visites étaient rares. Ruan n’avait pas donné signe de vie depuis près d’un mois. Il était sans doute trop occupé par les préparatifs de son union…

Elle n’avait pu s’empêcher d’acheter un des journaux populaires qu’elle méprisait tant. Une photographie de Ruan était en première page. Il souriait et ses cheveux étaient soigneusement coiffés. Elle ne l’avait jamais vu comme ça. Il avait fière allure, l’héritier de l’empire Paso. Le journal ne parlait pas beaucoup de lui, se concentrant surtout sur tous les détails de son union. Celle-ci aurait lieu dans moins d’un mois, et serait l’événement de l’année, selon le journaliste plutôt enthousiaste qui avait rédigé l’article. Une photographie montrait Ruan en compagnie d’Ylana Schmidt ; Ludméa elle-même trouva qu’ils formaient un beau couple. La femme ne se contentait pas d’être belle, elle était aussi très sensuelle, très féminine. Ses cheveux châtains tombaient en boucles parfaites sur ses épaules, encadrant un visage ovale aux grands yeux turquoise. Son teint brun doré faisait ressortir l’éclat de ceux-ci et les rendait encore plus singuliers. Bien sûr, Ylana avait de longs cils noirs, très fournis, à la courbe parfaite. Le genre de cils qu’on ne voit que dans les spots publicitaires. Posant ainsi l’un à côté de l’autre, ils ressemblaient un peu aux poupées mannequins que l’on offrait aux petites filles.

Ludméa ne s’était jamais sentie banale, pourtant lorsqu’elle avait vu les photos de la fiancée de Ruan, tout avait changé. Ce qui la laissait perplexe restait la raison pour laquelle l’homme avait choisi de tromper sa parfaite compagne avec elle. Ylana avait tout : l’intelligence, la beauté, le succès dans sa carrière. Elle, qu’avait-elle à lui offrir ?

Elle secoua la tête, chassant ses lugubres pensées. Nato avait presque fini son biberon. Elle avait ouvert ses grands yeux pâles et la regardait. Ludméa lui caressa la joue et lui sourit. Elle se demanda si elle serait jolie, avec son teint clair et ses cheveux blancs. Sûrement pas. Pas selon les critères lambdiens. Cela n’avait pas d’importance ; elle passerait sa vie enfermée dans un laboratoire.

Le visage sombre, elle détourna les yeux. Ces enfants vivaient, certes. Ils vivaient, mais la vie était tout ce qu’ils avaient.

 

Daniel Borovitch se tourna vers Ruan et le regarda avec douceur. Il passa une main dans ses cheveux presque gris en soupirant.

— Je ne sais pas quoi te dire, fiston. C’est difficile pour moi de me prononcer. J’aime beaucoup Ylana, mais ce n’est pas à moi de choisir.

— Non, c’est sûr.

— Votre union est dans trois semaines. Je trouve que tes doutes viennent un peu tard.

Ruan baissa les yeux, l’air abattu. Oui, bien sûr que ses doutes venaient un peu tard. Il n’avait pas besoin de Daniel pour lui rappeler cet état de fait. Il se laissa tomber sur un fauteuil avec un profond soupir.

— Cette fille, tu l’aimes ?

— Tu ne peux pas imaginer. Je pense à elle tout le temps, je rêve d’elle. Elle me manque. Pourtant, dès que je me décide à aller lui parler, je ne peux pas faire un pas. Elle travaille aux DMRS, maintenant, et je n’aurais qu’à prendre l’ascenseur et traverser le couloir pour me retrouver auprès d’elle, et je n’y arrive pas.

Daniel hocha la tête, compréhensif. Le sentiment que décrivait Ruan ne lui était pas inconnu.

— Et Ylana ?

— Ylana… J’aime être avec elle, je la trouve belle, très attirante, nous avons des discussions intéressantes. Elle ferait sans doute une bonne compagne.

— Je ne pense pas.

Ruan leva de grands yeux étonnés vers lui.

— Pardon ?

— Fiston, si tu épouses une femme parce qu’elle est attirante et qu’elle a des sujets de conversation assez intéressants, tu t’engages dans une drôle de voie. Que feras-tu lorsqu’elle vieillira ? Qu’elle sera moins belle ? Qu’elle ne t’attirera plus ? Que vous aurez épuisé tous les sujets de discussion intéressants ?

— Je… Je ne sais pas, avoua Ruan sur un ton résigné.

Il n’avait jamais vraiment réfléchi à la question. De toute manière, il n’était pas souvent chez lui, passant la plupart de ses soirées à rattraper le travail en retard. Il souhaitait surtout s’unir parce que c’était ce qu’on attendait d’un homme respectable de son âge. Dans le milieu où il évoluait, les convenances avaient une importance capitale.

— Eh bien réfléchis-y.

Ruan soupira ; son père avait raison. Il allait y réfléchir. Y réfléchir sérieusement. Même Lúka, qui d’ordinaire ne faisait que lui montrer le mépris qu’il éprouvait à son égard, s’était fendu de quelques conseils. Cela devait bien signifier quelque chose.

— Si je quitte Ylana maintenant, elle me détestera.

— Tu penses qu’elle te détestera moins si tu la quittes dans deux ans après l’avoir trompée avec la moitié de ton service ?

— Quoi ?!

Daniel se détourna et se mit à déplacer consciencieusement du bout du doigt un bibelot posé sur une étagère, millimètre par millimètre.

— Tu sais très bien de quoi je parle, Ruan. Ne crois pas que tes frasques passent inaperçues. Il y a bon nombre de personnes qui se font un plaisir de me raconter les dernières péripéties de ta vie sentimentale. Cela ne me plaît pas, je tiens à ce que tu le saches. Un directeur adjoint qui passe son temps à courir après les filles, ça ne contribue pas à donner une bonne image du département. On n’a pas besoin de ça. Entre Lewis et ses conneries, Alicha et ses magouilles, tu crois que j’apprécie d’ajouter à ça mon fils et sa nymphomanie ?

— Les hommes ne peuvent pas être nymphomanes. C’est un qualificatif uniquement féminin.

— Peu importe. Tu sais très bien de quoi je veux parler, ne jouons pas sur les mots. Qu’est-ce que tu veux prouver, hein ? Que tu es un homme ? Que tu peux séduire ? Je pense qu’on a compris, maintenant. Pourquoi tu fais ça, Ruan ?

— Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas. J’aime les femmes, c’est tout.

— Non, fiston. Tu n’aimes pas les femmes. Si tu les aimais, tu ne les traiterais pas comme ça.

— Comment cela ?

— Comme de vulgaires objets. Combien étaient amoureuses de toi ? Combien ont passé des nuits à pleurer, à espérer que tu finirais par les reprendre, par les aimer ? Et toi, tu les quittais sans un regard. Tu les jetais comme des mouchoirs sales, excuse le peu d’élégance de la comparaison. Tu veux que je te dise quelque chose ? Ce qui t’arrive, c’est bien fait pour toi.

— Daniel !

— Je le pense, Ruan. Tu sais que je t’aime comme un fils, mais je trouve tout de même que tu mérites cette leçon. Tu l’aimais et elle t’a quitté. Malgré toutes tes excuses et tes promesses, elle ne veut pas te reprendre. Regarde-toi. Tu as maigri, tu as une mine affreuse. Tu commences à comprendre ce qu’ont ressenti les autres, celles que tu n’as jamais jugé bon de rappeler, celles dont tu t’es débarrassé sans un mot d’explication. Tu tenais les ficelles, tu t’amusais bien. Laisse-moi te dire une chose : maintenant, c’est elle qui tient les ficelles, et je pense que tu as plus que mérité ce qui t’arrive.

 

***

 

10-10-2066, Terre

 

Lyen était couchée sur son étroit lit de métal et regardait le plafond, abattue. Elle avait échoué, le Fils l’avait rattrapée. Sa fuite n’avait servi à rien. Au moins, elle avait pu tenir ses enfants dans ses bras, un luxe que ne lui aurait sans doute pas accordé le Père. Elle se rappelait à peine ses derniers jours sur Alia, alors affaiblie par le virus qui détruisait peu à peu son organisme. En revanche, elle se souvenait très bien du visage souriant du Fils à son réveil dans le Laboratoire… Elle était passée bien près de la mort et aurait donné beaucoup pour que celle-ci l’emporte. Au lieu de quoi sa vie de prisonnière reprenait comme si son évasion, la naissance de ses enfants, sa maladie n’avaient jamais eu lieu. Elle avait retrouvé sa « chambre » aux murs gris, son matelas sale et si fin qu’il ne la protégeait guère de la dureté des barres de fer qui constituaient son lit. Elle s’y était habituée, au fil des années, mais son séjour aux DMRS et les centaines d’heures passées allongée sur un véritable lit lui avaient fait connaître un confort dont elle ne jouissait plus depuis ses six ans et auquel il était maintenant difficile de renoncer.

Elle avait décidé de cesser de s’alimenter ; elle n’était pas idiote, elle savait bien que si le Fils l’avait ramenée au Laboratoire puis soignée, c’était parce qu’il avait besoin d’elle. En affaiblissant son corps, elle retardait sa guérison et donc le moment de lui être utile à nouveau. Une maigre consolation, qui lui avait pourtant donné la volonté de bouder les repas qu’il lui préparait alors que son estomac criait famine. Toutefois, lorsque la faim avait disparu, remplacée par l’extrême fatigue et les vertiges, il avait décidé de prendre les choses en main. Sans douceur, il avait enfoncé un tube dans sa gorge pour la nourrir de force. Quelques jours de ce traitement et de nombreux saignements de nez plus tard, elle avait fini par se résigner : il ne la laisserait pas lui échapper.

À présent, elle avait repris du poids, et même si elle était loin de celui qu’elle faisait lorsque le Fils avait mis les bébés dans son ventre, sa maigreur ne pouvait plus être considérée comme dangereuse. Il lui faudrait trouver un autre moyen d’assouvir sa soif de vengeance. Auparavant, elle l’avait détesté de les garder prisonnières, Nato et elle, d’avoir abusé de la détresse de sa sœur avant de la regarder mourir sans un geste, de s’être servi d’elle comme d’un vulgaire incubateur sans se soucier le moins du monde de ce qu’elle pouvait éprouver. Depuis son retour d’Alia, elle avait trouvé une nouvelle raison de le haïr : il avait essayé de la tuer. Cherchait-il à lui faire comprendre que son sort était entre ses mains ? Qu’il avait pouvoir de vie ou de mort sur elle ?

Quelque chose s’était passé durant son absence. Elle n’aurait su dire quoi, cependant elle avait senti la tension du Fils, et n’était plus parvenue à détecter la présence du Père. Ses capacités télépathiques avaient beau être presque nulles, elle avait toujours été capable de ressentir les auras des gens qui l’entouraient. Le Père, ses deux enfants, les autres prisonnières… À son retour, elle était trop faible pour se préoccuper de quoi que ce soit, mais au cours des derniers jours, elle s’était plusieurs fois efforcée de percevoir la présence des autres occupants du Laboratoire ; malgré ses nombreuses tentatives, elle n’avait pu identifier que les auras télépathiques du Fils et de la Fille. Le Père était peut-être parti, avait peut-être emmené les autres femmes avec lui ? La seule manière d’en savoir davantage aurait été de poser la question, néanmoins elle ne s’y était toujours pas résolue. Elle n’obtiendrait sans doute aucune réponse, de toute manière.

Le Fils venait la chercher ; elle le sentait se rapprocher de sa cellule, et ce n’était pas l’heure du repas. Quoique ces dernières semaines, le plateau quotidien avait été remplacé par deux repas plus consistants, qu’il lui amenait matin et soir. Elle avait déjà eu le premier et il était trop tôt pour le second, elle en était presque sûre. Mais comment en être absolument certaine, alors qu’elle n’avait aucun moyen d’évaluer le temps qui passait ?

Le verrou de la porte coulissa et celle-ci s’ouvrit. Le Fils avait les mains vides, comme elle s’en était doutée. Sans doute allait-il à nouveau lui faire passer toute une batterie de tests. Elle résolut de lui rendre la tâche plus difficile et ne bougea pas lorsqu’il lui ordonna de le suivre.

— L.I., ne commence pas, je ne suis pas d’humeur. Viens avec moi tout de suite.

Les dents serrées, elle s’assit dos au mur et lui jeta un regard de défi. Il la forcerait à le suivre, elle en était consciente, toutefois, si elle parvenait à lui faire perdre du temps, à l’énerver, la maigre satisfaction qu’elle en tirerait lui permettrait de tenir encore un peu, jusqu’à ce qu’elle puisse trouver un moyen de se venger, de venger Nato.

— J’ai tout mon temps.

Il tira le tabouret de métal de sous la table – vissée au sol, bien sûr – et s’y assit posément. Ils se dévisagèrent pendant plusieurs dizaines de secondes sans prononcer le moindre mot, sans bouger. Le Fils avait peut-être tout son temps, cependant Lyen le connaissait assez bien pour savoir que sa patience était loin d’être infinie. Déjà, elle sentait la colère monter en lui.

— Qu’est-ce qui est arrivé à ton père ? demanda-t-elle sur un ton calme et presque indifférent.

L’espace d’un instant, le visage paisible du Fils fut traversé d’une émotion qu’elle ne put identifier. Ce n’était pas de la tristesse, en tout cas.

— Il est mort.

— Comment ?

Cette fois, il demeura impassible, et un sourire se dessina sur ses lèvres fines. Lyen dut lutter contre l’envie soudaine de détourner les yeux : ce sourire n’augurait jamais rien de bon.

— Je l’ai tué. Et je vais faire pareil avec toi si tu continues à me désobéir. C’est ce qui est arrivé à tes camarades d’infortune,

Même si elle se moquait bien de ses menaces la concernant, l’annonce de la mort des autres prisonnières l’ébranla. Disait-il la vérité ? Peut-être avait-il inventé tout cela dans le seul but de l’impressionner ?

— Je peux te montrer les enregistrements, si tu veux. J’ai tout filmé.

Lyen, cette fois-ci, baissa les yeux. S’il bluffait, il le faisait plutôt bien. Encore une fois, il avait lu ses pensées ; quelque chose qui ne la surprenait pas – après tout, Nato en avait été capable elle aussi – mais qui l’agaçait. Toujours, il avait une longueur d’avance sur elle. Si elle ne parvenait pas à mieux dissimuler ses intentions, jamais elle ne pourrait lui échapper.

— Tu ferais mieux de me suivre, maintenant, insista-t-il sur un ton mielleux qui, elle le savait, ne servait qu’à lui dissimuler l’extrême irritation qu’il ressentait envers elle.

Stoïque, elle poussa même l’insolence encore plus loin et replia ses longues jambes en tailleur. Elle ne manqua pas la soudaine crispation de la mâchoire de l’homme, qui se recomposa aussitôt une expression plus neutre à la hauteur du flegme qu’il souhaitait manifester. Assise confortablement sur le matelas, elle se mit à inspecter ses ongles. Ils avaient été bien abîmés lors de sa fuite dans la forêt ; deux mois plus tard, il n’y paraissait plus.

— L.I., je commence à perdre patience.

— Non.

— Non quoi ?

— Non, je n’ai pas l’intention de te suivre. Qu’est-ce que tu vas me faire, si je ne t’obéis pas ? Me tuer, comme les autres ? Si tu n’avais pas besoin de moi, tu l’aurais déjà fait. Ton père m’a enlevé à ma famille, tu m’as pris ma sœur, puis mes enfants… Je n’ai plus peur de toi.

Et c’était vrai. Autant elle avait craint le Père, autant elle avait toujours considéré son fils comme un lâche. Cette fois pourtant, quelque chose dans l’expression de son visage fit se hérisser les petits cheveux sur sa nuque. Elle n’oubliait pas qu’elle l’avait frappé, le jour où elle avait fui le Laboratoire. Il ne l’avait jamais aimée, cependant, après cet épisode, il ne pouvait que la détester.

— Tu es en train de gâcher ma journée, je n’apprécie pas du tout. Si tu ne me suis pas immédiatement, tu le paieras.

Elle ne bougea pas. Il fondit sur elle en quelques pas. Elle eut à peine le temps de réagir qu’il saisissait son bras et la tirait hors du lit avec une force qu’elle ne lui soupçonnait pas. Les jambes croisées, elle ne put retrouver son équilibre et tomba sur le sol. Le goût métallique du sang envahit sa bouche ; elle s’était mordu la lèvre. Le Fils n’attendit même pas qu’elle reprenne ses esprits et raffermit sa prise sur son poignet. Elle fut forcée de le suivre, ne doutant pas qu’il était prêt à lui disloquer l’épaule si elle résistait. Et elle savait à quel point c’était douloureux… Elle se releva en hâte, s’essuya la bouche du revers de la manche et le suivit sans un mot. Un jour, elle aurait sa vengeance, mais il était encore trop tôt.

 

Dès qu’ils arrivèrent dans la pièce que Lyen connaissait bien pour y avoir passé déjà des dizaines d’heures, elle comprit ce qu’il avait en tête : elle n’avait pas eu tort en imaginant qu’il avait besoin d’elle, néanmoins elle n’avait pas pensé qu’il prévoyait de lui implanter une nouvelle paire d’embryons. Pas si tôt. La panique la submergea : pas encore ! Sentir à nouveau grandir en son sein des bébés qui lui seraient enlevés dès leur naissance, elle n’était pas sûre de le supporter. La dernière grossesse avait porté ses fruits, elle mènerait sans doute celle-ci à terme.

— C’est pour cela que je t’ai ramenée. Tu ne pensais tout de même pas que c’était pour la qualité de ta conversation, si ?

Elle aurait aimé répondre quelque chose, si possible une remarque cynique qui le déstabiliserait, mais elle était trop chamboulée pour réagir. Le sang coulait toujours dans sa bouche, elle avait essuyé ses lèvres plusieurs fois de sa manche, dont le tissu grisâtre avait à présent pris une teinte écarlate. Un miroir était posé dans un coin de la pièce et elle eut le malheur d’y croiser son reflet, qui lui fit immédiatement monter les larmes aux yeux : le menton maculé de sang, les cheveux sales qui pendaient en mèches grasses autour d’un visage émacié, le regard terne, presque résigné… L’ensemble qu’elle portait avait toujours été un peu grand pour elle, mais cette fois elle y flottait. Elle avait d’ailleurs dû replier plusieurs fois la taille du pantalon pour qu’il tienne, ce qui dénudait le haut de ses chevilles. Depuis sa fuite, le Fils lui avait confisqué les bottines fines qu’elle mettait d’habitude dès qu’elle devait se déplacer dans le Laboratoire. Sans doute espérait-il juguler ainsi ses envies de liberté. Précaution inutile, puisqu’elle savait désormais qu’elle ne pourrait pas lui échapper et que la Machine ne menait pas sur la planète de ses origines, mais dans un autre monde peuplé de gens aux pupilles rondes et pourvus de cinq doigts à chaque main. Quitter le Laboratoire pour se retrouver prisonnière là-bas n’avait pas de sens.

Elle baissa les yeux sur son poignet douloureux, qui portait la trace de la poigne du Fils. Il avait serré fort, elle aurait mal durant plusieurs jours. Une ecchymose était cependant le cadet de ses soucis alors qu’il s’apprêtait à implanter pour la troisième fois des embryons dans son ventre.

— Tu t’admires ? commenta le Fils avec un sourire goguenard en la voyant inspecter son reflet dans le miroir. Regarde-toi : tu es répugnante.

Elle ne pouvait pas le contredire à ce sujet. Elle n’avait guère le choix : elle n’avait pas accès à la salle d’eau, et devait se contenter du petit lavabo de sa cellule et d’un pain de savon. Une fois toutes les deux semaines environ, il l’emmenait dans l’immense pièce qui avait dû servir de salle de douches commune – probablement pour les autres prisonnières, qu’elle n’avait jamais rencontrées mais qui avaient peut-être été mieux traitées qu’elle –, néanmoins cet événement qu’elle avait attendu avec impatience du temps du Père était maintenant un moment qu’elle craignait. L’eau qui n’avait jamais été très chaude était à présent glaciale, et le Fils prenait un malin plaisir à la regarder se laver. Elle savait qu’il ne le faisait que parce qu’elle en ressentait un profond malaise et doutait qu’il en tire une quelconque satisfaction personnelle autre que celle de lui avoir gâché cet instant. Après tout, il le lui avait dit des centaines de fois : elle était affreuse.

Elle retint ses larmes et s’avança vers lui avec une docilité non feinte. Que pouvait-elle faire d’autre ?

— C’est bien, tu deviens raisonnable. Et puis, de toute manière, tu commences à avoir l’habitude, non ? Si tu es sage et que tu m’obéis sans discuter, je te laisserai peut-être te doucher seule la prochaine fois. Peut-être.

Elle haussa les épaules, les dents serrées. La carotte et le bâton, elle connaissait depuis des années. Et jusqu’à présent, elle avait profité du second bien plus que de la première. À nouveau, elle baissa les yeux sur son poignet meurtri et bougea un peu ses doigts. Le mouvement était douloureux. Il l’avait souvent traitée sans douceur, mais jamais encore il ne lui avait fait vraiment mal. Désormais, elle subissait les conséquences du coup de poing qu’elle lui avait asséné un peu plus de deux mois auparavant.

Elle s’assit sur le tabouret qu’il lui désignait et lui tendit son bras par automatisme pour qu’il vérifie sa tension artérielle. Il eut un léger froncement de sourcils en découvrant la marque rouge qui s’étalait sur son poignet et une partie de son avant-bras. Était-il pris de remords ?

— Tu as eu ce que tu méritais, décréta-t-il sur un ton défensif. La prochaine fois que je t’ordonnerai quelque chose, tu réfléchiras peut-être à deux fois avant de faire la maligne.

Il prit une serviette qu’il passa sous l’eau et la lui lança. Elle la reçut presque en pleine figure.

— Et débarbouille-toi un peu, je ne veux pas que Line croie que je t’ai battue.

Ainsi c’était donc cela… Après toutes ces années, elle allait enfin revoir la Fille. Elle la détestait presque autant que son frère : elle lui avait fait confiance, avait cru qu’elle les aiderait à retourner chez elles, Nato et elle, qu’elle les protégerait du Père, au lieu de quoi elle avait cédé devant la colère de celui-ci et n’était jamais revenue les voir, malgré ses promesses. Au moins, le Fils avait été sincère dans sa méchanceté dès le départ. Line était plus ambivalente, plus difficile à cerner, et donc plus dangereuse.

Elle nettoya le sang du mieux qu’elle le put, veillant à ne pas rouvrir sa blessure à la lèvre, qui semblait enfin s’être refermée. La douleur s’était atténuée ; à présent c’était surtout son poignet qui la faisait souffrir. Le Fils évalua l’ampleur des dégâts d’un œil critique, puis alla tirer un t-shirt propre d’une armoire. Au contraire de celui qu’elle portait, il n’était pas marqué du matricule qui lui avait été attribué. Soudain pudique sous son regard appuyé, elle lui tourna le dos pour se changer. La fraîcheur du tissu contre sa peau la fit presque frissonner de plaisir. Si seulement elle avait pu se laver… Elle se sentait plus sale que jamais. Sur Alia, Ludméa l’avait emmenée dans une salle d’eau où elle avait pu prendre une douche presque brûlante, avec du savon qui sentait bon, du shampoing qui avait rendu ses boucles rousses soyeuses et brillantes. Elle aurait donné beaucoup pour pouvoir profiter à nouveau de cet instant béni. Au Laboratoire, elle avait beau laver ses cheveux, le pain de savon les lui laissait rêches et elle passait ensuite presque des heures à les démêler de ses doigts. Le Fils ne les lui avait plus rasés depuis un moment, elle en venait presque à regretter le temps où sa tignasse était aussi courte que celle d’un garçon.

— Ça peut s’arranger, si tu veux. Il doit y avoir une paire de ciseaux qui traîne quelque part dans un tiroir.

Il lui souriait, pourtant son regard était dur. Elle baissa les yeux. Qu’il fasse ce qu’il voulait, de toute façon elle ne pourrait que lui obéir !

Le bruit de la porte qui s’ouvrait les fit se retourner tous les deux. Line entra, et son visage se décomposa dès qu’elle aperçut Lyen. Elle se précipita vers elle, bouleversée.

— Lúka, mais que lui as-tu fait ? Regarde-la !

— Elle est tombée.

— La pauvre est couverte de crasse, tu ne peux quand même pas la laisser comme ça.

— Si elle ne se lave pas, ce n’est pas mon problème.

Lyen écoutait la conversation d’une oreille distraite, toute son attention désormais captivée par le ventre arrondi de la Fille, qui tendait le tissu de sa robe à fleurs.

— Toi aussi ? murmura-t-elle.

Line et son frère cessèrent leur conversation qui tournait à la dispute et lui jetèrent un regard interrogateur pour l’une, agacé pour l’autre.

— Toi aussi il a mis des bébés dans ton ventre ?

La Fille parut ennuyée. Elle se tourna vers le Fils, attendant de toute évidence sa permission ou ses instructions. Il eut un hochement de tête presque imperceptible.

— Oui, en quelque sorte. Mais il n’y a qu’un seul bébé.

— Tu auras le droit de le garder ?

— Bien sûr, quelle question ! C’est mon bébé !

— Et mes bébés, est-ce que j’aurai le droit de les garder, cette fois-ci ?

Le silence pesant fut éloquent. Elle baissa les yeux, à la fois triste et remplie de haine difficilement contenue pour cette jeune femme qui venait de lui lancer à la figure qu’elle, elle aurait le droit de garder le bébé que le Fils lui avait donné.

— Trêve de discussion, nous avons à faire. Line, occupe-toi de la préparer.

— Je voudrais d’abord qu’elle puisse se laver.

— Nous n’avons pas de temps à perdre.

— Alors cesse de tergiverser à ce propos.

Ils échangèrent un regard furieux, et le Fils fut le premier à détourner les yeux. Satisfaite, sa sœur se permit un sourire victorieux. Elle fit signe à Lyen de la suivre ; celle-ci hésita.

— Tu ne crains rien. Allez, viens, tu vas pouvoir prendre une bonne douche. Ce que tu aurais déjà dû faire depuis longtemps, à mon avis.

Sa dernière remarque s’adressait davantage à son jumeau qu’à elle. Du coin de l’œil, elle le vit serrer les poings, la mâchoire crispée. Il n’appréciait guère d’être sermonné devant elle, la prisonnière qu’il méprisait tant. Elle se leva et rejoignit la Fille d’une démarche mal assurée, conscience du regard brûlant de l’homme sur sa nuque. Un regard chargé de haine et de promesses de représailles.

 

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