Chapitre XIX

Lyen passa une main dans ses boucles rousses. Elle ne s’en lassait pas. La Fille lui avait donné du shampoing. Du shampoing ! Sans doute espérait-elle ainsi lui faire oublier le comportement de son frère. Une large ecchymose violacée s’étendait de son poignet à une partie de son avant-bras, elle avait un peu de mal à bouger sa main. Cela disparaîtrait bientôt, tout comme le gonflement de sa lèvre supérieure, fendue lorsque son visage avait heurté le sol avec violence. Elle passa sa langue sur la blessure encore sensible, consciente que l’issue de la chute aurait pu être bien plus dramatique.

Ses vêtements fraîchement lavés sentaient le savon, odeur subtile bien que vite entêtante ; le tissu était un peu rêche, mais loin d’elle l’idée de se plaindre : pour la première fois depuis son retour, elle était propre. Cette propreté s’accompagnait malheureusement de nouveaux embryons, implantés dans son utérus quelques heures auparavant. L’espace d’un instant, elle espéra que l’opération serait un échec ; cela s’était produit une fois. Néanmoins, à cette époque, elle était bien plus jeune. Trop jeune.

Le Fils avait été brutal, elle paierait sans doute encore longtemps pour le coup de poing qu’elle lui avait asséné. Et toujours, pire que les insultes et que sa rudesse, il y avait la manière dont il la regardait. Ses yeux chargés de haine exprimaient en même temps une expression qu’elle avait vue une fois dans ceux de sa sœur. Elles étaient encore sur Eaven et jouaient dans le grand jardin du palais, quelques jours avant leur capture. Nato avait trouvé au sol un oiseau, qu’elle pensait juste étourdi, et l’avait pris entre ses mains. Une odeur pestilentielle avait agressé leurs narines et des asticots blancs s’étaient échappés du corps en décomposition. Elle avait alors crié et laissé tomber l’oiseau à terre, avant de regarder ses mains avec la même expression que celle qu’avait le Fils lorsqu’il posait les yeux sur elle. Du dégoût.

La Fille, quant à elle, portait un masque de tristesse et de compassion. Lyen ne voulait pas de sa pitié, qui était peut-être pire que le dégoût de son frère. De l’autre côté du Passage, jamais Ludméa ne l’avait dévisagée ainsi. L’expression de son compagnon, Ruan, avait toujours été mitigée, entre la curiosité et l’indifférence. Aucun des deux n’avait toutefois eu pour elle la visible aversion que le Fils semblait éprouver à son égard.

Elle baissa à nouveau les yeux sur son poignet. L’ecchymose était large, il avait vraiment serré très fort. Elle pouvait presque distinguer la marque de chacun de ses doigts. Elle l’effleura de la main et grimaça. Elle avait l’impression que son poignet devenait un peu plus douloureux à chaque heure qui passait. La seule fois où elle avait arboré un bleu si prononcé, c’était à la suite d’une des visites du Père, qui avait enfoncé une large aiguille dans le creux de son bras gauche, à plusieurs reprises. Cela ne se passait pas comme il le souhaitait, elle avait pu s’en apercevoir même à travers ses larmes. Elle était encore enfant, son enlèvement ne datait peut-être que de quelques semaines. Il avait fini par s’emparer de son autre bras. Crispée, les épaules secouées de sanglots, elle s’était attendue à une vive douleur, mais n’avait ressenti qu’un léger pincement. Sans doute car son cerveau était déjà trop occupé à gérer la sensation d’élancement qui avait envahi son bras gauche.

Sa faiblesse l’irrita : après tout, elle avait bravé une tempête à quelques heures de son accouchement, elle n’allait pas laisser une simple ecchymose l’atteindre. Elle se rendit compte que ce n’était pas tant la douleur de son poignet qui la mettait dans un tel état que la perspective que le Fils lui fasse mal à nouveau. Enfermée dans sa cellule, surveillée en permanence les rares fois où elle avait le luxe d’un trajet jusqu’à la salle où le Père avait pratiqué ses examens – la pièce où Nato était morte… –, elle se trouvait à sa merci. S’il lui prenait l’envie de riposter, elle savait déjà quelles en seraient les conséquences. Mais la Fille la protégerait. Elle n’avait pas eu l’air d’approuver la violence de son frère. Pouvait-elle lui croire en sa sincérité ? Elle l’avait déjà trahie une fois… Cependant, avait-elle le choix ? La femme était sa seule alliée. D’une manière ou d’une autre, elle devait gagner sa confiance. Elle s’y emploierait dès leur prochaine rencontre.

 

Line, assise sur le lit, regardait le sol, pensive, les mains posées sur son ventre. L’accouchement était prévu pour janvier, et elle se demandait comment elle allait faire pour tenir encore deux mois. Les résultats des tests avaient été plutôt rassurants, pourtant elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il existait tout de même un risque. Elle passait ses jours à se ronger les sangs, à manger, à traîner en pyjama devant la télévision, à pleurer lorsque Lúka ne la voyait pas.

Décidément, attendre un enfant n’avait rien de drôle. Elle dormait mal, les nausées qui l’avaient épargnée pendant le premier trimestre de sa grossesse s’étaient manifestées depuis et n’avaient pas l’air de vouloir la laisser en paix, ses jambes étaient lourdes, elle se sentait grosse, laide, repoussante.

— Tu es loin d’être laide et repoussante, contra Lúka en s’étirant à côté d’elle.

Il étouffa un bâillement et lui sourit.

— Je suis désolée de t’avoir réveillé. Je sais que tu as besoin de sommeil. Tu travailles beaucoup trop, en ce moment.

— Ce n’est pas très grave, Line. Ce que je dis est vrai, tu es magnifique. Je ne sais pas comment tu as pu te mettre une pareille idée en tête.

— Mais je suis grosse.

— Tu es enceinte.

— Quand je regarde mon ventre, je me demande comment il va faire pour grossir encore. J’ai déjà l’impression que je vais exploser. Partout où je vais, il a au moins une minute d’avance sur moi.

— Au moins, se moqua Lúka. Non, mais franchement, Line, j’ai vu des dizaines de femmes enceintes, ici, et je peux t’assurer qu’il n’y en avait pas une seule qui entrait dans du trente-quatre au septième mois de la grossesse.

Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Lúka s’assit dans le lit, l’enlaça et l’embrassa sur la joue avec beaucoup de tendresse. Comme toujours, elle eut un léger mouvement de recul, qu’elle fit de son mieux pour contrôler. Encore ensommeillé, il ne s’en était heureusement pas rendu compte.

— Et puis, qu’est-ce que tu fais debout à trois heures du matin ?

— Je n’arrivais pas à dormir.

— Cela fait déjà plusieurs semaines que tu dors mal.

— Toi non plus tu ne dors pas bien.

Luka garda le silence quelques instants. Elle attendit avec patience qu’il se décide à lui avouer ce qu’il avait sur le cœur, ce qui semblait lui peser depuis des semaines. Ce n’était pas la mort de leur père, de cela au moins elle était sûre.

— C’est Ludméa. Et Ruan. Je sais qu’ils doivent finir ensemble, que c’est écrit ainsi et que je n’ai pas le droit de changer quoi que ce soit…

— Comme lorsque tu lui as montré ce qu’il lui avait fait ?

— Oui… C’était stupide, jamais je n’aurais dû agir ainsi, mais c’était plus fort que moi. Je ne pouvais pas rester là à ne rien faire, à le laisser continuer de se voiler la face. C’est dur de connaître la vérité et de devoir demeurer impassible.

— Mais tu n’as pas le choix, c’est comme ça. Ce n’est pas de ta faute, de toute manière.

— Je suis quand même complice de tout ça. Et je serai obligé de l’être encore davantage, s’ils ne se remettent pas ensemble. Cette petite a déjà subi assez d’horreurs, et quant à moi, j’en ai commis bien trop. Entre Père et les captives…

Line colla sa joue à la sienne, bouleversée. Elle était égoïste… Son frère était tourmenté, et elle ne se préoccupait que de sa petite personne.

— Mais revenons-en à toi, ma petite reine des neiges. Et dis-moi la vérité. Je sens que quelque chose te tracasse.

Elle soupira et se détourna.

— Non, c’est juste que je ne me sens pas très bien, en ce moment.

Il prit sa main dans la sienne ; elle baissa le regard sur leurs alliances jumelles. À présent, elle était officiellement Tia Line Owen de l’Orme, épouse de Lúka Owen, et non plus Line, matricule T18. Lúka lui sourit ; elle se laissa aller contre lui, les yeux fermés.

— Je m’inquiète quand même un peu, Line.

— Il ne faut pas ! Je suis certaine que toutes les femmes enceintes ont ce genre de phases pas très drôles, à un moment ou à un autre.

— Oui, mais est-ce qu’elles passent toutes leurs nuits à déprimer, assises sur leur lit ?

— Je ne déprime pas. Je réfléchis.

— Ah.

— Tu ne pourrais pas essayer de prendre un air encore plus dubitatif ?

— Difficilement. Je suis sûr que quelque chose ne va pas, et je ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas m’en parler. Je me suis bien confié à toi !

— Lúka… Ce n’est pas que je ne veux pas t’en parler, c’est que moi-même, je ne sais pas pourquoi je suis comme ça. Je me sens juste mal, c’est tout. Ça passera, mais pour l’instant, je n’ai envie de rien, je vois tout en noir.

— Tu as recommencé ?

Line baissa les yeux. Lúka attrapa son bras et remonta la manche de sa chemise de nuit. Des entailles rouges s’étalaient sur son bras, certaines encore enflées. Depuis le jour où elle avait planté avec tant de facilité ce couteau dans sa chair, il l’avait surveillée. Plusieurs fois, il avait vu les fines coupures qu’elle cherchait à cacher sous des pulls trop grands. Elle lui avait promis d’arrêter, et naïvement, il l’avait crue.

— Mais pourquoi tu te fais ça, pourquoi ?

— Je ne sais pas, murmura-t-elle. J’ai l’impression que ça m’aide, dans un sens.

— Que ça t’aide ?! Tu te fous de moi ou quoi ? Tu te taillades le bras parce que tu penses que ça t’aide ?

— Ne me crie pas dessus, je t’en prie !

— Excuse-moi. Je croyais que tout cela était fini. Maintenant, avec la mort de Père, avec le bébé, avec cette nouvelle vie qui commence, je pensais que tu avais cessé de te faire du mal. J’aimerais t’aider, mais je ne sais pas quoi faire, je ne suis pas à la hauteur.

— Ne dis pas ça ! Si l’un de nous deux n’est pas à la hauteur, ce n’est en tout cas pas toi. Je me sens tellement nulle, si tu savais ! J’ai l’impression d’être inutile, d’être un boulet pour toi.

— Pardon ? Pourquoi tu dis ce genre de choses ? Tu n’as jamais été un boulet, et je ne te permettrais pas de te qualifier d’inutile !

— Je t’ai vu à la télévision aujourd’hui. Tu étais très beau, très élégant.

— Merci.

Lúka ne voyait pas où Line voulait en venir ; il préféra pourtant ne pas le lui faire remarquer.

— Tu sais qu’il y a des filles qui ont créé tout un site sur toi, avec des photos, des extraits de tes conférences ?

— Sans doute, et alors ?

— Lúka, il y en a qui te vouent presque un culte !

— Qu’est-ce que ça peut me faire ?

— Ça ne me plaît pas.

— Ce sont des gamines, sans doute. Tu es jalouse ?

— Tu es célèbre, maintenant. J’imagine que les femmes te courent après sans cesse.

— Je ne sais pas. Peut-être. Tu sais, j’ai pas mal de travail, je n’ai pas le temps de faire attention à ça.

— Il y en a sûrement de très belles, insista-t-elle.

— Sûrement. Tu peux m’expliquer le but de cette discussion ?

Il était agacé. Ce n’était pas le genre de conversations qu’il aimait avoir à trois heures du matin. Et Line n’avait pas tort : il avait besoin de sommeil. Le lancement international de Z’arkán aurait lieu deux mois plus tard, et ils avaient encore des millions de choses à régler. Parfois, il se disait qu’ils n’y arriveraient jamais et qu’ils devraient repousser la sortie de leur système d’exploitation ; William, l’éternel optimiste, était sûr qu’ils seraient dans les temps. C’était facile pour lui de dire ça : ce n’était pas lui qui passait des jours entiers à coder.

— Je suis grosse et affreuse. J’ai peur que tu me laisses pour une autre.

Il la lâcha et la dévisagea, incrédule. Elle détourna les yeux.

— Line, tu es ma femme. C’est toi que j’ai choisie ! Et tu portes notre enfant ! Tu crois que je pourrais te laisser ? Réfléchis un peu ! Après tout ce que nous avons vécu, tu penses que je pourrais te faire ça ? Je t’aime. Et je me fiche de tes kilos en trop. Tu as toujours été trop maigre, de toute façon. Et quand le bébé sera né, tu seras aussi fine qu’avant. Je ne sais pas si tu te rends compte de combien tu me plais !

— Non, probablement pas, admit-elle. Ce que je vois, en revanche, c’est que tu t’es attaché à moi, et que je ne te mérite pas. J’en viens à me sentir coupable de l’amour que tu éprouves pour moi. Je ne voudrais pas t’empêcher de vivre ta vie.

— Mais ma vie, c’est toi ! Il n’y a qu’avec toi que je me sens bien, il n’y a que toi qui connais ce que je suis vraiment !

— Oh, Lúka, je ne sais pas ce qui m’arrive ! Je passe mon temps à pleurer, je me déteste, je ne supporte plus de me voir dans un miroir…

— Tu es belle, ma chérie. Et tu sais que je le pense. Viens avec moi, je vais te montrer quelque chose, ajouta-t-il après quelques instants.

Il se leva et lui tendit la main. Elle hésita un peu avant d’y glisser la sienne. Il l’entraîna hors de la chambre, le long des couloirs.

— Où m’emmènes-tu ? Il est plus de trois heures du matin, je…

— Il faut que tu voies quelque chose, insista-t-il.

Ils entrèrent dans la pièce où Lúka passait le plus clair de son temps : celle où il codait depuis des années son système d’exploitation. Une pyramide bleutée tournait lentement, flottant dans le vide. Line remarqua qu’il s’agissait d’un hologramme du logo de Z’arkán, logo qu’elle avait elle-même conçu.

— Bonjour Z’arkán.

Aussitôt, l’hologramme s’anima et se transforma en un visage féminin. Le visage de Line.

— Bonjour, Père.

La jeune femme se tourna vers son frère, les yeux écarquillés.

— Tu lui as donné mon visage ? souffla-t-elle.

Il lui sourit puis l’attira contre lui.

— Bien sûr ! Je voulais que le monde entier puisse admirer le visage de la femme que j’aime.

Line se mit à pleurer en silence. Il l’embrassa sur le front, prenant dans son excitation les larmes de sa sœur pour un signe de soulagement ou de bonheur.

— Vendredi, Will et moi lançons une sorte d’avant-première de Z’arkán. J’aimerais que tu sois présente.

— Mais… Je n’ai rien à me mettre, je…

— Je te ferai faire une robe. Je tiens vraiment à ce que tu sois là.

— Je ne sais pas…

— Tu ne peux pas rester enfermée ici toute ta vie ! Je sais que tu n’aimes pas les villes et les gens, mais donne-leur une chance ! Tu as besoin d’amis, ma chérie.

— J’ai Lyen.

— Lyen, répéta Lúka d’un ton méprisant. Cette fille… Elle prépare un mauvais coup, je le sens…

— Je t’en prie, que veux-tu qu’elle fasse, ici ? Et elle ne m’a jamais témoigné aucune hostilité.

— Si tu voyais la façon dont elle me regarde. On dirait qu’elle ne souhaite qu’une chose : me voir agoniser lentement sur le sol devant elle. Depuis que je l’ai ramenée, elle est encore pire qu’avant. Mais ne changeons pas de sujet, Line ; il faut que tu sortes, que tu voies des gens. Et tu viendras à cette soirée.

Line hocha la tête sans conviction. En face d’elle, son hologramme la fixait du regard, une étrange expression sur son visage si semblable au sien. La jeune femme frissonna, mal à l’aise. Tout cela n’était pas normal et n’augurait rien de bon

— J’ai un mauvais pressentiment, Lúka.

— Pourquoi ? Tout va bien se passer !

Elle dévisagea à nouveau l’hologramme. Son frère lui avait donné son apparence… Et Z’arkán l’appelait Père. C’était malsain. Pourquoi avait-il fait cela ? Sans doute avait-il imaginé lui rendre hommage, d’une manière ou d’une autre, et peut-être devrait-elle se sentir flattée qu’il ait donné son apparence à sa création, si importante pour lui. Pourtant, le seul sentiment qu’elle éprouvait était une profonde angoisse, sur laquelle elle était incapable de mettre des mots. Elle aurait aimé demander à son frère de choisir un autre visage pour l’hologramme, mais comment pouvait-elle lui faire cet affront, alors qu’il avait seulement souhaité lui prouver à quel point il la trouvait belle ? Elle n’avait pas le choix : elle garderait le silence.

 

Lyen était couchée dans son lit, les yeux fermés, le visage serein, mais elle ne dormait pas. Les bébés grandissaient dans son ventre. Ils vivraient sûrement, comme les précédents. Que pouvait-elle faire ? Elle était enfermée, dans cette cellule qu’elle avait eu onze longues années pour connaître. Oh, les choses étaient différentes : depuis qu’elle avait gagné la confiance de la Fille – et surtout, depuis qu’il était à présent presque certain que les bébés vivraient –, elle avait le droit d’aller et venir dans le Laboratoire durant la journée. Cependant, dès la nuit tombée, la porte était verrouillée.

La Fille était enceinte, elle aussi. Tout d’abord, elle avait cru que le Fils avait implanté un embryon dans son utérus, comme il l’avait fait pour Nato et pour elle, toutefois le comportement qu’il manifestait, la joie qui se lisait sur son visage lorsqu’il posait une main sur le ventre de sa sœur lui avaient vite ôté cette idée de la tête. Lúka avait mis un bébé dans son ventre, néanmoins ce n’était pas n’importe quel bébé : c’était le sien. Line, cette inconsciente, portait l’enfant de son frère. Lyen la méprisait. Elle n’était pas faible par nature, non, c’était pire que cela. Line était forte, Line était peut-être même plus forte que Lúka. Mais Line avait choisi la faiblesse par commodité. Et elle se complaisait dans cette faiblesse. Surtout, ne pas montrer à son frère que la femme fragile n’était qu’une façade. Surtout, qu’il ne sache pas ce que cachait le masque qu’elle portait. Lyen la méprisait, oui, pourtant elle savait qu’elle devait se méfier d’elle tout en gardant sa confiance. Le jour où la Fille déciderait de sortir de sa déprime et de cesser de s’apitoyer sur elle-même, elle serait très dangereuse.

Lyen était consciente qu’elle n’avait guère de probabilités de triompher contre le Fils et la Fille, mais elle avait quelque chose qu’ils n’avaient pas et qui lui donnerait peut-être l’avantage : une haine sans limite envers eux. Elle les détestait. Le Fils avait essayé de la tuer puis lui avait arraché sa chance de mourir libre. La Fille le soutenait, c’était elle qui lui avait ordonné de venir la reprendre. Lyen attendrait le temps qu’il faudrait ; un jour, elle les tuerait tous les deux, ainsi que leur bébé, comme ils avaient tué sa sœur. Un jour, elle aurait sa revanche.

 

***

 

02-06-2340, Alia

 

Doyle accueillit Ruan avec un grand sourire. Il lui fit signe de prendre place en face de lui et lui remit un dossier, sans un mot d’explication.

— De quoi s’agit-il ?

Il n’appréciait guère d’être traité avec autant de nonchalance et de familiarité par l’un de ses employés. Il le toisa d’un regard irrité.

— Ouvrez-le.

Il s’exécuta avec mauvaise humeur. Le dossier contenait les derniers rapports d’analyse concernant le virus. Il parcourut en diagonale les quelques pages avant de le refermer. Doyle le dévisageait, un peu anxieux.

— Le virus a évolué, résuma Ruan.

— Oui, c’est exact. Il a changé de forme, et cette nouvelle forme est extrêmement contagieuse.

— Voilà qui est intéressant.

Ruan s’était attendu à cela, après les conversations que Lúka et lui avaient eues ; cette annonce n’était donc pas une surprise. Cependant, il devait tout de même faire preuve d’un minimum d’intérêt et d’étonnement. Un sourire étira ses lèvres ; Doyle parut se détendre aussitôt.

— Il semblerait que son mode d’action se soit modifié du tout au tout : auparavant, il synthétisait une molécule qui coagulait le sang. À présent, il lyse les érythrocytes, reprit le scientifique, de toute évidence encore très excité par sa découverte.

— Vous en avez parlé au docteur Schmidt ?

— Non, j’ai travaillé seul, comme vous me l’aviez demandé. Elle ne sait pas que j’ai repris ses recherches.

— Bien. Continuez dans cette voie-là. Ce projet doit être tenu secret. N’en parlez à personne d’autre qu’à moi, pas même à Dortner ou à Borovitch.

— Cela va de soi, répliqua Doyle sur un ton indigné. Je suis un militaire, je sais respecter les ordres.

— Je n’ai pas le temps de lire tout ça maintenant, fit Ruan en reposant le dossier sur le bureau. Mais j’aimerais voir ce virus en action, si c’est possible.

 

La souris, frénétique, explorait son nouvel environnement, le museau levé, les vibrisses frémissantes. Elle fit consciencieusement le tour de la cage vitrée, plusieurs fois, puis se réfugia dans un coin, encore trop méfiante pour se décider à faire sa toilette.

Doyle expliqua à Ruan qu’il avait isolé les molécules responsables de la lyse des érythrocytes du sang de Lyen et s’était rendu compte que celles-ci se propageaient très bien dans l’air et dans l’eau, ce qui n’était pas le cas des molécules synthétisées par l’ancienne forme du virus. Ruan hocha la tête d’un air très inspiré, et se demanda combien de temps le scientifique mettrait à remarquer que cette évolution spontanée n’avait rien de naturel. Peut-être le savait-il déjà, d’ailleurs. Après tout, les yeux de chat et la polydactylie de Lyen n’avaient rien eu de très naturel non plus.

— Je relâche les molécules dans l’air de la cage, annonça Doyle en pressant sur un bouton.

Quelques secondes plus tard, la souris se mit à remuer, son thorax agité de soubresauts, son museau dressé.

— Les érythrocytes sont détruits très rapidement, commenta-t-il. L’animal meurt du manque de dioxygène. La mort peut prendre une à deux minutes, selon la concentration des molécules.

La souris était immobile, à présent, même si son thorax se soulevait encore dans un effort désespéré pour glaner un peu d’air. Ruan l’observait, un petit sourire aux lèvres.

— Et la concentration que vous avez utilisée pour cette souris ?

— Infime. Et il ne faut pas oublier qu’en temps normal, il y a une période d’incubation. Le virus se multiplie. L’hôte est extrêmement contagieux à ce moment-là. Lorsque la concentration du virus dans le sang est suffisante, celui-ci se met à synthétiser la molécule responsable de la lyse des érythrocytes. Cela prend bien sûr un peu plus de temps.

— Comment fait-il pour se reproduire ? demanda Ruan. Les cellules du corps de l’animal ont été privées d’oxygène, comment font-elles pour entamer un cycle cellulaire ?

— Il se reproduit avant. La lyse des érythrocytes n’a lieu que lorsque le virus a atteint une certaine concentration. D’après les observations que nous avons faites sur les souris, il y a une période d’incubation d’une dizaine de jours, ce qui permet à l’individu infecté de contaminer tout son entourage. Pendant la période d’incubation, les souris se montraient un peu plus faibles, mais nous n’avons remarqué aucun changement drastique dans leur comportement. Le virus semble avoir pour cible les cellules de la moelle osseuse. Il contrôle ainsi doublement le taux d’érythrocytes : en détruisant les cellules responsables de l’érythropoïèse, puis en détruisant les hématies elles-mêmes. Je trouve tout cela assez étonnant, et je dois avouer que le fonctionnement de ce virus reste plutôt mystérieux. Ce que je sais, par contre, c’est qu’il existe un antiviral à cette forme-là.

— Ah bon ?

— Je dois encore l’isoler, reconnut-il. Néanmoins le sang des enfants ne réagit pas. Les érythrocytes restent intacts, au contraire de ceux présents dans le sang des individus testés.

— Des individus testés ?

— Oui, j’ai prélevé du sang à différentes personnes du service et j’ai testé leur sang par rapport au virus dans sa concentration active. Les hématies sont lysées, contrairement à celles du sang des enfants.

— Il faut isoler l’anticorps qui les immunise à ce virus. Vous l’aviez fait, pour la forme précédente du virus ?

— Bien entendu, mais cela n’avait rien donné.

— Vos résultats sont encourageants, Doyle. Toutefois il y a encore de nombreuses lacunes concernant ce virus. Il faudra y travailler.

— C’est évident.

— Vous serez bien sûr récompensé en conséquence, ajouta Ruan avec un mystérieux sourire.

— Je vous remercie, Monsieur Paso.

Ruan jeta un dernier regard à la souris. Celle-ci était morte, couchée sur le côté, les yeux grands ouverts. La mort avait été rapide. Ce virus était prometteur.

 

Doyle regarda Ruan s’éloigner, un peu perplexe. Il ne lui avait pas menti, il avait en effet testé le sang des gens du service, et les résultats ne différaient pas de ceux qu’il avait déjà obtenus en expérimentant sur les souris. Cependant, il avait omis de lui dire que son sang à lui réagissait différemment. Doyle avait d’abord pensé que c’était parce qu’il avait été en contact avec la forme première du virus, et avait effectué le même test sur le sang d’Eisl. Les résultats n’étaient pas ceux auxquels il s’attendait : le sien réagissait au virus comme le sang de n’importe quelle personne testée ; le sang de Paso réagissait au virus comme le sang des jumeaux.

Doyle décida de tirer tout cela au clair. Paso n’aurait pas besoin de le savoir…

 

Ylana se jeta presque dans les bras de Ruan lorsqu’il passa la porte, le visage radieux et les yeux brillants. Elle l’enlaça avec une tendresse qu’elle exprimait rarement. Son fiancé en fut un peu surpris.

— Oh, Ruan, tu m’as manqué !

— Je t’ai manqué ? Mais on s’est vus ce matin !

Elle lui sourit. Il évita son regard ; il ne devait pas se laisser influencer par sa beauté. Ce n’était toutefois pas chose facile.

— Ta journée s’est bien passée ?

— Oui, très bien.

Tant d’affection de la part d’Ylana était étrange ; d’ordinaire, sa compagne était plutôt froide et posée. La voir ainsi réjouie le troublait, et rendait ce qu’il allait lui dire encore bien plus difficile. Se doutait-elle de quelque chose ? Sûrement. Sinon pourquoi agirait-elle de manière aussi inhabituelle ?

— J’ai une grande nouvelle à t’annoncer ! commença-t-elle en l’entraînant vers le salon.

— Ah bon ? Moi aussi j’ai quelque chose à te dire, Ylana.

Elle se retourna et lui jeta un regard étonné, décontenancée par son ton un peu hésitant. Il détourna les yeux, aussitôt envahi par la culpabilité. Il s’était trompé, elle ne se doutait de rien.

— Ruan ?

Il se laissa tomber sur le canapé avec un soupir. Elle allait le détester, et elle aurait raison. Sa fiancée s’assit sur l’accoudoir, soudain soucieuse.

— Ylana, je suis désolé, mais…

— Mais quoi ? demanda-t-elle comme il ne disait rien. Pourquoi tu ne me regardes pas ?

— Ma chérie, je t’aime beaucoup, mais…

— Tu m’aimes beaucoup ?

Sa voix s’était mise à trembler un peu et son visage avait perdu tout air enjoué. Elle se releva avec lenteur, s’écartant de lui.

— Ylana, c’est ça le problème. Je t’aime beaucoup, mais je ne suis pas amoureux de toi.

— Tu n’es pas amoureux de moi, répéta-t-elle d’une voix faible.

— Je pense qu’on ne devrait pas s’unir.

Elle acquiesça sans un mot, les yeux baissés. Il tendit la main pour l’attirer contre lui et elle le repoussa.

— Tu n’es pas amoureux de moi, souffla-t-elle à nouveau, comme pour s’imprégner de cette vérité inéluctable.

Elle s’éloigna de quelques pas, parut sur le point de dire quelque chose, resta pourtant silencieuse.

— Je te demande pardon, murmura-t-il.

— Je vais me coucher, Ruan. Je… je ne me sens pas très bien. On reparlera de tout ça demain. Nous avons tous les deux besoin de réfléchir.

Elle n’avait pas pleuré. Et elle ne l’avait pas supplié non plus. Toutefois son silence était peut-être plus dur encore que ses larmes. Ruan savait déjà qu’il se sentirait minable, cependant c’était pire que ce qu’il avait imaginé. Il n’aimait pas Ylana, c’était un fait, cela ne l’empêchait pas de la respecter et d’avoir beaucoup d’affection pour elle. Il s’en voulait de lui avoir fait tant de mal.

Un instant, il hésita à monter la rejoindre, lui parler à nouveau, lui demander pardon, puis se rendit compte que cela ne changerait rien. Ils en discuteraient le lendemain, une fois qu’elle aurait accepté sa décision. D’ici là, il ne pouvait pas faire grand-chose d’autre qu’attendre.

 

Ylana avait les traits tirés et les yeux rougis, mais son visage exprimait l’indifférence la plus totale. Ruan la regarda se servir du café, rongé par la culpabilité. Elle était si forte ! Même après une nuit blanche, une nuit qu’elle avait sans doute passée à pleurer dans une des chambres d’amis, elle réussissait encore à être superbe, digne. Elle ne méritait vraiment pas tout ce qui lui arrivait…

— Il faudra appeler le fleuriste et le traiteur. Je ne pense pas qu’ils accepteront de nous rembourser, c’est beaucoup trop tard, mais on pourra peut-être récupérer un peu d’argent.

— Ylana…

— Et j’appellerai le décorateur.

— Chérie, je t’en prie…

— Chérie ?! Tu te fiches de moi ?

— Excuse-moi… Ce n’est pas à toi de faire ça… Je m’en chargerai. C’est moi qui ai agi en salaud, c’est à moi de m’occuper de tout ça.

— Peut-être, mais c’est moi qui ai planifié cette union. Je sais à qui m’adresser, toi pas.

Il dut admettre la justesse de l’argument, pourtant cela ne changeait rien. Il ne voulait pas lui laisser traverser ça.

— Ce n’est pas le moment d’essayer de te rattraper, coupa-t-elle alors qu’il tentait de lui expliquer son point de vue. Tu viens de me laisser tomber à deux semaines de notre union, pour une raison qui m’échappe encore ; je ne pense pas que tu puisses faire quoi que ce soit pour te faire pardonner.

— Tu as raison. Mais je ne veux pas me rendre encore plus méprisable.

Au regard qu’elle lui lança, il s’attendait à ce qu’elle lui dise qu’il pourrait difficilement faire pire. À sa grande surprise, elle se contenta de hocher la tête.

— Je comprends, répondit-elle après quelques instants de silence. Je te ferai une liste des gens à contacter.

— Merci, Ylana. Je… Je suis conscient d’avoir très mal agi. Je sais que tu souffres, mais je veux que tu saches que j’ai beaucoup de peine, moi aussi. Je suis désolé de ne pas avoir eu le courage de te le dire plus tôt. Tu étais si emballée par les préparatifs de notre union que je ne savais plus quoi faire.

— Laisse tomber tes explications lamentables, tu ne fais qu’aggraver les choses. Je rassemblerai mes affaires d’ici la semaine prochaine. Et ne me regarde pas comme ça : une séparation, ce n’est pas seulement se dire « Je te quitte ». Il faut bien que quelqu’un se charge de tous les détails matériels.

— Je ne sais pas quoi te dire, soupira-t-il.

— Alors ne dis rien. Tu pourras annuler mon code d’entrée pour la maison dès que j’aurai récupéré toutes mes affaires. On se reverra au boulot.

Elle avait fini son café et quitta la pièce d’un pas déterminé. Peu de temps après, Ruan entendit la porte d’entrée se fermer. Ylana venait de sortir de sa maison et de sa vie.

 

L’homme assis à son bureau ne put s’empêcher de manifester son étonnement en voyant entrer Ylana. Elle prit place en face de lui et croisa ses longues jambes, avant de poser ses mains sur ses genoux. Il la dévisagea sans vergogne, tout en se disant que jamais il n’avait contemplé une femme d’une telle beauté.

— Mais vous êtes…

— Ylana Rosa Schmidt, compléta-t-elle sans le moindre sourire.

— J’allais dire, vous êtes la fiancée de Ruan Paso.

— J’étais la fiancée de Ruan Paso.

— Ah bon ? Eh bien, je ne suis pas là pour me mêler de votre vie privée, mais qu’est-ce qui vous amène au Bureau des transferts ?

— Je pense que vous vous en doutez un peu. Je veux quitter les DMRS.

Il hocha la tête, compréhensif. Il avait du mal à détacher son regard de ses yeux si particuliers. Certes, il avait vu sa photographie dans les magazines, cependant ceux-ci ne rendaient pas justice à la couleur incroyable de ses iris.

— Si vous permettez que je ressorte votre dossier…

Il pianota quelques commandes sur son ordinateur ; Ylana se mit à regarder par la fenêtre, cachant mal son impatience.

— Vous avez été Désignée en 2326 et vous avez entamé des études de sciences. Spécialisation en microbiologie, résuma l’homme.

Ylana soupira. Elle n’était pas venue pour se faire réciter son curriculum vitae. Et chaque minute qui passait ajoutait à son agacement. Elle voulait en finir le plus tôt possible. Dès qu’elle aurait quitté le Bureau des transferts, elle devrait se rendre chez Ruan pour récupérer ses quelques effets personnels qui s’y trouvaient encore.

— Vous pourriez être transférée au Centre médical, proposa-t-il. Ce serait une solution à la fois…

— Non, je veux changer complètement de profession.

— Il est rare que nous ayons de pareilles demandes, Mademoiselle Schmidt. Vous êtes une des meilleures dans votre domaine, d’après ce que je vois sur votre dossier. Il serait dommage pour la science de laisser un tel potentiel se perdre.

— C’est mon potentiel, c’est ma vie. Je veux quitter le secteur scientifique, et pas juste la recherche. Je ne veux plus avoir affaire à un microscope pour le restant de mes jours.

Son ton glacial désarçonna un instant l’employé du Bureau des transferts. Il enfonça quelques touches de son clavier pour se donner une contenance, avant de se reprendre.

— Eh bien, je vais vous faire passer les tests, et nous verrons ensemble quelle profession pourrait vous convenir. Vous désirez rester en Lambda ?

— Oui, et si possible dans la capitale. Je n’ai pas envie de déménager.

— Très bien. Je vais voir ce que je peux faire. Vous avez été Miss Lambda, je pense que nous n’aurons aucun problème à vous placer dans le secteur de la mode, par exemple, si vous pensez que cela pourrait vous convenir

Elle lui adressa un sourire, reconnaissante. L’homme la trouva époustouflante et se dit que Paso était vraiment un imbécile.

 

Ludméa pestait entre ses dents. Les détails administratifs l’avaient toujours ennuyée ; elle avait cru que les multiples prises de sang et son séjour dans la zone de quarantaine auraient suffi, cependant on lui réclamait à présent un badge d’identification. Elle devait se rendre au rez-de-chaussée des DMRS, et cela faisait maintenant plusieurs minutes qu’elle attendait l’ascenseur, qui ne paraissait pas pressé de monter jusqu’au quatrième étage. Au moment où elle s’apprêtait à se décider pour les escaliers, elle vit le voyant clignoter et les portes s’ouvrirent. Un homme en sortit et se figea en la remarquant. Un bref coup d’œil à son badge lui apprit qu’il s’agissait de Feigl, l’homme qui avait semblé prendre tant de plaisir à massacrer son bras lors du prélèvement des échantillons sanguins. Les ecchymoses avaient duré des jours.

— Que faites-vous ici ?

Elle resta interdite, déroutée par le ton à la fois incrédule et irrité du scientifique. Comme il ne paraissait pas vouloir la laisser pénétrer dans l’ascenseur tant qu’elle ne lui aurait pas répondu, elle marmonna qu’elle avait été engagée pour s’occuper des bébés.

— Quels bébés ?

Cette fois, sa surprise se transforma en incrédulité. Était-ce une sorte de plaisanterie stupide ? Un bizutage ? Une manière de tester ses facultés mentales ?

— Les bébés de Lyen, évidemment.

— Qui est Lyen ?

Elle regarda à nouveau le badge, s’avisant soudain qu’elle s’était peut-être trompée. Il s’agissait pourtant bien de Feigl.

— Vous vous moquez de moi, lui reprocha-t-elle sans aménité. Vous étiez là, ne me prenez pas pour une idiote.

— Certes…

Feigl secoua doucement la tête, navré, et s’écarta pour la laisser passer. Elle hésita, décidée à avoir le dernier mot, puis haussa les épaules avant de s’engager dans l’ascenseur. Après tout, ce qu’il pouvait penser d’elle n’avait pas la moindre importance. S’il voulait jouer à ce genre de jeux, qu’il y joue seul.

Tout au long de la descente, cette brève rencontre occupa ses pensées. Elle y songeait encore lorsqu’elle se présenta au bureau du personnel. Elle ne connaissait pas le prénom du scientifique et supposa qu’il avait peut-être un frère. Toutefois, elle aurait reconnu les intonations de sa voix entre mille, même si celle-ci avait été altérée par le masque qu’il portait dans la zone de quarantaine. Elle ne pouvait se tromper. Avait-il un jumeau ? Était-ce possible ? Il l’avait reconnue, son expression avait été éloquente. Mais ce fut la seule explication logique qu’elle trouva, et elle résolut de poser la question à Charles Carlson dès le lendemain.

 

Les jours avaient passé, et Ylana avait repris toutes ses affaires. La maison semblait un peu vide ; Ruan se rendait compte que la femme lui manquait. Aux DMRS, elle l’évitait ; comme il n’avait pas de réelle raison de lui parler, ils n’avaient pas échangé un mot depuis leur rupture. L’annulation de leur union n’avait pas été simple, et l’héritage familial des Paso y avait perdu quelques plumes. Cependant, au fond de lui, Ruan savait qu’il avait pris la bonne décision.

Leur union aurait dû avoir lieu deux jours plus tard ; quand il réalisa cela, un sentiment étrange l’envahit : un mélange de culpabilité et de soulagement. Un peu de panique, aussi. La sensation de se retrouver au point de départ après toutes ces années avait quelque chose de presque désespérant.

Alicha Dortner, lorsqu’elle avait appris la nouvelle, avait tenu à lui dire qu’elle n’avait jamais vu cette union d’un très bon œil. Elle lui avait ensuite demandé avec innocence des nouvelles de la jeune nourrice des jumeaux, et Ruan avait alors compris qu’elle savait ce qui s’était tramé dans son dos pendant des semaines. Il lui avait répondu quelque chose de très passe-partout, sur le ton le plus indifférent dont il avait été capable sur le moment, et elle avait souri. Simplement souri.

Helen avait poussé les hauts cris, lui avait demandé s’il était tombé sur la tête, mais Daniel s’était contenté de lui dire que Ruan avait pris la bonne décision. C’était plus dur, pour elle. Elle avait toujours apprécié Ylana, et avait pris une part active dans l’organisation de leur union. « Ce n’est pas une façon de traiter une jeune femme aussi charmante » avait-elle décrété. Néanmoins Ruan était conscient qu’elle ne lui en voulait pas vraiment. Daniel avait posé une main sur son épaule et lui avait dit qu’il commençait enfin à agir en homme.

Ruan s’était imaginé qu’il courrait retrouver Ludméa, qu’il lui apprendrait la nouvelle, qu’elle se jetterait dans ses bras en lui avouant qu’elle avait espéré cela pendant des semaines, pourtant il était perdu. Il l’aimait, à présent il n’avait plus aucun doute sur ses sentiments. Toutefois, était-il prêt à se lancer dans une nouvelle relation alors que l’ancienne venait tout juste de se terminer ? Et puis, que se passerait-il si elle le repoussait ? Que ferait-il ?

Il jeta un coup d’œil à l’extérieur. La nuit commençait à tomber et il pleuvait des cordes. Il soupira. Les dossiers qu’il devait lire n’avaient rien de passionnant, et la pile de ce qui restait à faire ne diminuait pas. D’un autre côté, penser à Ylana, à Ludméa, au sens ou à l’absence de sens de sa vie ne l’aidait pas beaucoup à réduire la quantité de travail en retard.

Après quelques minutes, Ruan comprit qu’il serait incapable d’avancer dans les dossiers ce soir-là, et décida de passer à la nursery pour voir les jumeaux. Ludméa y serait peut-être encore, mais il refusait de penser qu’il prenait les bébés comme prétextes pour se donner une raison valable de rendre visite à la jeune femme.

Barnes, l’assistant de Carlson, lui apprit qu’elle était partie à peine une heure plus tôt, et Ruan hocha la tête d’un air indifférent. Les bébés avaient bien grandi. Il savait où Ludméa habitait, il pourrait peut-être passer chez elle… Les cheveux de la fillette étaient toujours d’un blanc immaculé, ses yeux n’avaient pas foncé. Il faudrait qu’il songe à la tester pour les formes connues d’albinisme. Mais si elle ne voulait pas le recevoir ? Si elle lui refermait la porte au nez ? Le garçon le regarda et lui fit un sourire. Ruan se tourna vers Barnes :

— Vous avez vu ça ? Il m’a souri !

— Oui, c’est un bébé agréable. Il sourit tout le temps.

— Et sa sœur ?

— Elle ne sourit qu’à Ludméa. Ne la réveillez surtout pas, elle n’est pas du genre à se rendormir facilement, prévint-il comme Ruan s’approchait à nouveau de son berceau.

— Très bien. Je vais vous laisser, de toute manière. Il se fait tard…

Il était un peu plus de vingt heures. Ruan se demanda s’il pouvait encore décemment se présenter chez la jeune femme. Il salua Barnes, avant de se précipiter dans l’ascenseur. Il faudrait qu’il passe chez le fleuriste, aussi. Ludméa aimait les roses bleues.

Un instant, il se souvint qu’Ylana aimait elle aussi les roses bleues, puis balaya cette pensée de son esprit. Il mit un peu d’ordre dans ses boucles blondes et grimaça à son reflet dans le miroir de l’ascenseur. Il n’avait pas très bonne mine. La fatigue ne le gâtait pas, et de lourds cernes assombrissaient son regard.

— Tant pis. C’est aujourd’hui ou jamais.

 

Il se présenta, trempé jusqu’aux os, à la porte de l’appartement de Ludméa. Le bouquet de roses bleues avait souffert, tout comme son costume. Il prit une profonde inspiration, et avança la main pour sonner.

Et si elle le repoussait ? Et si elle lui disait qu’elle était avec quelqu’un ? Qu’il venait trop tard ? Et si c’était un homme qui ouvrait la porte ?

Il aurait dû appeler. Mais s’il l’avait fait, elle lui aurait raccroché au nez. À présent, il était là, devant sa porte. Il ne s’en irait pas avant de lui avoir parlé.

Il sonna, et attendit.

Après plus d’une minute, il se dit qu’elle n’avait pas dû entendre le bruit de la sonnette, et sonna à nouveau. Toujours rien. Sans doute avait-elle vu que c’était lui ! Sans doute choisissait-elle de ne pas lui ouvrir !

Au troisième coup de sonnette, il s’avisa qu’elle était peut-être tout simplement absente. Il eut soudain une brusque envie de jeter le bouquet contre le mur et se maudit. Sa raison lui dictait de ne pas tirer de conclusions hâtives, de repasser le lendemain, avec un costume sec, cependant il savait qu’il ne reviendrait pas sonner à sa porte.

Il retourna dans sa voiture puis demanda les coordonnées de Svetlana Romavitch. Il existait une possibilité que Ludméa soit chez sa sœur, il avait besoin de s’y raccrocher. Si elle n’était pas là-bas, Svetlana pourrait peut-être l’aider à la trouver.

Après ces sorties sous la pluie, le bouquet ressemblait à quelque chose de pitoyable que l’on aurait ramassé dans la rue ; Ruan se dit qu’il ne devait pas avoir l’air beaucoup plus élégant. Il aurait dû faire emballer les fleurs, il le savait, mais sur le moment, la seule chose qui avait compté, c’était se rendre le plus vite possible chez Ludméa.

La maison des Romavitch était grande, même si elle n’était pas aussi imposante que la sienne. Il resta quelques instants sur le pas de la porte, hésitant encore à sonner chez ces gens qu’il ne connaissait presque pas. Surtout que Svetlana n’avait pas semblé très joviale les quelques fois où il lui avait parlé. Elle lui en voulait de la manière dont il avait traité sa sœur, et avait parfaitement raison.

Ses cheveux étaient trempés ; maintenant qu’il était à l’abri, il sentait l’eau couler dans son cou. Décidément, les éléments s’étaient ligués contre lui pour que tout se passe le plus mal possible. À croire que sa relation avec Ludméa était maudite.

Il sonna enfin, et s’apprêtait à rejoindre sa voiture la mort dans l’âme lorsqu’un homme ouvrit la porte.

— Oui ? Que voulez-vous ?

— Je…

— Vous vendez des fleurs ? fit-il en voyant le bouquet. Je vais vous en prendre deux…

Ruan, éberlué, se dit qu’il avait sans doute l’air encore plus misérable que ce qu’il avait d’abord pensé.

— Qui c’est, chéri ? fit une voix féminine à l’intérieur de la maison.

— C’est juste un représentant.

— Pas du tout, je…

— Combien vous vendez ces roses ? Elles ont un peu pris l’eau, mais elles ont l’air magnifiques…

Ruan était si déconcerté qu’il ne sut quoi répondre. Une femme s’avança vers la porte. Elle était brune, et elle ressemblait beaucoup à Ludméa. Il s’agissait sans aucun doute de Svetlana.

— Jo ? appela-t-elle.

— Oui, chérie ?

— Tu devrais laisser entrer cet homme, il ne fait pas chaud, dehors. Et il pleut à verse. Je vais chercher Ludméa, ajouta-t-elle à l’attention de Ruan.

Son cœur fit un bond douloureux dans sa poitrine et son estomac se noua. Elle était là !

— Pourquoi Ludméa ? s’étonna le dénommé Jo.

— C’est son petit ami.

— Ah ? Eh bien, enchanté, je suis Johannes. Désolé de vous avoir pris pour un vendeur de fleurs. Le bouquet y était pour beaucoup.

— Ça ne fait rien. En revanche, j’imagine que sans le bouquet, j’aurais eu mes chances comme mendiant, plaisanta-t-il.

Johannes eut un petit rire gêné et Ruan avisa un miroir contre le mur. L’image qu’il lui renvoyait était loin d’être glorieuse. Il ne se présentait vraiment pas sous son meilleur jour.

— Je suis navré de vous avoir dérangés mais il fallait que je voie Ludméa, expliqua-t-il pour meubler le silence qui s’installait.

— Il n’y a pas de mal. Elle est souvent ici, en ce moment.

La voix de Ludméa s’éleva, de plus en plus proche. Ruan se crispa un peu.

— … ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas me dire ce qui se passe ! Svetlana, tu me…

La jeune femme s’arrêta net en le voyant.

— Ruan ?

Il lui sourit. Elle tourna les talons et quitta la pièce sans un mot. Quelques instants plus tard, il entendit une porte claquer.

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