Chapitre XX

Ruan baissa la tête, envahi par le désespoir : elle l’avait vu, et elle avait choisi de se détourner. Elle ne l’aimait pas, elle ne voulait pas de lui ! Pourquoi avait-il écouté les conseils de Lúka et de Daniel ?

— Je vais la chercher, décida Svetlana.

Elle lança un regard appuyé à son mari, qui hocha la tête, puis partit rejoindre Ludméa.

— Ne vous inquiétez pas, elle ne vous déteste pas, fit Johannes, son visage arborant une expression compatissante qui ne lui plut pas du tout.

— Ah non ? D’après ce que je viens de voir, j’en doute quand même un peu, rétorqua-t-il, plein d’une amertume exacerbée par la gentillesse de cet homme qu’il rencontrait pour la première fois ; il n’avait pas besoin de sa pitié.

— Je connais ma belle-sœur. Elle ne vous déteste pas. Mais elle est très fière. Un peu trop, peut-être. Donnez-moi votre veste, elle est trempée. Vous risquez de prendre froid.

Il haussa les épaules, puis s’exécuta. Sa chemise n’était pas dans un meilleur état. Il devait admettre qu’en effet, il était gelé, cependant il n’aurait pu assurer que c’était uniquement à cause de ses vêtements glacés.

— Je vais aller vous chercher un pull. Vous grelottez.

— Non, ce n’est pas la peine. Je vais rentrer chez moi, de toute façon. Je crois que j’aurais mieux fait de ne pas venir.

— Écoutez, je ne vous connais pas, je ne sais de vous que ce que Ludméa m’a raconté, mais je trouve que vous abandonnez bien vite. Est-ce que vous l’aimez ?

— Cela ne se voit pas ?

Johannes sourit. Oui, bien sûr que cela se voyait. Il fallait être amoureux pour se promener sous une pluie torrentielle sans parapluie.

— N’abandonnez pas. Si je ne dois vous donner qu’un seul conseil, ce sera celui-là. Persévérez.

— Vous pensez qu’elle m’aime ?

— Vous pensez que je vous aurais laissé entrer si ce n’était pas le cas ?

— Je ne sais pas. C’est votre femme qui m’a fait entrer, en plus, lui fit-il remarquer. Vous vouliez acheter mes roses.

— Enfin, peu importe, répliqua Johannes, un peu embarrassé. Elle vous aime. J’en suis certain.

— Alors pourquoi est-elle partie ?

— Les femmes sont compliquées… Je crois que, parfois, il vaut mieux ne pas chercher à les comprendre.

Ruan sourit. L’agacement qu’il avait eu pour le beau-frère de Ludméa se dissipait peu à peu, à mesure que grandissait son espoir de reconquérir cette dernière. Johannes le laissa seul quelques instants, et il baissa les yeux sur son bouquet. Les roses étaient dans un état assez désespéré. Il aurait vraiment dû les faire emballer.

Ainsi, Ludméa l’aimait ? Accepterait-elle d’être à nouveau avec lui ? Après tout, il lui avait menti, il l’avait trompée… Et si elle lui disait qu’elle l’aimait, mais qu’elle ne voulait pas le revoir ? Il n’était pas habitué à être rejeté ; il ne savait pas si son orgueil supporterait de l’être une seconde fois.

 

Ludméa s’était réfugiée dans la chambre d’amis ; elle pleurait, allongée sur le lit. Svetlana frappa doucement à la porte et lui demanda si elle pouvait entrer.

— Non ! Laisse-moi tranquille !

— Ludméa, je t’en prie… Je veux te parler…

— Pour me dire quoi ? Je ne veux plus jamais le revoir ! Je te l’avais dit, en plus !

— Mais tu l’aimes ! Pourquoi ne lui donnes-tu pas une chance ?

— Il va s’unir à Ylana dans deux jours. Je ne veux pas qu’il me fasse encore des excuses pitoyables ! Il n’a qu’à s’unir avec elle ; après tout, ils vont bien ensemble : aussi beaux et parfaits l’un que l’autre, cracha-t-elle, pleine de rancœur.

— Ma chérie, ouvre-moi ! Tu crois qu’il viendrait ici pour te faire à nouveau des excuses ?

— Je ne sais pas pourquoi il est venu, et je m’en fous ! Pourquoi tu l’as laissé entrer ? Tu aurais dû lui dire que je n’étais pas là ! Quand je pense que je commençais à l’oublier…

— Tu te moques de qui, là ? Ludméa, arrête de faire l’enfant. Il a fait un pas vers toi. Tu sais à quel point cela a dû lui coûter. Si tu avais vu la tête qu’il a faite lorsque tu es partie… Il est malheureux, cela se voit à des kilomètres à la ronde.

— C’est bien fait pour lui ! Comme ça, il comprend ce que ça fait.

— Tu veux jouer à la gamine ? Très bien ! Reste là à pleurer dans ton coin, conclut Svetlana.

Ludméa entendit ses pas s’éloigner dans le couloir et redoubla de sanglots.

 

— Eh bien ce n’est pas gagné, déclara Svetlana.

— J’en étais sûr, soupira Ruan.

— Où est Johannes ?

— Il a tenu à me prêter un pull. Je crois qu’il est allé le chercher.

— Parfait.

— Je pense que je vais rentrer chez moi. Elle ne veut pas de moi, je ne peux pas l’obliger à m’aimer.

— Vous faites la paire, vous deux, critiqua Svetlana. Heureusement que Roméo et Juliette n’étaient pas aussi résignés que vous ! Remarquez, pour le bien que cela leur a fait…

— Roméo et qui ?

— Laissez tomber. Dites-moi une chose, Ruan. Vous allez vous unir dans deux jours, non ? Alors pourquoi venez-vous voir Ludméa ?

— Je ne m’unis plus. J’ai quitté ma fiancée.

— Pardon ?

— Je ne pouvais pas l’épouser en sachant que j’aimais une autre femme.

— Mais… Ils n’en ont pas parlé, dans les journaux !

— Je ne voulais pas qu’ils le fassent. J’ai usé de mes relations pour faire pression sur eux. Ça a déjà été assez dur pour Ylana sans qu’elle doive en plus affronter ça.

Svetlana sourit. Ce Ruan Paso était un homme bien, en fin de compte. Il avait fait des erreurs, certes, mais il aimait sa sœur. Elle ne pouvait pas le laisser repartir chez lui comme ça.

Johannes reparut avec un T-shirt et un pull.

— Je pense que cela devrait vous aller.

— Je ne sais pas si je…

— Ruan, vous allez enfiler ces habits secs, et ensuite, vous allez parler à ma sœur.

— Oui Madame, répondit-il, vaincu par son ton autoritaire ; peu de gens auraient osé s’adresser à lui de cette manière.

Il avait l’air si désemparé qu’elle éclata de rire.

— Jo, montre-lui la salle de bain pour qu’il puisse se changer.

 

Ruan se regarda dans le miroir. Il avait sommairement séché ses cheveux, mais ceux-ci bouclaient bien trop à son goût, comme à chaque fois qu’ils prenaient la pluie. Le pull que lui avait prêté Johannes n’était pas laid, cependant il était brun, et le contraste avec son pantalon bleu marine n’était pas des plus harmonieux. En plus, les manches étaient trop courtes. Il secoua la tête, désolé, avant de quitter la salle de bain où il était resté bien plus longtemps que nécessaire, pétri d’angoisse à l’idée d’être rejeté à nouveau par Ludméa.

Svetlana essaya de ne pas sourire.

— C’est bon, vous avez le droit de rire, je sais que c’est encore pire qu’avant.

— Elle s’est enfermée dans la chambre d’amis. Elle ne vous verra pas.

— Voilà qui me rassure complètement…

La femme l’accompagna devant la porte de la pièce où sa sœur se trouvait, et partit rejoindre son époux.

— Svetlana, je t’ai dit que je voulais que tu me laisses tranquille ! s’écria cette dernière.

— Ludméa, c’est Ruan…

— Va-t’en, je ne veux pas te voir !

— S’il te plaît, laisse-moi te parler…

— Pour me dire quoi ? Que tu es désolé ? Que tu ne voulais pas que tout cela se passe comme ça ?

— Euh, oui.

Parler à travers une porte n’était pas l’idée qu’il s’était faite de sa réconciliation avec la femme qu’il aimait. Svetlana et son mari, dans le salon, ne pouvaient sans doute pas l’entendre, pourtant étaler ainsi ses sentiments ne lui plaisait guère. Il hésita à lui demander de lui ouvrir, puis renonça : à coup sûr, elle refuserait. Pire : cela risquait de la mettre encore plus en colère.

— Très bien, maintenant, tu peux t’en aller et t’unir avec elle en paix !

— Je ne vais pas épouser Ylana.

— Ah bon ? Elle t’a laissé tomber, alors ? Elle aussi en a eu marre de ton infidélité ?

— Je l’ai quittée.

— Tu l’as quittée ? répéta-t-elle après quelques secondes de silence. Mais…

— C’est toi que j’aime. Je ne supportais plus d’être loin de toi.

— Tu as quitté Ylana pour moi ?

— Oui. Cela fait déjà près de deux semaines que nous sommes séparés. Je ne voulais pas venir te voir avant, par respect envers elle et envers toi, mais depuis que nous sommes sortis de la zone d’isolation, je n’ai fait que penser à toi.

— C’est vrai ? Pourquoi tu ne l’as pas quittée avant ?

— Ludméa, je ne sais même pas si tu m’aimes ! Tu crois que c’était simple pour moi d’abandonner tout ce que j’avais construit avec Ylana pour une femme qui ne m’aimait peut-être pas ?

— Alors pourquoi maintenant ?

— Je ne sais toujours pas si tu m’aimes, mais je sais que je n’aurais jamais pu être heureux avec Ylana si je ne nous avais pas donné une chance, expliqua-t-il, la gorge nouée d’émotions. Je t’aime, Ludméa. Je pense à toi sans cesse, je suis malheureux sans toi.

Il entendit le verrou se débloquer et Ludméa apparut dans l’embrasure de la porte, les joues noyées de larmes, les cheveux en bataille.

— C’est vrai ? souffla-t-elle d’un filet de voix.

— Oui, c’est vrai. Je t’aime.

— Comment puis-je te faire confiance, après tout cela ? Qui me dit que tu ne vas pas retourner auprès d’elle dans deux jours ? Que tu as vraiment annulé votre union ?

— J’ai compris la leçon. Je ne te mentirai plus. Ludméa, s’il te plaît… Tu me connais, tu sais combien il m’en coûte de venir implorer ton pardon comme cela.

— Parce que je ne le mérite pas, c’est ça ?

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Tu as eu raison de réagir comme ça : ce que je t’ai fait, ce que j’ai fait à Ylana, c’était égoïste et stupide. Et tu mérites cent fois, mille fois que je vienne implorer ton pardon. Tu mérites surtout quelqu’un de bien, qui ne t’aurait jamais traitée ainsi. Je sais que je ne suis qu’un sale petit con prétentieux, mais mes sentiments sont sincères.

Ses derniers mots firent naître un léger sourire sur les lèvres encore tremblantes de la jeune femme. Cependant, la partie n’était pas gagnée. Johannes avait raison : elle était trop fière.

— Ludméa, pardonne-moi, je t’en prie… Je te promets de tout mettre en œuvre pour réparer le mal que je t’ai fait. Pour être à la hauteur.

Il la sentait lutter pour ne pas céder. Il pouvait la comprendre : lui avait passé trois mois à essayer de définir ce qu’il ressentait pour elle, à envisager de quitter Ylana pour elle, à peser le pour et le contre… Elle, elle avait passé trois mois à essayer de l’oublier. Sans doute n’avait-elle même jamais imaginé qu’il reviendrait.

— Tu l’as trompée, et pas qu’avec moi, d’après ce qu’on m’a raconté.

— Qui t’a dit ça ?

Elle haussa les épaules. Ruan n’insista pas ; son infidélité était presque de notoriété publique.

— Qui me dit que tu ne feras pas pareil avec moi ?

— Toi, je t’aime vraiment.

— Tu as sans doute assuré la même chose à Ylana.

— Non.

— Je n’ai pas envie d’être une conquête de plus sur ton tableau de chasse.

— Ce ne sera pas le cas.

Ludméa le regarda droit dans les yeux, parut sur le point d’ajouter quelque chose, avant de se raviser.

— Maintenant que tu es à court d’arguments, j’ai le droit de t’embrasser ?

Elle ne put s’empêcher d’éclater de rire et essuya ses larmes du revers de sa manche. Les cheveux emmêlés, les yeux gonflés et rougis, elle n’était pas sous son meilleur jour, pourtant il la trouva superbe. Il ne lui laissa pas le temps d’avancer de nouvelles considérations. Il l’enlaça, puis s’empara de ses lèvres sans lui demander son avis. Elle résista une seconde, avant de nouer ses bras autour de son cou et de lui rendre son baiser.

— Je suis désolée… Si je t’avais laissé me parler à la fin de la quarantaine, nous n’en serions peut-être pas là.

— Ce n’est pas grave. J’imagine que nous devions passer par là tous les deux. Est-ce que tu es d’accord de me reprendre après tout ce que je t’ai fait subir ? Les mensonges et tout le reste ?

Elle se contenta de l’embrasser, l’entraînant dans la chambre d’amis. Ils s’assirent sur le lit et il l’attira contre lui.

— J’ai passé trois mois à espérer ce moment, avoua-t-il.

— Et moi, j’ai passé trois mois à hésiter à venir te parler.

— On a été bêtes, hein ?

— Un peu. J’ai cherché à te détester, à me persuader que tu n’étais qu’un idiot. Lorsque j’étais avec les jumeaux, je me demandais sans cesse si tu allais venir. J’espérais que tu ne viendrais pas, mais en même temps, je ne pouvais m’empêcher de souhaiter te revoir. Aux DMRS, les gens agissent comme s’il ne s’était jamais rien passé entre nous, reprit-elle après quelques secondes. À tel point que je me demandais parfois si je n’avais pas rêvé tout cela.

Il hocha la tête. Il savait pourquoi les scientifiques l’ignoraient. Ludméa remit une mèche de cheveux derrière son oreille en lui souriant. Il se rendit compte qu’il avait attendu cet instant ; il aimait la voir faire ce geste.

— Tu te rappelles ce médecin désagréable, celui qui m’a charcuté le bras ? Je l’ai vu tout à l’heure et il a essayé de me faire croire que les bébés de Lyen n’existaient pas.

Ruan se raidit. Cette conversation s’aventurait sur un terrain dangereux. Peut-être aurait-il finalement dû accepter que Lúka s’occupe d’elle comme il s’était occupé des autres ! Mais alors elle n’aurait pas pu être engagée aux DMRS pour prendre soin des jumeaux… Aurait-ce été mieux ainsi ? Que se serait-il passé avec la petite Nato, qui refusait de manger si ce n’était pas Ludméa qui lui donnait le biberon ? Qui se serait occupé des bébés ? Il y aurait eu d’autres solutions, il devait l’admettre. Par sa faute, parce qu’il avait refusé que Lúka intervienne dans l’esprit de la jeune femme, il mettait en danger l’intégralité du projet.

— Il a sans doute voulu s’amuser avec tes nerfs. C’est vrai qu’il est assez désagréable. Mais ne parlons pas de lui, tu veux bien ?

Elle glissa sa main dans la sienne. Ils baissèrent tous les deux les yeux sur leurs doigts entrelacés. Ce simple geste de tendresse le toucha plus qu’il ne l’aurait cru. Si des doutes concernant sa décision de quitter Ylana subsistaient encore en lui, ils furent balayés en cet instant.

— Je crois que je ne t’ai jamais vu habillé aussi bizarrement, remarqua-t-elle soudain après quelques instants de silence.

Il se mit à rire. Elle l’enlaça, sa joue contre la sienne.

— Ton beau-frère m’a prêté un pull. J’étais si pressé de venir te voir que j’ai oublié de prendre un parapluie. Mon costume ne ressemblait plus à rien.

— Comment as-tu su que j’étais chez ma sœur ? C’est elle qui t’a appelé ?

— Non, je suis d’abord passé chez toi et j’ai attendu comme un imbécile devant ta porte pendant une bonne dizaine de minutes. Je ne voulais pas rentrer chez moi sans t’avoir vue. Je me suis dit que tu étais peut-être chez ta sœur, ou qu’elle pourrait me dire où tu étais. Je n’ai même pas pensé à l’appeler…

Elle lui sourit et réclama un baiser, qu’il s’empressa de lui donner. Après trois mois, elle avait du mal à se passer de la douceur de ses lèvres. Elle avait tant espéré ce moment !

— Je t’avais amené des fleurs.

— Oui, j’ai vu que tu avais quelque chose d’assez peu identifiable à la main…

— Pourquoi tout le monde se moque de mon bouquet ? Déjà que ton beau-frère m’a pris pour un vendeur de fleurs…

Ludméa l’embrassa à nouveau et il la serra plus fort contre lui. Il ne la laisserait plus jamais partir, non, plus jamais…

— Je voulais t’inviter à dîner.

— Ruan, il est presque vingt-deux heures ! J’ai déjà dîné.

— Je… Bien sûr… je crois que je n’ai pas tellement réfléchi à la question. Et je n’ai pas vu le temps passer.

— Tu as faim ?

— En fait, non. J’ai l’impression que je serai incapable d’avaler quoi que ce soit avant plusieurs jours au moins. Mais on pourrait aller quelque part.

— Oui, je pense que ce serait mieux. Je n’ai pas envie de voir les sourires amusés et plein de sous-entendus de ma sœur et de mon beau-frère durant tout le reste de la soirée.

— Je crois que je pourrai survivre sans, moi aussi. Oh, Ludméa, je n’arrive pas encore à croire que je peux à nouveau te tenir dans mes bras !

— Ruan, moi aussi je suis contente. Par contre, si tu me serres encore plus fort, tu vas me briser une côte…

Il la lâcha aussitôt et elle rit, amusée par son air coupable. Elle se blottit contre lui, la tête au creux de son épaule. Il caressa ses cheveux en souriant ; elle avait toute la fraîcheur de sa jeunesse, cela lui plaisait beaucoup. Même si elle n’était pas beaucoup plus jeune qu’Ylana, elle avait gardé ce parfum d’insouciance qui faisait tant défaut à son ex-fiancée.

— On devrait peut-être aller rejoindre ta sœur et ton beau-frère. Je me sens un peu mal à l’aise d’abuser ainsi de leur hospitalité.

— Tu as raison. En plus, j’ai envie de voir ces fleurs de plus près, ajouta-t-elle avec un sourire espiègle.

 

Johannes et Svetlana avaient bien entendu échangé un sourire amusé, comme Ludméa l’avait prédit. Ruan avait récupéré son bouquet, qu’il avait offert à la jeune femme, un peu hésitant. Cependant elle n’avait pas ri. Elle s’était mise à pleurer, en serrant ce qui restait des roses bleues contre son cœur.

— Tu t’en es souvenu. Tu t’es souvenu que c’étaient mes préférées…

Ruan s’était contenté de sourire avant de l’attirer contre lui. Il ne pouvait s’empêcher de craindre qu’elle change soudain d’avis. Johannes lui avait rendu ses vêtements trempés, et lui avait dit qu’il pouvait garder le pull. Ils seraient sans nul doute amenés à se revoir… Svetlana lui avait tendu un parapluie avec un air moqueur et Ludméa et lui étaient repartis sous la pluie.

— Où est-ce qu’on va ? demanda la jeune femme, installée à ses côtés dans la voiture.

Elle regarda tout autour d’elle, observant le tableau de bord. Elle n’était pas habituée à des véhicules aussi coûteux et perfectionnés

— Où tu veux. Mais d’abord, on passe chez moi pour que je me change. J’ai l’air ridicule.

— C’est vrai. Je t’ai déjà vu plus élégant.

Il lui tira la langue et elle sourit, ses doigts entre les siens. Ils ne parlèrent pas pendant les quelques minutes que dura le trajet. Ludméa se blottit contre lui, le visage rêveur. Ruan devait avouer qu’il était troublé, un peu tendu, même. À présent, elle était avec lui, pourtant tout n’était pas gagné. Il se sentait comme un jeune garçon paniqué qui avait emmené la fille qui lui plaisait au cinéma et qui se demandait pendant tout le chemin du retour s’il pouvait se risquer à l’embrasser ou pas. Jamais il n’avait ressenti cela auparavant. Pas même avec Katrin.

 

— J’en ai pour une minute, lui assura-t-il.

Elle hocha la tête d’un air distrait, trop occupée à détailler l’immense demeure de Ruan. Ce n’était même plus une maison, c’était un manoir – ou quel que soit le nom de ces gigantesques bâtisses familiales illustrées dans les livres d’histoire de Svetlana. Le salon à lui seul faisait près du double de son appartement. Et il y avait même une cheminée ! Évidemment, les niveau un avaient le droit à tous ces petits privilèges…

Sur un meuble étaient posées quelques photographies. Ludméa s’en approcha. Elles représentaient toutes un couple souriant. L’homme portait un uniforme militaire sur deux des photographies. La femme était beaucoup plus petite que lui ; son visage rond était doux et amical. Elle sourit. Il s’agissait sans doute des parents de Ruan.

— Me voilà, annonça ce dernier. J’espère que tu ne t’es pas trop ennuyée.

Ludméa se retourna puis lui sourit. Il avait revêtu une chemise bleue et un pantalon noir, et avait maîtrisé ses folles boucles blondes. Elle ne l’avait jamais vu aussi beau. Plus que jamais, elle se demanda pourquoi il s’était intéressé à elle alors qu’il aurait pu avoir n’importe quelle femme.

— Je regardais les photos. Ce sont tes parents ?

— Daniel et Helen.

— Ton père est militaire ?

— Général. Daniel est le codirecteur des DMRS, avec Alicha Dortner.

— C’est presque une affaire de famille.

— Tu n’as pas idée.

Un silence s’installa et Ludméa s’approcha de lui. Il l’enlaça avec douceur.

— Tu es si beau, je me sens un peu gauche à côté de toi.

— Tu es superbe, Ludméa.

Elle s’amusa de sa flagrante absence d’objectivité et Ruan se rendit compte à quel point son rire lui avait manqué, pendant toutes ces semaines.

— Où veux-tu aller ?

Elle baissa les yeux et rougit un peu. Elle n’avait envie d’aller nulle part. Elle voulait juste rester près de lui. Qu’allait-il penser d’elle si elle le lui disait ?

— Ludméa, si tu préfères que je te ramène chez toi, je comprendrai.

— Non ! Je… Je n’ai pas très envie de sortir, c’est tout.

— Tu veux qu’on reste ici ?

— Ça ne t’embête pas ? Je me sens vraiment très… euh… je ne sais pas comment je me sens, en fait. J’ai juste envie que l’on soit un peu tous les deux. Cela fait trois mois que nous n’avons pas échangé le moindre mot.

Ruan se maudit. Il avait perçu son trouble, avait compris qu’elle préférait rester chez lui, néanmoins il n’avait pas su comment le lui proposer, craignant qu’elle ne s’indigne ou ne se vexe.

— Je trouve que c’est une excellente idée. C’est vrai qu’avec le temps qu’il fait dehors, les possibilités sont assez limitées. Et il y a toujours trop de bruit dans les cafés…

Elle hocha la tête et il l’entraîna vers le canapé. Il y eut un moment un peu gêné, où ils se contentèrent de se regarder bêtement, puis Ruan lui demanda si elle voulait boire quelque chose. Elle n’avait pas soif, mais sauta sur l’occasion. Elle avait besoin de se retrouver un peu seule ; les sentiments se bousculaient en elle, elle en avait presque le vertige. Trop de choses se passaient, elle avait du mal à tout gérer.

Ruan avait quitté Ylana pour elle… Il avait annulé « l’union de l’année », comme l’avaient qualifiée les journaux, pour une histoire incertaine avec elle. Cela lui faisait peur. Et si elle n’était pas à la hauteur ? S’il regrettait sa décision ?

Depuis qu’il l’avait embrassée chez Svetlana, elle se sentait un peu étrange. Elle recherchait sans cesse son contact, espérait presque qu’il irait plus loin, qu’il la déshabillerait, qu’il…

— Ta limonade, annonça Ruan en lui tendant le verre.

Elle sursauta, prise en flagrant délit de pensées impures, et la chaleur lui monta aux joues. Elle saisit le verre d’une main mal assurée. Un peu de liquide coula sur ses doigts. Comment avait-elle pu penser des choses pareilles ? Cela ne lui ressemblait pas ! Jamais elle n’avait… Enfin, jamais aussi clairement ! Elle but quelques gorgées de sa limonade, pour se donner une contenance.

Ruan lui sourit. Ludméa espéra qu’il ne remarquait pas le trouble qui l’habitait. Il l’attira contre lui et posa ses lèvres sur les siennes. Sa bouche avait un petit goût de citron et il l’embrassa presque avec avidité. C’était ce qu’elle voulait, et elle répondit plutôt positivement à ses baisers. Assez positivement pour qu’il lui commence à passer ses mains en dessous de son pull. Elle frémit, ferma les yeux. Les doigts de Ruan étaient froids, sans doute à cause des verres qu’il venait de préparer ; leur contact avec sa peau chaude la faisait frissonner.

Elle ne put s’empêcher d’être impressionnée encore une fois par la facilité avec laquelle il décrocha son soutien-gorge. Les hommes n’étaient jamais très doués pour ce genre de choses, à tel point que Ludméa s’était dit que ce devait être un handicap génétique.

Les mains de Ruan caressaient sa peau, s’attardant sur ses seins aux pointes dressées. Ludméa commença à déboutonner sa chemise, les joues en feu. Il délaissa ses lèvres pour glisser sa bouche dans son cou et elle enfouit ses mains dans ses boucles blondes. Il releva la tête et lui sourit.

— Si on continue, je vais avoir envie de faire l’amour avec toi, murmura-t-il.

— Ce n’est pas le cas maintenant ?

Il sourit à nouveau. Elle effleura ses lèvres d’un baiser léger.

— Tu sais bien que si. Mais… Je ne veux pas brusquer les choses. Si tu préfères attendre…

— Je ne préfère pas attendre. Je crois que nous avons déjà assez attendu, tous les deux.

— C’est vrai.

Elle termina de déboutonner sa chemise, les doigts un peu tremblants, puis la lui ôta avec un peu de maladresse. Elle passa les mains sous son T-shirt, caressant sa peau presque brûlante. Il lui semblait que jamais encore elle n’avait désiré un homme comme elle le désirait. Pourtant, lorsqu’il voulut lui enlever son pull, elle l’arrêta.

— Il y a trop de lumière…

— Mais tu es si belle, Ludméa !

— Ce n’est pas romantique.

— Diminution lumières niveau un.

— C’est mieux.

— Je ne te vois presque plus…

— Peut-être, mais maintenant tu as le droit de me déshabiller. Ça compense un peu, non ?

Il se mit à rire. Ludméa était drôle, tellement plus drôle qu’Ylana ! Sa jeunesse, sa fraîcheur, sa naïveté, même : tout en elle lui plaisait. Être avec elle, c’était comme prendre une bouffée d’air frais. Il l’embrassa avant de la coucher avec douceur sur le canapé. Elle l’attira contre elle. Il lui enleva son pull et fit glisser son soutien-gorge. Il connaissait déjà son corps, pourtant il ne se lassait pas de la regarder, la dévorant presque des yeux. Ses seins étaient parfaits. Ni trop gros, ni trop petits. Parfaits. Il l’embrassa à nouveau, laissant courir ses doigts le long de ses reins. Elle avait fermé les yeux et souriait. Ruan sentait qu’elle était bien, cela le rassura. Il voulait que tout se passe pour le mieux. Sa main se posa sur un de ses seins et il perçut nettement ses frissons de plaisir. Il s’empara de ses lèvres, sa langue jouant avec la sienne. Après trois mois de torture, il retrouvait le goût de ses baisers, qu’il aimait tant. Ludméa le serra contre elle, le souffle court.

Elle était très réceptive, il avait déjà eu l’occasion de s’en rendre compte. L’espace d’un instant, il se demanda si c’était son désir à lui qu’elle éprouvait – et exprimait – ou si elle avait vraiment envie de faire l’amour avec lui. Un mélange des deux, sans doute. Il ôta son T-shirt et sentit la pointe des seins de Ludméa contre sa peau. Il n’avait pas été ainsi attiré par une femme depuis plus de douze ans. Pas même par Ylana. Dans la zone d’isolement, elle lui avait résisté, et même si cela l’avait un peu agacé alors, il se rendait compte qu’elle avait eu raison. L’attente n’avait fait que renforcer le désir qu’il ressentait pour elle. Et plus que tout, il voulait qu’elle puisse apprécier le moment qu’ils allaient vivre tous les deux. Il commença à faire glisser la fermeture éclair de son pantalon. Elle se crispa un peu.

— Tu veux qu’on arrête ?

— Non, ce n’est pas ça. Mais l’espace d’un instant, j’ai repensé à mon cauchemar, tu sais…

Il hocha la tête ; il ne savait que trop… Lúka avait sans doute menti. Jamais il n’aurait pu faire de mal à Ludméa. Il l’aimait.

La jeune femme l’attira à elle en souriant. Son hésitation avait un peu refroidi ses ardeurs, elle l’embrassa longuement pour le convaincre de continuer ses caresses.

— Ruan, j’ai envie de faire l’amour avec toi, lui chuchota-t-elle à l’oreille. N’arrête pas, s’il te plaît.

Il termina de lui enlever son pantalon puis caressa ses jambes longues et lisses. Elle portait une simple petite culotte blanche ; il mourait d’envie de la lui ôter également, cependant elle n’était pas encore prête… Il fit courir sa langue sur la pointe de ses seins et elle gémit de plaisir. Son désir montait, montait, et elle chercha à déboutonner son pantalon. Il l’aida, impatient. Bientôt, il pressa son corps presque nu contre le sien, sa bouche sur la sienne.

Ludméa n’avait jamais rien ressenti de tel. Il n’y avait plus rien d’autre au monde que son désir pour Ruan, sa certitude qu’ils allaient faire l’amour, que ce serait merveilleux. L’homme semblait anticiper chacune de ses attentes, connaître son corps encore mieux qu’elle. Les images de son cauchemar tentaient de se presser dans son esprit, mais elle les chassait. Tout se passerait bien.

Il fit glisser la petite culotte blanche et la sentit frissonner. Il s’écarta d’elle ; elle le retint, déconcertée.

— Ruan ?

— Je vais chercher un…

— J’ai un implant, coupa-t-elle avant qu’il ait pu terminer.

— Tant mieux.

Ludméa soupira de soulagement. Elle ne voulait pas qu’il utilise un préservatif. Cela lui rappellerait trop son horrible cauchemar. Même le mot la faisait presque paniquer. Ruan avait sûrement été surpris de sa réaction, mais elle ne pouvait pas lui expliquer. Pas maintenant.

L’homme ôta son caleçon et elle se pressa contre lui, sentant son sexe contre sa peau. Le désir l’envahit à nouveau ; elle lui ouvrit ses lèvres, déjà en manque de ses baisers. Il l’embrassa avec beaucoup de tendresse et de sensualité. Elle chercha à l’attirer en elle, enivrée de toute la frustration qu’elle avait éprouvée aux DMRS quand ils ne pouvaient rien faire d’autre qu’échanger quelques baisers, frustration qui allait enfin être apaisée. Il glissa une main entre ses cuisses et commença à la caresser. Ludméa se tendit contre lui, les yeux fermés, soupirant de plaisir. Il la pénétra doucement. Elle chercha sa bouche, le serra contre elle.

Ce qui s’était passé aux DMRS n’avait été qu’un cauchemar, à présent elle n’aurait pas pu en être plus certaine. Ruan n’était que tendresse et douceur. Il lui faisait l’amour presque avec retenue, comme s’il avait peur de lui faire mal. Ses caresses, ses baisers la comblaient de plaisir et elle s’abandonna tout entière à lui.

Elle jouit très vite, cambrée contre lui, tremblante. Il lui sourit et l’embrassa. Il continuait ses mouvements de va-et-vient, ses mains sur ses seins, ses lèvres sur sa peau brûlante. Elle sentit le désir monter à nouveau ; avant qu’elle ait pu véritablement réaliser ce qui lui arrivait, un deuxième orgasme la submergea. Ruan ferma les yeux et gémit, puis se laissa aller contre elle. Ludméa lui sourit comme il reprenait son souffle et caressa sa joue rugueuse.

— Je suis désolé, j’ai été un peu impatient, je te désirais bien trop.

— Impatient ? Non, c’était parfait. Jamais je n’aurais pu imaginer que ce serait aussi merveilleux.

Enfin, après toutes ces semaines, elle comprit qu’elle l’aimait, qu’elle l’aimait vraiment. Elle l’avait su dès le départ, mais ne voulait pas se l’avouer tant que subsistait un doute sur ce qui s’était réellement passé aux DMRS. Elle le serra contre elle, heureuse.

— Je t’aime, Ruan, souffla-t-elle d’une voix chargée d’émotions.

 

Ludméa était blottie contre Ruan, les yeux à demi clos. Elle entendait sa respiration lente et régulière, sentait son souffle chaud contre sa nuque. Il dormait depuis quelques minutes déjà, toutefois elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Les chiffres du réveil indiquaient cinq heures treize et elle savait que si elle ne s’endormait pas très vite, elle serait vaseuse pendant toute la journée. Un peu plus tôt au cours de la nuit, il l’avait soulevée entre ses bras et l’avait emmenée au premier étage. Elle s’était émerveillée de l’immense lit à baldaquin, qui tranchait un peu dans une chambre d’homme mais qu’elle avait tout de suite adoré. Les draps étaient doux, tissés dans une matière qu’elle ne connaissait pas ; la sensation sur sa peau était très agréable. Ils avaient fait l’amour à nouveau, plusieurs fois. Ruan paraissait infatigable, loin d’elle l’idée de s’en plaindre…

Il avait passé son bras autour de sa taille et elle n’osait pas bouger, de peur de l’éveiller. Un sourire aux lèvres, elle repensait à tout ce qui venait de lui arriver. Jamais aucun homme ne l’avait aimée comme lui : c’était comme s’il savait exactement ce qu’elle souhaitait, mieux encore qu’elle-même. Elle s’étonnait d’avoir pu s’abandonner ainsi à lui : son corps semblait avoir une volonté propre, et ses inhibitions s’étaient envolées. Avec les quelques amants qu’elle avait eus, la première fois ne s’était jamais très bien passée. Elle était crispée, avait peur de décevoir. Elle avait ressenti cela avec Ruan aussi ; ses craintes avaient cependant bien vite été apaisées.

Il s’agita soudain dans son sommeil, prononçant des phrases dépourvues de sens d’une voix effrayée. À la lumière brumeuse de l’aube, elle vit des larmes sur ses joues. Son rêve n’avait de toute évidence rien d’agréable ; elle caressa ses cheveux pour le calmer. Il se blottit contre elle, encore à demi endormi.

— Ève, souffla-t-il. Maman…

— Ce n’est qu’un rêve, Ruan, lui murmura Ludméa.

Il s’éveilla tout à fait et la regarda, étonné. Elle essuya les larmes qui coulaient encore sur ses joues ; il se détourna, gêné.

— Tu as fait un cauchemar.

Elle le força à lui faire face et lui ouvrit ses bras. Il s’y réfugia presque comme un enfant, la serrant très fort contre lui.

— Qu’est-ce que tu as ? lui demanda-t-elle, inquiète.

— Rien, je… Je repense à des trucs, et… Je suis désolé. Je ne voulais pas te réveiller.

— Tu n’as pas à être désolé ! Je ne dormais pas, de toute façon. Est-ce que tu as envie de m’en parler ?

Il hocha la tête mais ne prononça pas un mot. Elle caressa ses épaules, embrassa son front.

— Qui est Ève ?

— Comment ?

Il leva son visage vers elle, déconcerté.

— Tu as appelé une Ève.

Il baissa les yeux et se dégagea de son étreinte pour s’allonger sur le dos, les yeux perdus dans les arabesques qui décoraient le baldaquin.

— Ma mère.

— Mais… Et Helen ?

— Helen est ma mère adoptive. Mes parents sont morts quand j’avais huit ans.

— Oh, Ruan, je suis désolée… Je sais ce que c’est de perdre quelqu’un qu’on aime…

— Ah bon ?

— J’avais douze ans quand mon père est mort. Il avait une tumeur au cerveau, les médecins n’ont pas pu le sauver.

Elle détourna les yeux et cligna plusieurs fois des paupières. Même après toutes ces années, la douleur était encore vive. Ruan l’attira contre lui, son propre chagrin oublié. Elle lui fit un sourire triste.

— Il me manque. Souvent, je pense à lui et je me demande s’il aurait été fier de moi.

— Sans le moindre doute. Tu es quelqu’un de bien. N’importe quel père serait fier d’avoir une fille comme toi.

— Merci, Ruan. Tu es gentil de dire ça.

Il lui caressa les cheveux et soupira. Il ferma les yeux, le visage sombre.

— Ils ne me manquent pas. Je pense que j’étais trop jeune quand c’est arrivé. Je ne me souviens même pas vraiment du visage de ma mère, ajouta-t-il après quelques instants de silence.

— Tu n’as pas de photos d’eux ?

Il secoua la tête. Ludméa s’étonna, mais n’insista pas.

— Que leur est-il arrivé ?

— Un accident. Leur voiture s’est écrasée contre un arbre. Une défaillance des freins ou je ne sais quoi. J’étais chez Daniel et Helen quand c’est arrivé. Daniel était le meilleur ami de mon père. Ils étaient très proches, un peu comme des frères. Ils m’ont adopté. Helen n’avait jamais pu avoir d’enfant. Elle m’a aimé comme son propre fils. Je n’ai pas été malheureux.

— Tout de même, ça a dû être dur, pour toi.

— Sans doute. Ça fait si longtemps, à présent… Je ne m’en souviens pas.

Il l’embrassa.

— Je suis navré, Ludméa. Je ne voulais pas que cela se passe comme ça.

— Que quoi se passe comme ça ?

— Notre premier réveil ensemble.

— Oh, mais ce n’est pas encore le moment de se réveiller.

— Tu as raison…

Il roula sur elle et effleura ses lèvres des siennes.

— Ruan, ce n’est pas à ça que je pensais !

Mais elle n’avait pas la moindre envie de lui résister, aussitôt envahie par le désir.

— Si on ne dort pas un peu, on ne pourra jamais aller travailler, protesta-t-elle par principe.

— On restera à la maison.

— Mais… Je… Il faut que j’aille travailler !

— Je te ferai un mot d’excuse.

Elle se mit à rire et s’abandonna à ses baisers. Jamais elle n’avait été aussi heureuse. Et si à cet instant, quelqu’un lui avait dit ce qui allait se passer, ce qui allait lui arriver, elle ne l’aurait pas cru. Elle n’aurait laissé personne lui prouver que Ruan lui mentait depuis le début.

 

Le petit garçon jeta un regard derrière lui et sourit. La voiture de sa mère avait disparu. La voie était libre.

— Ruan, si tu manques encore l’école, je le dirai à Maman, fit la fillette d’un ton sévère.

— Ah ouais ? De toute façon, elle le saura. Les absences sont comptabilisées dans l’ordinateur. Et pis, si tu lui dis ça, je raconterai à Papa comment tu as laissé Joshua Kennedy t’embrasser !

— Même pas vrai ! répondit sa sœur.

Mais son visage devint cramoisi.

— Si c’est vrai ! Même que c’était ré-pu-gnant, ajouta-t-il avec une grimace de dégoût.

Elle le poussa brutalement, la colère brillant dans ses grands yeux bleus. Il trébucha, manqua de tomber, mais retrouva son équilibre et lui tira la langue, son regard pétillant de malice.

— À toi de voir, Éva. Si tu dis à Maman que je n’ai pas été à l’école, je dirai à Papa que t’as embrassé Joshua. Et avec la langue, en plus.

— T’es qu’un menteur ! Je te déteste !

Il lui sourit d’un air narquois et elle s’éloigna d’un pas rapide, les épaules bien droites. Ruan tourna les talons et se dirigea vers l’arrêt de bus. Sa mère recevrait l’avis d’absence. Néanmoins elle ne dirait rien à son père. Celui-ci lui mettrait une terrible raclée s’il l’apprenait.

De toute façon, l’école, c’était ennuyeux.

 

Ruan était occupé à fouiller dans les tiroirs de la chambre de sa mère. Il avait déjà trouvé de drôles de sous-vêtements, qu’il avait jugés tout bonnement fascinants. Et dans la boîte à bijoux, il y avait le pendentif en forme de cœur qu’il trouvait si joli. Sa mère ne le mettait plus depuis longtemps, et il l’avait fourré dans sa poche. Elle ne s’apercevrait pas de sa disparition. Et dans le cas contraire, elle penserait qu’elle l’avait égaré. Elle avait tant de bijoux, elle ne pouvait quand même pas se souvenir de tout ce qu’elle possédait, si ?

Le petit garçon avait reporté son attention sur un bustier en satin et en dentelle. Il se demanda si sa sœur avait elle aussi de pareils vêtements. Sûrement pas, elle n’avait que treize ans. Cependant, elle avait déjà de la poitrine et elle portait des soutiens-gorge. Il le savait, car il s’était caché dans la grande armoire de sa chambre, un soir, et l’avait vue se déshabiller. Elle portait des soutiens-gorge et elle embrassait Joshua Kennedy derrière le mur du préau pendant la récréation. Son père n’aurait pas été content de l’apprendre. Pas content du tout. Mais Ruan ne le lui aurait jamais dit. Il n’avait pas la moindre envie de le voir frapper sa sœur.

Il replia le bustier avec soin avant de le ranger dans le tiroir. Il entendit soudain des voix, qui se rapprochaient de plus en plus. La voix de sa mère et celle d’un homme qui n’était pas son père. Paniqué, il savait qu’il n’aurait pas le temps de courir se réfugier dans sa chambre. Il avisa l’armoire à habits et frissonna. Il n’aimait pas cette armoire, pourtant il n’avait plus le choix : les pas étaient dangereusement proches. Il s’y glissa et se blottit dans le fond, sous les robes de sa mère. Il tira la porte à lui, sans la fermer. Quelques secondes plus tard, elle entrait en riant, accompagnée d’un homme qui avait passé les bras autour de sa taille et qui l’embrassait dans le cou. Ruan se renfrogna. Qui était cet homme qui osait toucher sa mère comme cela ?

— Arrête, Patrick, laisse-moi respirer !

Mais Ruan trouva que jamais elle n’avait eu l’air de penser ses paroles aussi peu qu’en cet instant. Son avis était de toute évidence partagé par le dénommé Patrick, qui écrasa sa bouche sur la sienne, ses mains sur ses seins. Le petit garçon mourait d’envie de se précipiter sur cet homme pour le repousser avec violence. Personne d’autre que son père n’avait le droit d’embrasser sa mère. Personne ! Toutefois, s’il quittait sa cachette, il avait le pressentiment que la colère maternelle serait terrible. Et la punition sans doute encore pire.

Elle recula de quelques pas et un sourire langoureux se dessina sur ses lèvres. Elle fit glisser les bretelles de sa robe, découvrant des épaules d’un brun presque doré. Patrick s’avança vers elle et tira sur le fin tissu bleu ciel. La robe tomba sur le sol, vaporeuse, et dévoila un bustier en satin blanc, semblable à celui qui avait tant fasciné Ruan.

— Tu es magnifique, Ève, chuchota Patrick.

Horrifié, Ruan le vit dégrafer le bustier de sa mère, libérant sa poitrine. Il n’avait pas le droit de faire ça ! Mais l’homme ne s’arrêta pas là. Il fourra son visage au creux de son cou et l’embrassa, avant de laisser courir sa bouche sur ses seins. Ève souriait, les yeux fermés, et ses doigts plongeaient dans la chevelure brune et bouclée de Patrick, l’attirant encore plus près d’elle. Elle l’entraîna vers le lit, vers ce grand lit à baldaquin que Ruan aimait tant, ce lit où il venait parfois se blottir contre elle au réveil, où elle lui caressait tendrement les cheveux et lui souriait avec tout l’amour d’une mère. Le petit garçon sentit la rage l’envahir, frustré de son impuissance à arrêter tout cela. Et l’angle de la porte lui cachait une partie des corps enlacés. Presque malgré lui, il se déplaça avec précaution, poussa un peu le battant pour dévoiler le visage de sa mère. Elle paraissait heureuse. Cela lui donna envie de la frapper.

Patrick se débarrassa de sa chemise, puis de ses chaussures et de son pantalon. Ève riait, presque nue contre lui. Elle le ramenait plus près d’elle, embrassait ses lèvres, caressait ses cheveux. Ruan ne voulait pas voir ce qu’elle allait faire avec lui. Il ne voulait pas voir cet homme qui n’était pas son père dans le lit de ses parents. Il ferma les yeux, mais il continuait d’entendre son rire. Il agrippa une robe dans le placard et la serra contre lui, le tissu contre sa joue. Il aimait l’odeur de sa mère et cette robe portait encore un peu de son parfum.

Il n’aurait jamais dû manquer l’école, sa sœur avait raison. À présent, jamais plus il ne pourrait se blottir contre sa mère au réveil sans repenser à cet homme qui l’embrassait et pressait son horrible sourire sur sa bouche.

Soudain, Ruan entendit un bruit de pas qu’il connaissait bien et se pétrifia. La porte de la chambre s’ouvrit lentement ; sa mère et l’homme étaient trop occupés pour y prêter attention. Le petit garçon releva les paupières puis se rapprocha de la porte de l’armoire. Son père était entré dans la pièce et regardait la scène d’un air froid. Ruan sourit. Il allait mettre une belle correction à l’homme qui avait osé toucher sa mère comme ça !

Ève sembla tout à coup se rendre compte de la présence de son mari et poussa un petit cri de surprise, remontant les draps sur son corps nu. Patrick s’empressa de remettre le caleçon qu’il était en train d’enlever.

— Ève ! Comment oses-tu me faire une chose pareille !

— Ruan, je t’en prie, je…

— Tu quoi ? aboya-t-il. Vas-y, tu sembles avoir des choses à dire pour ta défense !

Elle se contenta de baisser les yeux.

— Je te surveille, Ève. Ça fait des semaines que je te surveille ! annonça-t-il d’une voix presque triomphante. Tu croyais que j’étais parti au travail, hein ? Eh bien, pas de chance, je suis là !

Son visage était déformé par la haine et le petit garçon se mit à trembler. Finalement, il n’était plus certain d’être content que son père soit intervenu…

— Tu n’es qu’une putain ! Espèce de sale traînée ! Saraï avait raison, je n’aurais jamais dû t’épouser !

— Je t’interdis de m’insulter comme ça ! cria-t-elle, les larmes coulant sur ses joues.

— Mais, ma chérie, tu n’es plus en mesure de m’interdire quoi que ce soit ! Regarde-toi… Tu n’as même pas eu la décence d’attendre que nos enfants soient dans le bus scolaire pour te précipiter à la maison. Tu étais trop pressée de le retrouver, hein ? Tu avais tellement hâte de te faire passer dessus que tu n’as même pas remarqué que ton fils n’avait pas pris le bus !

Ruan sentit la terreur l’envahir. Son père savait qu’il était là… Il l’avait su dès qu’il était entré ! Il se recroquevilla au fond de l’armoire en tremblant. L’odeur de sa mère était oppressante, maintenant, et lui tournait la tête. Il aurait aimé fermer les yeux, mais en était incapable.

— Quant à toi, mon vieux, tu ne vas pas tarder à regretter d’être entré dans le lit de ma femme !

Patrick, qui était en train de tendre une main hésitante vers son pantalon, se figea.

— Vous vous amusez bien, pendant que je ne suis pas là, n’est-ce pas ?

Il sortit quelque chose de la poche intérieure de son veston et Ruan reconnut un pistolet. Il retint une exclamation horrifiée lorsqu’il vit son père le pointer sur l’amant de sa mère.

— Personne ne touche ma femme !

Le coup atteignit l’homme en pleine poitrine et il s’écroula en bas du lit. Le sang avait taché les draps. Ève cria et se tassa contre le mur, les yeux fermés, les mains sur les oreilles.

— Je t’aimais, Ève ! Tu m’as trahi !

Ruan avait envie de vomir. Comme dans une sorte de ralenti filmique, il vit son père pointer l’arme sur sa mère. Il ferma les yeux, les paupières crispées sur ses larmes.

— Tu étais à moi, Ève, à moi !

Ève hurla et le coup partit. Le hurlement se tut. Aussitôt, un autre coup trancha le silence. Il y eut un bruit horrible de corps inerte qui tombe sur le sol, puis plus rien.

Lentement, Ruan ouvrit les yeux, libérant les larmes qui noyèrent ses joues…

 

Lewis pleurait. Il avait dit adieu à sa femme et à son fils ; le lendemain, il serait transféré à la prison d’Alpha 1, et dans quelques mois aurait lieu son exécution. Son statut lui avait permis de rester dix semaines avec sa famille sous étroite surveillance, cependant la dixième semaine se terminait déjà. Le temps avait passé trop vite.

Un autre aurait peut-être tenté de faire appel, de rassembler des preuves en sa faveur, néanmoins Lewis avait compris que c’était inutile. Contrairement à ce qu’il avait imaginé au départ, Paso n’était sans doute pas à l’origine de la machination dont il avait été victime. C’était bien plus profond que cela. Quelqu’un avait payé les scientifiques et les médecins pour qu’ils mentent au procès, avait payé les juges, avait falsifié les preuves, avait peut-être même payé Borovitch et Dortner. Paso était puissant, mais pas à ce point-là.

Lewis avait écrit un long rapport où il expliquait ce qui s’était réellement passé aux DMRS : les enregistrements trafiqués, la mort soudaine de l’un des employés du système de surveillance, l’étrange disparition du corps de la femme, l’indifférence de Paso à tout ce qui était en train de se produire autour de lui, la façon qu’il avait eue ensuite d’étouffer l’affaire… Il avait fait dupliquer et authentifier son rapport avant d’en confier un exemplaire à sa femme, un exemplaire à son fils, et un exemplaire au major Bradman. Il savait qu’il pouvait avoir confiance en ce dernier. Bradman était un homme juste, honnête. Ce qui expliquait pourquoi il n’avait pas été nommé directeur adjoint à sa place et pourquoi cet hypocrite de Dosch avait récupéré le poste.

Un jour, la vérité éclaterait. Il ne serait plus là pour le voir, pourtant le fait de savoir que cela se produirait le réconfortait un peu. Et les personnes qui lui étaient chères croyaient en lui.

Il pointa son pistolet contre sa tempe. Il était colonel, et les colonels ne se laissent pas prendre vivants par l’ennemi…

 

***

 

31-12-2066, Terre

 

Les contractions avaient commencé tôt le matin, pourtant Line n’avait rien voulu dire à son frère. Elle gardait l’espoir que ce ne soit qu’une fausse alerte, comme les deux fois précédentes. Ce soir, c’était l’heure de gloire de Lúka, la consécration de dix ans de travail acharné, le lancement mondial de Z’arkán. Ce n’était clairement pas le moment d’accoucher.

En temps normal, jamais elle n’aurait pu lui cacher son état. Il lui aurait suffi de la regarder pour découvrir ce qui était en train de se passer. Cependant, il était tendu, stressé, angoissé même. Et elle était vraiment déterminée.

Il avait mis le costume noir qu’elle lui avait offert. Elle avait insisté pour qu’il porte une chemise blanche, toutefois Lúka avait été catégorique. Il n’aimait pas le blanc. Sauf sur elle, avait-il ajouté avec un petit sourire, en caressant ses cheveux d’un geste tendre. La chemise serait noire, comme le costume, et comme la cravate. Celle-ci était marquée du logo de Z’arkán, les triangles blancs contrastant avec le tissu sombre. Les autres trouveraient peut-être cela lugubre ; pas Line. Elle avait fait son nœud de cravate en souriant. Lúka avait toujours été nul pour les nœuds de cravate. Il n’en portait jamais, ou quand par miracle cela lui arrivait, il faisait comme les quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population masculine : il choisissait une cravate qu’il n’avait qu’à clipper dans le col de sa chemise. Une cravate de tricheur, comme disait Line. Mais ce soir, elle voulait qu’il porte une véritable cravate.

Le nœud était parfait et Lúka l’avait remerciée d’un long baiser. Une contraction l’avait submergée au même instant ; il n’avait pas été facile de la lui cacher, néanmoins elle y était parvenue.

À présent, elle l’attendait, assise sagement sur le canapé. Il vérifiait une dernière fois son discours, le fameux discours qu’il avait mis plusieurs heures à préparer et qu’il n’avait pas voulu qu’elle lise. Lyen l’avait aidée à coiffer ses longs cheveux blancs et avait senti ses contractions, elle en était certaine. Mais elle ne dirait rien. Elle ne parlait jamais à Lúka, de toute façon. Line avait souri lorsque son ventre rebondi avait effleuré le sien. Lyen accoucherait cinq mois après elle. Elle avait perçu la présence des jumeaux aussi bien qu’elle percevait celle de son propre fils. Il ne grandirait pas seul…

Sa robe noire se tendait sur son énorme ventre, et Line trouvait qu’elle ressemblait à une baleine. Cela n’était bien sûr pas l’avis de Lúka, qui tenait à ce qu’elle soit présente à cette soirée. Elle avait toujours pu éviter les autres, prétextant un coup de fatigue ou des douleurs au dos, pourtant cette fois-ci, alors qu’elle aurait eu la meilleure des excuses, elle voulait l’accompagner. Il avait besoin d’elle, elle le savait. De toute manière, les gens ne regarderaient que lui, et à minuit, tout serait terminé. Elle devrait tenir jusque-là. Cinq heures…

 

Line se serra contre Lúka lorsqu’elle aperçut la foule qui attendait. Il prit sa main dans la sienne. Il était presque aussi nerveux qu’elle. Les journalistes se précipitèrent sur eux, leurs flashs crépitant, leurs micros tendus. Elle luttait contre l’envie de tourner les talons et de retourner se réfugier dans la voiture, mais elle ne pouvait pas faire ça à Lúka. Ils parlaient tous en même temps et le brouhaha résonnait comme des coups de tonnerre dans sa tête. Pourvu qu’elle n’ait pas une autre contraction, elle ne le supporterait pas… Pas maintenant. Elle crispa sa main sur celle de son frère et se força à sourire.

Enfin, Lúka la guida jusqu’à une place au premier rang, près d’Amelia Cort. Line soupira de soulagement. Enfin quelqu’un qu’elle connaissait ! Son frère devait la laisser seule pour vérifier les derniers détails et il l’embrassa, s’excusant de l’abandonner. Elle lui offrit son plus beau sourire.

— Je t’aime, lui murmura-t-elle à l’oreille.

Il rosit de plaisir et elle redressa le nœud de sa cravate.

— Allez, va ! Ils t’attendent !

Amelia lui adressa un sourire chaleureux ; elles regardèrent toutes les deux Lúka monter sur l’estrade puis disparaître derrière le rideau.

— Il est nerveux ?

— Une vraie pile électrique. Il n’a rien mangé depuis hier.

— Will est pareil. Il a passé toute la nuit à répéter son discours devant la glace. Je ne te raconte même pas les grimaces qu’il faisait.

— Je crois que je vois tout à fait de quoi tu veux parler, sourit Line. Je dois avouer que je serai bien contente quand tout cela sera terminé.

Amelia hocha la tête.

— Tu es très pâle, Line.

— C’est la nervosité. Je n’aime pas les foules.

Ce n’était qu’un demi-mensonge. La contraction l’avait prise un peu par surprise et elle serra les dents pour ne pas laisser paraître la douleur sur son visage. Elle sentait la sueur couler le long de son dos. La pièce était immense, certes, mais la chaleur humaine rendait l’atmosphère difficilement respirable.

— Le bébé est pour bientôt, non ?

— Pour très bientôt, confirma Line.

Amelia n’avait pas idée à quel point le « très bientôt » était proche…

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit, lorsque nous sommes allées choisir ta robe ? Tu m’as assuré que tu n’étais pas enceinte. J’aurais pu être là pour toi, te donner des conseils ! Je suis déjà passée par là deux fois.

Line, paniquée, se mordit l’intérieur de la joue. Les contractions étaient de plus en plus proches. Et voilà qu’elle devait inventer une histoire qui aurait l’air logique. Elle ne pensait pas être en état de trouver quelque chose de plausible à lui servir.

— J’avais déjà perdu un bébé, je voulais attendre la fin du premier trimestre pour l’annoncer. Et je vais peut-être te paraître ridicule, mais j’avais peur de tenter le sort en en parlant avant.

— Oh, Line, je suis désolée, je n’aurais jamais dû poser la question, c’était très indélicat de ma part. Ça a dû être terrible.

Line ne répondit pas, plus concentrée sur ses contractions que sur les remarques d’Amelia.

— Tu dois être heureuse, reprit Amelia après quelques instants. Tu pourras bientôt serrer ton bébé dans tes bras ! Tu verras, c’est un instant magique.

Les yeux de la jeune femme brillaient et un immense sourire faisait rayonner son visage. Line lui jeta un coup d’œil. Elle aurait aimé éprouver le bonheur que son amie revivait en ce moment même, mais en était incapable. Pour l’instant, elle vivait surtout une véritable torture.

— J’imagine que tu es très impatiente !

— Oh, tu ne sais pas à quel point. J’ai l’impression que si mon ventre grossit encore, il explosera.

Elle sourit et posa les mains sur ce dernier, dans l’attitude de la parfaite femme enceinte.

— Lúka est un homme chanceux. Entre le lancement de Z’arkán et la naissance toute proche de votre enfant, il doit être comblé.

Line acquiesça. Oui, il était sûrement comblé par les deux événements. Toutefois elle doutait qu’il soit comblé par les deux événements se produisant en même temps.

 

Le discours de Lúka était magnifique, comme Line s’en rendit compte quelques jours plus tard en voyant la rediffusion télévisée. Mais sur le moment, elle était bien trop occupée à tenter désespérément de cacher la naissance imminente de son enfant pour écouter ce que son frère avait à dire. Les contractions étaient de plus en plus proches. Elle n’avait pas encore perdu les eaux, c’était déjà ça. Néanmoins elle ne savait trop si elle devait s’en réjouir ou s’en inquiéter. La sueur coulait sur son front et sa tête tournait. La douleur était terrible ; elle mourait d’envie de s’allonger. Une autre qu’elle aurait sans doute déjà cédé, cependant elle avait appris depuis longtemps à maîtriser sa souffrance : l’enfance qu’elle avait eue l’avait préparée au pire. Elle espérait que son frère aurait bientôt terminé son discours, mais ne nourrissait pas de faux espoirs : une fois qu’il était lancé et qu’il avait vaincu sa timidité, Lúka était plutôt bavard.

Les gens autour d’elle étaient captivés. Ils riaient beaucoup. Et par bonheur, ils ne faisaient pas attention à elle. Amelia avait levé les yeux vers Lúka avec une sorte de fascination presque religieuse, et Line se dit amèrement que si Z’arkán était un échec, son frère pourrait toujours se reconvertir en gourou. Le discours de William avait été très bon lui aussi et la soirée était un franc succès.

La douleur la submergea à nouveau ; elle mordit l’intérieur de sa joue déjà en sang pour ne pas crier. Elle fixait du regard le logo de Z’arkán sur l’estrade derrière son frère, et les triangles se dédoublaient sous les larmes qu’elle contenait à grand-peine.

— … et c’est pourquoi j’aimerais remercier publiquement la personne qui a rendu tout cela possible, Tia Line Owen de l’Orme, ma femme, conclut Lúka.

Les applaudissements étaient assourdissants. Line, à travers sa torpeur, vit son frère lui faire signe de venir le rejoindre sur l’estrade. Elle secoua la tête faiblement.

— Line, monte près de lui sur l’estrade, lui souffla Amelia.

— Je… Je ne peux pas !

Elle jeta un regard désespéré à son frère. Elle ne pouvait pas se lever, elle avait trop mal !

— Amy, je vais avoir le bébé !

— Oh, Seigneur ! Maintenant ?

— Oui !

Lúka attendait toujours et Amelia lui fit signe de s’approcher d’elle. Il s’exécuta, un peu contrarié. Elle lui expliqua la situation ; il regarda Line, bouleversé. Cette dernière baissa les yeux, les larmes coulant sur ses joues. Elle avait tout gâché…

Lúka alla rejoindre Will.

— Mon vieux, c’est ton heure de gloire. C’est toi qui vas lancer Z’arkán.

— Pardon ? Mais… Que… Nous devions faire ça tous les deux !

— Line va accoucher.

Son sourire et son visage radieux étaient presque contagieux.

— Félicitations, Lúka. Sois tranquille, je m’occupe de tout !

Lúka se dirigea à nouveau vers le micro. La foule s’agitait, et les murmures surpris des milliers de gens s’élevaient.

— Je suis désolé de cette interruption. William Cort va lancer Z’arkán. Je… Ma femme va accoucher, ajouta-t-il, rayonnant.

Line releva la tête pour croiser les yeux de son frère. Elle sourit à travers ses larmes. Les applaudissements reprirent de plus belle. Lúka ne regardait plus qu’elle.

— Je t’aime, Line.

Sa voix résonna dans la salle ; il rougit en remarquant qu’il n’avait pas éteint le micro. Les gens applaudirent plus fort encore. Lúka sauta en bas de l’estrade pour se précipiter vers sa sœur. Elle lui ouvrit enfin son esprit, et ses yeux s’agrandirent de stupeur lorsqu’il comprit ce qu’elle avait fait. Ce qu’elle avait fait pour lui.

— Line…

Les mots refusaient de franchir ses lèvres, arrêtés par la boule douloureuse qu’il avait au creux de la gorge. Il la serra contre lui.

— Je voulais que tu puisses faire ton discours… Je ne voulais pas tout gâcher…

— Tout gâcher ? Mais que tu es bête ! Je suis si heureux !

Une nouvelle contraction la fit grimacer de douleur et il eut l’air inquiet, presque paniqué.

— Je te ramène au Laboratoire.

Il la souleva de terre puis traversa la salle sous un tonnerre d’applaudissement, la tenant dans ses bras. Les gens les suivirent des yeux en souriant. Lúka eut l’impression que c’était le plus beau jour de sa vie.

 

Lorsque Lúka mit le bébé entre ses bras, Line était épuisée. Tout s’était bien passé, heureusement. Sa sœur avait beaucoup protesté, avait insisté pour qu’il l’emmène à l’hôpital, cependant elle savait tout comme lui que c’était impossible. Ils ne pouvaient pas se permettre que les médecins fassent des analyses de sang. Il s’était donc occupé lui-même de l’accouchement, et même s’il avait déjà fait naître des dizaines de bébés – souvent très prématurés, et presque toujours morts lorsqu’ils étaient à terme –, c’était différent. Cette fois, il s’agissait de son fils. Et de Line. Il ne voulait pas qu’elle ait mal. Mais tout au long de l’accouchement, il avait gardé la vision de tous ces bébés mort-nés, et l’éventualité que le leur s’ajoute à cette liste déjà longue avait tordu son estomac d’angoisse. S’il avait pu choisir, il ne se serait pas occupé de la naissance de leur fils. Il n’avait pas été emballé par l’idée d’associer le souvenir de tous ces petits corps inertes à ce moment qu’il voulait heureux. Pourtant, il n’y avait pas d’alternative. Il avait coupé le cordon d’une main tremblante, les yeux remplis d’émotion. Leur fils était magnifique.

Line le serra contre elle, les larmes coulant le long de ses joues. Il se mit à téter presque aussitôt. Elle sourit, radieuse. Tout était effacé : les doutes, les contractions, la douleur, tout.

Lúka s’assit à côté d’elle et caressa sa joue noyée de sueur. Il se pencha pour l’embrasser sur le front.

— Il a les cheveux noirs, comme moi. Et il te ressemblera, j’en suis sûr ! Je suis tellement heureux, Tia !

Line frémit en entendant ce prénom. Son frère ne l’appelait ainsi que lorsqu’il était vraiment bouleversé. Elle prit sa main dans la sienne et baissa les yeux sur leur fils.

— Comment va-t-on l’appeler ? demanda-t-il. Tu as dit que tu avais choisi un prénom, mais tu n’as jamais voulu me dire lequel…

Elle avait en effet choisi un prénom. Dès qu’elle avait su que son enfant serait un garçon, ce prénom lui était apparu comme le seul possible. Lúka n’approuverait sans doute pas.

— J’aimerais qu’on appelle notre fils Mikhail, murmura-t-elle.

Il fronça les sourcils, et son visage s’assombrit l’espace d’un instant. Puis, il sourit.

— Mikhail. Mikhail Owen de l’Orme. En espérant que l’histoire ne se répète pas.

Le bébé gigota un peu dans les bras de sa mère et ouvrit de grands yeux clairs. Des yeux qui ne tarderaient sans doute pas à tourner au vert. Comme les leurs. Comme ceux de leur père.

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